‹ Spirite: nouvelle fantastiqueChapitre 2 sur 3 · IM) SP)RIT · texte numérisé non relu

IM) SP)RIT

Guy n'en était pins à s'étonner des choses étranges, et il ne trouvait pas absolument extraordinaire qu'un traîneau passât à travers une voiture. Cette aisance à franchir les obstacles contre lesquels se seraient brisés des véhicules terrestres démantrait bien un attelage fantastique sorti des écuries du brouillard, et qui ne pouvait conduire que Spîrîte. — Décidément Spirite était jalouse, ou du moins, comme toutes ses actions le prouvaient , désirait écarter Malivert de M"*® d'Ymbercourt, et le moyen était bon sans doute, car, en tournant le rond-point de l'Étoile, Guy vit la comtesse dans sa calèche, qui semblait écouter d'un air fort indulgent les propos sans doute aimables que lui tenait M. d'Aversac, galamment penché sur le garrot de son cheval mis au pas.

<( Ceci est la revanche du traîneau, se dît Malivert, mais je ne suis pas homme à me piquer

au jeu. D'Aversac est un faux garçon d'esprit, comme M™* d'Ymbercourt est une fausse belle femme. Ils se conviennent parfaitement : je les juge d'une façon tout à fait désintéressée depuis que les affaires de ce monde ne me concernent plus. Ils feraient n des époux assortis dans les liens du mariage, » comme dit je ne sais plus quelle chanson. )>

Tel fut le résultai du manège de M""® d'Ymbercourt, qui, apercevant Guy, s'était penchée un peu plus peut-être qu'il ne convenait sur le bord de la calèche pour répondre aux gracieusetés de M. d'Aversac. La pauvre comtesse pensait ramener son tiède adorateur par une excitation d'amourpropre. Elle n'avait fait qu'entrevoir la tournure de Spirite, mais elle avait deviné en elle une rivale redoutable. L'empressement de Guy, d'ordinaire si calme, à poursuivre ce traîneau mystérieux, et cette femme que jamais personne n'avait rencontrée au Bois, l'avait blessée au vif; car elle ne s'était pas payée de l'excuse donnée avec tant de précipitation, et ne croyait pas que Grymalkin se fût emporté. D'Aversac, qui se rengorgeait d'aise, n'ayant pas l'habitude d'être si bien traité, attribuait modestement à son propre mérite ce qu'il eût été plus sage d'expliquer par un dépit féminin. Dans sa magnanimité, il plaignit même ce pauvre Malivert, trop sûr de l' affection de M"® d'Ymbercourt. On peut aisément supposer

m SPIRITE.

tous les projets que la fatuité du sire, aidée d'une apparence, se plut à bâtir vite sur ce petit événement.

Ce jour-là, Guy dînait en ville, dans une maison *où il était difficile de manquer à une invitation faite longtemps d'avance. Heureusement les convives étaient nombreux, et sa préoccupation ne fut pas remarquée. Le repas terminé, il échangea quelques paroles avec la maîtresse du logis, et, sa présence suffisamment constatée, il opéra une savante retraite vers le second salon, où il donna des poignées de main à des hommes considérables de sa connaissance , qui s'étaient repliés là pour causer plus à l'aise de choses importantes ou secrètes ; après quoi il disparut et passa au cercle, où il pensait rencontrer le baron de Féroë. 11 le trouva, en effet, assis devant une petite table à tapis vert, qui jouait à l'écarté avec le rayonnant d'Aversac, à qui nous devons cette justice de dire qu'il essaya de cacher sa joie intime pour ne pas humilier Malivert. Contrairement au proverbe: « Heureux au jeu , malheureux en amour , »

d'Aversac gagnait, ce qui eût dû, pour peu qu'il eût été superstitieux, lui inspirer quelques doutes sur la légitimité de ses espérances. La partie achevée, comme le baron perdait, il put se lever, se prétendre fatigué et refuser galamment^ la revanche que lui offrait son adversaire. Le baron de Féroë et Guy de Malivert sortirent ensemble et

firent quelques tours sur le boulevard dont le club est voisin.

« Que penseront les habitués de ce salon qu'on appelle le Bois, dit Guy au baron, de cette femme, de ce traîneau, de ce cheval, de ce cocher, si merveilleusement remarquables et que personne ne connaît?

— La vision n'a été manifeste que pour vous, la comtesse, sur laquelle l'esprit voulait agir, et moi qui, en ma qualité d'initié, vois ce qui est insaisissable pour, le reste des hommes. Soyez sûr que si M"'*' d'Ymbercourt parle de la belle princesse russe et du magnifique steppeur, on ne saura pas ce qu'elle veut dire.

— Croyez-vous, dit Malivert au baron, que je revoie bientôt Spirite.

— Attendez-vous aune visite prochaine, répondit M. de Féroè ; mes correspondances d'outremonde m'avertissent qu'on s'occupe beaucoup de vous là-bas.

— Sera-ce cette nuit ou demain, chez moi ou dans un milieu imprévu , comme cela est arrivé aujourd'hui? s'écria Malivert avec l'impatience d'un amoureux avide de passion et d'un néophyte curieux de mystère.

— Cela, je ne saurais vous le dire précisément, répliqua le baron suédois; les esprits, pour qui le temps n'existe pas ou n'existe plus, n'ont pas d'heure, puisqu'ils plongent dans l'éternité. Pour

Spirtte, vous voir ce soir ou dans mille ans serait la même chose; mais les esprits qui daignent entrer en communication avec nous autres, pauvres mortels, tiennent compte de la brièveté de notre vie, de l'imperfection et de la fragilité de nos organes; ils savent qu'entre une apparition et l'autre, mesurée au cadran étemel, la périssable enveloppe de l'homme aurait le temps cent fois de tomber en poussière , et il est probable que Spirite ne vous fera pas languir. Elle est descendue dans notre sphère et paraît décidée à ne remonter dans la sienne cpie son projet accompli.

