CHAPITRE VIIT
Le scholie du dernier théorème de Y Ethique met en lu mière la supériorité du sage sur L'ignorant: « L'ignorant, en proie aux mille agitations des causes extérieures, ne s'élève jamais à la paix véritable de rame; il vit sans savoir presque ce qu'il est lui-même, ce qu'est Dieu, ce que sont les choses, et, quand sa passion cesse d'être, il meurt tout entier avec elle. Le sage, au contraire, dans la mesure où il est sage, est presque inaccessible à l'émotion ; il a par une éternelle nécessité la conscience de luimême, de Dieu et des choses; il ne cesse jamais d'être; toujours il jouit du repos véritable de L'âme » (I, 278). Seulement cette hauteur où le sage est placé, n'est-elle pas tellement au-dessus de L'homme ([ne jamais l'homme ne pourra y atteindre"? Spinoza l'avoue lui-même, la voie de la sagesse est la voie très ardue, via perardua [ibid.)\ il est beau de la parcourir, <• mais les choses qui sont belles, sont difficiles autant qu'elles sont rares [ibid.) ». L'exposition de la doctrine spéculative soulève donc une nouvelle question, celle de sa possibilité pratique. Où en chercher la solution, sinon dans la vie de Spinoza ? Peut-être y Irouverons-nous comme une socle de morale .appliquée à la suile
de la morale théorique, un commentaire vivant de l'œuvre écrite qui en précisera sans doute le sens et la portée, de même que cette vie elle-même pourra s'éclairer à la lumière de la doctrine et devenir comme transparente; en un mot, peut-être y a-t-il dans la vie de Spinoza parallélisme exact entre la spéculation et la pratique, entre les pensées et les actes: Ordo et connexio idearum idem est acordo et connexio rerumil, 80).
D'après Spinoza, pour que l'homme s'élève à la vie intérieure de l'esprit, il faut qu'il ait écarté tous les préjugés que l'autorité religieuse prétend lui imposer, et tous les obstacles que peut lui susciter la société civile. Ces deux conditions de la liberté intellectuelle, Spinoza ne les trouva pas dans son existence; il dut lutter poulies réaliser, et vivre, avant de l'écrire, son Traité de Théologie et de Politique. Il était né juif: destiné à la théologie, qui était l'unique science de sa nation, il s'habitua de bonne heure à regarder le spectacle de la nature et l'évolution de l'humanité comme la manifestation de l'existence divine, a vivre en Dieu sans considérer dans les grandeurs et dans les jouissances du monde autre chose que leur illusion et leur néant. Mais, à mesure qu'il se faisait de la religion une idée plus élevée, une double contradiction le frappait davantage dans les cultes établis : la religion, œuvre de la raison, s'y était retournée contre la raison; œuvre de la charité, contre la charité. La parole de l'Écriture prétendait enchaîner le libre jugement de l'individu; devant son autorité, la lumière naturelle qui vient
de Dieu devait s'éteindre, la raison vivante se taire, condamnée au nom du livre mort, et l'éternité disparaître « devant les reliques des temps anciens >> (I, 37-4). Aussi l'esprit divin s'était-il changé en un souffle de haine; les créatures de Dieu se croyaient poussées par Dieu à traiter en ennemies d'autres créatures de Dieu, et le nom de piété ne faisait plus que couvrir le sacrilège sanglant de la superstition. Spinoza comprit qu'il ne trouverait pas la vérité dans la voie où sa vie était engagée; il essaya de se retirer de la communauté, prudemment et tranquillement, sans manquer à la reconnaissance qu'il devait aux rabbins, sans rien faire qui provoquât leur colère [Vie de Benoît de Spinoza, par Colerus, ap. Saisset, t. II, p. iv). Mais les juifs s'étaient émus de cette indépendance inattendue; ils s'efforcèrent de la briser par des menaces, puis par des promesses; après la tentative de corruption vint même une tentative d'assassinat (Sais., II, vi), jusqu'à ce qu'en