‹ Spirite: nouvelle fantastiqueChapitre 1 sur 3 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 28, QUAI DE l'École, 28

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Guy de Malivert était étendu, assis presque sur les épaules, dans un excellent fauteuil près de sa cheminée, où flambait un bon feu. Il semblait avoir pris ses dispositions pour passer chez lui une de ces soirées tranquilles dont la fatigue des joies mondaines fait parfois un plaisir et une nécessité aux jeunes gens à la mode. Un sauteen-barque de velours noir agrémenté de soutaches en soie de même couleur, une chemise de foulard, un pantalon à pied de flanelle rouge , de larges pantoufles du Maroc où dansait son pied nerveux et cambré, composaient son costume

dont la confortabilité n'excluait pas l'élégance. Le corps débarrassé de toute pression incommode, à Taise dans ces vêtements moelleux et souples, Guy de Mali vert, qui avait fait à la maison un dîner d'une simplicité savante, égayé de deux ou trois verres d'un grand vin de Bordeaux retour de l'Inde, éprouvait cette sorte de béatitude physique, résultat de l'accord parfait des organes. Il était heureux sans qu'il lui fût arrivé aucun bonheur.

Près de lui, une lampe ajustée dans un cornet de vieux céladon craquelé répandait la lumière laiteuse et douce de son globe dépoli, semblable à une lune qu'estompe un léger brouillard. La lueur en tombait sur un volunie que Guy tenait d'une main distraite et qui n'était autre que VÉvangeline de Longfellow.

Sans doute Guy admirait l'œuvre du plus grand poète qu'ait produit encore la jeune Amérique, mais il était dans cette paresseuse disposition d'âme où l'absence de pensée est préférable à la plus belle idée exprimée en termes sublimes. 11 avait lu quelques vers, puis, sans quitter le livre, il avait appuyé sa tête au douillet capitonnage du fauteuil recouvert d'une guipure, et il jouissait . délicieusement de ce temps d'arrêt de son cerveau. L'air tiède de la chambre l'enveloppait d'une suave caresse. Autour de lui tout était repos, bienêtre, silence discret, quiétude intime. Le seul

bruit perceptible était le sifflement d*unjetde gaz sortant d'une bûche et le tic-tac de la pendule dont le balancier rhythmait le temps à voix basse.

On était en hiver ; la neige récemment tombée assourdissait le roulement lointain des voitures, assez rares dans ce quartier dés«rt, car Guy habitait une des rues les moins fréquentées du faubourg Saint-Germain. Dix heures venaient de sonner, et notre paresseux se félicitait de ne pas être en habit noir et en cravate blanche debout dans une embrasure de croisée au bal de quelque ambassade, ayant pour perspective les maigres omoplates d'une vieille douairière trop décolletée. Bien qu'il régnât dans la chambre une température de serre chaude, on sentait qu'il faisait froid dehors, rien qu'à l'ardeur avec laquelle brûlait le feu et au silence profond des rues. Le magnifique angora, compagnon de Malivert en cette soirée de farniente^ s'était rapproché du foyer à roussir sa blanche fourrure, et le garde-feu doré l'empêchait seul de se coucher dans les cendres.

La pièce où Guy de Malivert goûtait ces joies paisibles tenait le milieu entre le cabinet d'étude et l'atelier. C'était une salle vaste et haute de plafond, qui occupait le dernier étage du pavillon habité par Guy et situé entre une grande cour et un jardin planté de ces arbres séculaires dignes d'une forêt royale, et qu'on ne trouve plus que dans l'aristocratique faubourg, car il faut du

temps pour produire un arbre, et les parvenus n'en peuvent improviser pour donner de l'ombre à leurs hôtels bâtis avec la hâte d'une fortune qui craint la banqueroute.

Les murs étaient revêtus de cuir fauve, et le plafond se composait d'un entre-croisement de poutres en vieux chêne encadrant des caissons de sapin de Norvège, auxquels on avait laissé la couleur primitive du bois. Ces teintes sobres et brunes faisaient valoir les tableaux, les esquisses et les aquarelles suspendus aux parois de cette espèce de galerie où Mallvert avait réuni ses curiosités et fantaisies d'art. Des corps de bibliothèque en chêne, assez bas pour ne pas gêner les tableaux, formaient autour de la pièce comme un soubassement interrompu par une porte unique. Les livres qui chargeaient ces rayons eussent surpris l'observateur par leur contraste ; on eût dit la bibliothèque d'un artiste et celle d'un savant mêlées ensemble. A côté des poètes classiques de tous les temps et de tous les pays, d'Homère, d'Hésiode, de Virgile, de Dante, d'Arioste, de Ronsard, de Shakespeare, de Milton, de Goethe, de Schiller, de lord Byron, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d'AlfrejJ de Musset, d'Edgard Poe, se trouvaient la Symbolique de Creuzer, la Mécanique céleste de Laplace, V Astronomie d'Arago, la Physiolo^ gie de Burdach, le Cosmos de Humboldt, les œuvres de Claude Bernard et de Berthelot, et

SPIRITE. Ti

autres ouvrages de science pure. Guy de Malivert n'était cependant f)as un savant. Il n'avait guère appris que ce qu'on montre au collège; mais, après s'être refait son éducation littéraire, il lui avait semblé honteux d'ignorer toutes les belles découvertes qui font la gloire de ce siècle. Il s'était mis au courant de son mieux, et l'on pouvait parler devant lui astronomie, cosmogonie, électricité, vapeur, photographie, chimie, micrographie, génération spontanée; il comprenait et parfois il étonnait son interlocuteur par une remarque ingénieuse et neuve.

Tel était Guy de Malivert à l'âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans. Sa tête, un peu éclaircie sur le haut du front, avait une expression ouverte et franche qui faisait plaisir à voir; le nez, sans être d'une régularité grecque, ne manquait pas de noblesse et séparait deux yeux bruns au regard ferme; la bouche, un peu épaisse, annonçait une bonté sympathique. Les cheveux, d'un brun chaud, se massaient en petites boucles fines et tordues qui repoussaient le fer du coiffeur, et une moustache d'un ton d'or roux ombrageait la lèvre supérieure. Bref, Malivert était ce qu'on appelle un joli garçon, et à son entrée dans le monde il avait eu des succès sans beaucoup les rechercher. Les mères ornées de filles à marier étaient aux petits soins pour lui, car il avait 40,000 francs de rente en terres et un oncle cacochyme plusieurs fois

millionnaire dont il devait hériter. Position admirable ! Cependant Guy ne s'était pas marié ; il se contentait de faire un signe de tête approbateur aux' sonates que les jeunes personnes exécutaient en sa présence ; il les reconduisait poliment à leur place après la contredanse, mais son entretien avec elles pendant les repos des figures se bornait à des phrases du genre de celle-ci : « 11 fait bien chaud dans ce salon; » aphorisme d'où il était imposible de déduire la moindre espérance matrimoniale. Ce n'était pas que Guy de Malivert manquât d'esprit; il aurait trouvé aisément à dire quelque chose de moins banal s'il n'eût craint de s'empêtrer dans ces toiles ourdies de fils plus* ténus que des fils d'araignée, tendues dans le monde autour des vierges nubiles dont la' dot n'est pas considérable.

Lorsqu'il se voyait trop bien accueilli dans une maison, il cessait d'y aller, ou il partait pour un grand voyage, et à son retour il avait la satisfaction de se voir parfaitement oublié. On dira peut-être que Guy , comme beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui, trouvait dans le demi-monde de passagères unions morganatiques qui le dispensaient d'un mariage sérieux. 11 n'en était rien. Sans être plus rigoriste que ne le comportait son âge, Malivert n'aimait pas ces beautés plâtrées, coiffées comme des caniches et ballonnées de crinolines extravagantes. Pure affaire de goût. 11

avait eu comme tout le monde quelques bonnes fortunes. Deux ou trois femmes incomprises, plus ou moins séparées de leurs maris , l'avaient proclamé leur idéal, à quoi il avait répondu : « Vous êtes bien honnêtes, » n'osant pas leur dire qu elles n'étaient pas du tout son idéal à lui; car c'était un garçon bien élevé que Malivert. Une petite figurante des Délassements-Comiques, à qui il avait donné quelques louis et un talma de velours, se prétendant trahie, avait essayé de s'asphyxier en son honneur; mais, malgré ces belles aventures, Guy de Malivert, sincère envers lui-même, reconnaissait qu'arrivé à cet âge solennel de vingtneuf ans , où le jeune homme va devenir homme jeune, il ignorait l'amour, tel du moins qu'il est dépeint dans les poèmes, les drames, les romans, ou. même comme le représentaient ses camarades par leurs confidences ou leurs vantardises. Il se consolait très-aisément de ce malheur en songeant aux ennuis, aux calamités et aux désastres qu'entraîne cette passion , et il attendait avec patience le jour où devait paraître, amené par le hasard, l'objet décisif qui le devait fixer.

Cependant, comnie souvent le monde dispose de vous à sa fantaisie et selon sa convenance, il avait été décidé dans la société que fréquentait plus particulièrement Guy de Malivert qu'il était amoureux de M*"*" d'Ymbercourt, une jeune veuve à laquelle il faisait d'assez nombreuses visites. Les

terres de M'"^ d'Ymbercourt jouxtaient celles de Guy; elle possédait une soixantaine de mille francs de revenu et n'avait que vingt-deux ans. Elle avait fort convenablement regretté M. d'Ymbercourt, vieillard assez maussade , et sa position lui permettait de prendre un mari jeune et de bonne mine, d'une naissance et d'une fortune égale à la sienne. Le monde les avait donc mariés de son autorité privée , pensant que cette maison aurait un salon agréable, terrain neutre où Ton pourrait se rencontrer. M'"® d'Ymbercourt acceptait tacitement cet hymen, et se regardait déj^ un peu comme la femme de Guy, qui ne mettait aucun empressement à se déclarer , et même songeait à ne plus aller chez la jolie veuve, qu'il trouvait légèrement ennuyeuse aux airs légitimes qu'elle prenait par avance d'hoirie.

Ce soir-là même, Guy devait prendre le thé chez M""^ d'Ymbercourt ; mais, après dîner, la nonchalance l'avait envahi; il s'était senti si bien chez lui, qu'il avait reculé à l'idée de s'habiller et de sortir par sept ou huit degrés de froid, malgré la pelisse et le manchon d'eau bouillante placés dans sa voiture. Pour prétexte, il s'était dit que son cheval n'était pas ferré à glace et pourrait dangereusement glisser sur la neige durcie. D'ailleurs, il ne se souciait pas de laisser deux ou trois heures devant une porte, exposée à la bise, une bête que Crémieux, le célèbre marchand de chevaux des

Champs-Elysées, lui avait vendue cinq mille francs. On voit que Guy était médiocrement amoureux, et que M"® d'Ymbercourt pouvait attendre longtemps la cérémonie qui lui permettrait de prendre un autre nom.

Comme Malivert ^ assoupi par la douce température de la chambre, où voltigeait la bleuâtre et odorante fumée de deux ou trois cabanas dont les cendres remplissaient une petite coupe de bronze antique chinois, au pied en bois d'aigle, posée à côté de lui sur un guéridon qui supportait la lampe, commençait à sentir rouler sous ses paupières les premières poudres d'or du sommeil, la porte de la chambre s'ouvrit avec précaution , et un domestique parut, tenant sur un plateau d'argent une lettre mignonne , parfumée et cachetée d'une devise bien connue de Guy, car il prit tout de suite un air de mauvaise humeur. L'odeur de musc du papier parut aussi l'impressionner désagréablement. C'était un billet de M™* d' Ymbercourt, qui lui rappelait la promesse de venir chez elle prendre une tasse de thé. •

« Le diable l'emporte, s'écria-t-il peu galamment, avec ses billets qui donnent la migraine! Le beau plaisir de traverser la ville pour aller boire une tasse d'eau chaude où l'on a fait mariner quelques feuilles teintées de bleu* de Prusse et de vert-de-gris, tandis que j'ai là dans cette boîte en laque de Coromandel du thé de caravane, du thé

authentique, portant encore le cachet de la douane de Kiatka , le dernier poste russe sur la frontière de Chine ! Non, certes, je n'irai pas ! »

Un vague reste de politesse lui fit changer de résolution. 11 dit à son valet de chambre de lui apporter ses habits ; mais quand il vit les jambes du pantalon pendre piteusement sur le dos du fauteuil, la chemise roide» et blanche comme une carte porcelaine, Thabit noir aux bras ballants, les brodequins vernis miroités de reflets , les gants étendus comme des mains passées au laminoir, il fat prit d'un désespoir subit et se renfonça énergiquement dans sa chauffeuse.

