Parr. Minutes de Miguel Jeronimo Chorrutta
t-elle point sur le comédien Antonio de Prado, dont il a accepté d’être le fondé de pouvoirs"? et n’est-ce pas, d'ailleurs, un trait touchant chez ce dramaturge passionné et altier que de condescendre aux minuties d’un engagement de cabotins? ou faut-il croire que le menu profit du courtage a tenté sa vieillesse besogneuse? La nécessité de constituer à tout prix un mandataire provoquait parfois les combinaisons les plus inattendues. Les rivalités des troupes comiques entre elles faisaient trêve devant l'obligation qui s’imposait à tous de s’unir pour subsister. Roque de Figueroa accepta, en 1619, les pouvoirs que lui conférait Antonio Granados, et en traversant Valencia il les délégua, pour valoir dans cette cité, à Jerénimo Andreu* : il faisait de la propagande en faveur d’un concurrent! Rien ne montre mieux avec quelle persévérance les comédiens cherchatent à établir un réseau de représentants; c'était pour eux le salut, la certitude d'engagements, une assurance contre lechômage.
Les sergents recruteurs de l'Hôpital joignent, à Madrid ou ailleurs, une troupe de comédiens et s’abouchent avec elle. Le traité qu'ils vont signer sera-t-il efficace ?
Il est manifeste, à parcourir les contrats qui nous sont parvenus, que l'Hôpital ne redoutait rien (ant de la part des comédiens que les défections de la dernière heure.
Leur humeur vagabonde, des offres plus alléchantes leur
1. Procuration donnée à Madrid le 29 février 1624, par-devant Francisco de Barrio.
>. Parr. Minutes de Miguel Jeronimo Chorrutta, 13 mars 1619. De même le 10 avril 1623, de Madrid où il séjournait, Cristobal de Avendaño déléguait ses pouvoirs à Juan Martinez, autor de comedias, résidant à Valencia, en vue d’un engagement à signer avec l'Hôpital, Cf, Pérez Pastor, Nuevos datos..…., p. 199,
faisaient vite oublier et les contrats signés et les notaires qui les ont validés. La tentation était plus forte qu'eux. Mais l'Hôpital, malheureusement pour eux, était encore plus tenace que la tentation, d'autant plus tenace qu'ayant avancé aux comédiens les frais du voyage, il voulait au moins rentrer dans ses fonds. Il n’attendait même pas que ses débiteurs, supposés moroses, se fussent mis en faute. Antonio de Prado avec sa troupe, par l’intermédiaire de son mandataire Don Guillén de Castro, avais promis d'arriver à Valencia du 15 au 20 septembre 1624; dès Le 28 août, l'Hôpital, qui envoie trois émissaires à Madrid pour recruter des comédiens, fait ajouter sur leur procuration le droit de contraindre Antonio de Prado au respect d'engagements dont l'échéance était encore lointaine". Si, d'aventure, il y avait vraiment faute de la part des comédiens, aucune pitié à attendre; l'amende et les dommages-intérêts seront payés ou du moins réclamés... sauf le cas où les coupables s’engagent avec de sérieuses garanties à donner un peu plus tard la série promise de représentations.
L’Hôpital craignait tellement de se trouver à court de comédiens que pour mieux les retenir, il n'allait pas jusqu’au bout de son droit. Voyez la pitoyable aventure de
1. Parr. Minutes de Lorenzo Villareal, 28 août 1624 : Carta de poder de Gaspar Cifre, clavario del Hospital gal a Jacinto Maluenda, Vicente Ferrandis y Vicente Rius... ofrosi para que... compellays a Antonio de prado.…. effetuar y cumplir lo contenido con auto que Jirmo Don Guillen de Castro. L’Hôpital poussa l'affaire à fond : à la fin de 1624, un payement est fait à Miguel Gonsalbo, qui a été à Madrid asistint al plet contra Antonio del prado, autor de comedies, lo qual avia fet escriptura de venir a la present ciutat de Valensia a representar en aquella de la qual se aparta. (Libre de albarans, Hose.)