lin, mettant peut-être a profit la trahison de faux amis (Cf. Vie attribuée à Lucas de la Haye, ap. Saisset, II, xuu), la synagogue, dans une réunion solennelle, l'excommunia et attira sur lui la vengeance des nommes et celle de Dieu (Sais., II, vi). Ces violences, qui vérifiaient le jugement de Spinoza, confirmèrent et consacrèrent l'affranchissement de son intelligence; ilreçutla nouvelle de sa répudiation publique avec un sourire calme, sans un mol de haine, sans un mouvement de colère (Sais., II. vi.v : « Jamais, écrit M.Kuno Fischer, il n'y eut de vie indépendante plus péniblemenl conquise, plus purement et plus tranquillement vécue que
la vie de cet homme, qui dut rompre avec ses parents, avec son peuple, avec les formes ordinaires du bonheur, afin do pouvoir vivre sa pensée ; il accepta cette nécessité, et il la supporta sans que le calme de son esprit en souffrît. La religion de ses ancêtres Ta rejeté, et, lui aussi, il l'a rejetée; il ne s'attache pas à une autre croyance, il n'appartient plus à aucune des religions qui existent dans le monde, même pas du dehors, pour l'apparence, car il dédaigne l'apparence; il a renoncé aux principes qui sont les bases des communautés humaines: il est indépendant et seul » {Gesch. d. neuemPhil., vol. 1, pari. II, 3e éd., p. 131). Mais son indépendance ne fui pas de l'indifférence, sa solitude ne fut pas de l'égoïsme. Sorti du judaïsme, il veut servir l'humanité et rétablir la vérité de la religion, que les religions ont contredite. Au spectacle de ces divers cultes, qui ne se distinguaient entre eux que parle costume de leurs prêtres OU le style de leurs églises, devant ces chrétiens, ces turcs, ces juifs, ces païens, qui vivaient lous de même, dont la foi n'étail qu'un prétexte à controverses philosophiques on une occasion de luttes politiques 1 1, 375), le désir s'éleva dans l'âme de Spinoza de faire comme le Christ avait faite! d'élever an-dessus de ces cultes de chair la religion qui est pour l'esprit. Le fondement d'une telle religion ne peut être que la vérité; donc, c'était déjà une œuvre pieuse, celle qui s'efforçait de dégager et de fixer la vérité contenue dans les antiquités juives, d'exposer la méthode scientifique pour interpréter l'Écriture; c'était une œuvre pieuse aussi; celle qu'il avait entreprise, et que
la mort interrompit, de donner en langue flamande une traduction exacte de l'Ancien Testament (Sais., II, xxvm) ; mais surtout il fallait enseigner aux hommes que le sanctuaire où Dieu a élu sa résidence, ne pouvait être ni les pages altérées des livres d'autrefois, ni les chênes des forêts, ni les entrailles des victimes : c'est ce qu'il y a de plus noble dans la nature, l'esprit de l'homme qui a conçu l'idée de Dieu, c'est là qu'est le temple où la vérité se révèle éternellement (I, 522). C'est pourquoi Spinoza essaie défaire comprendre à ses contemporains que la nature qu'ils opposent à Dieu, est en réalité l'expression immédiate de la divinité, que la raison qui comprend l'ordre de la nature engendre nécessairement la foi qui s'élève à Dieu, et que les hommes, réconciliés dans l'unité de leur intelligence commune, doivent être pleins d'amour pour les hommes. C'est pourquoi il leur donne un catéchisme simple qui n'exige du fidèle que la croyance sincère à Dieu, et la pratique sincèrede la justice el delà charité I, 541). De la sorte, pensait-il, il n'y aura plusdans l'Église ni violence ni haine, tout y sera paix el douceur; l'ambition et la cupidité a'entreronl pins dans les conseils de la curie, et l'on verra germer au souffle des prédicateurs les vertus proprement chrétiennes : L'amour, la joie, la paix, la continence et la loyauté (1,375). De la sorte, le catholicisme recouvrera l'universalité à laquelle il prétend, et le christianisme temporel fera place, au christianisme éternel.