« Décidément je reste. Jack , allez faire ma couverture ! »

Nous l'avons déjà dit là-haut, Guy était un garçon bien élevé, et, de plus, il avait le cœur bon. Agité d'un léger remords, il hésita sur le seuil de sa chambre à coucher qui lui souriait de tous ses conforts intimes , et se dit que la plus simple politesse exigeait qu'il envoyât un mot d'excuse à M'"® d'Ymbercourt, prétextant une migraine, une affaire importante, une contrariété quelconque survenue à l'heure du départ, pour se dispenser honnêtement d'aller chez elle. Or, Malivert, bien que capable, sans être homme de lettres de profession, de faire un article de voyage ou une nouvelle pour, la Revue des Deux Mondes^ détestait écrire des lettres , et surtout cette sorte

de billets de pure bienséance, comme les femmes en griffonnent par douzaines sur le coin de leur toilette, tandis que Glotilde ou Rose les accommodent. Il eût plutôt fait un sonnet sur des rimes difficiles et rares. Sa stérilité là-dessus était com- . plète, et, pour éviter une réponse de deux lignes, il allait de sa personne à l'autre bout de la ville. Par terreur du billet, Tidée désespérée de se rendre chez M'°® d'Ymbercourt vint à Guy de Malivert. Il s'approcha de la fenêtre, entr' ouvrit les rideaux, et vit à travers les vitres moites une nuit noire que de petits flocons blancs, tombant dru, tachetaient comme un dos de pintade. Il pensa par déduction à Grymalkin, secouant la peluche de neige attachée à son caparaçon verni. Il se représenta le passage désagréable du coupé au vestibule, le courant d'air de l'escalier que le calorifère ne neutralisait pas, et surtout M™* d* Ymbercourt, debout contre la cheminée, en grande toilette, décolletée à rappeler ce personnage d'un roman de Charles Dickens, qu'on désigne toujours sous le nom de la poitrine y et dont la blanche table sert à étaler le prospectus d'opulence d'un banquier; il vit ses dents superbes encadrées dans un sourire immobile ; ses sourcils, d'un arc parfait, qu'on eût pu croire tracés à l'encre de Chine et qui pourtant ne devaient rien à l'art; ses yeux magnifiques, son nez pur à servir de modèle dans un cahier de principes , sa taille que toutes les

couturières proclamaient 'accomplie, ses bras ronds comme s'ils étaient tournés et chargés de bracelets trop massifs, et le souvenir de tous ces charmes que le monde lui destinait, en le mariant sans qu*il en eût grande envie avec la jeune veuve, lui inspira une mélancolie si profonde qu'il se dirigea vers son bureau, résolu, chose affreuse ! à écrire plutôt dix* lignes que d'aller prendre le thé chez celte femme charmante.

il plaça devant lui une feuille de papier creamlaid frappé au timbre sec d'un G et d'un M capricieusement enlacés, trempa dans l'encre une fine plume d'acier emmanchée d'un dard de pôrcépic, et écrivit, assez bas dans la page pour diaiinuer la place de la littérature, ce mot triomphant : « Madame. » Là, il fit une pause et appuya sa joue sur la paume de sa main, sa faconde ne lui fournissant rien de plus. Pendant quelques minutes il resta ainsi le poignet en position, les doigts allongés sur la plume et la cervelle involontairement occupée d'idées contraires au sujet de sa lettre. Comme si, en attendant la phrase qui ne venait pas, le corps de Malivert se fût ennuyé, sa main, prise de fourmillements et d'impatiences, semblait vouloir se passer d'ordre pour accomplir sa tâche. Les phalanges se détendaient et se repliaient comme pour tracer des caractères, et enfin Guy fut très-étonné d'avoir écrit absolument sans conscience neuf ou diit lignes

qu'il lut et dont le sens était à peu près celui-ci : « Vous êtes assez belle et entourée d'assez d'adorateurs pour qu'on puisse vous dire sans vous offenser qu'on ne vous aime pas. C'est une mauvaise note pour le goût de celui qui fait un tel aveu... voilà tout. A quoi bon continuer des relations qui finiraient par engager deux âmes si peu faites l'une pour l'autre et les lier dans un malheur éternel? Excusez-moi, je pars, vous n'aurez pas de peine à m'oublier ! »

« Ah çà! dit Malivert en frappant la table du poing lorsqu'il eut relu sa lettre, est-ce que je suis fou ou somnambule ? L'étrange billet que voilà ! Cela ressemble à ces lithographies de Gavarni où l'on voit en même temps dans la légende la phrase écrite et la phrase pensée, le faux et le trai. Seulement, ici le mot ne trompe pas. Ma main, que je voulais forcer à un joli petit mensonge social, ne s'y est pas prêtée, et contrairement à l'usage, l'idée sincère est dans la lettre. »

Guy regarda attentivement le billet et il lui sembla que le caractère de l'écriture n'était pas tout à fait le même qu'il employait d'habitude. « Voilà, dit-il, un autographe qui serait contesté par les experts si ma littérature épistolaire en valait la peine. Gomment diable cette bizarre transformation a-t-elle pu se faire ? Je n'ai cependant ni fumé d'opium, ni mangé de haschich, et ce ne sont pas les deux ou trois verres de vin

de Bordeaux que j*ai bus qui peuvent m' avoir porté à la tête. J'ai la cervelle plus solide que cela. Que vais-je devenir si la vérité me coule ainsi de la plume sans que je le sente ? Par bonheur j*ai relu mon épître, n'étant jamais bien sûr de mon orthographe du soir. Quel effet auraient produit ces aimables lignes par trop véridiques, et quelle mine indignée et stupéfaite aurait eue M'"® d'Ymberbôurt en les lisant ! Peutêtre eût-il mieux valu que la lettre partît telle quelle : j'aurais passé pour un monstre, pour un sauvage tatoué, indigne de mettre une cravate blanche, mais du moins cette liaison qui m' ennuie eût été brisée net comme verre ; et le verre ne se raccommode pas, même en y collant du papier. Si j'étais un peu superstitieux, il ne tiendrait qu'à moi de voir là dedans un avertissement du ciel au lieu d'une distraction inqualifiable. »

Après une pause, Guy prit un parti violent:

« Allons chez M"® d'Ymbercourt, car je suis incapable de récrire cette lettre. » 11 s'habilla rageusement, et, comme il allait sortir de sa chambre, il crut entendre un soupir, mais si faible, si léger, si aérien , qu'il fallait le profond silence de la nuit pour que l'oreille pût le saisir.

Ce soupir arrêta Malivert sur le seuil de son cabinet, et lui causa cette impression que le surnaturel fait éprouver aux plus braves. 11 n'y avait rien de bien effrayant dans cette note vague,

inarticulée et plaintive , et cependant Guy en fut plus troublé qu'il n'osait se l'avouer à lui-même. « Bah ! c'est mon angora qui aura poussé une plainte en dormant, » dit Malivert; et, prenant des mains de son valet de chambre une pelisse de fourrure dans laquelle il s'enveloppa avec une correction qui prouvait de longs voyages en Russie, il descendit d'assez mauvaise humeur sur le perron au bas duquel l'attendait la voiture.

Blotti dans le coin de son coupé , les pieds sur sa boule d'eau bouillante, sa pelisse bien serrée autour de lui, MaliveVt regardait sans les voir les bizarres jeux d'ombre et de lumière que faisaient contre la vitre couverte d'une légère buée les éclats soudains d'une boutique incendiée de gaz et encore ouverte à cette heure avancée, et les perspectives des rues étoilées de quelques points brillants.

La voiture traversa bientôt lepont de la Concorde, sous lequel coulait obscurément la Seine avec ses miroitements sombres et ses reflets de lanternes. Tout en roulant, Malivert ne pouvait s'empêcher de penser au soupir mystérieux qu'il avait entendu ou cru entendre au moment de quitter sa chambré. 11 se disait tout ce que les sceptiques allèguent de raisons naturelles pour expliquer r incompréhensible. Ce devait être, sans doute,

le vent engagé dans la cheminée ou dans le corridor, quelque bruit du dehors modifié par l'écho, la vibration sourde d'une des cordes du piano ébranlée au passage d'une voiture pesante, ou même une plainte de son angora rêvant auprès du feu, comme il l'avait imaginé d'abord. Rien n'était plus probable ; le bon sens le voulait. Cependant Malivert, tout en reconnaissant combien ces explications étaient logiques, ne pouvait intérieurement s'en contenter; un instinct secret lui affirmait que ce soupir n'était dû à aucune des causes auxquelles sa prudence philosophique l'attribuait ; il sentait que ce faible gémissement partait d'une âme et n'était pas un bruit vague de la matière ; il s'y mêlait un souffle et une douleur : d'où venait-il alors ? Guy n'y pensait qu'avec cette espèce d'anxiété pleine de questions qu'éprouvent les plus fermes esprits, qui, sans le chercher, se rencontrent avec l'inconnu. 11 n'y avait personne dans la chambre, — personne, excepté Jack, créature peu sentimentale ; — le soupir doucement modulé, harmonieux, attendri, plus léger qu'un susurrement de brise dans des feuilles de tremble, était féminin indubitablement ; on ne pouvait lui nier ce caractère.

Une autre circonstance intriguait Malivert :

c'était cette lettre qui s'était écrite pour ainsi dire toute seule, comme si une volonté étrangère à la sienne eût guidé ses doigts. L'excuse d'une

distraction, dont Guy s'était payé d'abord, ne pouvait guère être prise au sérieux. Les sentiments de Tâme passent par le contrôle de l'esprit avant de se fixer sur le papier, et d'ailleurs ils ne vont pas s'y rédiger d'eux-mêmes pendant que le cerveau rêve à autre chose ; il falladt qu'une influence qu'il ne pouvait définir se fût emparée de lui pendant qu'il était absent de luimême et eût agi à sa place, car il était bien sûr, maintenant qu'il y réfléchissait, de n'avoir pas dormi une seule minute ; toute la soirée il avait été paresseux, somnolent, engourdi par une torpeur de bien-être, mais à ce moment-là il ét^ parfaitement éveillé. L'alternative contrariante d'aller chez M'"* d'Ymbercourt ou de lui écrire un billet pour se dégager de l'invitation lui donnait même une certaine surexcitation fébrile ; ces lignes qui résumaient son idée secrète d'une façon si juste et plus nettement qu'il ne se l'était encore avoué, étaient dues à une intervention qu'il fallait bien qualifier de surnaturelle jusqu'à ce que l'analyse l'eût expliquée ou lui eût donné un autre titre.

Pendant que Guy de Malivert remuait ces questions dans sa tête, la voiture roulait par les rues, que le froid et la ne^ge rendaient plus désertes qu'elles ne l'eussent été dans ces quartiers élégants et riches où la vie nocturne ne s'arrête <jue fort tard. La place de la Concorde, la rue de Ri-

voli, la place Vendôme, avaient été promptement laissées en arrière , et le coupé, prenant le boulevard , tourna le coin de la rue de la Chausséed'An tin, où demeurait M"™" d'Yrabercourt.

En entrant dans la cour, Guy éprouva une sensation désagréable : deux fdes de voitures avec leurs cochers engoncés de fourrures stationnaient dans l'espace sablé qui en occupait le centre, et les chevaux ennuyés, secouant leurs mors, mêlaient sur'le pavé des flocons d'écume à des flocons de neige.

« Voilà ce qu'elle appelle une soirée intime, un thé au coin du feu ! elle n'en fait jamais d'autres! Tout Paris va être là; et moi qui n'ai pas mis de crav,ate blanche! grommela Malivert; j'aurais mieux fait de me coucher, mais j'ai essayé d'être diplomate comme Talleyrand : je n'ai pas voulu suivre mon premier mouvement parce que c'était le bon. »

Il monta l'escalier d'un pas lent, et, après s'être débarrassé de sa pelisse, il se dirigea vers le salon, dont un laquais lui ouvrit les portes avec une sorte de déférence obséquieuse et confidentielle, comme à un homme qui serait bientôt le maître de la maison et au service duquel il désirait rester.

« Gomment ! se dit tout bas Guy de Malivert, remarquant cette servilité plus accentuée qu'à l'ordinaire, il n'est pas jusqu'aux domestiques qui ne disposent de ma personne et ne me ma-

îJO SPIRlïE.

rient de leur autorité privée à M'"* d'Ymbercourt! Les bans ne sont pas publiés encore cependant. »

jjme d'Ymbercourt, en apercevant Guy qui s'a^ vançait vers elle baissant la tête et faisant le gros dos, ce qui est le salut moderne, poussa un petit cri de satisfaction qu'elle essaya de corriger par un air de froideur boudeuse. Mais ses lèvres toujours souriantes, habituées à découvrir jusqu'à leurs gencives roses des dents d'une nacre irréprochable, ne purent se rapprocher pour former la jolie moue qu'on leur demandait, et la dame, voyant du coin de l'œil dans une glace que cette physionomie ne réussissait pas, prit le parti de se montrer bon enfant comme une femme indulgente qui sait qu'on ne doit pas exiger beaucoup aujourd'hui de la galanterie des hommes.

« Comme vous venez tard, monsieur Guy I ditelle en lui tendant une petite main si étroitement gantée qu'elle semblait de bois au toucher; vous vous êtes sans doute attardé à votre vilain club à fumer vos cigares et à battre les cartes; aussi, et c'est votre punition, vous n'avez pas entendu le grand pianiste allemand Kreisler jouer le galop chromatique de Listz, ni la délicieuse comtesse Salvarosa chanter la romance du Saule comme jamais ne l'a fait la Mafibran. »

Guy, en quelques phrases convenables, exprima le regret, qu'il ressentait à vrai dire médiocrement, d'avoir manqué le galop du virtuose et l'air de la

femme du monde, et comme il se trouvait un peu gêné d'avoir autour du col, parmi ces gens trèsparés, deux doigts de soie noire au lieu de deux doigts de mousseline blanche, il chercha à s'échapper par la tangente et à gagner quelque coin moins inondé de lumière où ce solécisme involontaire de toilette se dissimulât plus aisément dans une ombre relative. Il eut beaucoup de peine à effectuer cette résolution, car M'"** d'Ymbercourt le ramenait toujours au milieu du cercle par un coup d'œil ou quelque mot qui 'exigeait une réponse que Guy faisait la plus brève possible; mais enfm il parvint à gagner une embrasure de porte conduisant du grand salon à un autre salon plus petit, arrangé en serre, tout treillage et tout palissé de camélias.

Le salon de M'"® d'Ymbercourt était blanc et or, tapissé de damas des Indes cramoisi ; des meubles larges, moelleux, bien capitonnés, le garnissaient. Le lustre à branches dorées faisait luire les bougies dans un feuillage de cristal de roche. Des lampes, des coupes et une grande pendule qui attestaient le goût de Barbedienne ornaient la cheminée de marbre blanc. Un beau tapis s'étalait sous le pied, épais comme un gazon. Les rideaux tombaient sur les fenêtres amples et riches, et, dans un panneau magnifiquement encadré souriait encore plus que le modèle, un portait de la comtesse peint par Winterhalter.

Il n*y avait rien à dire de ce salon meublé de choses belles et chères, mais que peuvent se procurer tous ceux à qui leur bourse permet de ne pas redouter un long mémoire d'architecte et de tapissier. Sa richesse banale était parfaitement convenable , mais elle manquait de cachet. Aucune particularité n'y indiquait le choix , et , la maîtresse du logis absente, on eût pu croire qu'on était dans le salon d'un banquier, d'un avocat ou d'un Américain de passage. L'âme et la personnalité lui faisaient défaut. Aussi Guy, artiste de nature, trouvait-il ce luxe affreusement bourgeois et déplaisant au possible. C'était pourtant bien le fond duquel devait se détacher M*"* d'Ymbercourt, elle dont la beauté ne se composait que de perfections vulgaires.

