‹ Spectacles et comédiens: à ValenciaChapitre 34 sur 88 · PRES · texte numérisé non relu

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vin », et il était porté à dos d'homme par une troupe de ganasas et de botarqgas. Autour de lui, ses sujets, porteurs des divers ustensiles de cuisine, dansaient la sarabande en chantant :

Ce prince si renommé, Jeudi Gras fort bien nommé.

C'était, en effet, le « Jeudi Gras » (Jueves Lardero) qui s’avançait de la sorte, précédant immédiatement le chevalier Carnaval. Celui-ci s’approchait de la demeure de Dame Carême et la convoquait gentiment à un rendezvous. Elle apparaissait brusquement, si Jamentable et horrible, qu’à sa vue le galant tombait raide-mort. Aucun soin ne réussissait à le ranimer; Dame Carême avait tué Carnaval’. Cette mascarade, si vulgaire qu’elle fût, empruntait quelque intérêt au symbolisme de l’intrigue et des déguisements. La faveur du public lui resta obstinément fidèle.

En 1599, lors du mariage royal, nul ne songea à la supprimer, malgré la concurrence de tant d’autres divertissements. On lui donna, au contraire, un éclat exceptionnel, aussi bien par le luxe du cortège que par la qualité des protagonistes. Ni le grand Jordiet ni le grand Clauquell, célébrités obscures du monde où l’on s’amuse, n’en réglèrent alors ordonnance. Celui qui incarna le rôle du chevalier Carnaval, celui qui défendit par sa fière attitude les droits de la nature humaine contre les rudes prescriptions de l’Église, ce fut le Protée insaisissable, dont lirrésistible séduction s’exerçait déjà sur l'Espagne entière, tour à tour soldat, prêtre, moraliste,

1. B. N. M. Cancionero de los Nocturnos t. Il, fol. 143-145. Tristeza (Jaime Orts) lee vn Discurso del triumpho del Carnaval.

as D dramaturge, homme d’action et écrivain, père de familleet aventurier incorrigible, ce fut, en un mot, le Phénix des esprits, Lope de Vega Carpio. Sûrs avec lui de ne pas trop oublier le théâtre, suivons dans le récit inédit de Gaona cet épisode d’une vie surchargée d'aventures.

Le mardi gras, à deux heures après midi, un brillant cortège sortit de l'enceinte de la cité par la porte du Palais-Royal. Seize gentilshommes, habillés en soie brochée d’or, y caracolaient fièrement, et parmi eux le marquis de Sarriä avec ses frères et le marquis de Cerralbo. Les timbaliers et les trompettes du Roi les précédaient, deux cavaliers masqués ouvraient la marche. Le premier, que l’on reconnut pour être Lope de Vega, était déguisé en botarga, à la mode italienne, tout en rouge, avec des chausses et une casaque d’une seule pièce. Il portait par-dessus ce vêtement un long marteau en bure noire, et sur la tête une casquette de velours. Sa monture était une mule, et autour de la selle, attachés au cheval ou à lui-même, pendaient des animaux succulents, qui symbolisaient le Carnaval, tels que lapins, perdrix ou poulets. Son compagnon portait le costume de ganasa, il était chargé de poissons, qui représentaient le Carême, et il avait coiffé sa tête d’un turban d’où tombait une frange d’anguilles et de sardines. Cette parure étrange cachait un bouffon du roi.

La troupe traversa, en bel ordre, le pont du Palais- Royal. À la sortie du pont, elle fit halte. Lope-Botarga s’en détacha et, à vive allure, s’avança sous les fenêtres du Palais, derrière lesquelles le roi, sa sœur, toute la cour le guettaient. Il s’arrêta et, s'exprimant en italien, comme il convenait à un botarga, il adressa à Philippe, à l'infante Marguerite des louanges délicates. Il célé-

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