Il est beau, ce tableau deTÉglise universelle, el il est louchant, venu de l'excommunié que toutes les Églises re-
poussent avec une égale horreur; il ne rencontra dans le monde d'autre accueil que le mépris, l'injure et la calomnie. Les chrétiens eux-mêmes ue surent pas reconnaître dans l'œuvre de Spinoza l'inspiration du christianisme, dont il avait subi d'autant plus profondément l'impression qu'il l'avait reçue plus tard, à l'âge de la pensée libre et réfléchie, et dont il se réclamait en choisissant pour épigraphe à son Traité de Théologie et de Politique la parole de l'apôtre : « Par ce que Dieu nous a donné de son esprit, nous connaissons que nous demeurons en lui et que Dieu demeure en nous » (I, 368). Mais, comme il voulait substituer l'intelligence de la nature et de Dieu aux miracles et aux mystères du dogme, il fut « l'athée de système», le prince des libertins, et presque un nouvel Antéchrist. Déjà les rabbins avaient obtenu contre lui l'appui des magistrats d'Amsterdam (Sais., II, xlvi) ; les chrétiens se joignirent aux juifs : ils firent proscrire par les États de Hollande le Traité de Théologie et de Politique, et par de faux bruits habilement répandus ils empêchèrent la publication de Y Ethique (11,232). Ils firent même appel aux passions de la multitude, et tentèrent d'ameuter le peuple contre Spinoza (Sais., II, xvn) ; de telle sorte que, pour avoir affranchi son esprit des préjugés théologiques, il était menacé d'être entravé dans le développement de cet esprit par l'autorité civile et qu'il semblait n'être parvenu à une pensée indépendante que pour perdre le droit de l'exprimer. Mais il était en Hollande, où, sans être encore absolue, la tolérance était plus grande que partout ailleurs, et il sut
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y vivre en sécurité, à force dé prudence. « L'homme libre qui vit parmi les ignorants, dit-il dans Y Ethique, s'efforce, autant qu'il le peut, de décliner leurs bienfaits » (I, 239); et, à propos de ce théorème, il expose toute une casuistique qu'il mettait en pratique avec un soin dont témoignerait, à défaut de sa Correspondance, la devise qu'il avait adoptée : Caute. Instruit de bonne heure par la trahison de ses anciens amis à se délier des hommes, delà faiblesse de leur esprit et de l'incertitude de leurs résolutions, il se faisait une loi de ne point leur laisser le moyen d'être injustes à son égard. Les plus violentes attaques, les libelles les plus injurieux, ne lui arrachent qu'un sourire ; en souriant, subridens, il songe que les plus ignorants sont aussi les plus audacieux et les plus prompts à écrire (II, 185) ; et, en souriant, il continue de travailler au lien de la société, de faire effort pour que la communauté civile, tout comme la religion, demeure pour les hommes un principe d'union. Aussi, non seulement il démontre dans le Train' de Théologie et de Politique que la liberté de penser est unr condition nécessaire pour la sécurité et la paix de l'État, mais dans le Traité de Politique, il descend jusqu'aux plus minutieux détails de l'organisation politique, afin de li\t>r les limites de l'autorité suprême et de régler le mécanisme des constitutions. Il désire avant tout faire une œuvre utile et qui soit pratique : les philosophes, au lieu de tracer le plan d'une république qui fût à l'usage des hommes, ont mieux aimé rêver des chimères qui ne pouvaient s'appliquer qu'à la société de
l'âge d'or, la seule précisément qui n'avait pas besoin de lois pour subsister. Les hommes politiques, de leur côté,
sont passés maîtres dans l'arl de tromper, mais non dans Tari de gouverner ; plus soucieux de montrer leur habileté que leur sagesse, ils enseignent à tendre des pièges au peuple, plutôl qu'à défendre ses intérêts (1,282). Mais entre l'utopie elle machiavélisme, il y a un parti à prendre, c'est de songer que les hommes ne sont ni des esprits infaillibles, ni des bêtes malfaisantes, et d'écrire pour les hommes. C'est pourquoi Spinoza ne veut pas étonner par l'originalité et la nouveauté de ses théories; il ne veut pas imposer à la société des lois qu'il tire de son imagination ou de ses passions; il prend dans la réalité môme, dans l'histoire, les formes de gouvernement qui s'y présentent, et il se demande commenl chacune d'elles pourra, tout en demeurant lidèlc à son principe particulier, concilier dans une juste harmonie la stabilité du pouvoir avec la sécurité, le bonheur même des citoyens, résister aux éléments de dissolution qui sont à l'intérieur de tout état, et prévenir l'hostilité des gouvernés, plus dangereuse sou- \nit que celle des étrangers. Ainsi la monarchie ne peut être absolue: que l'examen de toutes les affaires soit remis au souverain, il n'\ pourra suffire, et il deviendra l'esclave el le jouet des courtisans qui l'entourent. Pour qu'il y ait monarchie véritable, il Tant donc que le monarque soit maître de lui-même, qu'il décide en toute connaissance de cause et' par suite en toute liberté d'intelligence : ce qui lui sera possible si loule question a été examinée