Au milieu de la pièce, sur un pouf circulaire surmonté d'un grand vase de Chine où s'épanouissait une rare plante exotique dont M"*® d'Ymbercourt ne savait même pas le nom et que son jardinier avait placée là, s'étalaient, assises dans des gazes, des tulles, des dentelles, des satins, des velours, dont les flots bouillonnants leur remontaient jusqu'aux épaules, des femmes, la plupart jeunes et belles, dont les toilettes d'un caprice extravagant adfcusaient l'inépuisable et coûteuse fantaisie de Worth. Dans leurs chevelures brunes, blondes, rousses et même poudrées, d'une opulence à faire supposer aux moins mal-

veillants que Vart devait y embellir la beauté y contrairement à la romance de M. Planard, scintillaient les diamants, se hérissaient les plumes, verdoyaient les feuillages semés de gouttes d'eau, s' entr' ouvraient les fleurs vraies ou chimériques, bruissaient les brochettes de sequins, s'entrecroisaient les fils de perles, reluisaient les flèches, les poignards, les épingles à deux boules, miroitaient les garnitures d'ailes de scarabée, se contournaient les bandelettes d'or, se croisaient les rubans de velours rouge, tremblotaient au bout de leur spirale les étoiles de pierreries et généralement tout ce qui peut s'entasser sur la tête d'une femme à la mode , sans compter les raisins, les groseilles et les baies à couleurs vives que Pomone peut prêter à Flore pour rendre complète une coiflure de soirée , s'il est permis à un lettré qui écrit en l'an de grâce 1865 de se servir de ces appellations mythologiques.

Adossé au chambranle de la porte, Guy contemplait ces épaules satinées sous leur fleur de poudre de riz , ces nuques où se tordaient des cheveux follets, et ces poitrines blanches que trahissait parfois l' épaule tte trop basse d'un corsage ; mais ce sont là de petits malheurs auxquels se résigne aisément une femme sûre de ses charmes. D'ailleurs le mouvement pour remontA* la manche est des plus gracieux, et le doigt qui

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corrige Téchancrure d'une robe et lui donne un contour favorable fournit une occasion de jolies poses. Notre héros se livrait à cette intéressante étude qu'il préférait à de banales conversations, et selon lui c'était le bénéfice le plus clair qu'on rapportât d'une soirée ou d'un bal. Il feuilletait d'un œil nonchalant ces livres de beauté vivants, ces keepsakes animés que le monde sème dans ses salons comme il place sur les tables des stéréoscopes , des albums et des journaux à l'usage des gens timides embarrassés de leur contenance. Ce plaisir, il le goûtait avec d'autant plus de sécurité que, par suite du bruit répandu de son prochain mariage avec M'"* d'Ymbercourt, il n'était plus obligé de surveiller ses regards jadis guettés par les mères désireuses de placer leurs filles. On n'attendait plus rien de lui. Il cessait d'être une proie, c'était un homme classé, et bien que plus d'une jugeât in petto qu'il eût pu faire un meilleur choix, la chose était acceptée. Même il eût pu sans conséquence adresser deux ou trois phrases de suite à une jeune personne. N'était-il pas déjà le mari de M'"* d'Ymbercourt?

Dans la même embrasure de porte que M. Guy de Malivert se tenait un jeune homme qu'il rencontrait souvent à son club, et dont il aimait assez la tournure d'esprit empreinte d'une bizarrerie septentrionale. C'était le baron de Féroë, un Suédois , compatriote de Swedenborg , comme

lui penché sur Tabîme du mysticisme, et pour le moins aussi occupé de l'autre monde que celui-ci. Le caractère de sa tête était étrange. Ses cheveux blonds tombant en mèches presque droites paraissaient plus clairs que sa peau, et sa moustache était d'un or si pâle qu'on eût dit de l'argent. Il y avait dans ses yeux d'un gris bleuâtre une expression indéfinissable , et leur regard, ordinairement à demi voilé par de longs cils blanchâtres, dardait parfois une 'flamme aiguë et semblait voir au-delà de la portée humaine. Du reste, le baron de Féroë était trop parfait gentleman pour affecter la moindre excentricité ; ses façons étaient unies et froides, d'une correction anglaise, et il ne prenait pas devant les glaces des airs d'illuminé. Ce soir-là , comme au sortir du thé de M'"® d'Ymbercourt il devait aller au bal de l'ambassade d'Autriche , il était en grande tenue , et sur son habit noir, dont le revers cachait à moitié la plaque d'un ordre étranger, brillaient, suspenduq| à une fine chaînette d'or, les croix de l'Éléphant et de Danebrog, le mérite de Prusse, l'ordre de Saint- Alexandre Newsky, et autres décorations des cours du Nord qui prouvaient ses services diplomatiques. C'était vraiment un homme singulier que le baron de Féroë, mais d'une singularité qui ne frappait pas tout d'abord, tellement elle était enveloppé de flegme diplomatique. On le voyait souvent dans le monde, aux réceptions officielles,

au club, à rOpéra; mais, sous cette apparence i d* homme à la mode, il vivait d*une façon mysté- ! rieuse. Il n'avait ni ami intime, ni camarade. { Dans sa maison , parfaitement tenue , nul visiteur | n*avait dépassé le premier salon, et la porte qui I conduisait aux autres chambres ne s'était ouverte I pour personne. Comme les Turcs , il ne livrait à 1 la vie extérieure qu'une seule chambre, où visi- i blement il n'habitait pas. La visite partie , il ren- | trait dans les profondeurs de son appartement, k i quoi s'y occupait-il? C'est ce que nul ne safait. | Il y faisait parfois des retraites assez longues, et les i gens qui s'apercevaient de son absence l'attii^ ^ huaient à quelque mission secrète, à quelque | voyage en Suède, où demeurait sa famille ; mais , quelqu'un qui eût passé, à une heure avancée, par la rue peu fréquentée où restait le baron , eût pu voir briller de la lumière à sa fenêtre, et quelquefois le découvrir lui-même accoudé au balcon et le regard perdu dans les étoiles. Mais nul n'avait intérêt à épier le baron de Féroë. Il rendait au monde strictement ce qu'il lui devait, et le monde n'en demande pas davantage. Auprès des femmes, sa politesse parfaite ne dépassait pas certaines limites, même lorsqu'elle eût pu, sans risque, s'aventurer un peu plus loin. Malgré sa froideur, il ne déplaisait pas. La pureté classique de ses traits rappelait la sculpture grécoscandinave de Thorwaldsen. « C'est un Apollon

gelé, » disait de lui la belle duchesse de C..., qui, s'il fallait en croire les médisances, avait essayé de fondre cette glace.

Comme Mallvert, le baron de Féroë regardait un dos charmant d'une blancheur neigeuse se présentant dans une attitude un peu courbée qui en arrondissait délicieusement les lignes et qu'une traîne de feuillage glauque , détachée de la coiffure faisait parfois frissonner par un imperceptible chatouil^ment.

« Charmante personne ! dit le baron de Féroë à Guy, dont il avait suivi le regard ; quel dommage qu'elle n'ait pas d'âme ! Celui qui en deviendrait amoureux éprouverait le sort de l'étudiant Nathaniel dans Y Homme au sable d'Hoffmann; il courrait risque de serrer au bal un mannequin entre ses bras, et c'est une valse macabre que celle-là pour un homme de cœur.

— Rassurez-vous, cher baron, répondit en riant Guy de Malivert, je n'ai aucune envie de m'éprendre de l'être à qui appartiennent ces belles épaules, quoique de belles épaules ne soient pas en elles-mêmes un objet à dédaigner. En ce moment, je l'avoue à ma honte, je n'éprouve pas l'ombre de passion pour, qui que ce soit.

— Quoi, pas même pour M"® d'Ymbercourt que vous allez, dit-on, épouser? répliqua le baron de Féroë avec un air d'incrédulité ironique.

— Il y a de par le monde, dit Malivert, en se

servant d'une phrase de Molière, des gens qui marieraient le Grand Turc avec, la république de Venise ; mais j'espère bien rester garçon.

— Vous ferez bien , reprit le baron , dont la voix changea soudain d'accent et passa d'une familiarité amicale à une solennité mystérieuse ; ne vous engagez dans aucun lien terrestre. Restez libre pour l'amour, qui peut-être va vous visiter. Les esprits ont l'œil sur vous , et vous pourriez vous repentir éternellement dans l' extra-monde d'une faute commise dans celui-ci.»

Pendant que le jeune baron suédois disait cette phrase étrange, ses yeux, d'un bleu d'acier brillaient singulièrement et lançaient des rayons dont ^ Guy de Malivert crut sentir la chaleur à sa poitrine.

Après les événements bizarres de la soirée, cette recommandation mystérieuse ne le trouva pas aussi incrédule qu'il l'eût été la veille. Il tourna vers le Suédois ses yeux étonnés et pleins d'interrogations , comme pour le prier de parler plus clairement; mais M. de Féroë regarda l'heure à sa montre , dit : « J'arriverai bien tard à l'ambassade, )) donna une énergique et rapide poignée de main à Malivert, et s'ouvrit vers la porte, sans froisser une robe , sans marcher sur une queue , sans compromettre un volant, un chemin suffisant pour son passage, avec une habileté délicate qui prouvait son habitude du monde.

« Eh bien ! Guy, vous ne venez donc pafj prendre une tasse de thé? » dit M'"'' d'Ymbercourt, qui avait enfin découvert son adorateur prétendu appuyé d'un air rêveur contre la porte du petit salon. Il fallut bien que Malivert s'acheminât derrière la maîtresse du logiS' jusqu'à la table où fumait la boisson chaude dans une urne d'argent entourée de tasses de Chine.

Le réel essayait de reconquérir sa proie sur l'idéal.

La phrase singulière du baron de Féroë et la disparition presque subite du jeune diplomate après l'avoir prononcée firent travailler Timagination de Guy pendant qu'il retournait au faubourg Saint-Germain, emporté par le trot rapide de Grymalkin , auquel une bise glaciale rendait agréable l'idée de retourner à l'écurie , dans sa boxe bien chaude et garnie d'une litière nattée , quoique, en bête de bonne race qu'il était, il n'eût pas besoin de ce motif pour soutenir une grande allure.

« Que diable pouvait-il vouloir dire avec ses énigmes solennelles débitées d'un ton de mystagogue? pensait Guy de Malivert, tout en laissant tomber les pièces de son vêtement entre les mains de Jack; c'est cependant un gentleman de la civilisation la moins romanesque que le baron de Féroë ; il est net, poli et coupant comme un rasoir

anglais, et ses manières, de la précision la plus exquise, sont d'une froideur à faire paraître tiède le vent du pôle. Qu'il ait voulu se jouer de moi, c'est une idée inadmissible. On ne se moque pas de Guy de Malivert , même quand on est brave comme le Suédois aux cils blancs; et d'ailleurs, où serait le sel de cette plaisanterie? II n'en a pas joui, en tout cas, car il s'est aussitôt dérobé comme un homme qui n'en veut pas dire davantage. Bah! ne songeons plus à ces billevesées; je verrai le baron demain au club, et sans doute il sera plus explicite. Couchons-nous et tâchons de dormir, que les esprits aient ou non l'œil sur nous. »

En effet, Guy se coucha, mais le sommeil ne lui vint pas comme il l'espérait, quoiqu'il appelât à son aide les brochures les plus soporifiques et qu'il les lût avec une extrême intensité d'attention machinale. Malgré lui, il écoutait les imperceptibles bruits qui se dégagent encore du plus complet silence. La détente de la sonnerie de sa pendule avant de sonner l'heure ou la demie, un pétillement d'étincelles sous les cendres, le craquement de la boiserie contractée par la chaleur, le son de la goutte d'huile tombant dans la lampe, le souffle de l'air attiré par le foyer et sifflant tout bas sous la porte en dépit des bourrelets, la chute inopinée d'un journal de son lit à terre, le faisaient tressaillir, tellement ses nerfs étaient tendus.

comme aurait pu le faire la brusque détonation d'une arme à feu. Son ouïe était surexcitée à ce point qu'il entendait les pulsations de ses artères et les battements de son cœur retentir jusque dans sa gorge. Mais, parmi tous ces murmures confus, il ne put démêler rien qui ressemblât à un soupir.

Ses yeux, qu'il fermait de temps à autre dans l'espoir d'y amener le sommeil, se rouvraient bientôt et scrutaient les recoins de la chambre avec une curiosité qui n'était pas sans appréhension. Guy désirait vivement voir quelque chose , et cependant il redoutait que son vœu fût acconnpli. Parfois, ses prunelles dilatées s'imaginaient apercevoir des formes vagues dans les angles où n'atteignait pas la lueur de la lampe rabattue par un abat-jour vert; les plis des rideaux prenaient Taspect de vêtements féminins et semblaient palpiter comme agités par le mouvement d'un corps, mais ce n'était qu'une pure illusion. Des bluettes, des points lumineux, des taches de dessin changeant, des papillons, des filets onduleux et vermiculés dansaient, fourmillaient, s'agrandissaient, se rapetissaient devant son regard fatigué , sans qu'il pût discerner rien d'appréciable.

Agité plus qu'on ne saurait dire, et sentant, quoiqu'il n'entendît et ne vît rien, la présence de l'inconnu dans sa chambre, il se leva, passa un mach'lah en poil de chameau qu'il avait rapporté

du Caire, jeta deux ou trois bûches sur les braises et s'assit près de la cheminée, dans un grand fauteuil plus commode à l'insomnie qu'un lit défait par une veille fébrile. Près du fauteuil, il vit sur le tapis un papier froissé qu'il ramassa. C'était la lettre qu'il écrivait à M"« d'Ymbercourt, sous cette mystérieuse impulsion dont il ne pouvait encore se rendre compte. 11 la ramassa, en défit les plis, et il remarqua, en l'examinant avec soin, que le caractère d'écriture de ces lignes ne ressemblait pas complètement au sien. On aurait dit une main impatiente qui n'aurait pu s'astreindre, dans un farsîmiley à suivre exactement le modèle , et aurait mêlé aux lettres de l'original des jambages et des déliés de sa propre écriture. L'aspect était plus élégant, plus svelte, plus féminin.

Tout en notant ces détails, Guy de Malivert songeait au Scarabée d'or d'Edgard Poë et à la sagacité merveilleuse avec laquelle William Legrand parvint à trouver le sens de la lettre en chiffres où le capitaine Kidd désigne d'une façon énigmatique la place précise de la cachette qui renferme ses trésors. Il aurait bien voulu posséder cette intuition profondequi suppose d'une façon si hardie et si juste, supplée aux lacunes et renoue la trame des rapports interrompus. Mais ici Legrand lui-même, en lui adjoignant Auguste Dupin de la Lettre volée et de Y Assassinat de la rue Morgue^ n'aurait pu humainement deviner la

puissance secrète qui avait fait dévier la main de Malivert.