— Mais quel est ce dessein ? dit Malivert. Vous h qui rien n'est fermé dans ce monde surnaturel ,* vous devez connaître le motif qui entraîne ce pur esprit vers un être soumis encore aux conditions de la vie.

— Là -dessus, mon cher Guy, répondit le baron de Féroë , mes lèvres sont scellées ; il ne faut pas répéter le secret des esprits. J'ai été averti de vous mettre en garde contre toute séduction terrestre et de vous empêcher de former des liens qui enchaîneraient peut-être votre âme dans un lieu où elle aurait un étemel regret de n*étre plus libre. Ma mission ne va pas au delà, w

En causant ainsi, Malivert et le baron, suivis de leurs voitures qui marchaient au pas sur la chaussée, arrivèrent à la Madeleine, dont la colonnade grecque, argentée par les pâles rayons

8PIRITE. «5

d'une lune d'hiver, prenait, au bout de la large rue Royale, un aii de Parthénon que le jour lui enlève. Arrivés là, les deux amis se séparèrent et remontèrent dans leurs coupés.

Rentré chez lui , Malivert se jeta dans son fauteuil, et, le coude appuyé sur la table, se mit à rêver. L'apparition de Spirite dans la glace lui avait inspiré ce désir immatériel, cette volition ailée que fait naître la vue d'un ange; mais sa présence au bord du lac sous une forme plus réellement féminine lui mettait au cœur toute la flamme de l'amour humain. Il se sentait baigné par des effluves ardentes et possédé par cet amour absolu que ne rassasie pas l'éternelle possession. Comme il songeait, le poing allongé sur la table couverte de papiers, il vit sur le fond sombre du tapis turc se dessiner une main étroite de forme allongée et d'une perfection que l'art n'a pas égalée et que la nature essayerait en vain d'atteindre: une main diaphane, aux doigts effilés, aux ongles luisants comme de l'onyx, dont le dos laissait transparaître quelques veines d'azur semblables à ces reflets bleuâtres irisant la pâte laiteuse de l'opale, et qu'éclairait une lumière qui n'était pas celle de la lampe. Pour la fraîcheur rosée du ton et l'idéale délicatesse de la forme, ce ne pouvait être que la main de Spirite. Le poignet mince, fin, dégagé, plein de race, se perdait dans une vapeur de vagues dentelles.

9t> SPIRITE.

Comme pour bien indiquer que la main n'était là qu'un signe, le bras et le corps étaient absents.* Pendant que Guy la regardait avec des yeux qui ne s'étonnaient plus de l'extraordinaire, les doigts de la main s'allongèrent sur une des feuilles de papier à lettres qui jonchaient confusément la table et simulèrent les mouvements que nécessite l'écriture. Ils semblaient tracer des lignes, et quand ils eurent parcouru toute la page avec cette rapidité des acteurs écrivant une lettre dans quelque scène de comédie, Guy se saisit de la feuille, croyant y trouver des phrases écrites, des signes inconnus ou connus. Le papier était tout blanc. Guy regardait la feuille d'un air assez décontenancé ; il l'approchait de la lampe, la scrutait dans tous les sens et sous toutes les incidences de lumière sans y découvrir la moindre trace de caractères formés. Cependant la main continuait sur une autre feuille le même travail imaginaire, et ne donnant en apparence aucun résultat.

« Que signifie ce jeu ? se demanda Malivert.

Spirite écrirait-elle avec de l'encre sympathique qu'il faut approcher du feu pour faire sortir les lettres tracées? Mais les doigts mystérieux ne tiennent ni plume, ni ombre de plume. Qu'est-ce que cela veut dire? Dois-je servir moi-même de secrétaire à l'esprit, être mon propre médium y pour me servir du terme consacré? Les esprits,

dit-on , qui peuvent produire des illusions et des apparences, créer dans le cerveau de ceux qu'ils obsèdent des spectacles effrayants ou splendides, sont incapables d'agir sur la réalité matérielle et de déplacer un fétu. »

Il se souvint de l'impulsion qui lui avait fait écrire le billet à M'"* d'Ymbercourt, et il pensa que, par un influx nerveux, Spiiite parviendrait peut-être à lui dicter intérieurement ce qu'elle voulait lui dire. Il tf y avait qu'à laisser aller sa main et faire taire autant que possible ses propres idées pour ne pas les mêler à celles de l'esprit. Se recueillant et s'isolant du monde extérieur, Guy imposa silence au tumulte de sa cervelle surexcitée, haussa un peu la mèche de sa lampe qui baissait, prit une plume chargée d'encre, posa la main sur un papier, et, le cœur palpitant d'une espérance craintive, attendit.

Au bout de quelques minutes Guy éprouva un effet singulier, il lui sembla que le sentiment de sa personnalité le quittait, que ses souvenirs individuels s'effaçaient comme ceux d'un rêve confus, et que ses idées s'en allaient hors de vue, comme ces oiseaux qui se perdent dans le ciel. Quoique son corps fût toujours près de la table, gardant la même attitude, Guy intérieurement était absent, évanoui, disparu. Une autre âme, ou du moins une autre pensée se substituait à la sienne et commandait à ces serviteurs qui, pour

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