‹ Spinoza (volume 3)Chapitre 4 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

G*est pour résoudre le problème de la conduile huTDaine que Spinoza a pris possession de sa liberté intellectuelle. Suivant quelle méthude doit-il Taborder maintenant ? A cet égard, sa liberté reconquise semble lui donner l'entière faculté de choisir^ et pourtant il n'en est rien ; chez un véritable penseur, en effet, les idées ne peuvent demeurer à Tétat dlsolement : d*elles-mémes, parce qu'elles vivent, parce qu'elles s'étendent et s'approfondissent, elles s'organisent, et, en vertu de leur dépendance mutuelle, elles deviennent système, de sorte qu'il n'y a pas de question qui soit purement préliminaire et qui puisse être tranchée sans que cette solution décide delà solution générale du problème philosophique. Le Trailé de Théologie et de Politique n'est pas une simple introduction à r^/Zz/f/we; il la contient toute en réalité. La liberté encore extérieure à laquelle il aboutit circonscrit fît définit déjà la liberté intérieure qui marque Taccomplîssement du progrès moraL En effet, cette liberté absolue, que Spinoza présente comme étant essentielle à la pensée et caractéristique de sa nature, a une conséquence immédiate : c'est que Tesprît ne peut être en face

Si SPINOZA

que de l'esprit. Entre Lui et autre chose que lui, il ue peut pas y avoir de contact» pas de commuae mesure; il ne peut doDc y avoir aucune espèce de rapport, c'est-à-dire encore que la vérité ne peut Ôlre extérieure à Tesprit, puisque l'esprit ne peut sortir de lui-même pour la justifier en tant que vérité. Par conséquent, il n'y a pas à tirer du dehors une règle qui s'impose à la pensée, et qui la conduise au vrai. L'esprit n'a pas à chercher comment il trouvera, il trouve tout d*abord ; c'est k lui de connaître, et ce qu'il connaît est vrai, parce qu'il le connaît. « Ce qui constitue la forme de la pensée vraie, doit être cherché dans la pensée elle-même et déduit de la nature de rintelligeoce (1). >> La pensée se suffit donc à elle-même, en sorte qu'on pourrait affirmer d elle ce qui a été dit au sujet de l'intelligence divine: elle est indépendante de son objet, tout comme si elle lui préexistait et le créait eu le concevant (2).

De là se conclut aussi la nature de la vérité : puisqu'elle réside dans Tesprit et ne dépend que de lui, il faut qu'au sein de l'eaprit elle soit déjà par, elle même quelque chose. La vérité de l'idée vraie ne résulte pas d'une relationde convenance entre cette idée et son objet; ce nest pas une qualité accidentelle et passagère, comme si une idée pouvait exister avant d'être vraie, et à un moment donné recevoir d ailleurs la vérité; c'est une propriété inhérente et constitutive. La vérité est intérieure au vraL II y a donc dans toute idée vraie quelque chose par quoi elle est vraie, quelque chose qui est indépendant

(i) ïnf. Em. ; I, i^.

(2) Ibid. ■ I, a3.

de tout ce qui n'est pas la pensée, qui est en soi une réalité d'un ordre distinct. « Le cercle est une chose, l'idée du cercle en est une autre, L*idée du cercle n'est pas quelque chose qui ait une périphérie^ ou un centre comme le cercle ; l'idée d'un corps n'est pas le corps,., Pierre est quelque chose de réel, Tidée vraie de Pierre même est l'essence objective de Pierre, et en soi quelque chose de réel, entièrement distinct de Pierre luimême (!),>? Dire que cette essence objective est réelle en soi, c'est dire qu'elle est intelligible par soi, c'est dire que la raison d'être en doit être cherchée^ non pas dans l'essence de Tobjet, dont elle est absolument indépendante, mais dans une essence de même ordre, idéale comme elle. 11 n'y a de relation intelligible qu'entre une idée et une idée. L'activité de rinlelligence est donc à la (ois ce qui justifie et fonde la connaissance, comme aussi ce qui retend et l'achève — activité spontanée et parfaite en soi, dont le développement n'a d'autre origine ni d'autre fin que ce développement même; de sorte que la vérité, envisagée dans sa totalité, forme comme un monde absolument délimité et se suffisant à lui-même, ce qu*on appelle un système clos.

Par là, le problème delà méthode se trouve posé en termes si simples qu'il est résolu en même temps que posé. La vérité étant une dénomination intrinsèque, et non extrinsèque, de la connaissaûce, il n'y a pas en dehors de cette connaissance un signe auquel on puisse la reconnaître; Tunique critérium de la vérité, c'est la vérité même; donc la véritable méthode ne consiste pas

(i)Jbid.; r, 11.