d'abord et éclaircie par un conseil régulier (I, 306). De même, la forme de l'aristocratie qui sera la plus durable, parce qu'elle permettra le plus haut degré de liberté et de vie nationale compatible avec l'exercice de l'autorité, ce sera une confédération de villes qui s'administreront chacune elle-même (I,352j. C'est au moment où Spinoza abordait l'étude de la démocratie, qu'il considérait comme l'expression la plus naturelle et la plus rationnelle à la fois de la société humaine (I, 558), que la mort l'arrêta. Ce qui nous reste de l'ouvrage suffit pourtant pour en marquer le caractère essentiel, qui est l'entier désintéressement de la pensée : traitant de politique, Spinoza demeure étranger à l'esprit de parti; il n'est occupé que de l'intérêt général, et, s'il a des opinions particulières, alors il fait effort poulies élargir, afin qu'elles représentent la vérité tout entière, la vérité universelle.
Ce même souci, ce même amour de la vérité avec lequel il travaillait à assurer la solidité du lien social, il en faisait le principe des relations plus étroites et plus intimes qui l'unissaient à ses amis. Il écrivait, à un marchand de Dordrecht qui exprimait le désir d'entrer en correspondance avec lui, et qui plus lard devait se distinguer entre tous ses adversaires par la vivacité et la grossièreté de ses attaques :« Parmi les choses qui sont hors de mon pouvoir, aucune ne m'est plus précieuse que l'amitié conclue avec les hommes qui aiment sincèrement la vérité, car je crois qu'il n'y a rien, de ce qui ne dépend pas de nous dans
le monde, que nous puissions aimer d'un amour plus tranquille que ces hommes-là ; car il est aussi impossible de dissoudre leur amour mutuel qui repose sur la possession de la vérité, que de refuser de reconnaître la vérité une fois qu'on l'a conçue. En outre, c'est le plus fort et le plus reconnaissant des amours qui se rencontrent dans les choses soustraites à notre influence : car seule la vérité est capable d'unir profondément des sentiments divers et des âmes diverses » (11, 63). L'amitié, pour Spinoza, était avant tout l'engagement de rechercher en commun la vérité commune à tous : « Les biens des amis, dit-il à Henri Oldenbourg, doivent tous être communs, et surtout les biens de l'esprit. Aussi, ajoute-t-il, toutes les qualités de mon esprit, si j'en possédais quelqu'une, je vous permettrais bien volontiers de les réclamer pour vous, alors même que je serais sûr d'en souffrir un grand dommage pour moi » (II, 5). On le voit donc s'offrir de lui-même à discuter toutes les questions que ses correspondants lui soumettent ; il sollicite leurs objections, et chaque fois qu'elles semblent sincères et réfléchies, il s'en réjouit. Autant il supplie les esprits prévenus et superstitieux de ne point s'obstiner à la lecture de ses ouvrages, autant il prie le lecteur philosophe de lui présenter ses scrupules, ses répugnances, et môme la réfutation de ses propres théories (I, 376). Sans cesse, il reprend les démonstrations qui lui apparaissent les plus simples et les plus évidentes ; sans cesse, il travaille à les éclaircir. Surtout il veut remonter à l'origine des préjugés qui ferment à ses amis le chemin de
la vérité, il veuL leur enseigner ce qu'il est le plus difficile d'enseigner, c'est-à-dire l'affranchissement de toute autorité qui n'est pas la raison elle-même. Il s'efforce d'expliquer à Hugo Boxel pourquoi l'on ne saurait concevoir qu'il y ait des spectres du sexe féminin, et avec quelle douceur, quelles précautions : « La grande estime et le grand respect où je vous ai toujours tenu et où je vous tiens encore, m'interdisent de vous contredire ; ils m'interdisent davantage encore de vous flatter » (II, 187). Une bonne partie de sa vie spéculative se passe ainsi dans ce combat perpétue] pour conquérir à la vérité de nouvelles intelligences. S'il se retire à la campagne, à l'abri des importuns, c'est pour être tout entier à ses amis. 11 leur fait pari de toutes ses méditations, il leur communique ce qu'il écrit, à mesure même qu'il l'écrit. Avant sa trentième année déjà, il avait tracé à leur usage une première esquisse de l' Ethique, qui, conservée par le zélé pieux de ses élèves, a été retrouvée dans leurs cahiers parle zèle pieux des érudits modernes. Môme il s'était formé un collège de disciples qui, suivant les recommandations que Spinoza leur avait faites aux dernières lignes du Court traité II, Ml}), se réunissaient pour commenter l'ouvrage du maître, et pénétrer d'un effort commun les obscurités de sa doctrine. Au besoin, sur les points controversés, comme les lettres de Simon de Vries en font foi, ils en référaient à Spinoza, qui mettait toujours une égale complaisance à les tirer d'embarras (II, 29).