Cependant Guy finit par s'endormir de ce sommeil pesant et gêné qui succède à une nuit d'insomnie et qu'amène l'approche de l'aurore. Il se réveilla lorsque Jack entra pour rallumer le feu et aider son maître dans sa première toilette. Guy 'se sentait frileux et mal à l'aise; il bâilla, s'étira, se secoua, s'aspergea d'eau froide, et, ranimé par ces ablutions toniques, rentra bientôt en pleine possession de lui-même. Le Matin aux yeux gris, comme dit Shakespeare, descendant non pas la pente des collines vertes, mais la pente des toits blancs, se glissait dans l'appartement, dont Jack avait ouvert les rideaux et les volets, et redonnait à chaque chose son aspect réel en faisant envoler les chimères nocturnes. Rien ne rassure comme la lumière du soleil , même quand ce n'est qu'un pâle soleil d'hiver comme celui qui pénétrait à travers les ramages arborescents dont la gelée avait étamé les vitres.

Revenu aux sentiments habituels de la vie, Malivert s'étonna de la nuit d'agitation qu'il avait passée et se dit: « Je ne me savais pas si nerveux; » puis il rompit la bande des journaux qu'on venait de monter, jeta un coup d'œil aux feuilletons, lut les faits divers, reprit le volume A^Evangeline qu'il avait quitté la veille, fuma un cigare, et ces diverses occupations l'ayant mené

jusqu'à onze heures, il se fit habiller, et, pour prendre un -peu d'exercice, il se donna le but d'aller à pied déjeuner au café Bignon. Une gelée matinale avait durci la neige de la nuit, et en traversant les Tuileries, Malivert prit plaisir à voir les statues mythologiques poudrées à blanc et les grands marronniers tout couverts d'une peluche argentée. Il déjeuna bien et délicatement, en homme qui veut réparer une veille fatigante, et il causa gaiement avec des compagnons joyeux, la fine fleur de l'esprit et du scepticisme parisien, et qui avaient adopté pour devise la maxime grecque: « Souviens-toi de ne pas croire. » Pourtant, aux plaisanteries par trop vives, Guy souriait d'un air un peu contraint, il ne s'abandonnait pas avec une pleine franchise aux paradoxes d'incrédulité et aux fanfaronnades de cynisme. La phrase du baron de Féroë: « Les esprits ont l'œil sur vous, » li^i revenait involontairement , et il lui semblait qu'il y avait derrière lui un témoin d'une nature mystérieuse. Il se leva, salua de la main les causeurs et fît quelques tours sur ce boulevard où passe en un jour plus d'esprit qu'il n'en circule en un an dans tout le reste du globe, et, le trouvant un peu désert à cause du froid et de l'heure , il tourna machinalement l'angle de la rue de la Chausséed'Antin. Il fut bientôt devant la maison de M'"'' d'Ymbercourt. Comme il allait tirer le bouton de la porte, il crut sentir un souffle à son oreille,

et dans ce souille entendre, murmurés très-bas et cependant d'une façon distincte,, ces mots :

« N'entrez pas. » Il se retourna vivement et ne vit personne.

« Ah çà! décidément, se dit Malivert, est-ce que je deviens fou? J'ai des hallucinations en plein jour maintenant? Obéirai-je ou n'obéirai-je pas à cette injonction bizarre ? »

Dans le mouvement brusque qu'il avait fait pour se retourner, sa main posée sur le bouton de la sonnette l'avait lâché. Le ressort avait joué et fait vibrer le timbre; la porte s'était ouverte, et le concierge, debout devant sa loge, regardait Malivert hésitant sur le seuil. Malivert entra, quoiqu'il n'en eût guère envie après l'incident extranaturel qui venait de se produire, et il fut reçu par M'"" d'Ymbercourt dans le petit salon bouton d'or agrémenté de bleu où elle recevait les visites du matin et dont la nuance déplaisait particulièrement à Guy. « Le jaune n'est-il pas le fard des brunes ? » avait répondu la comtesse à Malivert, qui plus d'une fois s'était permis de solliciter le remplacement de cette odieuse tenture.

M'"** d'Ymbercourt était habillée d'une jupe de taffetas noir et d'une veste de couleur voyante soutachée, brodée, chargée de plus de jais et de passementerie que jamais inaja allant à une feria ou à une course de taureaux n'en suspendit à sa basquine. La comtesse, quoique femme du monde,

avait le tort de laisser exécuter sur elle quelquesuns de ces costumes impossibles que portent seules les poupées à bouche en cœur et à joues roses des gravures de modes.

Contre son habitude, M™* d'Ymbercourt avait l'air sérieux ; un nuage de contrariété obscurcissait son front ordinairement serein et les coins de ses lèvres s'étaient légèrement abaissés. Une de ses bonnes amies venait de la quitter et lui avait demandé, avec la feinte bonhomie des femmes en pareille occasion, à quelle époque était fixé son mariage avec Guy de Malivert. La comtesse avait rougi, balbutié, et répondu vaguement qu'il aurait lieu bientôt ; car Guy, que le monde lui donnait pour époux, ne lui avait jamais demandé sa main ni même fait de déclaration formelle, ce que j^jine d'Ymbercourt attribuait à une timidité respectueuse, et aussi peut-être à ce sentiment d'incertitude que tout jeune homme éprouve au moment d'abandonner la libre vie de garçon. Mais elle croyait fermement qu'il se prononcerait un jour ou l'autre, et déjà elle se regardait si bien comme sa femme qu'elle avait arrangé dans sa tête les dispositions particulières que nécessiterait à l'hôtel la présence d'un époux. « Voici la chambre, le cabinet d'étude, le fumoir de Guy, » s'était-elle dit plus d'une fois en mesurant de l'œil certaines pièces de ses appartements.

Quoiqu'elle ne lui plut guère, Guy ne pouvait

s'empêcher de convenir que M'"® d'Ymbercourt était coiTectement belle, jouissait d'une réputation intacte et possédait une fortune assez considérable. Il s'était laissé aller, sans charme, comme tous les gens dont le cœur est vide, à l'habitude de cette maison où on lui faisait meilleur accueil que dans toute autre. Il y revenait, parce qu'au bout de quelques jours d'absence, un billet d'une insistance aimable le forçait à reparaître.

D'ailleurs, pourquoi n'y serait-il pas allé?

M"* d' Ymbercourt recevait assez bonne compagnie, et il rencontrait là, certains jours, quelques-uns de ses amis qu'il lui eût été moins commode de chercher à travers l'éparpillement de la vie parisienne.

« Vous avez l'air un peu souffrant, dit Malivert à la comtesse; est-ce que vous auriez passé une nuit agitée par les diablotins du thé vert ?

— Oh! non; j'y mets tant de crème qu'il n'a plus aucune force. Et puis je suis le Mithridate du thé, il n'agit plus sur moi. Ce n'est pas cela, je suis contrariée.

— Est-ce que ma visite tombe mal et dérange quelques-uns de vos projets? Alors je me retire, et ce sera comme si, ne vous trouvant pas, j'eusse inis ma carte chez votre concierge.

— Vous ne me gênez nullement, et vous savez que je vous vois toujours avec plaisir, répondit la comtesse. Vos visites, je ne devrais peut-être pas

le dire, me semblent même assez rares, quoiqu'elles paraissent trop fréquentes à d'autres.

-^ N'êtes-vous pas libre, sans parents fâcheux, sans frère importun, sans oncle radoteur, et sans tante chaperon, faisant de la tapisserie dans Tembrasure de la fenêtre ? La nature obligeante vous a débarrassée de cette broussaille d'êtres désagréables qui se hérissent trop souvent autour d'une jolie femme, pour ne vous laisser que leurs héritages. Vous pouvez recevoir qui vous voulez, car vous ne dépendez de personne.

— C'est vrai! répliqua M'"* d'Ymbercourt; je ne dépends de personne, mais je dépends de tout le monde. Une femme n'est jamais émancipée, fût-elle veuve et en apparence maîtresse de ses actions. Toute une police de surveillants désintéressés l'entoure et s'occupe de ses affaires. Ainsi, mon cher Guy, vous me compromettez.

— Moi, vous compromettre! s'écria Malivert avec une sincérité de surprise qui prouvait une modestie bien rare chez un jeune homme de vingthuit ans, bien tourné, s'habillant chez Renard et faisant venir ses pantalons d'Angleterre. Pourquoi moi plutôt que d'Aversac, Beaumont, .Yanowski et Féroë, qui sont ici fort assidus?

— Je ne saurais vous le dire, répondit la comtesse. Peut-être êtes-vous dangereux sans le savoir, ou le monde a-t-il reconnu en vous une puissance que vous ignorez. Le nom d'aucun de

ces messieurs n'a été prononcé ; on trouve tout naturel qu'ils viennent à mes mercredis , me fassent quelques visites de cinq à six heures au retour de la promenade du lac, et me saluent dans ma loge aux Bouffons et à l'Opéra. Mais ces actions, innocentes en elles-mêmes, faites par vous, prennent, à ce qu'il paraît, une signification terrible.

— Je suis cependant le garçon le plus uni du monde, et personne n'a jamais rien dit sur mon compte. Je n'ai pas un frac bleu comme Werther ni un pourpoint à crevés comme don Juan. On ne m'a jamais vu jouer de la guitare sous un balcon ; je ne vais pas aux courses en break avec de petites dames aux toilettes tapageuses, et dans les soirées, je n'agite aucune question de sentiment devant les jolies femmes pour faire briller la pureté et la délicatesse de mon cœur. On ne me voit point me poser contre une colonne, la main dans mon gilet, et regarder silencieusement, d'un air sombre et fatal, une pâle beauté aux longues anglaises ressemblant à la Kitty Bell d'Alfred de Vigny. Ai-je aux doigts des bagues en cheveux et sur la poitrine un sachet renfermant des violettes de Parme données par elle? Fouillez mes tiroirs les plus intimes, vous n'y trouverez ni portrait brun ou blond, ni liasses de lettres parfumées nouées d'une faveur ou d'un fermoir en caoutchouc, ni pantoufle brodée, ni masque à barbe de-dentelle, ni aucun

des brimborions dont les amoureux composent leur musée secret. Franchenf>ent ai-je l'air d'un homme à bonnes fortunes?

— Vous êtes bien modeste, reprit M'"' d'Ymbercourt, ou vous vous faites innocent à plaisir; mais tout le monde, par malheur, n'est pas de votre avis. On trouve à redire aux soins que vous me rendez, quoique pour ma part je n'y voie aucun mal.

— Eh bien ! fit Malivert, j'espacerai mes visites, je ne viendrai plus que tous les quinze jours, tous les mois ; et puis je ferai un voyage. Où irai-je, par exemple? Je connais l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, la Russie. Si j'allais en Grèce! Ne pas avoir vu Athènes, l'Acropole et le Parthénon est un crime. On peut prendre la voie de Marseille ou s'embarquer à Trieste sur les bateaux à vapeur du Lloyd autrichien. On touche à Gorfou ; on voit en passant Ithaque «o/îorrîdenti bene ohjaceniem^ bien exposée au soleil couchant, aujourd'hui comme du temps d'Homère.

On pénètre jusqu'au fond du golfe de Lépante. L'on traverse l'isthme, on voit ce qui reste de cette Gorinthe où il n'était pas donné à tout le monde d'aller. Un autre bateau vous reprend, et en quelques heures on est au Pirée. Beaumont m'a conté tout cela. Il était parti romantique enragé ; il a reçu là-bas sa métope sur la tête et ne veut plus entendre parler de cathédrales. C'est un classique rigide maintenant. Il prétend que, depuis les

42 SPIRIïE.

Grecs, rhumanité est retombée à Tétat barbare, et que nos prétendues civilisations ne sont que des variétés de décadence. »

M™** d'Ymbercourt était médiocrement flattée de ce lyrisme géographique, et elle trouvait dans Guy de Malivert une docilité à ne pas la compromettre un peu trop grande. Ce soin de sa réputation poussé jusqu'à la fuite ne la satisfaisait pas.

« Qui vous demande d'aller en Grèce? dit-elle à Guy. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec une légère rougeur et un imperceptible tremblement de voix, n'y aurait-il pas un moyen bien plus simple de faire taire ces médisances que de quitter ses amis et de se risquer dans un pays qui n'est guère sûr, s'il faut en croire le Roi des Montagnes^ de M. Edmond About? »

Craignant d'avoir dit une phrase trop claire, la comtesse sentit un nuage rose plus vif que le premier lui couvrir le visage et le col. Sa respiration un peu haute faisait briller et bruire sur son sein les cannetilles de jais de sa veste. Puis reprenant courage, elle leva vers Malivert des yeux qu'une lueur d'émotion rendait vraiment beaux. M'"® d' Ymbercourt aimait Guy, son trop silencieux adorateur, autant qu'une femme de sa nature pouvait aimer. La manière à la fois négligée et correcte dont il mettait sa cravate lui plaisait; et, avec cette profonde logique féminine dont les philosophes les plus subtils ont peine à suivre les déduc-

tions, elle avait inféré de ce nœud que Malivert possédait toutes les qualités requises pour faire un excellent mari. Seulement, ce futur mari marchait vers l'autel d'un pas bien lent et ne semblait guère pressé d'allumer les flambeaux deThymen.

Guy comprenait bien ce que voulait dire jjiTiej'Ymbercourt; mais plus que jamais il redoutait de s'engager par une phrase imprudente. Il répondit : « Sans doute, sans doute; mais le voyage coupe court à tout, et, au retour, l'on voit ce qu'il y a de mieux à faire. »

A cette réponse si vague et si froide, la comtesse eut un mouvement de dépit et se mordit les lèvres. Guy, fort embarrassé, gardait le silence, et la situation se tendait, lorsque le valet de chambre vint y faire une diversion utile en annonçant : M. le baron de Féroë !

En voyant entrer le baron suédois, Mali vert ne put s'empêcher de pousser un léger soupir de satisfaction. Jamais visite n*était venue plus à propos. Aussi leva-t-il vers M. de Féroë un regard empreint de reconnaissance. Guy, sans cette interruption opportune, allait se trouver dans un singulier embarras ; il lui fallait répondre à M""® d'Ymbercourt d'une façon catégorique , et rien ne lui répugnait plus que ces explications brutalement formelles ; il aimait mieux tenir que promettre, et, même pour les choses indifférentes, il prenait garde de s'engager. Le regard que M™® d'Ymbercourt jeta sur le baron de Féroë n'était pas empreint de la même bienveillance que celui de Malivert, et si l'habitude du monde n'apprenait à dissimuler ce qu'on éprouve, on eût pu lire dans ce coup d'œil rapide un mélange de reproche, d'impatience et de colère. L'apparition de ce per-

sonnage malencontreux avait fait envoler une occasion qui ne renaîtrait peut-être pas de longtemps, et qu'il coûtait à M™** d'Ymbercourt de provoquer; car, à coup sûr, Guy ne la chercherait pas, et même Téviterait avec soin. Quoique, dans des cas nettement définis, Guy eût montré de la décision et du courage, il avait une certaine appréhension de ce qui pouvait fixer sa vie d'une manière ou d'une autre. Son intelligence lui ouvrait toutes les carrières ; mais il n'en avait voulu suivre aucune, la route choisie l'eût peut-être détourné de la vraie voie. On ne lui connaissait pas d'attachement, excepté l'habitude sans charme qui le ramenait chez la comtesse plus souvent qu'ailleurs, ce qui faisait supposer entre eux des projets de mariage. Toute espèce de lien ou d'obligation lui inspirait de la défiance, et l'on eût dit que, poussé par un instinct secret , il tâchait de se conserver libre pour quelque événement ultérieur.