BRUNScavicG. — Spinoza, 3

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dans la découverte d*uii signe qui permette de disceraer la vérité d une idée, une fois cette idée acquise {!), D'autre part, la méthode ne peut pas précéder lacquisilion des idées, comme si elle en était une condition nécessaire : la méthode une fois séparée de la vériléT s'il faut, avant de parvenir à la vérité, trouver la vraie méthode qui y conduit, il faudra aussi, avant d'atteindre la vraie méthode, connaître la méthode de la méthode, et ainsi à linfiDÎ, suivant une régression sans limite où s'évanouirait la connaissance du vrai, et toute espèce de connaissance en général (S)- La découverte de la méthode accompagne donc Tacquisition de la connaissance, elle en est contemporaine, elle n'en peut être isolée; les idées qui, par rapport aux idéats, c'est-à-dire à leurs objets^ étaient appelées essences objectives^ sont, prises en elles-mêmes, et puisqu'elles ne doivent qu'à elles leur réalité et leur intelligibilité, des i< essences formelles (3) *ï ; par suite, elles peuvent devenir objet par rapport à de nouvelles idées, qui renfermeront toute la réalité des premières objectivement^ c'est-à-dire sous forme de représentation, et ainsi de suite. Mais la régression à llnflni n'a plus rien de con* tradicloire : il s^agit non plus de fonder la vérité de ridée» mais de constater l'inhérence de la vérité à Tidée, d'ajouter la conscience à ridée; en ce sens, on dira donc que c'est cette réflexion indéfinie de l'idée sur ellemême qui constitue la méthode, u La méthode ne con-

(i) Ibld. ; I, 12.

(12) Ihi(L î 1, 10.

^3) Ibid. ; I, 11 : « Idea, (jucad suam csBentiam formalem, potest esee objectum altenue essenLiaï objectivée, et rursus haec altéra csi^enUa objectiva eriletiam ia se âpecUta,quidreale et inteUîg^ibUe, et sic indefinile. h

siste pas à raisonner pour saisir les causes de^ choses^ encore moins à comprendre les causes des choses (1) »\ elle consiste à raisonner sur le raisonnement, à comprendre Fintellection. La méthode n'est rien d'autre qu'une connaissance par réflexion; elle est l'idée de ridée (2). La certitude, c'est-à-dire la science de la science, est la conséquence immédiate de la science; elle en est inséparable et elle lui est coextensive, de sorte que la condition nécessaire et suffisante pour savoir que 1 on sait, c'est de savoir; la possession de la méthode se confond avec la possession de la. vérité, qu'elle suppose et qui Tenlraîne. Il ne s'agit donc point pour l'esprit d'aller de la méthode à la vérité; il lui suffit de se développer par « sa force native », comme dit Spinoza, et de se forger ainsi des instruments intellectuels qui accroissent sa puissénce d'investigation et lui permettent d'étendre ses connaissances ; puis de ses nouvelles œuvres il tirera de nouvelles armes, et continuera ainsi de s'avancer par degrés, jusqu'à ce qu'il ait atteint le sommet de lasagesse{3). Ainsi la méthode et la vérité se fécondent l'une l'autre ; de même, l'enclume est nécessaire pour forger le marteau, et le marteau nécessaire pour forger renclume. La loi naturelle brise le cercle où le raisonnement s'eaferme lui-môme; entre la méthode et la vérité elle établît, à l'intérieur même de l'esprit, un courant d'influence réciproque d'où sort le progrès constant de l'intelligence. Étant capable de progrès interne, l'esprit est une sorte

(i) Ibid. ; I, 12.

(2) Ibid. ; I, i3 : « Unde colligitur, Methodum nihil aliud esse nisl cognijtionem reflexivam, aut ideam ideœ. »

(3) Ibid. ; I, u.

d'automate (1) ; la vérité^ qui forme un système clos, est tout entière l'œuvre de cet aotomate: ainsi se justifie complètement la formule qui éoonce le principe profond de la conception spiooziste, Tidentité de la vérité et de rintelligence[3).

Cette conception de Tespril, sous là forme que lui donne la présente déduction, se déroule et s'achève uniquement à Taide d'afOrmations positives; elle ne cou tient doue point le principe d\me restriction ou d'un obstacle; n'aura-t-on pas le droit d'en conclure que rien ne peut limiter l'aptitude de rintelligence à connaître, ni l'étendue de sa compréliension ? Il semble que, grâce à cet automatisme qui réalise la perfection de la liberté, Tintelligence Luraaine soit destinée à posséder la vérité totale, qu elle nesoil pas susceptible de tomber en défaillance, ou de subir une déviation. Pourtant, c'est un fait apparent jusqu'à l'évidence que la pensée humaine procède par négation, qu'elle commet des erreurs. La seule nécessité de la démonstration précédente en est un témoignage suffisant puisqu'elle suppose le scepticisme qui met en doute les vérités qui viennent d'être démontrées, qui nie Texistence même de la vérité. Or comment concevoir qu'il soit possible de penser et que la pensée soit séparée de l'être et de la vérité, que leur unité soit brisée ? Si la négation

(i) Ibid. ; I, 29 : v Nisi qaod nunquam, quod sciam, conccperunt, uti nos hic, animam Becundum certas leges agenlem^ cl quasi aliquod autofïia spinluale. »

(a) Ibid. ; I, 23 ; ^ Quod vero idea âimplicissiïna non queat esse a Isa» pôle rit unusquisque videre, modo sciât, quid sit veram^ iiue inUllectuSf et simul quidfalsum. *»