Ce qu'il y a de plus remarquable peut-être dans cet
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effort pour répandre ta vérité, c'est la réserve délicate que Spinoza y apporte. Louis Meyër, dans une préface qu'il devait mettre en tête des Principes de Descartes, avait tenu à défendre fauteur contre les attaques d'un de ses ennemis; Spinoza lui demande d'effacer le passage qui était, disait-il, de nature à choquer le lecteur : son travail a été entrepris dans l'intérêt de tous les hommes, et il en exclut] tout ce qui pourrait le faire soupçonner d'apporter quelque pensée d'amour-propre dans sa propagande philosophique (II, 53 ; cf. II, 173). C'était à ses yeux, comme il l'a dit dans Y Ethique (1,247), un devoir d'enlever à l'envie toute occasion de s'exercer contre lui, et la pratique de ce devoir lui était facile, car son âme demeurait étrangère à tout calcul d'ambition personnelle. L'homme qui avait maintenu la liberté de sa pensée contre les préjugés de la théologie et les menaces de l'autorité civile, était capable de la défendre contre ses propres passions. Aussi n'avait-il pas à faire effort pour repousser les tentations des jouissances vulgaires, honneurs, richesses, plaisirs ; il ne cherchait pas à leur substituer, pour mieux les terrasser, des passions contraires et tout aussi violentes, mais doucement, tranquillement, il leur opposait, la contemplation sereine et joyeuse de la vérité éternelle Le savant Fabricius lui avait offert, au nom de l'Electeur Palatin, la chaire alors très enviée de professeur à Heidelberg, où, disait Fabricius, il pourrait mener avec plaisir une vie digne d'un philosophe (II, 181). Spinoza décline cet honneur: il ne veut pas que les charges de cet enseignement nuisent au progrès de sa
propre philosophie, surtout il entend ne rien sacrifier de sa liberté de penser, et il ne sait pas dans quelles limites l'enfermerait la superstition, rendue plus susceptible encore par l'éclat d'une dignité publique. Aussi, fait-il remarquer en terminant, s'il repousse l'offre de l'Electeur, ce n'est point par un calcul d'ambition, dans l'espoir d'une fortune meilleure, mais simplement par amour de la tranquillité (II, 182). Il ne dédaigne pas 1rs honneurs, et les honneurs ne le troublent pas ; il ne s'en étonne pas, car il ne fait pas profession de s'ahaisser et de se mépriser soimême; il sait ce qu'il vaut, puisqu'il est impossible a l'homme de rien comprendre sans avoir en même temps la conscience de son intelligence. Il est sensible aux hommages des savants et des grands seigneurs, à ceux du prince de Condé par exemple ; toutefois, et suivant le témoignage d'un de ses ennemis, Sébastien Kortholt, il recevait d'eux plus de visites qu'il ne leur en rendait [Sp. Ed.Paulus, II, 668). Ainsi le grand pensionnaire de Witt, qu'il paraît avoir aidé dans ses recherches sur le calcul des probabilités, aimait à le consulter sur les affaires publiques; Spinoza, qui suivait avec une grande attention les événements, savait, dit Kortholt, en prévoir les conséquences avec une grande perspicacité; et, lorsque la populace ameutée fit périr celui qui représentait en Hollande le libéralisme politique et la tolérance religieuse, ce fut peut-être le seul jour où l'on ait vu pleurer le philosophe (Sais., II, lu).