Après l'échange des premières formules, vagues accords par lesquels on prélude à la conversation, comme on interroge le clavier avant d'attaquer le morceau, le baron de Féroë entama, par une de ces transitions qui vous amènent en deux phrases de la chute de Ninive au triomphe de Gladiateur^ une dissertation esthétique et transcendantale sur les plus abstrus opéras de Wagner, le Vaisseau fantôme ^ Lohengrin et Tristan et

Iseult, M'"^ dTmbercourt , bien qu'elle fût d'une assez grande force au piano et Tune des élèves les mieux exercées de Herz, n'entendait rien à la musique, et surtout à une musique aussi profonde, aussi mystérieuse , aussi compliquée que celle du .maître dont le Tannhanser a soulevé chez nous de si violents orages. Aux analyses enthousiastes du baron, elle répondait de temps à autre, tout en ajoutait quelques points à une bande de tapisserie qu'elle avait prise dans une corbeille placée près du fauteuil où elle se tenait d'habitude , non loin de la cheminée , par ces objections banales qu'on ne manque pas de faire à toute musique nouvelle, et qu'on adressait à Rossini tout aussi bien qu'à Wagner, telles que manque de rhythme, absence de mélodie, obscurité, abus des cuivres, complication inextricable de l'orchestre, tapage assourdissant, et enfin impossibilité matérielle, de l'exécution.

<( Voilà une dissertation bien savante pour moi, qui ne suis en musique qu'un pauvre ignorant , ému par ce qui me semble beau , admirant Beethoven, et même Verdi, quoique cela ne soit pas bien porté, maintenant qu'il faut être, comme au temps des gluckistes et des piccinistes, pour le coin de la reine ou pour le coin du roi, et je vous laisse aux prises, ne pouvant apporter aucune lumière à la discussion , et capable tout au plus de pousser un hem ! hem ! comme le miniriie

SPIRIÏE. 47

pris pour arbitre d'une discussion philosophique par Molière et Chapelle. »

Ayant dit ces mots, Guy de Malivert se leva pour prendre congé. M™^ d'Yrabercourt, dont il secoua la main à l'anglaise, arrêta sur lui un regard qui voulait dire : « Restez , » aussi clairement que la réserve d'une femme du monde le permettait, et ce regard suivit obliquement Malivert jusqu'à la porte, avec une nuance de tristesse qui l'eût touché sans doute s'il eût pu l'apercevoir ; mais son attention était occupée par la physionomie impérieusement tranquille du Suédois , qui semblait dire : « Ne vous exposez pas de nouveau au péril d'où je vous ai tiré. »

Quand il fut dant la rue , il pensa , non sans une sorte d'effroi, à l'avertissement surnaturel qu'il avait reçu avant d'entrer chez M™^ d'Ymbercourt et à la visite du baron de Féroë , qui coïncidait d'une façon si singulière avec sa désobéissance à cet avis mystérieux. Le baron semblait lui avoir été envoyé comme soutien par les puissances occultes dont il sentait vaguement la présence autour de lui. Guy de Malivert, sans être systématiquement incrédule ni sceptique , n'avait cependant pas la foi facile, et on ne l'avait jamais vu donner dans les rêveries des magnétiseurs, des tables tournantes et des esprits frappeurs. Il sentait même une sorte de répulsion pour ces expériences où l'on veut mettre le mer-

veilleux en coupe réglée, et il avait refusé de voir le célèbre Home dont un instant s'occupa tout Paris. La veille encore, il vivait en garçon insouciant, de belle humeur, assez heureux en somme d'être au monde , où il ne faisait pas trop mauvaise figure , renfermé dans le cercle des choses visibles et ne s'inquiétant pas si la planète entraînait avec elle dans sa ronde autour du soleil une atmosphère animée ou non d'un peuple d'êtres invisibles et impalpables. Cependant il ne pouvait s'empêcher d'en convenir, les conditions de sa vie étaient changées ; un élément nouveau, sans qu'il l'eût appelé, cherchait à s'introduire dans son existence jusque-là si paisible et dont il avait banni avec soin tous les sujets probables de trouble. C'était peu de chose encore : un soupir faible comme un gémissement de harpe éolienne, une substitution de pensée dans une lettre machinalement écrite, trois mots soufflés à l'oreille, la rencontre d'un baron swedenborgiste à l'air solennel et fatidique ; mais il était évident que l'esprit tournait autour de lui quœrens quem devorety comme dit la Bible dans son éternelle sagesse.

Tout en rêvassant de la sorte, Guy de Malivert était arrivé au rond-point des Champs-Elysées sans avoir eu l'intention d'aller de ce côté-là plutôt que d'un autre. Son corps l'avait porté en ce sens, et il l'avait laissé faire. Il y avait peu de

SIMUITE. 49

monde. Quelques rares obstinés qui, par hygiène, font de Texercice en toute saison et pratiquent des trous dans la glace des rivières pour s y baigner, revenaient du Bois le nez bleu et les joues violettes, montés sur des clievaux garantis par des genouillères. Deux ou trois d'entre eux firent de la main un signe amical à Guy, qui reçut même, quoiqu'il fût à pied, un gracieux sourire d'une des célébrités du monde interlope étalant en voiture découverte le faste de fourrures conquises sur la Russie.

« Gomme je suis à moi tout seul le public, on se dispute mon suffrage, pensa Mali vert : Gora ne m'aurait pas adressé un pareil salut en été. Mais que diable suis-je venu faire ici? Ge n'est pas la saison de dîner sous la tonnelle, au Moulin-Rouge, avec Marco ou la baronne d'Ange, et d'ailleurs je suis en disposition peu folâtre; pourtant il est l'heure de songer, comme dit Rabelais, à la réparation de dessous le nez. Voilà le soleil qui se couche derrière l'arc de l'Étoile. »

En effet, l'arc de cette porte immense, qui s'ouvre sur le ciel, encadrait un tableau de nuages bizarrement amoncelés et bordés sur le contour de leur silhouette d'une écume de lumière. Le vent du soir imprimait à ces formes flottantes un léger tremblement qui leur prêtait une sorte de vie, et comme dans ces illustrations de Gustave Doré où les rêveries qui hantent le cerveau du personnage se reîlètent sur les nuées montrant au

Juif-Errant le Christ gravissant le Calvaire, et à Don Quichotte des chevaliers errants en lutte avec des enchanteurs, on eût pu aisément trouver des figures et des groupes dans cet amas de vapeurs sombres traversées de rayons. Malivert crut y démêler des anges à grandes ailes de feu, planant sur une fourmilière d'êtres indistincts qui s'agitait sur un banc de nuages noirs semblable à un promontoire baigné d'ombre au milieu d'une mer phosphorescente. Parfois une des figures inférieures se détachait de la foule et montait vers les régions éclairées, traversant le disque rouge du soleil. Arrivée là, elle volait un instant à côté d'un des anges et se fondait en lumière. Sans doute, il fallait que l'imagination achevât cette ébauche heurtée et changeante ; et d'un tableau de nuages, on peut dire comme Hamlet à Polonius : « C'est un chameau, à moins cependant que ce ne soit une baleine, » et dans les deux cas il est permis de répondre par l'affirmative, sans être pour cela un courtisan imbécile.

La nuit qui descendait éteignit cette fantasmagorie vaporeuse. Le gaz s' allumant au bout des lampadaires traça bientôt, de la place de la Concorde à l'arc de l'Étoile, ces deux cordons de feu d'un effet magique, étonnement des étrangers qui entrent le soir dans Paris par cette avenue triomphale, et Guy héla un coupé de remise en maraude, par lequel il se fit mener à la rue de Choiseul, où

se trouve le club dont il faisait partie. Laissant son paletot aux mains des domestiques en livrée debout dans Tantichambre, il feuilleta le registre sur lequel s'inscrivent les dîneurs du jour, et vit avec satisfaction que le non du baron de Féroë y était écrit. Il traça le sien au-dessous, puis traversa la salle de billard, où le garçon pointeur attendait mélancoliquement que quelques-uns de ces messieurs eussent le caprice de venir faire une partie, et plusieurs autres salles hautes, vastes, meublées avec toutes les recherches du confort moderne, entretenues dansune température égale par un puissant calorifère, ce qui n'empêchait pas d'énormes bûches de s'écrouler en braise sur les chenets monumentaux des grandes cheminées. A peine quatre ou cinq membres du cercle flânaient sur les divans ou, accoudés sur la grande table verte .du salon de lecture, parcouraient distraitement les journaux et les revues rangés dans un orcïre méthodique sans cesse troublé et rétabli. Deux ou trois expédiaient leur correspondance d'amour et d'affaires sur le papier du club.

L'heure du dîner approchait, et les convives causaient entre eux en attendant que le maître d'hôtel annonçât qu'on était servi. Guy commençait à craindre que le baron de Féroë ne vînt pas; mais comme on passait dans la salle à manger, il arriva et prit place à côté de M. de Malivert. Le dîner, servi avec un grand luxe de cristaux, d'ar-

genterie et de réchauds d'argent^ était assez délicat, et chacun Tarrosait à sa manière, celui-ci de vin de Bordeaux, celui-là de vin de Champagne, tel autre de pale aie, suivant son caprice ou son habitude. Quelques-uns; d'un goût assez anglaisé, demandaient un verre de sherry ou de porto, que de grands laquais en culotte courte apportaient cérémonieusement sur des plateaux guillochés, au chilTre du club. Chacun suivait sa fantaisie, sans s inquiéter de son voisin, car, au club, tout le monde est chez soi.

Contre son ordinaire, Guy faisait médiocrement honneur au dîner. La moitié des mets restaient sur son assiette, et la bouteille de château-margaux placée devant lui ne se vidait que bien lentement.

« 11 n'y aurait pas besoin, dit le baron de Féroe, de vous adresser le reproche que l'ange blanc fit un jour à Swedenborg : « Tu manges trop ! » Vous êtes ce soir d'une sobriété exemplaire, et l'on croirait que vous essayez de vous spiritualiser par le jeûne.

— Je ne sais si quelques bouchées de plus ou de moins me dégageraient l'âme de la matière, répondit Guy, et rendraient pluâ diaphanes les voiles qui séparent les choses invisibles des choses visibles, mais je ne me sens pas très en appétit. Certaines circonstances que vous paraissez ne pas ignorer m'ont, je l'avoue,, un peu étonné depuis

hier, et jeté dans une préoccupation qui ne m'est pas habituelle. Dans mon état normal, je ne suis pas distrait à table, mais aujourd'hui d'autçes pensées me dominent malgré moi. Avez-vous dès projets pour la soirée, baron? Si vous n'aviez rien d'utile ou d'agréable à faire, je vous proposerais, après le café, de fumer quelques cigares de compagnie, sur le divan du petit salon de niusique, où nous ne serons pas troublés, à moins qu'il ne prenne fantaisie à quelqu'un de ces messieurs de tracasser le piano, ce qui est peu probable. Nos musiciens sont tous absents ce soir et occupés à voir la répétition générale du nouvel opéra. )>

Le baron de Féroë acquiesça de la façon la pi us polie à la proposition de Malivert, et il répondit gracieusement qu'il ne pouvait y avoir une meilleure manière d'employer le temps. Les deux gentlemen s'établirent donc sur le divan et s'occupèrent d'abord à tirer des bouffées régulières d'excellents cigares de la vuelta de nbajo^ chacun rêvant de son côté à l'entretien nécessairement bizarre qui ne devait pas tarder à s'engager. Après quelques observations sur la qualité du tabac qu'ils fumaient, sur la préférence qu'on doit accorder à la robe brune sur la robe blonde, le baron suédois entama lui-même le sujet que Malivert brûlait d'aborder.

« J'ai d'abord quelques excuses à vous faire de l'avis énigmatique que je me suis permis de

j4 SPIRITE.

VOUS donner l'autre soir chez M'"® d'Ymbercourt; vous ne m'aviez pas fait de confidences, et c'est une sorte d'indiscrétion à moi d'être entré dans votre pensée sans que vous me l'ayez ouverte. Je ne l'aurais pas fait, car il n'est pas dans ma nature de quitter mon rôle d'homme du monde pour celui de magicien, 3i je ne vous eusse porté un vif intérêt et si je n'avais reconnu à des signes perceptibles pour les seuls adeptes que vous aviez reçu récemment la visite d'un esj^rit, ou tout au moins que le monde invisible cherchait à se mettre en communication avec vous. »

Guy affirma que le baron ne l'avait choqué en rien, et que, dans une situation si nouvelle, il était, au contraire, fort heureux d'avoir rencontré un guide qui semblait si au courant des choses surnaturelles et dont le caractère sérieux lui était parfaitement connu.

« Vous sentez bien, répondit le baron avec une légère inclination de tête en manière de remercîment, que je ne me dépars pas aisément de .cette réserve; mais vous en avez peut-être vu assez pour ne pas croire que tout finit où s'arrêtent nos sens, et je ne crains pas désormais , si notre entretien se porte vers ces sujets mystérieux, que vous me preniez pour un visionnaire ou un illuminé ; ma position me met /%au-dessus du soupçon de charlatanisme, et, , d'ailleurs, je ne livre au monde que ma vie

extérieure. Je ne vous demande pas ce qui vous est arrivé , mais je vois qu'on s'occupe de vous hors de la sphère où s'enferme habituellement la vie commune.

— Oui, dit Guy de Mali vert, quelque chose d'indéfinissable flotte autour de moi, et je ne pense pas commettre une indiscrétion envers les esprits avec qm vous êtes au mieux en vous racontant en détail ce que vous avez pressenti avec votre intuition extrahumaine. » Et Guy fit part au baron de Féroë des événements qui avaient signalé pour lui la soirée précédente.

Le baron suédois l'écouta en filant le bout de sa moustache d'or pâle avec une extrême attention, mais sans manifester la moindre surprise. Il garda pendant un instant le silence et parut profondément réfléchir; puis, comme si cette phrase résumait tout un enchaînement de pensées intérieures, il dit tout d'un coup à Guy :

« Monsieur de Malivert, est-ce que jamais une jeune fille est morte d'amour pour vous?