LA MÉTHODE If

et Terreur coexistent avec Texercice de racUvUé întellectuelLe, le rapport immédiat entre Tidée et son objet est détruit; avec lui disparaît toute certitude. Il faut donc, en vertu des principes qui ont été établis, maintenir que le seul acte réel de la pensée, c'est Taffirmation positive, la connaissance vraie, cfu'il atteint rètre, ou plutôt qu'il est rôtre même. Le sceptique qui doute et qui nie, celuïlà ne comprend pas eiïectivement : ou il parle contre sa conscience et n*a que le dehors et l'apparence de la penséCï ou bien alors, s'il est sincère, il faut avouer qu'il y a des hommes, qui, soit en naissant, soit à cause de leurs préjugés, c'est-à-dire par quelque accident extérieur, sont atteints de cécité intellectuelle* Ceux-là en effet ne voient pas ce qui est l'évidence première : à l'heure où ils alfirment et où ils doutent ils ne savent pas qu'ils affirment et qu'ils doutent, ils disent qu'ils ne savent rien, et leur ignorance même, ils disent qu'ils llgnorent; encore ne le disent-ils pas absolument, car ils craignent d'avouer qu'ils existent en reconnaissant qu'ils ne savent rien, si bien quils doivent finir par se taire, de peur de se laisser aller à une supposition qui ait quelque ombre de vérité (l). i> Ce sont des muets qu'il faut traiter en muets. Par rapport du moins à leurs opinions spéculatives, ils ont renoncé à Tusage de Fesprit. Ainsi douter delà vérité, c'est avoir perdu le sentiment de soi-même (2). Or, si on ne sait pas relier la conscience de Tidée à Tidée elle-même, le jugement qui est renonciation d'une vérité, à Tacte d'intellection qui constitue cette vérité, on se trouve avoir déra-

{1} Ibid.;l, i5.

{2) Ibid. : « Neque se ipsos senliunt. ■

ciné la vérité de Tesprit. Il ne manquera pas d*arriver alors que Le produit, considéré en dehors de ses conditions de production, aura perdu sa vertu interne ; il est devenu iaditlérent aux formes de l'affirmation et de la négation, 1) est également susceptible de les recevoir. Donc, si Terreur existe, et elle existe du moment qu'on Ta supposée possible, elle provient non pas de l'exercice de 1 intelligence, mais au contraire de la faculté que nous avons de nous dispenser de l'exercer et d'imiter du dehors les résultats de son activité ; elle a sa source dans notre inertie et notre passivité; elle est extérieure à l'intelligence. L'erreur n'a pas de réalité en soi, car elle serait vérité, et non erreur; ellen'existe pas, pourrait-on dire, en tant qu'erreur, mais seulement en tant qu'elle s'accompagne d'un acte déterminé d'intelligence, et alors, dans la mesure n3<5me où s'est accompli cet effort intellectuel, elle est, et elle est une vérité; en dehors de cette vérité, qu'elle enveloppe, tout en paraissant la détruire, il n*y a rien de positif en elle (1). Si 1 homme se trompe, ce n'est point parce qu'il connaît quelque chose, c'est parce qu'il ne counaît pas ce qui est au delà, parce qu'il ignore même qu'il y ait un au-delà.

La vérité est l'être; l'erreur est le non-être par rapport à la vérité, ou plutôt elle est tout à la fois l'être et le nonêtre, parce qu'elle est tout ensemble possession et privation de la coonaissdnce. Cette contradiction intime qui constitue Terreur, comment disparaîtra-elle? Par le progrès même de la connaissance. En effet. Terreur se manifeste une fois que Tesprit a franchi les bornes où il était

«liferraé primitivemeDt pour acquérir une science plus vaste et plus complète; or, en même temps qu'elle se mani* feste, puisqu'elle n'a rien en soi de subsistant et d'essentiel, elle s'évanouit. C'est la lumière qui révèle à l'homme Texistence des ténèbres, aussi bien que sa propre présence ; de même, le vrai est le critérium du faux, et du vrai également. L'apparition de la lumière suffit à cliasser les ténèbres, Terreur se dissipe aux premiers rayons de la vérité (1), Le remède unique à l'erreur, c'est donc la vérité. Par conséquent Taffirmation et la négation ne peuvent pasétre considérées comme deux catégories, s'opposant 1 une à Tautre au sein d'une même réalité, qui serait la pensée; l'une est, Tautre n'est pas, de sorte qu'il n'y a aucune détermination qui leur soit commune et qui puisse servir à les comparer. H ne peut y avoir de relation qu'entre ce qui est et ce qui est, c'est-à-dire entre la vérité et la vérité, vérité étroite et limitée d'une part, vérité large et intégrale deTautre. Une idée fausse est une idée qui n'a pas encore atteint le développement que comporte Tesseace réelle à laquelle elle correspond objecti* vement, c'est une idé^ inadéquate; une idée vraie est une idée qui possède la plénitude de sa compréhension, c'est une idée adéquate (2), Or l'idée Inadéquate est une partie de ridée adéquate; ridée adéquate est comme une totalité, elle est la « totalisation )= des idées inadéquates. Le rapport entre Terreur et la vérité se ramène en déûuitive

(t) Et h. n, 43 Sch. ; r, n : « Sane aicut lux seipsara et lenebras manifestât, sic veritas norma êuî et falsi est. n

(2) Eih. II, Def. 4i ^ 77 ' " Perideam adœqtiatam intelUgo ideam^ quso quatenus in se aine relationead objectutn consMeratur, oinnea verœ ideae proprietatea eive denominaUones inlrinsecas liabel. m Cf- Lettre LX (64), à Tschirnhaus ; H, sia.