Spinoza n'était pas ambitieux, mais il oe croyail pas (pie, pour fuir l'ambition, l'homme dût descendre jusqu'à s'bu-
milier.De même, il n'avait aucun goût pour les richesses, mais il ne se faisait pas un mérite de sa pauvreté ; il désirait même avoir de l'argent dans la mesure précise où l'argent était une garantie matérielle pour la liberté de ses spéculalions; c'est pourquoi il apprit à tailler et à polir des verres de lunettes, occupation paisible et solitaire qui ralentissait, sans l'interrompre tout à fait, le travail de la réflexion philosophique (Sais., II, xi). Huyghens, à qui il envoyait en même temps une démonstration de l'unité de Dieu et un procédé pour tailler les verres (II, 142), témoigne de l'habileté qu'il avait acquise dans son art: «Je me souviens toujours, écrit-il à son frère, des lentilles que le Juif de Voorburg avait dans ses microscopes, qui avaient un poli admirable » (II, 135). En faisant vendre par ses amis les verres qu'il avait travaillés, il avait de quoi suffire à ses besoins, car ses besoins étaient peu nombreux : « Il est presque incroyable, dit Colérus, combien il a été pendant ce temps-là sobre et bon ménager » (Sais., II, xu). On voit par l'examen de ses comptes qu'il savait vivre tout un jour avec une dépense de quatre sous et demi. « La nature, disait-il, est contente de peu, et, quand elle est satisfaite, je le suis aussi» (Sais., II, li). La modération de ses désirs lui apportait l'indépendance et la sécurité ; elle lui permettait de repousser les offres de ses amis qui, se reprochant à euxmêmes sa pauvreté, s'empressaient tous aie secourir. Un jour, Simon de Vries insistait pour lui faire accepter une somme de deux mille florins, mais Spinoza lui répondit « qu'il n'avait besoin de rien et que tant d'argent, s'il le rece-
vait, le détournerait infailliblement de ses études et de ses occupations » (Sais., II, xv). 11 aimait à rappeler la parole de Thaïes, qui se regardait comme infiniment plus riche par le mépris généreux des richesses que par leur poursuite sordide (II, 175), et il s'en était fait une règle qu'il appliquait avec exactitude. Le maréchal de Luxembourg l'engagea à dédier un de ses ouvrages à Louis XIV et l'assura qu'il pouvait compter sur la libéralité du roi ; mais il n'en lit rien. Plus tard, Simon de Vries voulait l'instituer son légataire universel ; Spinoza l'obligea à laisser sa fortune à son frère, qui était son héritier naturel, et il réduisit la rente viagère que lui laissait le testament de cinq cents à trois cents florins (Sais., II, xv). A la mort de son père, comme ses parents faisaient mine de contester ses droits, il les soutint devant la justice; puis, ayant gagné son procès, il leur en abandonna le bénéfice, « et ne se réserva pour son usage, ajoute Colerus, qu'un seul lit, qui était à la vérité fort bon, et le tour de lit qui en dépendait » [Sais., II, \vi). Ayant donné de telles preuves de désintéressement, Spinoza se croyait en droit de justifier de la pureté de ses doctrines par la pureté de sa vie, et il pouvait dire de l'homme qui l'accusait de professer un athéisme d'autant plus dangereux qu'il étail mieux déguisé: « S'il avait mieux connu la façon dont je vis, certes, il ne sérail pas aussi facilement persuadé que j'enseigne l'athéisme. D'ordinaire, en eilèi. les alliées ont une passion immodérée pour les honneurs et les richesses, que j'ai toujours méprisés ; tous ceux qui me connaissent le savent. »
(II, 170). Ceux de ses ennemis qui étaient de bonne loi reconnaissaient qu'il était gratuitement athée : Gratis malus fuit Atheus, dit Kortholt(Paw/., II, 667) ; et, ajoute-t-il, il
ne buvait pas trop de vin, il vivait assez durement: nec largiore usas est vino, etsatis duriter vixit {Paul., II, 668) . Ce n'était point à dire que Spinoza fût d'humeur sombre et mélancolique ; il lui répugnait autant d'affecter la tristesse que de rechercher les plaisirs: « On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux » (Sais., II, xiv). Et lui-même confirme la remarque de son biographe , lorsqu'il écrit à Oldenbourg : « Ces troubles ne me poussent ni à rire ni à pleurer, mais à philosopher et à observer de plus près la nature humaine » (II, 124). Il savait ainsi rapporter tous ses sentiments à sa philosophie, et sa philosophie, ce n'était pas « la tristesse et le gémissement, c'était la tranquillité, c'était la joie » (II, 91), joie pure et profonde