— Ni jeune fille ni jeune femme, que je sache du moins, répondit Malivert ; je n'ai pas la fatuité de penser que je puisse inspirer de pareils désespoirs. Mes amours, si l'on peut appeler ainsi le baiser distrait de deux fantaisies, ont été très-paisibles, très-peu romanesques, aussi facilement dénouées que nouées, et, pour éviter les scènes pathétiques que j'ai en horreur, je

me suis toujours arrangé de façon à être trahi et quitté; mon amour-propre faisait volontiers ce petit sacrifice à mon repos. Ainsi, je ne crois pas avoir laissé derrière moi dans la vie beaucoup d'Arianes inconsolables; dans ces historiettes de mythologie parisienne, l'arrivée de Bacchus précédait régulièrement le départ de Thésée. D'ailleurs, je dois Tavouer, dussé-je vous donner une idée médiocre de mes facultés affectives, je n'ai jamais senti pour personne cette passion intense, exclusive, éperdue, dont tout le monde parle sans l'avoir éprouvée peut-être. Aucun être ne m'a inspiré l'idée de m'attacher à lui par un lien indissoluble, ne m'a fait rêver ces projets d'existences doubles confondues en une seule et ces fuites vers un de ces paradis d'azur, de lumière et de fraîcheur que l'amour, dit-on, sait construire, même dans une chaumière ou dans un un grenier.

-^ Cela ne veut pas dire , mon cher Guy, que vous ne soyez capable de passion ; il y a bien des sortes d'amours, et, sans doute, vous étiez réservé, là où se décide le sort des âmes, à de plus hautes destinées. Mais il en est temps encore, le consentement de la volonté donne seul prise aux esprits sur nous. Vous êtes sur le seuil d'un monde illimité, profond, mystérieux, plein d'illusions et de ténèbres où se combattent des influences bonnes et mauvaises qu'il faut savoir

discerner ; on y voit des merveilles et des épouvantements à troubler la raison humaine. Nul ne revient du fond de cet abîme sans en garder sur le front une pâleur qui ne s'efface pas; Toeil charnel pe contemple pas impunément ce qui est réservé à Tœil de Tâme ; ces voyages hors de notre sphère causent d'inexprimables lassitudes et inspirent en même temps des nostalgies désespérées. Arrêtez- vous sur cette limite redoutable, ne passez pas d'un monde dans l'autre et ne répondez pas à l'appel qui cherche à vous attirer hors de la vie sensible. Les évocateurs sont en sûreté dans le cercle qu'ils tracent autour d'eux et que les esprits ne peuvent franchir. Que la réalité soit pour vous ce cercle; n'en sortez pas, car alors votre pouvoir cesse. Vous voyez que, pour un hiérophante, je ne pousse guère au prosélytisme.

— Ai-je donc .à craindre, dit Mali vert, des aventures périlleuses dans ce monde invisible qui nous entoure et dont la présence ne se révèle qu'à un petit nombre de privilégiés?

— Non,' répondit le baron de Féroë ; rien d'appréciable pour l'œil humain ne vous arrivera, mais votre âme peut rester profondément et à jamais troublée.

— L'esprit qui me fait l'honneur de s'occuper de moi est donc de nature dangereuse ?

— C'est un esprit de sympathie, de bienveil-

lance et d'amour. Je l'ai rencontré dans un milieu de lumière ; mais le ciel a son vertige comme le gouffre. Songez à l'histoire du berger amoureux d'une étoile.

— Cependant, répliqua Malivert, Iji phrase que vous m'avez dite chez M™* d'Ymbercourt semblait m'avertir de me garder de tout engagement terrestre.

— Je le devais, répondit le baron de Féroë; il fallait vous prévenir de rester libre dans le cas où vous auriez répondu aux manifestations de l'esprit; mais puisque vous ne l'avez pas fait encore, remarquez que vous vous appartenez toujours; peut-être feriez-vous mieux de rester ainsi et de continuer votre vie habituelle.

— Et d'épouser M'"^ d'Ymbercourt, par exemple, répondit Gu^' de Malivert avec un sourire ironique.

— Et pourquoi pas? dit le baron de Féroê.

Elle est jeune, elle est belle, elle vous aime, et j'ai vu dans ses yeux un véritable chagrin de votre refus détourné. Il ne serait pas impossible qu'il lui vînt une âme.

— C'est un risque que je ne veux pas courir.

Ne vous efforcez pas tant, cher baron, par une sollicitude que je comprends, de me rattacher à l'existence vulgaire. J'en suis plus dégagé qu'on ne pourrait le croire d'abord. Si j'ai réglé ma vie physique d'une façon agréable et commode, cela

ne prouve de ma part aucune sensualité. Le bienêtre m'est au fond parfaitement indifférent. Si j'ai trouvé plus convenable de paraître insouciant et joyeux que d'affecter des mélancolies romantiques de mauvais goût, il ne s'ensuit pas que le monde tel qu'il est me charme et me contente. Il est vrai, je ne parlé pas dans les salons, devant un cercle de femmes prétentieuses, du cœur, de la passion, de l'idéal, mais j'ai gardé mon âme fière et pure, libre de tout culte vulgaire dans l'attente du dieu inconnu. »

Pendant que Malivert parlait ainsi avec, plus de feu que les gens du monde n'en mettent à ce qu'ils disent, les yeux du baron de Féroë étince-, laient et sa physionomie prenait cette expression d'enthousiasme qu'il cachait ordinairement sous un masque d'indifférence glaciale.

Il était satisfait de voir Guy résister à la tentation prosaïque et se maintenir dans la volonté spirituelle.

« Puisque vous êtes décidé, mon cher Guy, retournez chez vous; sans doute vous recevrez quelques communications nouvelles. Moi, je reste ; j'ai gagné hier cent louis à d'Aversac; je lui dois une revanche.

« La répétition de l'opéra doit être finie, car j'entends nos amis qui reviennent en fredonnant de leur voix la plus fausse les motifs qu'ils n'ont pas retenus.

« Sauvez-vous ; ce charivari vous désaccorderait l'âme. »

Guy donna une poignée de main au baron et monta dans sa voiture, qui l'attendait à la porte du club.

Guy de Malivert rentra chez lui parfaitement décidé à tenter l'aventure. Quoiqu'il ne parût pas romanesque, il l'était cependant ; mais une haute et farouche pudeur lui faisait cacher ses sentiments, et il ne demandait pas au monde plus qu'il ne lui livrait. Des relations agréablement indifférentes le reliaient à la société sans l'y enchaîner, et c'étaient des liens qu'il était toujours facile de dénouer; mais on conçoit que son âme rêvât un bonheur qu'il n'avait pas rencontré jusqu'alors.

D'après ce que lui avait dit le baron de Féroë au club 9ur la projection de volonté nécessaire pour amener les esprits du fond du monde invisible sur les limites de celui-ci, Malivert rassembla toutes les puissances de son être, et formula intérieurement le désir d'entrer en communication plus directe avec l'esprit mystérieux qu'il pressentait

autour de lui et qui ne devait pas résister beaucoup à révocation puisqu'il avait essayé tout seul de se manifester.

Cela fait, Malivert, qui était dans F atelier-salon où il se trouvait au début de cette histoire, se mit à regarder et à écouter avec une attention extrême. Il ne vit et n'entendit d'abord rien, et cependant les objets qui meublaient cette pièce, statuettes, tableaux, vieux buffets sculptés, curiosités exotiques, trophées d'armes, lui paraissaient avoir pris des aspects étranges et qu'ils n'avaient pas d'ordinaire. Les lumières et les ombres projetées par la lampe leur prêtaient une vie fantastique. Un magot en jade semblait rire jusqu'aux oreilles de son rire enfantin et vieillot, et une Vénus de Milo, dont un rayon découpait sur un fond sombre les seins aigus, gonflait de dépit sa narine orgueilleuse et abaissait dédaigneusement les coins de sa bouche arquée. Le dieu chinois et la déesse grecque désapprouvaient l'entreprise de Malivert. On eût pu le croire, du moins, à l'expression qu'ils prenaient ainsi éclairés. Insensiblement les yeux de Malivert, comme sollicités par un avertissement intérieur , se dirigèrent vers un miroir de Venise suspendu à la tapisserie en cuir de Gordoue.

C'était un de ces miroirs du siècle dernier, comme on en voit souvent dans les toilettes et les départs pour le bal de Longhi, le Watteau de la

décadence vénitienne, et comme on en rencontre encore quelques-uns chez les marchands de bricà-brac du Ghetto. La glace à biseau était encadrée d'ornements de cristal taillé, et surmontée d'un fouillis de rinceaux et de fleurs de la même matière qui, sur la teinte unie du fond, tantôt prenaient l'apparence de l'argent mat, tantôt lançaient par leurs facettes des éclairs prismatiques. Au milieu de ce scintillement, la glace, de petite dimensidn comme tous les miroirs de Venise, paraissait d'un noir bleuâtre, indéfiniment profond, et ressemblait à une ouverture pratiquée sur un vide rempli d'idéales ténèbres.

Chose bizarre , aucun des objets opposés ne s'y réfléchissait: on eût dit une de ces glaces de théâtre que le décorateur couvre déteintes vagues et neutres pour empêcher la salle de s'y refléter.

Un vague instinct faisait pressentir à Malivert que, si quelque révélation devait avoir lieu cette nuit, elle se ferait par ce moyen. Le miroir, sur lequel ordinairement il ne jetait jamais les yeux, exerçait sur lui une sorte de fascination et absorbait invinciblement son regard. Mais avec quelque fixité qu'il attachât sa vue sur ce point, il ne distinguait rien que ce noir dont les baguettes de cristal faisaient encore ressortir l'intensité mystérieuse. Enfin il crut démêler dans cette ombre comme une vague blancheur laiteuse, comme une sorte de lueur lointaine et tremblotante qui

semblait se rapprocher. Il se retourna pour voir quel objet dans la chambre pouvait projeter ce reflet ; il ne vit rien. Quoique Malivert fût brave et qu'il l'eût prouvé en mainte occasion, il ne put s'empêcher de sentir le duvet se hérisser sur sa peau, et le petit frisson dont parle Job lui parcourut la chair. Il allait volontairement cette fois et en connaissance de cause franchir le seuil redoutable. Il mettait le pied hors du cercle que la nature a tracé autour de l'homme. Sa vie pouvait être désorbitée et tourner désormais autour d'un point inconnu. Quoique les incrédules en puissent rire, jamais démarche n'eut plus de gravité, et Guy en sentait toute l'importance; mais un attrait irrésistible l'entraînait et il continua de plonger obstinément sa vue dans le miroir de Venise. Qu'allait-il voir ? Sous quelle apparence l'esprit se présenterait- il pour se rendre sensible à la perception humaine? Serait-ce une figure gracieuse ou terrible, apportant la joie ou l'épouvante? Guy, bien que la lueur du miroir n'eût encore pris aucune forme distincte, était persuadé que ce serait un esprit féminin. Le soupir qu'il avait entendu la veille résonnait trop tendrement dans son cœvir pour qu'il n'en fût pas ainsi. Avaitil appartenu à la terre, venait -il d'une région supérieure ou d'une planète lointaine? C'est ce qu'il ne pouvait savoir. Cependant, d'après la question du baron de Féroë, il pensait que ce

devait être une âme ayant passé pas les conditions de la vie terrestre, et qu'une attraction, dont il apprendrait sans doute les motifs plus tard, ramenait vers son ancienne sphère.

La tache lumineuse du miroir commençait à se dessiner d'une façon plus distincte et à se teindre de couleurs légères, immatérielles pour ainsi dire, • et qui auraient fait paraître terreux les tons de la plus fraîche palette. C'était plutôt l'idée d'une couleur que la couleur elle-même , une vapeur traversée de lumière et si délicatement nuancée que tous les mots humains ne sauraient la rendre. Guy regardait toujours, en proie à l'émotion la plus anxieusement nerveuse. L'image se condensait de plus en plus sans atteindre pourtant la précision grossière de la réalité, et Guy de Malivert put enfin voir, délimitée par la bordure de la glace comme un portrait par son cadre, une tête de jeune femme, ou plutôt de jeune fille, d'une beauté dont la beauté mortelle n'est que l'ombre.

Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avait pas besoin, comme les figures terrestres , de ce contraste pour se modeler , n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux , d'une teinte d'auréole , estompaient comme une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie,

et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables ; le col flexible, un peu ployé sur la tète, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure.

Cette faible esquisse, faite nécessairement avec des paroles créées pour rendre les choses de notre monde, ne saurait donner qu'une idée bien vague de l'apparition que Guy de Malivert contemplait dans le miroir de Venise. La voyait-il de l'œil charnel ou de l'œil de l'âme? L'image existait-elle en réalité, et une personne qui n'eût pas été sous le même influx nerveux que Guy auraitelle pu l'apercevoir? C'est une question qu'il n'est pas aisé de résoudre; mais, en tout cas, ce qu'il voyait, quoique semblable ^ ne ressemblait en rien à ce qui passe , en cette vie , pour une tête de belle femme. C'était bien les mêmes traits, mais épurés , transfigurés , idéalisés , et rendus perceptibles par une substance en quelque sorte immatérielle, n'ayant que juste la densité indispensable pour être saisie dans l'épaisse atmosphère terrestre par des prunelles dont les voiles ne sont pas tombés encore. L'esprit ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait sans

doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu plus subtil , plus éthéré , où ne peuvent vivre que les fantômes des choses et non les choses elles-mêmes. Cette vision plongeait Guy dans un ravissement ineffable; le sentiment de crainte qu'il avait éprouvé d'abord s'était dissipé, et il se livrait sans réserve à l'étrangeté de la situation, ne discutant rien, admettant tout et décidé à trouver le surnaturel naturel. 11 se rapprocha de la glace, croyant saisir plus distinctement encore les traits de l'image : elle resta comme elle lui était apparue d'abord, très-près, et cependant très-loin, et ressemblant à la projection sur la face intérieure du cristal d'une figure placée à une distance humainement incommensurable. La réalité de ce qu'il voyait, si l'on peut se servir d'un tel mot en pareille circonstance, était évidemment ailleurs, dans des régions profondes, lointaines, énigmatiques, inaccessibles aux vivants, et sur le bord desquelles la pensée la plus hardie ose à peine s'aventurer. Guy essaya vainement de rattacher cette figure à quelque souvenir terrestre ; elle était pour lui entièrement nouvelle, et cependant il lui semblait la reconnaître ; mais où Tavait-il vue ? ce n'était pas dans ce monde sublunaire et terraqué.