It BFINOZA

au rapport entre la partie et le tout. Si donc il nous arrive d'avoir des idées inadéquates, il n'en faut pas con dure qull ne soit pas dans la nature de Têtre pensant de former des idées vraies, c'est-à-dire adéquates, mais simplement que notre esprit n'est pas tout Tesprit, que nous ne sommes qu'une partie d'un être pensant dont certaines idées constituent notre esprit, les unes prises dans leur intéfçralité, les autres en partie seulement (1). Cette conception implique sans doute que toutes les idées sont homogènes les unes par rapport aux autres, qu'il n'y a pas de vérité provisoire pour ainsi dire, susceptible de 66 transformer en erreur au contact de vérités nouvelles, mais que chaque vérité possède dès le principe une valeur intrinsèque et déOnitive. Cependant, il faut se garder de 1 entendre dans un sens matériel et de juxtaposer les idées les unes aux autres, comme on fait des éléments d'une somme arithmétique. En assimilant la vérité au total d'une addition, on ferait abstraction de ce qui nous a paru la caractériser en tant que réalité spirituelle, je veux dire de sou intériorité. Les idées sont intérieures les unes aux autres, en môme temps qu'intérieures à l'esprit, c'est-à-dire les parties sont intérieures au tout. Entre elles il existe un ordre déterminé et immuable, suivant lequel elles s'assemblent pour former une totalité à la fois autonome et achevée, qui est autre chose

(i) Int. Em. \ !, a5 r n Quod si de natura entis cogitantis sit, uti prima fronte videtur, cogitaÈiofies veras sive adœquatas formare, certum est, ideas inadœqualas ex eo tantum in nobis oriri, quod parc; sumus alicuju^ eniïs cogilantis, cujus queedam cogitationes ex tolo, quœdam ex parte tantum nostram menlem constituunt. » en Lettre XXXII (i5), à Oldenbourg; II, i3o.

qu'une simple collection, qui est véritatilemeût une unité.

Cet « ordre légitime )>,il eût pu se faire que Tesprit, en se développant, le suivît naturellement et nécessairement, sans jamais s'égarer, sans jamais rencontrer le doute, toujours éclairé de cette lumière par laquelle la vérité se manifeste elle-même (1), Mais en fait noua avons vu qu'il n'en était pas ainsi : les hommes n'ont pas l'habitude de la méditation interne où la spontanéité de l'âme agit suivant ses lois déterminées; ils s'abandonnent aux choses extérieures, dont ils reflètent au hasard les circonstances et les accidents, et alors la liaison des impressions corporelles se substitue dans leur âme au rapport logique des idées; ou bien ils énoncent des propositions auxquelles leur jugement individuel n'a point de part, parce que, au lieu d'unir une idée à une idée, ils joignent un mot à un mot, parce qu'ils affirment et nient, non pas comme le veut la valeur logique de leurs conceptions, mais comme le veut l'apparence du langage, dupes par conséquent de l'usage vulgaire qui a revêtu arbitrairement telle expression djune forme affirmative et telle autre d'une forme négative (2). Ce qui importe ici, d'ailleurs, ce n'est point d'énumérer les différentes causes d'erreur, mais de montrer par des exemples qu1l existe un état où notre esprit joue un rôle tout passif^ où le lien de nos idées a sa source et sa raison en dehors de nous, — état vague qu'il est permis d'appeler du nom général

(i) Int, Em, ; I, i4 : « Ratio autem^ cur in NaluriB investigtitione rare contingat, ut debito ordine ea investigetur, est propLer precjudicia... »

(2) Ibid, ; I, 8o.

d'imagination (1), Nous comprenons dès lorsque, puisque 1 homme tombe sous le joug de Timagination, il faut qu'il cherche à «s en délivrer ao moyen de son intelligence (2) ». Et ainsi réapparaît, sous un nouvel aspect, le problènae de la méthode : plusieurs manières d'enchaîner les idées étant en présence, c'est à la méthode qu'il appartient d enseigner Tordre vrai, celui qui évite toute interruption dans Je développement des idéçs, qui épargne toute recherche inutile. Si nous étions capables de suivre cet ordre de nous-mêmes, par une sorte d'instinct qui nous y pousserait fatalement, la connaissance de la méthode serait sans doute inutile ; mais, puisque notre nature ne nous y porte point nécessairement, le progrès de notre activité intellectuelle ne peut se faire que suivant un plan à l'avance déterminé [Z].