qui semblait l'envelopper de toute part. Même, lorsqu'il voulait se distraire des fatigues de la méditation, son plaisir était un de ces plaisirs qui marquent l'équilibre et l'apaisement de l'âme, et auxquels il réserve dans MEthiqut le nom d'hilarité : « Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe de tabac, ou bien, lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble, ou des mouches qu'il jetait dans la toile d'araignée, et regardait ensuite celte bataille avec tant de plaisir qu'il éclatait quelquefois de rire » (Sais., II, xv). Il savait aussi se reposer dans la conversation même des plus humbles, « parlant souvent à son hôtesse, particulièrement
dans le temps de ses couches » (Sais., II,xiv), prodiguant à ses interlocuteurs les paroles d'encouragement ou de consolation, et s'efforçant toujours de tourner leurs pensées vers Dieu. A sa politesse, à sa simplicité, il joignait cette pointe de raillerie, inséparable de la profondeur et de l'acuité de l'observation, mais qui demeurait en lui toujours délicate et douce (Sais., II, lv), car il travaillait avec soin à maintenir l'égalité de son humeur, et il y réussissait parfaitement bien : « il savait se posséder dans la colère, et, dans les déplaisirs qui lui survenaient, il n'en laissait rien paraître en dehors ; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt pour ne rien faire qui fût contre la bienséance » (Sais., II, xiv).
Ainsi la paix était dans son âme, que ne troublaient ni l'ambition, ni l'avarice, ni la volupté; il était maître de lui d'une façon absolue, car il savait que la vérité était à ce prix. Il avait démontré dans la dernière partie de YEthiquc ce théorème : « C'est seulement lorsque nous ne sommes pas affligés de passions contraires à uotre nature, que nous pouvons ordonner et enchaîner les affections de noire corps suivant un ordre intelligible » I. -2oS ; et la vérité (le ce théorème avail imprimé à sa ne entière son caractère et sa direction, l'ouï" que rien ne restât en lui que son intelligence même, toute prête à recevoir la vérité, il avait dépouillé toul intérêt individuel, tout sentiment d'amour-propre, et jusqu'à cette vanité d'auteur qui passe pour légitime aux yeux du
monde. Un de ses élèves qui venait de se convertir au catholicisme lui demandait, essayant de le convertir à son tour : D'où sais-tu donc que ta philosophie est supérieure aux autres philosophies ? 11 lui répond : « Est-ce la meilleure? L'ai-je découverte? Je ne le prétends pas; mais je sais que je la comprends et que par suite elle est vraie. » Ego non prœsumo me optimam invenisse philosophiam, sed veram me intelligere scio II, 247). L'homme vit, non pas exactement pour lui-môme, mais pour quelque chose qui est en lui, et qu'il aime plus que tout; or Spinoza aimait la vérité, et c'est pourquoi il disait: « Je laisse chacun vivre à son gré ; que ceux qui en ont envie aillent se faire tuer pour leur bien, pourvu qu'il me soit permis de vivre pour la vérité » (II, 124). Or la vérité qu'il aimait, c'était la vérité parfaite, la vérité totale, qui est dans la raison. Cette vérité-là ne peut s'acquérir que par la philosophie : «Dire que dans le monde, nous agissons souvent par conjecture, cela est vrai; mais dire que nous appuyons sur des conjectures nos propres méditations, cela est faux. Nous sommes obligés de suivre la vraisemblance dans la vie commune, dans nos spéculations la vérité » (II, 202). Voilà pourquoi Spinoza se retira du monde et de la vie commune, où la vérité n'est pas-. voilà pourquoi il se donna tout entier à l'effort solitaire de la pensée qui devait réaliser la vérité dans sa vie. Possédant la vérité qui existé de huile éternité, confondant son intelligence avec elle, il s'habitua à regarder les choses comme Dieu les voit, et devint éternel comme Dieu. Ce
qu'il trouva dans son éternité, Y Ethique nous le dit, ce fut de la joie, joie profonde, joie continue qui devenait seulement de plus en plus pure, de plus en plus consciente, etee fut de l'amour, amour que l'intelligence engendrait et qui accroissait l'intelligence, amour qui venait de Dieu et qui retournait à Dieu, se satisfaisant sans cesse dans la contemplation sans fin de son objet infini; ce fut la béatitude. Joie, amour, béatitude: mots qui sont bien insuffisants, tant que nous ne pouvons, pour en remplir tout à fait le sens, penser de nouveau la pensée de Spinoza et vivre sa vie.