Francisco Lôpez. Le 12 mai 1627, Francisco Lôpez, dont Juan Nuüñez est le fondé de pouvoirs, contracte l’engagement d'arriver à Valenciale 15 juin 1627, à six jours près, et d’y donner quarante représentations consécutives". Mais voici bien la plus terrible comme la plus prévue des aventures, À Logroño, au royaume de Castille, un créancier fait opérer une saisie aux dépens de Francisco Lépez et de sa troupe; vestiaire, répertoire, accessoires divers, les gens de loi s'emparent de tout, et le pire c’est que PHôpital valencien, avec lequel on est lié, va venir à la rescousse et mettre la main sur ce que la rapacité du premier preneur a oublié. L'infortune est bonne conseillère; par la ruse ou par la force, Lôpez s’évadera de cette Logroño inhospitalière ; il sera à Valencia le 15 juillet avec un tout petit mois de retard. Que M. le Trésorier daigne donc prendre patience! Et-celui-ci, bon prince, et qui d’ailleurs n’a personne sous la main depuis le départ d’Acacio pour remplacer le défaillant, accepte l’arrangement, renonce à percevoir l’amende de boo ducats, et pour un peu se mettrait aux petits soins auprès de son comédien retardataire ?.
N’empêche : ces accès de générosité ne trompaient pas les comédiens. Lutter contre le riche et puissant Hôpital, c'était pour eux la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Une fois leur contrat signé, 1ls n'avaient pour la plupart qu'une préoccupation, celle d’entre-
1. Parr, Minutes de Gaspar Dagui, 1627. — Le 12 mai : « representar en Valencia para quinze del mes de Junio proximo, seys dias mas o menos.. quarenta representaciones consecutiuamente ».
2. Acacio quitte Valencia le 20 juin 1627; la transaction entre l'Hôpital et Lôpez est du 22 juin 1627, dans les minutes du notaire Francisco Läzaro Jusep, Hosp.
prendre le voyage, désormais obligatoire, de Valencia. Les épisodes de ces longs voyages sur les routes d’un pays mal civilisé, le pittoresque des caravanes où comédiens, comédiennes et bagages s’entassaient dans une promiscuité misérable, les accidents qui les guettaient au bord de chaque ornière, au tournant de chaque carrefour, le gite malpropre des auberges rustiques, tout cela c’est la menue monnaie des « romans comiques » qui, depuis Agustin de Rojas jusqu’à Théophile Gautier, ont enrichi l’une des sections les plus goûtées de la littérature romanesque. La réalité était plus prosaïque; sensible surtout à l’éloquence des chiffres, elle déterminait avec précision les prix et les conditions du transport. Le 5 décembre 1629, le trésorier de l'Hôpital, qui connaissait de par ses fonctions la valeur de Pargent, évaluait à 8.000 réaux le coût du voyage de Madrid à Valencia pour une troupe comique. Il comprenait dans ce chiffre les frais de logement et de nourriture; ceux de transport proprement dits y entraient environ pour un üers. Le ravitaillement, le choix des auberges se faisait en cours de route au petit bonheur des rencontres, mais pour les voitures on établissait à l'avance des traités très minutieux, En décembre 1613, Antonio Granados, résidant à Madrid, devait se transporter avec sa troupe à Valencia. Il convenait qu'il y arrivât dans les derniers Jours du mois pour débuter à la Olivera, après les répétitions indispensables, en même temps que l’année nouvelle. Son fondé de pouvoirs à Valencia fit le tour des voituriers et conclut l'affaire avec Cebriän Gonzälez aux conditions suivantes!
1, Parn. Miguel Jerônimo Chorrutta, 2 décembre 1613. Cf. l'indi-
Le voiturier ira, lui-même ou un de ses garçons, à Madrid, avec deux voitures ou deux charrettes, pour ramener à Valencia Antonio Granados, sa troupe et leurs bagages. Il devra être rendu à Madrid le 16 décembre et, en cas de retard, payera une indemnité pour chaque Journée à compter du 16. Il emportera avec lui 6.000 réaux castillans, dont l'Hôpital a consenti le prêt à Granados et dont il fera au destinataire exacte et valable remise. Si, en cours de route, l’une des mules se fatigue ou se blesse, Granados pourra louer, voire acheter une remplaçante aux frais du voiturier. Et si enfin, pour une cause quelconque, le transport des gens et des bagages ne s’effectuait pas normalement aux dates fixées, libre aux voyageurs de se confier à d’autres véhicules de leur choix, dont le payement sera à la charge du contractant. ?