C'était donc la forme sous laquelle désirait se montrer Spirite^ car Guy de Malivert, ne sachant

comment se désigner à lui-même l'apparition entrevue dans la glace, l'avait baptisée ainsi en attendant qu'il sût quelle désignation lui convenait mieux. Il lui sembla bientôt que l'image se décolorait et s'évanouissait dans les profondeurs du miroir ; elle n'y paraissait plus que comme la vapeur légère d'un souflle, et puis cette vapeur même s'effaça. La fin de l'apparition fut marquée par le reflet subit d'un cadre doré suspendu sur la muraille opposée ; le miroir avait repris sa propriété réflective.

Quand il fut bien sûr que l'apparition ne se re- ;nouvellerait pas, ce soir-là du moins et de cette manière, Guy se jeta dans son fauteuil, et quoique deux heures du matin vinssent de sonner à la pendule , dont le timbre argentin lui conseillait de se coucher, il ne pouvait se résoudre à se mettre au lit. Cependant il se sentait fatigué; ces émotions d'un genre si nouveau, ces premiers pas faits en dehors du monde réel lui avaient causé cette lassitude nerveuse qui fait fuir le sommeil. Ensuite, en s'endormant il craignait de manquer quelque manifestation de Spirite.

Les pieds allongés sur la barre du garde-feu devant le foyer qui s'était ranimé tout seul, Guy réfléchit à ce qui venait d'arriver, et dont, il y avait deux jours seulement il eût certes nié la possibilité. Il songeait à cette charmante tète rappelant, pour les faire oublier comme de vaines

ombres, les beautés que font entrevoir les magies du rêve, l'imagination des poètes et le génie des peintres. Il y découvrait mille suavités indicibles, mille attraits que la nature ni l'art ne sauraient réunir en un type, et il augura bien, d'après cet échantillon, de la population de l'extramonde. Puis il se demanda quelle sympathie étrange, quelle affinité mystérieuse et jusque-là inavouée, pouvaient attirer vers lui du fond de l'infini cet ange, cette sylphide, cette âme, cet esprit dont il ignorait encore l'essence, et qu'il ne savait à quel ordre immatériel rattacher. 11 n'osait se flatter d'avoir inspiré de l'amour à un être d'une nature si supérieure, car la fatuité n'était pas le défaut de Malivert, et pourtant il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Spirite, par le soupir qu'elle avait poussé, par la lettre dont elle avait changé le sens, par la défense murmurée à la porte de M™® d'Ymbercourt, par la phrase suggérée sans doute au baron suédois, semblait éprouver pour lui, Guy de Malivert, simple mortel, un sentiment d'une nature toute féminine et que dans ce monde on aurait appelé jalousie. Mais ce qu'il comprit tout de suite, c'est qu'il était éperdument, désespérément et irrévocablement amoureux et envahi tout d'un coup d'une passion que l'éternité n'assouvirait pas.

A partir de ce moment, toutes les femmes qu'il avait connues s'effacèrent de sa mémoire. A Tap-

parîtion de Spirîte, il avait oublié l'amour terrestre comme Roméo oublie Rosalinde quand il voit Juliette. Il eût été Don Juan que les trois mille noms charmants se fussent d'eux-mêmes biffés de son livre. Ce ne fut pas sans une certaine terreur qu'il se sentit baigné dans cette flamme soudaine qui dévorait toute idée, toute volonté, toute résistance, et ne laissait de vivant dans l'âme que l'amour ; mais il était trop tard, il ne s'appartenait plus. Le baron de Féroë avait raison , c'est une chose formidable que de franchir vivant les barrières de la vie et de s'aventurer, corps opaque, parmi les ombres, sans avoir à la main le rameau d'or qui commande aux fantômes.

Une idée terrible traversa la tête de Malivert. Si Spirite avait le caprice de ne pas reparaître, par quel moyen la ramènerait- il? et si ce moyen n'existait pas, comment pourrait-il supporter les ténèbres du soleil après avoir un instant contemplé la vraie lumière ? Le sentiment d'un immense malheur envahit tout son être, et il tomba dans un accablement extrême; il eut un instant, long comme une éternité, d'affreux désespoir. A cette supposition, que ne confirmait aucun indice, les larmes lui montèrent aux yeux, s'amassèrent entre ses cils, et, quoiqu'il fît effort pour les contenir, honteux vis-à-vis de lui-même d'une telle faiblesse, finirent par déborder et couler lentement sur ses joues. Pendant qu'il pleurait, il sentit avec

une surprise mêlée de ravissement un voile plus fin que les plus légères étoffes, de l'air tramé, du vent tissu, qui passait sur son visage comme une caresse et séchait, en les buvant, les gouttes amères. Le frôlement d'aile d' une libellule n'eût pas été plus délicat. Ce n'était pas une illusion, car le contact s'était renouvelé trois fois, et, ses larmes taries, Malivert crut voir se fondre dans l'ombre, comme un petit nuage dans le ciel, un diaphane flocon blanc. A cette attentive et tendre sympathie, Malivert ne put douter que Spirite, qui semblait toujours voltiger invisible autour de lui, ne répondît à son appel et ne trouvât avec sa lucidité d'être supérieur des moyens faciles de correspondance.

Spirite pouvait venir dans le monde qu'il habitait, du moins autant qu'une âme peut se mêler à des vivants, et il lui était interdit, à lui mortel, par les empêchements et les pesanteurs de la chair, de la poursuivre dans le milieu idéal où elle se mouvait. En disant que Malivert passa du plus sombre désespoir à la joie la plus pure, nous ne surprendrons personne. Si une simple mortelle dix fois en un jour vous précipite aux enfers et vous fait remonter aux cieux, vous inspirant tour à tour l'idée d'aller vous brûler la cervelle ou d'acheter au bord du lac de Côrae une villa pour y abriter éternellement votre bonheur, vous pensez bien que les émotions produites par un esprit doivent être encore d'une autre violence.

Si la passion de Guy pour Spirite semble bien soudaine, il faut songer que l'amour naît souvent d'un coup d'aûl, et qu'une femme lorgnée de loin au théâtre dans une loge ne diffère pas beaucoup d'un reflet d'âme aperçu dans un miroir, et que bien des passions sérieuses n'ont pas eu d'autres débuts; d'ailleurs, à Tinsu de Guy, cet amourétait moins subit qu'il n'en avait l'air. Depuis longtemps Spirite tournait dans l'atmosphère de Guy, préparant, sans qu'il s'en doutât, son âme à des cooimunications surnaturelles, lui suggérant à travers sa frivolité mondaine des pensées allant plus loin que les vaines apparences, lui créant dés nostalgies d'idéal par de confus souvenirs de mondes supérieurs, le détournant des vaines amours, et lui faisant pressentir un bonheur que la terre ne pouvait lui donner. C'était elle qui avait brisé autour de Malivert tous les fils tendus, tous les commencements de toiles ourdies ; qui lui révélait le ridicule ou la perfidie de telle ou telle maîtresse passagère, et jusqu'à ce jour lui avait gardé l'âme libre d'engagement indissoluble. Elle l'avait arrêté sur le bord de l'irrémissible, car l'existence de Guy, quoiqu'il ne s'y fût produit aucun événement d'une signification appréciable au point de vue humain, touchait à un moment décisif; les balances mystérieuses pesaient son sort : c'est ce qui avait déterminé Spirite à sortir de l'ombre où s'enveloppait sa protection secrète et

SPIRITE. Ti

à se manifester à Guy, qu'il ne suffisait plus de diriger par des influences occultes. Quel était le motif de cet intérêt? Spirile agissait-elle d'un mouvement spontané, ou bien obéissait-elle à un ordre émané de cette sphère radieuse où Ton peut ce que l'on veut, selon l'expression de Dante ? C'est ce qu'elle seule était en état de révéler et qu'elle révélera peut-être bientôt.

Enfin Malivert se coucha et ne tarda pas à s'endormir. Son sommeil fut léger, transparent et rempli demerveilleux éblouissements qui n'avaient pas le caractère des rêves, mais bien plutôt celui de la vision. Des immensités bleuâtres, où des traînées de lumière creusaient des vallées d'argent et d'or se perdant en perspectives sans bornes, s'ouvraient devant ses yeux fermés; puis ce tableau s'évanouissait pour laisser voir aune profondeur plus grande des ruissellements d'une phosphorescence aveuglante, comme une cascade de soleils liquéfiés qui tomberait de l'éternité dans l'infini; la cascade disparut à son tour, et à sa place s'étendit un ciel de ce blanc intense et lumineux qui revêtit jadis les transfigurés du Thabor. De ce fond, qu'on eût pu croire l'extrême paroxysme de la splendeur, pointaient çà et là des élancements stellaires, des jets plus vifs, des scintillations plus intenses encore. Il y avait dans cette lumière, sur laquelle les étoiles les plus brillantes se fussent découpées en noir, comme le

bouillonnement d'un devenir perpétuel. De temps en temps, devant cetle irradiation immense passaient, comme des oiseaux devant le disque du soleil, des esprits discernables non par leur ombre, mais par une lumière différente. Dans cet essaim, Guy de Malivert crut reconnaître Spirite, et il ne se trompait pas, quoiqu'elle ne parût qu'un point brillant dans l'espace, qu'un globule sur la clarté incandescente. Par ce rêve qu'elle provoquait, Spirite avait voulu se montrer à son adorateur dans son milieu véritable. L'âme, dénouée pendant le sommeil des liens du corps, se prêtait à cette vision, et Guy put voir quelques minutes avec l'œil intérieur, non pas l'extramonde lui-même, dont la contemplation n'est permise qu'à des âmes tout à fait dégagées, mais un rayon filtrant sous la porte mal fermée de l'inconnu, comme d'une rue sombre on voit sous la porte d'un palais illuminé en dedans ^ une raie de vive lumière qui fait présumer la splendeur de la fête. Ne voulant pas fatiguer l'organisation encore trop humaine de Malivert, Spirite dissipa les visions et le replongea de l'extase dans le sommeil ordinaire. Guy eut la sensation, en retombant dans la nuit du rêve vulgaire, d'être pris comme un coquillage dans une pâte de marbre noir par des ténèbres d'une densité impénétrable; puis tout s'effaça, même cette sensation, et Guy, pen^ dant deux lieures, se retrempa dans ce non-être d'où la vie jaillit plus jeune et plus fraîche.

SPJRITE. 75

Il dormit ainsi jusqu'à dix heures, et Jack, qui guettait le réveil de son niaître, lui voyant les yeux ouverts, poussa tout à fait le battant de^ la porte qu'il tenait entre -baillée, entra dans la chambre, tira les rideaux, et, marchant vers le lit de Malivert, lui présenta sur un plateau d'argent deux lettres qu'on venait d'apporter. L'une était de M'"* d'Ymbercourt et l'autre du baron de Féroë : ce fut celle du baron que Guy ouvrit la première.

Le billet du baron de Féroë ne contenait que ces mots : « César a-t-il franchi le Rubîcon ? » Celui de M"® d'Ymbercourt, beaucoup moins bref, insinuait, à travers quelques phrases entortillées, qu'il ne fallait pas prendre trop au sérieux de vagues commérages, et que cesser tout d'un coup des visites habituelles était peut-être plus compromettant que de les multiplier. Le tout se terminait par une phrase sur Adelina Patti , semblant indiquer à Malivert qu'une place lui était réservée aux Italiens dans la loge 22. Sans doute Guy admirait beaucoup la jeune diva; mais, dans l'état d'esprit où il se trouvait, il préférait l'entendre un autre soir, et il se promit bien d'inventer un moyen de manquer au rendez-vous.

Il y a dans l'esprit humain une tendance à douter des choses extraordinaires quand le milieu où elles se sont produites a repris l'aspect habi-

tuel. Ainsi Malivert, en regardant au grand jour le miroir de Venise qui bleuissait -au centre de son encadrement de cristal taillé, se demandaitil, n'y voyant plus que la réflexion de sa propre figure, s'il était bien vrai que ce morceau de verre poli lui eût présenté, il y avait quelques heures à peine, la plus délicieuse image que jamais œil mortel eût contemplée. Sa raison avait beau vouloir attribuer cette vision céleste à un rêve, à un délire trompeur, son cœur démentait sa raison. Quoiqu'il soit bien difficile d'apprécier la réalité du surnaturel, il sentait que tout cela était vrai et que derrière le calme des apparences s'agitait tout un monde de mystère. Pourtant rien n'était changé dans cet appartement si tranquille naguère, et les visiteurs n'y eussent rien remarqué de particulier; mais, pour Guy, désormais le battant de tout buffet, de toute armoire, pouvait ouvrir une porte sur l'infini. Les moindres bruits, qu'il prenait pour des avertissements, le faisaient tressaillir.

Pour se soustraire à cette excitation nerveuse, Guy résolut de faire une grande promenade; il croyait pressentir que les apparitions de Spirite seraient nocturnes; et d'ailleurs, si elle avait des communications à lui faire , son ubiquité fantastique lui donnait les moyens de le retrouver et de se manifester à lui partout où il serait. Dans cette intrigue, si l'on peut donner ce nom à des

rapports si vagues, si frêles, si aériens, si impalpables, le rôle de Malivert était nécessairement passif. Son idéale maitresse pouvait à chaque instant faire irruption dans son monde, et, lui, était incapable de la suivre dans les espaces imaginaires qu'elle habitait.

Il avait neigé ravant-veflle. Chose rare à Paris, la blanche nappe ne s'était pas fondue, sous l'influence d'un vent tiède, en cette froide bouillie plus horrible encore que la boue noire du vieux pavé et que la fange jaune du nouveau macadam ; un froid vif l'avait cristallisée, et elle criait comme du verre pilé sous les roues des voitures et les semelles des piétons. Grymalkîn était beau trotteur, et Malivert avait rapporté de Saint-Pétersbourg un traîneau et un harnachement russe complet. Les occasions de traînage ne sont pas fréquentes dans notre climat tempéré et les sportsmen les saisissent avec enthousiasme. Guy avait l' amour-propre de son traîneau, le plus correctement tenu certes qui fût à Paris , et qui aurait pu paraître avec honneur aux courses sur la place de la Neva. Cette course rapide dans un air salubrement glacé lui souriait. Il avait appris, pendant un hiver rigoureux passé en Russie, à savourer les voluptés septentrionales de la neige et du froid; il aimait à glisser sur le tapis blanc à peine rayé par l'acier des patins, conduisant des deux mains comme les ivoschtchiks un cheval

(le grande allure. II fit atteler et eut bientôt gagné la place de la Concorde et les Champs-Elysées. La piste n'était pas faite et relevée comme sur la Perspective Nevski; mais la neige était assez épaisse pour que le traîneau pût filer sans cahots trop sensibles. On ne saurait exiger d'un hiver parisien la perfection d'un hiver moscovite. Au bois de Boulogne, on eût pu se croire aux iles^ tant la couche s'étendait unie et blanche, surtout dans les allées transversales où il passe moins de voitures et de cavaliers. Guy de Malivert prit une route qui traversait un bois de sapins, dont les bras noirâtres, chargés d'une neige que le vent n'avait pas secouée, lui rappelaient ses promenades de Russie. Les fourrures ne lui manquaient pas, et la bise ne lui semblait qu'un tiède zéphir à côté de l'air à faire geler le mercure qu'il avait affronté là-bas.