Posé en ces termes nouveaux, le problème» de la méthode consiste à chercher une spécification de l'idée vraie dont la méthode est la connaissance réfléchie, nécessairement consécutive à Tidée. « Cette méthode sera la bonne, qui montrera comment il faut diriger l'esprit selon la règle d'une idée vraie ( i). v Or, à quel signe reconnaître ridée vraie qui sera le point de départ de la connaissance? A sa simplicité. En effet, il est impossible qu'une idée simple soit connue en partie et en partie inconnue :

(i) Ibid, ; It a8 : « Vel si placet, hic per imaginationem, quicquid vèlis, cape modo sil quid diversum ab intellectu, et unde anima habeaL rationem palîenUâ... »

(3) Ibid. i II i4 : *< ■■- ideo coactus fui iila sic ponere, ut illud, -quod non posisumue fato, prœmeditato consilio acquiramus. »

{^) îbid. ; J. i3 : " Illa bona erit methodus,quœ ostendit, quomodo mens dirigenda siLad tlnlm ver^e ideœ normam. »

OU nous ne Tavons pas formée, et nous n'en pouvons rien dire, oa nous la possédons dans son intégrité, elle est claire et distincte, vraie par conséquent (1). Cette allernative décisive oriente la recherche : au début de toute connaissance, on devra s'attacher aux idées simples, ou, si Ton avait afiaîre à une idée composée» la résoudre eu ses éléments simples. En eGet, une idée simple étante en raison de sa simplicité, connue en elle-même et par ellemême, sans rapport aucun avec quelque cause externe que ce soit, il suffit de considérer ce que Tesprit a mis de sa propre activité dans cette idée, pour s'en former un concept absolument adéquat. Si Ton circonscrit, si Ton fixe en quelque sorte celte part d'activité, on obtient une définition : appliquée à une idée qui procède uniquement de rintelligence, abstraction faite des objets que renferme la nature, la définition ne peut pas ne pas être exacte; tout ce qu'elle contient d'affirmation, correspondant à un acte positif de conception, doit à la réalité de cet acte sa vérité ; cette vérité peut donc se poser sans aucune crainte d'erreur ; elle n'a d'autres bornes que les limites mêmes du concept (2),

C'est ainsi que l'idée simple devient la base de la méthode ; sa définition est le point de départ nécessaire pour l'organisation des idées. On peut donc dire qu'elle est le principe de la déduction. Comment s'accomplît cette déduction? Est-ce que l'affirmation de Tidée simple conduit immédiatement à l'affirmation de l'idée composée?

(i) lbîâ.\ r, 21 : n Nam rea iUa non ex parte ^ sed tota aut niiiil €JU9 innotescere debebit. »

(^) ibid. ; 1, 2^, : « Quidquid h^ afflrmationis conLmcnt^ eamm adsequat conceptum, ncc ullra se entendit, quare nobis licetad Ubïlurn Aine ullo errorig scrupulo ideaa slmplîees forma re. ^

41 SPITfOZA

Soit par exemple ta défîQÎtloo de la sphère : le solide engendré par la révolution d'un demi-cercle autour du diamètre ; est-ce que cette définilioû peut être considérée comme une conséquence directe de la déHmtion du demicercle, de telle sorte qtie Tesprit passe de lune à l'autre par le prolongement nécessaire de son mouvement initial? S'il eu était ain«ii, la formation de l'idée de sphère ne correspondrait plus k un acte spécial de Tesprit ; elle se réduirait à uae opération mécaniqua et passive, à la juxtaposîtioQ de deux idées, qui, ne trouvant point en 80i de raison déterminante, demeurerait arbitraire et fau£se par conséquent. <t L'unique raison de cette fausseté, dit Spinoza, c'est que nous affirmons d'une chose quelque autre chose qni n'est pas contenue dans le concept que nous en avons formé, du cercle par exemple le repos ou le mouvement {!). o En joignant sans intermédiaire au concept primitif la propriété de tourner autour du diamètre pour engendrer une sphère, propriété qui, n'étaot pas inhérente à Tidée de démi-cercle, ne peut s'en tirer par voie d'analyse, nous franchissons les hornes du concept primitif, à l'intérieur duquel nous nous étions nécessairement renfermés, tant que nous avions affaire à la seule idée simple de demi-cercle ; nous posons par suite un jugement qui est plus vaste que notre pensée réelle, qui ne trouve plus dans ractivité intellectuelle la garantie qui doit en fonder la vérité. Or nous commettons toujours une erreur quand nous préteodons tirer d'une production partielle un produit total. Mais découvrir la cause de Terreur, c est en Indiquer

(i) làid.

aussi le remède : il suffira de totaliser la productiorii si Tau peut parler ainsi, de former par un efiort nouveau deTesprit un concept nouveau, plus étendu que le premier, puisqu'il ajoute à la première idée, celle de demicercle^ une seconde idée, celle de sphère, et simple en même temps, puisqu'il consiste dans le rapport intelligible de ces deux idées, un concept qui soit à la fois somme et unité. Le passage de Terreur à la vérité s'accomplit par une synthèse; dans cette synthèse perpétuelle J 'intelligence manifeste son activité et son efûcacité, elle corrige peu à peu ^^ le manque de perception (1) ?>, qui limitait et mutilait ses idées, elle les rend claires et adéquates. La révolution d'un demi-cercle était une conception fausse lorsqu'elle était isolée ou, comme dit Spinoza, toute nue dans resprit(2); elle est vraie quand elle est rapportée au concept de la sphère, ou à tout autre concept qui en contient en lui la cause déterminante (3). La possession de la vérité a pour unique condition le libre progrès de Tactivité întellecluelle. Cette conclusion apparaît d'autant plus facilement que notre investigation s*est portée sur une idée géométrique. c*est-à-dire sur une idée vraie dont Tobjet dépend, sans contredit, denotre propre ïaculté de penser, puisque l'expérience ne nous fournit pas de chose correspondante ; mais il en est de même pour toute espèce de pensée : un plan rationnel, une fois conçu par un artisan, est une pensée vraie, et cette pensée demeure vraie, n'eût-elle jamais été exécutée, dût- elle ne rétre iamais. Par contre, si quelqu'un affirme que Pierre

(i) îbîd.

