‹ Spectacles et comédiens: à ValenciaChapitre 57 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les comédiens au théâtre.

Leur activité. — Surveillance des autorités. — Répertoire habituel d’une troupe comique. — Les travestissements. — Les décors. — La musique. — Succès et insuccès des diverses troupes.

Quel labeur ne fallait-il pas pour s'assurer de maigres bénéfices! « Il n’y a point de nègre en Espagne; on ne vend pas à Alger d’esclave qui n’ait une vie plus douce que celle d’un comédien!" » C’est Agustin de Rojas qui l’a déclaré en 16071, et l’amertume de son expérience personnelle donne quelque saveur à sa plainte. De cinq heures à neuf heures dumatin, étude des rôles; de neuf heures à midi, répétition, puis après un repas rapide, la représentation qui ne finissait guère avant sept heures : tel était l'emploi du temps d’un comédien en pleine saison dramatique.

Certes, il y avait des répits, et Pon a déjà vu que les chômages n'étaient que trop fréquents; mais les comédiens s’ingéniaient, la faim étant bonne conseillère, à tourner les obstacles qui contrariaient leur activité. A la fin de l’année 1611, les deux troupes de Vergara et de Miguel Sänchez se trouvèrent en même temps à Valencia. Jusqu'au 25 novembre, Sänchez occupa seul le théâtre. Du 26 novembre au 3 décembre, Vergara

1. Porque no hay negro en España, Ni esclavo en Argel se vende Que no tenga mejor vida Que un farsante... Cité par Rennert, op. cil,, p. 159 n.

prit sa place; mais le 4 décembre, Sänchez la reprit et la garda jusqu’au 13. Il s’effaça pour un seul jour, le 14 décembre, devant Vergara et resta désormais seul locataire de la Olivera jusqu’au Carême de 1672. Il arriva donc, par deux fois, que les troupes en compétiuon se remplacèrent l’une l’autre à huit jours d'intervalle : faut-il en conclure que cette semaine de relâche appartenait tout entière aux acteurs pour leur repos ou leur divertissement? Au contraire, de nouvelles démarches et des fatigues nouvelles attendaient la troupe pendant ces entr’actes. Tout autour de Valencia, dans la plantureuse Auerta, de petites villes se groupaient comme les satellites autour d’une planète; elles étaient assez riches, assez prospères pour se détourner parfois des réalités pesantes de la vie et goûter les plaisirs de l’esprit sous la forme à demi matérielle où le théâtre les offrait. Les troupes comiques ne l'ignoraient pas et drainaient volontiers l'argent des paysans, après celui des citadins. Les Livres de Trésorerie de l'Hôpital attestent que le 24 juillet 1626 Olmedo, qui avait clos la série de ses représentations à Valencia dès le 19 juillet, alla s'installer dans la pro- , chaine Alcira, mollement assise à quelques lieues vers le sud parmi des jardins d’orangers, et cette indication nous révèle les habitudes des troupes comiques dans le pays valencien : elles « faisaient la banlieue » quand d'aventure la ville leur était fermée. La grande banlieue elle-même ne les effrayait pas; en 1595, Luis de Vergara et sa troupe, entre deux séjours à Valencia, trouvèrent le temps de pousser jusqu’à Cuenca. Les ,occasions de chômage se trouvaient diminuées d'autant, mais leurs tribulations accrues dans la même mesure,

Le travail professionnel, si lourd qu’il fût, n'était qu'une partie des charges qui incombaient aux comédiens. C'est encore Agustin de Rojas qui nous en avertit : « Quand d'aventure le moment du repos est arrivé pour eux, ils sont mandés par le président, par les auditeurs, par les alcaldes, par les procureurs, par les régents. » Autrement dit, ils ont maille à partir avec l'autorité. À Valencia comme ailleurs, les théâtres, en ce qui concerne la police, étaient placés sous lautorité du pouvoir central, dont le vice-roi était le représentant le plus direct et le plus puissant. Mais, soit que les désordres fussent rares à la Olivera ou aux Santets, soit que dans ce royaume valencien, qui avait ses privilèges et Îles revendiquait jalousement, le pouvoir absolu s’exerçât avec plus de modération, il ne semble pas que des rigueurs aient jamais été exercées contre Les comédiens pour des actes de leur profession. Le caractère débonnaire de la surveillance officielle se marque’ bien par la facilité avec laquelle ses prohibitions, quand d'aventure elle en édictait, étaient révoquées presqu’aussitôt que mises en vigueur : une simple démarche des jurats y suffisait. Le 20 juillet 1600, les représentations cessent brusquement par ordre du vice-roi, sans que nous en sachions les motifs; le 30 juillet, elles reprennent comme devant, à la requête des jurats, et se prolongent avec la même troupe, qui était celle d’Alcaraz, jusqu’au 19 novembre!.