Pourtant, de toutes les conditions nécessaires à la tranquillité de l'âme, si Spinoza avait réuni celles que l'homme a le pouvoir de remplir, ne lui en manquait-il pas une, et qui ne dépendait pas de lui? Sa vie fut une longue maladie, toujours à la merci de lièvres qui ne cessaient de l'attaquer avec violence, comme sa Correspondance L'atteste en maints endroits: « Il était, dit Colerus, d'une constitution 1res faible, malsain, maigre, el atteint de phtisie depuis plus de vingt ans. » (Sais., II, xxxv). Rejeté brusquement de la liberté de l'esprit dans la servitude du corps, il ne s'étonnait pas, ne se Iroublail pas, car ses souffrances étaient conformes a l'ordre universel de la nature ; son intelligence les comprenait, et, en les comprenant, elle recoin rail sa propre autonomie. Aussi, bien qu'il regardât la santé connue une condition du bonheur, et qu'à ses yeux la médecine préparai ;i la morale presque au môme titre que la logique (I, 6), il ne se plaignait pas; il se contentait
do suivre avec attention la marché de La maladie, et de se soigner suivanl un système particulier qu'il avait découvert. Son vrai remède, d'ailleurs, c'était do s'absorber tout entier dans la méditation et d'oublier tout ce qui n'était pas proprement idée, au poinl qu'au témoignage de l'éditeur de ses Œuvres Posthumes, il demeura trois mois retiré dans ses spéculations, sans sortir de son cabinet (Paul., Il, 4) ; et il avait coutume de veiller fort avant dans la nuit, jusqu'à trois heures du matin souvent, si bien que Kortholt étonné ne peul s'empêcher de rappeler le mot de Sénèque: «Vatia esi enseveli ici » Paul., II, 667). En effet, la philosophie était une sépulture pour Spinoza, si l'on entend par là qu'il était mort à la vie du monde et à tout ce qui était dans le inonde ; mais cette mort, il l'a qualifiée lui-même de régénération, wedergeboorte (II, 352/ : c'est la naissance à la vie éternelle, qui rend indifférent à la mort naturelle. Aussi la fin de Spinoza fut-elle simple et calme. Ses ennemis, ne concevant pas qu'il lui fût possible de mourir en paix, entourèrent de circonstances inventées à plaisir le récit de ses derniers moments. En réalité, Spinoza mourut doucement, sans agonie, ayant auprès de lui son fidèle ami, Louis Meyer {Sais., Il, xxxvi . Sa seule préparation a la mort avait été d'examiner ses manuscrits et de brûler tous ceux qui lui paraissaient incomplets ou imparfaits. C'était un jour de réjouissances publiques: en souriant, il fit remarquer à son hôte qu'il prenait sa part de la fête populaire et qu'il allumait, lui aussi, son t'en de joie. Les seuls désira
qu'il exprima, ce fut d'abord qu'on vendît les objets qui lui appartenaient, et qu'avec le produit de la vente on payât exactement les dettes qu'il pouvait laisser, ensuite que l'on réunît en volume celles de ses œuvres qu'il n'avait pas livrées au feu, à la condition que la publication en fût anonyme (Sais., II, l; Paul., II, 669).