(2) Ibid, ; I, a5v

(3) md. Cr. LeUre LX {64) à Tschîrnhaus ; II, 312.

i^ SPINOZA

existe^ sans savoir pourtant que Pierre existe, sa pensée, relaliveiDent à lui, est fausse, ou, si Too aime idibux* elle D*est pas vraie, quoique Pierre existe ea réalité; car cette proposition : Pierre existe, n'est vraie que par rapport à celui qui sait de façon certaine que Pierre existe (l).

Ainsi déterminée, la notion d'une synthèse continue concilie Tidentité établie par Spinoza entre riotelligence et la vérité avec ['existence de Terreur qui en semblait la négation. Elle permet de comprendre comment il arrive que rhomme se trompe, et comment ce fait s'explique par le mouvement ou le repos de rinlelligence, non par Fétatdu monde extérieur, comment, à rintérleur même de respritf rerreur se vérifie» si je puis dire, en tant qu^erreur, et se transforme par là en vérité, comment enOn la pensée se développe sans sortir delle-méme. Il ne faut donc point regarder la synthèse, telle que Spinoza Ta conçue, comme un procédé que Vesprit emploie pour atteindre la vérité, comme un moyen en vue d'un but ; la synthèse est la vérité elle-même, ses dillérents moments constituent autant de vérités distinctes. En un mot, la synthèse spinozisteestune synthèse concrète. Elle va de Tétreà lètre, sans souffrir jamais que dans la série des êtres réels des abstractions ou des universaux soient intercalés. Un axiome universel, en effet, ne répond à aucun être particulier; il n'y a rien de fécond en lui, il se livre tout entier sans rien engendrer de vivant; un principe abstrait est un principe mort. Rattacher une essence réelle à un axiome universel comme au véritable principe de la déduction, ce serait interrompre le progrès de Pintelli-

gence (1). La nature concrète est alors confondue avecda simples abstractions, qui, vraies en tant qu'abstractions, ne sauraient être substituées aux éléments réels des choses (2) ; la pensée est séparée de Têtre, le système des essences objectives cesse de correspondre au système des essences formelles. La meilleure conclusion, au contraire^ est celle qui se tire d'une essence particulière affirmative (3), d'autant meilleure que J'essence, étant plus particulière, est susceptible d'être conçue plus clairement et plus distinctement (4). Une telle essence, étant naturellement vivante, active et efficace, puisqu'elle est l'exacte expression de la réalité, est une cause et, en tant que cause, elle enveloppe la notion de son effet, de sorte que de sa seule considération se déduisent les idées de toau^s les choses qui offrent quelque communauté de nature ou qui entretiennent quelque commerce avec elle. Ainsi, lorsque l'esprit pose cette essence comme le point de dé* part de la synthèse, et passe d'idée concrète en idée concrète, l'ordre logique de ses pensées correspond parfaitement à l'enchaînement naturel des choses» Entre la pensée et l'être, le parallélisme est exact; ou, pour employer la formule spinoziste, l'idée se comporte objectivement comme son idéat se comporte réellement [^). De là

(i)Ibid.; 1,33.

(2) Ibid. ; I, 25.

(3) « Unde nunquam nobis licebit, quamdiu de inquiBitiûne rerum agimus, ex abstractis aliquid concludere... Sed oplima conclusion erit deproinenda ab essentia aliqua particulari affirmativd, sive a vera et légitima definitione. » Ibid, ; I, 3i.

(4) Ibid,, I, 32.

(5) « Idea eodem modo se habet objective, ac ipsius ideaium se habet realiter. » Ibid,] I, i3. Cf. I, 35.

enfin cette conséquence que DOS idées ODt entre elles les mêmes rapports que leurs objets: en effet» plus une chose a de relations avec d autres choses dans la nature, plus riche et plus léconde est la déduction qui procède de son idée. Ainsi s'établît entre les notions une Inérarchie de perfection, qui exprime la perfection réelle de leurs essences formelles. De même que le développement de notre connaissance serait brusquemenl arrêté, si nous nous allachîons à une idée qui, tout en étant vraie, aurait un objet complètement isolé dans la nature et sans commerce avec aucun autre objet, de même aussi, pour atteindre à la vérité intégrale, c'est-à-dire pour enfermer dans Tunité d'une synthèse la totalité de nos conceptions, il faut, de progrès en progrès, arriver à concevoir Véïre qui est en rapport avec tous les autres êtres, celui par suite qui est la source et Toriginede la nature (i); car son idée contient en elle toutes les autres idées; la possession de cette idée suffit donc pour provoquer le développement complet de r esprit et le ramener à un principe unique, puisqu'elle permet de parcourir la série des choses naturelles en leur donnant un ordre et un enchaînement tels « que notre esprit, autant qu'il peut, exprime par sa représentation la réalité de la nature, dans Tunité de son ensemble et dans le détail de ses parties (2) ^^ La véritable voie de la vérité ne peut donc être que la réflexion sur cet être total, c'est-à-dire souverainement parfait^ réflexion qui

il) Ibid. ; I, 14.