Livres de Trésorerie : « Hem en 30 [juliol 1600] (perque en los dies abans hauia manat lo Sor Visrey que nos representas y apres a peticio dels SS. Jurats torna la representaçio) rebe quinze Iliures catorze sous y cinch diners, ço es de les portes 11. 11, 6., de cadires 2. 17.6., de dones 1. — .6., de apos. — .4. 11. »

Mais voici qui est encore plus probant : il se produisit à Valencia, au début du dix-septième siècle, cette circonstance particulièrement dangereuse pour l’indépendance des comédiens que les fonctions d’archevêque et celles de vice-roi furent exercées durant quatre années par le même personnage, le cardinal de Ribera, patriarche d’Antioche. Ce fut le 3 décembre 1602 qu’il prêta le serment de vice-roi, et s’il n’en tint pas la charge jusqu’à sa mort, en janvier 1611, l'expulsion des Morisques, qu'il prépara, est un gage que le vice-roi en lui n’abdiqua aucune des idées de l'archevêque. Eh bien! sa rigidité d’apôtre s'arrêta au seuil du théâtre, ou plutôt il considéra le théâtre comme une institution -anodine à l'ordinaire et quelquefois utile. Ce fut sinon pendant sa vice-royaulé du moins au cours de son épiscopat que, pour célébrer la canonisation de saint Louis Belträn, on demanda à la plume profane de Gaspar Aguilar une comédie édifiante, L'Église a toujours su adapter à ses fins les œuvres hostiles ou indifférentes. Fidèle à cette maxime de conduite, le cardinal dé Ribera se garda de persécuter les comédiens, assuré que le roi et la religion pouvaient, le cas échéant, tirer parti de leurs artifices.

Ce libéralisme n’était point particulier au prélat, mais général dans le milieu valencien. Les comédiens — on le verra plus loin — y étaient admis aux sacrements, sans qu'aucune objection fût tirée contre eux de leur métier. L’Inquisition les ignorait ou les dédaignait; dans la correspondance que les inquisiteurs valenciens entretenaient avec le Grand Inquisiteur et dont les minutes ont été conservées, rien, absolument rien, qui indique envers le monde du théâtre méfiance ou surveillance.

Un chanoine de la Seo, Agustin Tärrega, faisait ouvertement profession d'écrire des comédies et il ne craignait point d'y représenter les coins les plus profanes, les plus galants de la Valencia de son temps; cette audace ne provoqua aucune suspicion, et un an avant sa mort ses collègues de l’Insigne Chapitre, obligés d'envoyer un ambassadeur à Madrid pour un litige d'importance, fixèrent leur choix sur ce dramaturge en soutane’. Faut-il rappeler que vingt-quatre ans plus tard, en 1625, un «Comité de Réforme » (Junta de Reformacion), formé d’ecclésiastiques, dénonçait avec virulence le (scandale » que causait « un moine de la Merci, nommé Téllez, ou autrement Tirso », en travaillant pour le théâtre * ? et l'attitude si différente prise à Valencia et hors de Valencia, envers le Mercenaire et envers le chanoine, ne nous éclaire-t-elle pas sur la tolérance cousentie dans notre cité à l’art dramatique et à ses serviteurs?

Tandis que ce régime de liberté prévalait à Valencia, des théologiens faisaient rage contre l’immoralité des représentations et réclamait contre elles les rigueurs du bras séculier. Fray Juan de Pineda en 1587, le jésuite Pedro de Ribadeneira en 1589, le P. Juan de Mariana en 1999, Fray José de Jesüs Maria en 1600, bien d’autres encore que leurs violences n’ont pas sauvés de loubli, montraient à grand renfort d'arguments scolastiques qu'entre la religion et le théâtre aucun accommodement n’était possible’. Leurs théories se traduisaient par des

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