Réciproquement, Granados s’engage à utiliser les deux voitures et les deux charrettes. Dans les voitures prendront place de six à huit voyageurs sans aucun bagage, et le prix pour chacune sera de 700 réaux. Dans les charrettes, on payera selon le poids, 10 réaux castillans par arroba castlillane et 50 réaux pour chaque personne, s’il y en a. Le départ de Madrid est fixé au 18 décembre : tout ajournement, soit au départ, soit pendant le trajet, vaudra au voiturier une indemnité de 15 ducats par vingt-quatre heures. Si d'aventure les comédiens renonçaient à se mettre en route, le transport n’en serait pas moins intégralement payé.
Quatre véhicules, dix ou douze jours de voyage, une cation d’un traité analogue, daté de Madrid le 18 juin 1601, dans
Pérez Pastor, Vuevos dalos……, pp. 58-59, et d’un autre traité pour le transport des bagages, tbid., p. 275.
dépense approximative de 2.500 réaux pour le seul transport, c'était une entreprise d'importance que le voyage de Madrid à Valencia. La route du moins était assez fréquentée pour que les gîtes y fussent convenables; mais il n’en allait pas de même dans d’autres directions, et les troupes dont le point de départ n’était pas à Madrid élaient exposées aux pires avanies. Pour dire vrai, il est malaisé de les suivre toutes dans leurs pérégrinations ; à peine discerne-t-on pour quelques-unes, avant et après l'étape de Valencia, leur provenance ou leur destination. Si Alonso de Heredia, en avril 1610; Granados, en 1614; Antonio de Prado, en août 1624, arrivent directement de Madrid, voici, en janvier 1615, Guevara qui arrive de Lérida; en octobre 1619, Alonso de Olmedo qui arrive de Barcelone; en décembre 1621, Jerénimo Lôpez qui arrive de Cuenca; en juin 1628, Juan Jeronimo Amella qui arrive de Ciudad Rodrigo.
Habitués à ces longs trajets, les comédiens ne s’effrayaient pas de les allonger encore. Francisco Lôpez, étant le 12 mai 1627 à Saragosse, s'engage par contrat à être le 15 juin à Valencia; il n’en eut pas moins l’idée d'essayer, dans le court délai dont il disposait, un crochet vers Logroño : fâcheuse inspiration puisqu'il devait à sa nouvelle étape être saisi et molesté! Au sortir de Valencia, une ville riche et prospère attirait bon nombre de troupes comiques, Murcie. Andrés de la Lastra, en mars 1621, et Roque de Figueroa, en mars 1624, s’y rendirent par la voie la plus courte, et il y a lieu de penser qu'ils ne furent ni les premiers ni les derniers à prendre cette route. En août 1995, Vergara s'éloigne de Valencia dans la direction
de Grenade. On ne saurait prétendre, après cela, qu'il
y à eu, au début du dix-septième siècle, des itinéraires traditionnellement établis que suivaient avec docilité les troupes nomades, des « voies comiques », comme il y a eu des voies romaines, artères par lesquelles aurait circulé la vie dramatique à travers la péninsule. Chaque troupe a erré selon sa libre fantaisie ou selon l’imprévu des occasions. Cependant, presque toutes celles dont Valencia a reçu la visite ont débouché du nord ou de l’est; et la plupart se sont enfuies vers le sud. Un rythme, un mouvement tournant s'était établi peu à peu, auquel bon nombre d’entre elles se soumettaient. |
Par ces voies, directes ou détournées, un cortège ininterrompu de comédiens a défilé dans Valencia à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième. Les Livres de Trésorerie de l'Hôpital ont enregistré à l'ordinaire, sinon la liste complète de ces comédiens, du moins le nom du chef de la troupe, et pour l’année qui précède immédiatement le privilège octroyé à PHôpital, on trouve dans les minutes notariales des indications précieuses. Il devient, dès lors, possible de dresser une liste chronologique qui, mieux que tous les commentaires, représentera les vicissitudes de Pactivité dramatique à Valencia sur une durée de cinquante années”.
1. On a vu par les extraits imprimés dans ce livre avec quelle fantaisie les scribes de Valencia, en particulier ceux de l'Hôpital, mettaient l’orthographe. En ce qui concerne le nom des acteurs (sauf pour ceux dont l’existence a été révélée par nos recherches), nous ramenons toutes les graphies à celles adoptées par M. Rennert dans sa List of spanish actors and actresses, à la fin du volume déjà cité.
TABLEAU DES TROUPES QUI ONT DONNÉ DES SPECTACLES A VALENCIA (1581-1630).