Une foule considérable se pressait aux abords du lac, et l'affluence de voitures y était aussi grande qu'aux plus belles journées d'automne ou de printemps , lorsque quelques courses où sont engagés des chevaux célèbres attirent à l'hippodrome de Longchamp les curieux de tout rang et de toute fortune. On voyait à demi couchées dans le berceau des calèches à huit ressorts, sous une vaste peau d'ours blanc denticulée d'écarlate, les véritables femmes du monde, pressant contre leurs manteaux de satin doublés de fourrure leurs

chauds manchons de martre zibeline. Sur les sièges à grosses passementeries, des cochers de bonne maison, majestueusement assis, les épaules garanties par une palatine de renard, regardaient, d'un œil non moins dédaigneux que celui de leurs maîtresses, passer les petites dames conduisant elles-mêmes des poneys attelés à quelque véhicule extravagant et. prétentieux. Il y avait aussi beaucoup de voitures fermées; car, à Paris, l'idée d'aller en voiture découverte par cinq ou six degrés de froid semble par trop arctique et boréale. Un certain nombre de traîneaux se faisaient remarquer parmi toute, cette carrosserie à roues, qui semblait n'avoir pas prévu la neige; mais le traîneau de Malivert l'emportait sur tous les autres. Des seigneurs russes qui flânaient par là, contents comme des rennes dans la neige, daignèrent approuver l'élégante courbure de la douga et la façon correcte dont les fines courroies du harnais y étaient attachées.

Il était à peu près trois heures; une légère brume ouatait le bord du ciel, et sur le fond gris se détachaient les délicates nervures des arbres dépouillés, qui ressemblaient, avec leurs minces rameaux, à ces feuilles dont on a enlevé la pulpe pour n'en garder que les fibrilles. Un soleil sans rayons, pareil à un large cachet de cire rouge, descendait dans cette vapeur. Le lac était couvert de patineurs. Trois ou quatre jours de gelée

avaient suffisamment épaissi la glace pour qu'elle pût porter le poids de cette foule. La neige, balayée et relevée sur les bords, laissait voir la surface noirâtre et polie, rayée en tous sens par le tranchant des patins, comme ces miroirs de restaurateurs où les couples amoureux griffonnent leurs noms avec des carres de diamants. Près de la rive se tenaient des loueurs de patinç à Tusage des amateurs bourgeois, dont les chutes servaient d'intermèdes comiques à cette fête d'hiver, à ce ballet du Prophète exécuté en grand. Dans le milieu du lac, les célébrités du patin, en svelte costume,' se livraient à leurs prouesses. Ils filaient comme l'éclair, changeaient brusquement de route, évitaient les chocs, s'arrêtaient soudain en faisant mordre le talon de la lame, décrivaient des courbes, des spirales, des huit, dessinaient des lettres comme ces cavaliers arabes qui, avec la pointe de l'éperon, écrivent à rebrousse-poil le nom d'Allah sur le flanc de leur monture. D'autres poussaient, dans de légers traîneaux fantasquement ornés, de belles dames emmaillottées de fourrures, qui se renversaient et leur souriaient, ivres de rapidité et de froid. Ceux-ci guidaient par le bout du doigt quelque jeune élégante, coiffée d'un bonnet à la russe ou à la hongroise, en veste à brandebourgs et à soutaches bordées de renard bleu, en jupes de couleurs voyantes retroussées à demi par des agrafes, en mignonnes bottes ver-

nies qu'enlaçaient, comme les bandelettes d'un cothurne, les courcoies du patin. Ceux-là, luttant de vitesse, glissaient sur un seul pied, profitant de la force d'impulsion, penchés en avant comme FHippomène et TAtalante qu'on voit sous les marronniers dans un parterre des Tuileries. Le moyen de gagner la course, aujourd'hui comme autrefois, eût peut-être été de laisser tomber des pommes d'or devant ces Atalantes costumées par Worth ; mais il y en avait d'assez bonne maison pour qu'un nœud de brillants ne les arrêtât pas une minute. Ce fourmillement perpétuel de costumes d'une élégance bizarre et d'une riche originalité, cette espèce de bal masqué sur la glace, formait un spectacle gracieux, animé, charmant, digne du pinceau de Watteau, de Lancret ou de Baron. Certains groupes faisaient pensera ces dessus de porte des vieux châteaux représentant les quatre Saisons, où l'Hiver est figuré par de galants seigneurs poussant, dans des traîneaux à col de cygne, des marquises masquées de loups de velours, et faisant de leurs manchons une boite aux lettres à billets doux. A vrai dire, le masque manquait à ces jolis visages fardés par les roses du froid, mais la demi-voilette étoilée d'acier ou frangée de jais pouvait au besoin en tenir lieu.

Malivert avait arrêté son traîneau près du lac et regardait cettescène divertissante et pittoresque dont les principaux acteurs lui étaient connus. 11

savait assez le monde pour distinguer les amours, les intrigues, les flii talions qui faisaient mouvoir cette foule choisie qu'on a bientôt démêlée de la foule vague, de ce troupeau de comparses ameuté sans le comprendre autour de tout spectacle, et dont l'utilité est d'empêcher l'action d'apparaître trop nue et trop claire. Mais il contemplait tout cela d'un œil désormais désintéressé, et même il vit passer sans en éprouver la moindre jalousie une personne fort charmante, qui naguère avait eu des bontés pou.* lui, appuyée d'une façon intime et sympathique au bras d'un beau patineur.

* Bientôt il rendit les rênes à Grymalkin, qui piaffait d'impatience dans la neige, lui tourna la tête vers Paris et se mit à descendre l'allée du lac, Longchamp perpétuel de voitures où les piétons ont le plaisir de voir reparaître dix ou douze fois en une heure la même berline à caisse jaune garnie de sa douairière solennelle, et le même petit coupé œil de corbeau, montrant à sa portière un bichon de la Havane et une tête de biche coiffée à la chien, plaisir dont ils ne semblent pas se lasser.

Guy s'en retournait modérant Tallure de sa bête, qui eût pu renverser quelqu'un dans cette allée trop fréquentée pour abandonner le noble animal à toute sa vitesse, et d'ailleurs il n'est pas de bon ton d'aller grand train sur cette piste privilégiée. Il vit venir vers lui une calèche bien connue qu'il aurait désiré ne pas rencontrer.

M'"* d'Ymbercourt était assez frileuse, et Guy ne pensait pas qu elle sortirait par un froid de cinq à six degrés, en quoi il montrait qu'il ne connaissait guère les femmes i car aucune température ne saurait les empêcher d'aller dans un endroit à la mode et où le genre exige qu'on soit vue. Or rien n'était plus élégant, cet hiver-là, que de paraître au bois de Boulogne et de faire un tour sur le lac glacé, rendez-vous, entre trois et cinq heures, de ce que tout Paris^ pour nous servir du langage des chroniques, peut réunir sur un point quelconque de noms et d'individualités célèbres à divers titres. Il est honteux pour une femme un peu bien située de ne pas voir, parmi les beautés du jour, figurer ses initiales sur quelque gazette bien renseignée. M™® d'Ymbercourt était assez belle, assez riche, assez à la mode pour se croire obligée de se conformer au rite de la fashion, et elle accomplissait, en tremblant un peu sous les pelleteries qu'elle portait en dehors comme toutes les Françaises, le pèlerinage du lac. Malivert avait bien envie de laisser Grymalkin, qui n'eût pas mieux demandé, prendre le grand trot. Mais M'"® d'Ymbercourt l'avait aperçu, et force lui fut de faire côtoyer la voiture de la comtesse par son traîneau.

11 causait avec elle d'une façon générale et distraite, alléguant un grand dîner qui finirait tard pour éviter la visite aux Italiens, lorsqu'un traî-

neau frôla presque le sien. Ce traîneau était attelé d'un magnifique cheval de la race Orloff, sous robe gris de fer, avec une crinière blanche et une de ces queues dont les crins brillent comme des fils d'argent. Contenu par un cocher russe à large barbe, en caftan de drap vert et toque en velours bordée d'astrakan, il s'indignait fièrement sous le frein et steppait en balançant la tête de façon à faire toucher ses genoux par ses naseaux. L'élégance du véhicule, la tenue du cocher, la beauté du cheval, attirèrent Tattention de Guy; mais que devint-il lorsque dans la femme assise à l'angle du traîneau, et qu il avait prise d'abord pour une de ces princesses russes qui viennent pendant une ou deux saisons éblouir Paris de leur luxe excentrique, — si Paris peut être ébloui de quelque chose, — il reconnut ou crut reconnaître des traits de ressemblance avec une figure entrevue et désormais inaltérablement gravée au fond de son ârtie, mais que certes il ne s'attendait pas à rencontrer au bois de Boulogne, après l'avoir vue apparaître, comme Hélène à Faust, dans une sorte de miroir magique? A cette vue il tressaillit si brusquement que Grymalkin, recevant la commotion nerveuse, en fit un écart. Guy, jetant à M'"® d'Ymbercourt quelques mots d'excuse sur l'impatience de son cheval qu'il ne pouvait maîtriser, se mit à suivre le traîneau, qui lui-même accéléra son allure. Comme étonnée d'être suivie, la dame tourna

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à demi la tète sur Tépaule pour voir qui se permettait cette hardiesse, et quoiqu'elle ne se présentât que dans cette pose appelée profil perdu par les artistes, Guy devina à travers les réseaux noirs de la voilette un bandeau d'or ondulé, un œil d'un bleu nocturne, et sur la joue ce rose idéal dont la neige des hautes cimes , colorée par le soleil couchant, peut seule donner une idée lointaine. Au lobe de l'oreille brillait une turquoise , et sur la portion de nuque visible entre le collet de la pelisse et le bord du chapeau se tordait une petite boucle follette, légère comme un souffle, fine comme des cheveux d'enfant. C'était bien l'apparition de la nuit, mais avec ce degré de réalité que doit prendre un fantôme en plein jour et près du lac au bois de Boulogne. Gomment Spirite se trouvait-elle là, revêtue d'une forme si humainement charmante et sans doute visible pour d'autres que pour lui ? — car il était difficile de croire, même en admettant l'irapalpabilité de l'apparition, que le cocher, le cheval et le traîneau fussent des ombres. —C'est une question que Guy ne prit pas le temps de résoudre, et pour s'assurer qu'il n'était pas trompé par une de ces ressemblance^ qui se dissipent quand on les examine de plus près, il voulut devancer le traîneau afin de voir en face ce visage mystérieux. 11 rendit tout à Grymalkin, qui partit comme une flèche, et dont, pendant quelques minutes, le

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souffle, en jets de vapeur blanche, atteignait le dossier du traîneau poursuivi : mais, quoique ce fût une brave bête, Grymalkin n'était pas de force à lutter contre un trotteur russe, le plus bel échantillon de la race qu'eût peut-être jamais vu Malivert. Le cocher en caftan fit entendre un léger clappement d^ langue, et le cheval gris de fer, en quelques impétueuses foulées, eut bientôt distancé Grymalkin et mis entre les deux traîneaux un espace suffisant pour rassurer sa maîtresse, si toutefois elle était alarmée.

L'idée de la dame qui ressemblait si fort à Spirite n'était sans doute pas de désespérer la poursuite de Malivert, car son traîneau reprit une allure plus modérée. La course avait conduit les deux véhicules dans l'allée de sapins, qui n'était en ce moment obstruée par aucune voiture, et la chasse s'établit d'une façon régulière. Pourtant Grymalkin ne put atteindre le steppeur de la race Orloff. Son plus grand effort parvenait à peine à maintenir égale la distance entre un traîneau et l'autre. Les fers des chevaux faisaient voler de blancs flocons qui s'écrasaient en poussière glacée contre le cuir verni du pare-neige , et des fumées blanchâtres produites par la transpiration des nobles coursiers les enveloppaient comme des nuages classiques. K l'extrémité de l'allée, que barraient des voitures venant parla grande route, les deux traîneaux se trouvèrent un instant côte à côte, et

Guy put voir pendant quelques secondes le visage de la fausse Russe, dont le vent soulevait la voilette. Un sourire d'une malice céleste errait sur ses lèvres, dont les sinuosités formaient l'arc tracé par la bouche de Monna Lisa. Ses yeux étoilaient et bleuissaient comme des saphirs, et une vapeur un peu plus rose colorait ses joues veloutées. Spirite, c'était bien elle, baissa son voile, et le cocher excita sa béte,.qui s'élança en avant avec une impétuosité terrible. Guy poussa un cri d'épouvante, car au même moment une grande berline traversait le chemin, et, oubliant que Spirite était un être immatériel à l'abri de tous les accidents terrestres, il crut à un choc épouvantable; mais le cheval, le cocher et le traîneau passèrent à travers la voiture comme à travers un brouillard, et bientôt Malivertles perdit de vue. Grymalkin semblait effrayé ; des frissons nerveux le faisaient trembler sur ses jambes, ordinairement si fermes, comme s'il ne s'expliquait pas la disparition du traîneau. Les animaux ont des instincts d'une mystérieuse profondeur; ils voient ce qui souvent échappe à l'œil distrait de l'homme, et on dirait que plusieurs d'entre eux possèdent le sentiment du surnaturel. 11 se rassura bientôt en reprenant sur le bord du lac la file des voitures authentiques.

En descendant l'avenue de l'Impératrice, Guy rencontra le baron de Féroë qui revenait aussi du

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bois sur un léger droschki : le baron , après avoir demandé à Malivert du feu pour allumer son cigare, lui dit d'un air moitié mystérieux, moitié railleur: « M™** d*Ymbercourt ne sera pas contente; quelle scène elle vous fera ce soir aux Italiens, si vous avez l'imprudence d'y aller ! Car je ne pense pas que ce steeple-chase de traîneaux ait été de son goût. Mais dites à Jack de jeter une couverture sur Grymalkin ; il pourrait bien attraper une fluxion de poitrine. »

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