{^) ^ Delnde, omnes ideee ad unam ut redigantur, cona]>imtir eaa tali modo concateuare elordinare, ut mens noslra, quoad ejus fieri poteat, referai objective formai italem natyree, quoad et totam et quoad ejus partes, » ibid. ; l, 3o.

est elle-même une connaissance totale, c'est-à-dire une idée souverainement parfaite ; la méthode s'achève dans cette règle suprême : « diriger son esprit suivant la loi que fournit Tidée de l'être souverainement parfait (1) i>.

Ainsi la méthode est en quelque sorte suspendue à l'être, et en effet ceux-là seuls pourraient concevoir une séparation entre la logique et la métaphysique, qui considèrent la pensée comme dépourvue de consistance et de profondeur, capable seulement de refléter les choses, et transparente également pour toute espèce de réalité; alors la méthode serait un procédé mécanique indifférent à la matière qui lui est soumise. Le principe fondamental qui nous a paru caractériser la philosophie de Spinoza, justifier chacune de ses conclusions, c'est, tout au contraire, que la pensée est à elle seule une réalité. Qui dit concept, dit action (2). L'idée vraie est vraie en vertu de sa génération spirituelle; aussi a-t-elle une fécondité qui lui permet de communiquer sa vérité à de nouvelles idées. La pensée, étant un être organisé, se rattache nécessairement à l'être. Par conséquent, pas d'étude préalable ne portant que sur les moyens de saisir l'être, et laissant indéterminée la nature de cet être; l'unité de la pensée et de l'être a pour conséquence l'unité de la méthode et du système. De même que, l'esprit une fois affranchi de toute autorité extérieure, une seule méthode restait qui

(i) « Perfectissima ea erit methodus, quae ad datas ideae Enlis perfectissimi normam ostendit, quomodo mens sit dirifi:enda. - Ibid.; I, i3.

(2) « Conceptus actionem mentis exprimere videtur. » Eth., Il, def. 3, Explication \, 76.

Brunschvigg. -^ Spinoza. 4

fût cburorme à cette îûdépeDdance, de même cette méthode Q'a pu se coûstUuer et s^achever sans entraîner par là même une certaine conception de l'être, sans devenir un système. La liberté de l'esprit a déterminé une méthode ; la méthode détermine un système. L'étude du spinozisme. telle que nous Tavons faite jusqu'ici, aboutit donc à cette formule : la liberté absolue est une détermination, détermination complète et exclusive de toute autre détermination.

De celte union étroite qui fait coïncider le système avec la méthode, découle cette conséquence que le système a un point de départ nécessaire : la notion suprême qu'a fournie Télude de la méthode ; qu'à partir de celte notion, il se déroule dans un ordre fixe, qu'il esl un et qu'il est unique. Par suite, la philosophie ne se divise point en dilïérentes parties, qui correspondraient à autant de problèmes spéciaux et indépendants. Une question ne peut être abordée qu'au rang qui lui revient dans le développement logique des notions ; en efïet, non seulement elle est traitée et résolue grâce aux notions qui la précèdent rationnellement, mais elle ne peut même être posée ni définie sans leur secours. Spinoza, qui demande à la spéculation philosophique une doctrine de la vie morale. s'interdit pourtant d'appliquer immédiatement sa méthode à la résolution du problème moraL Ce problème n'existe pas pour lui à l'état séparé; car autrement il faudrait supposer une catégorie morale qui s'imposerait par elle-même^ sans démonstration, sans définition, et d'avance on aurait déterminé la réponse par l'interrogatîon; au Heu d'établir une vérité ayant une valeur nécessaire et universelle, on aurait développé un postulat.

Sans doute Spinoza n'aurait pas trouvé de morale s'il n'en avait cherché ; mais la préoccupation morale n'ja servi, comme on Ta vu, qu'à l'exciter à entrer en possession de sa liberté intellectuelle ; une iois cette liberté conquise, à elle de se déployer par sa seule force interne ; elle rencontrera le bien sur sa route parce que le bien ne peut être séparé de la vérité ni de l'être ; autrement il ne serait pas véritable^ autrement il n'existerait pas. La vérité est intérieure à l'esprit ; l'être, intérieur au vrai ; le bien, intérieure l'être. Ce sont là trois aspects d'une seule et même chose. Logique, métaphysique, mqrale, ne forment donc qu'une seule et même science. La philosophie est une unité parfaite : considérée dans sa méthode, elle s'appelle logique; considérée dans son principe, elle s'appelle métaphysique; considérée dans sa fin, elle s'appelle morale. C'est pourquoi on a pu dire également que la philosophie de Spinoza ne comporte pas une morale, entendue au sens de science isolée et autonome, et qu'elle est tout entière une morale. Pas de morale indépendante : « La morale, écrit Spinoza, doit, comme chacun sait, être fondée sur la métaphysique et sur la physique (1) »; la vie du vulgaire est condamnée, non parce qu'elle est immorale en soi, mais parce qu'elle se résout dans le néant, et se met ainsi en contradiction avec elle-même; inversement la règle positive de la moralité ne peut se déduire que de principes logiques et métaphysiques. Par suite aussi, pas de science qui ne contribue à la formation d*une morale : « Chacun pourra voir que je veux diriger toutes les sciences vers cette fin et ce but unique : parvenir à la

(i) Lettre XXVII (38) à Blyenbergh; II, 118.

souveraine perfectioD de Thumanité, dont nous avons déjà parlé ; et ainsi tout ce qui dans les sciences ne nous rapproche en rien de notre but, il faut le rejeter comme inutile (1). » Le développement de la pensée, étant une réalité concrète, est en même temps une œuvre morale. Tels que Spinoza les a conçus et les a présentés, le Traité de Théologie et de Politique, le Traité de la Bé forme de r intelligence sont de véritables introductions à la vie morale. Enfin Touvrage qui contient l'exposition intégrale du spinozisme, qui traite de Dieu et de Thomme, celui-là môme que Fauteur avait d'abord appelé « sa Philosophie (2) », porte définitivement le nom de Morale : Ethica.

Aiaire ainsi de la morale le but de la philosophie, n'y a-t-il pourtant pas un danger grave ? L'idée du but à atteindre ne va-t-elle pas nécessairement réagir sur le principe môme de la philosophie, intervenir dansTenchaînement logique des concepts ? Une idée préconçue s'introduira dans la déduction; agissant comme une fin transcendante, elle adaptera le système à elle du dehors, et elle en altérera la forme naturelle. 11 importe donc de se préserver d'un défaut qui a corrompu presque toutes les doctrines morales des hommes ; il importe de substituer définitivement à des préjugés arbitraires des jugements réels. Pour parvenir à un tel résultat, il faut d'abord partir de définitions précises. La définition est bien, comme dit Spinoza, le pivot de la méthode (3) : la définition est l'épreuve du concept : elle en fonde la vérité,

(i) Int, Em.\ I, 6.

(2) Int. Em.\ I, i5 et les notes, pages ii, 12, 26.

(3)//i/. Em,\ I,3i.

parce qu'elle en fait voir l'origine, et parce qu'elle en limite l'étendue, elle le garantit de Terreur. Il faut aussi que la démonstration se fasse suivant un procédé capable d'assurer Tordre rigoureux des propositions et d'exclure toute interversion, de telle sorte que l'esprit aille toujours du connu à Tinconnu,du principe à la conséquence. En un mot, la philosophie doit être exposée de la même façon que la géométrie. Le caractère propre de la méthode mathématique, c'est en effet l'exclusion des causes finales, la considération unique des essences çt de leurs propriétés (1). Grâce à cette méthode, la philosophie se compose de vérités qui s'engendrent et s'enchaînent d'ellesmêmes ; elle se crée en quelque sorte par sa seule vertu interne, et se traduit exactement dans les formes de la démonstration; le progrès de la science est adéquat au progrès de l'esprit. L'application de cette méthode à la philosophie, à la morale en particulier, ne saurait donc être envisagée comme un fait indifférent. Elle signifie qu il faut nous débarrasser des habitudes intellectuelles que notre enfance, notre éducation, nos goûts, notre conduite antérieure et nos intérêts pratiques nous ont fait involontairement contracter; il faut écarter tout préjugé pour faire œuvre véritable d'intelligence. Un système original £t libre réclame, pour être entendu, une pensée originale €t libre. La méthode géométrique est apparue à Spinoza €omme l'instrument nécessaire pour cette œuvre d'affrauchissement et de purification. Enfin, la rigidité de ses formes extérieures, la continuité de son développement intime, lui semblaient également propres, une fois le

(i) Eth., I, Appendice; I, 71.

M SPIMOZA

principe établi, à prévenir toute erreur dans l'enchaînement des conséquences ; car elles empêchent que la pensée ne s'égare sous Tinfluence d'une pression étrangère, surtout qu elle ne subisse un temps d'arrêt et ne laisse une place vide que rirnagination remplirait du moins eo apparence, e' en se payaat d*une coaception imaginaire- Ni définitions vaines, ni démonstrations illusoires; c*est par la raison, et par la raison seule, que la philosophie se développe. Si elle nous conduit au but que nous cherchionSf si même elle semble nous y » conduire par la main (1) o, ce n'est pas qu'elle ait été adaptée d'avance et par force à ce but, que son principe ait été déterminé et admis en vue de la conclusion : c'est qu'il la contenait véritablement en lui, qa*il l'a produite elTectivement grâce à l'accord de la pensée avec elle-même ou, suivant l'expression kaotienûe qui désigne la richesse et la fécondité parfois iuattendue de certaines propositions géométriques, en vertu de sa <* finalité intellectuelle objective ». En un mot, la liberté de Tesprit se réfléchit avec exactitude dans un système dont la pureté et Tintégralité garintissent la vérité, voilà ce que veut dire le titre de Touvrage spinozifite : Eihica ordine geomefrico demonstraia*

{ï) Etfi., II (IniL); I, jù.

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