‹ Spirite: nouvelle fantastiqueChapitre 3 sur 3 · S PI RIT K · texte numérisé non relu

S PI RIT K

agir, attendent Tordre du maître inconnu. Les nerfs de ses doigts tressaillirent et commencèrent à exécuter des mouvements dont il n'avait pas la conscience, et le bec de la plume se mit à courir sur le papier, traçant des signes rapides avec récriture de Guy légèrement modifiée par une impulsion étrangère. Voici ce que Spirite dictait à son médium. On a retrouvé parmi les papiers de Malivert cette confession de Textramonde, et il nous a été permis de la transcrire.

Dictée de Spirite.

11 faut d'abord que vous connaissiez l'être indéfinissable pour vous qui s'est glissé dans votre existence. Quelle que soit votre pénétration, vous ne pourriez parvenir à démêler sa vraie nature , et, comme dans une tragédie mal faite où le héros décline ses noms, qualités et références, je suis forcée de m'expliquèr moi-même ; mais j'ai cette excuse que nul autre ne pourrait le faire à ma place. Votre cœur intrépide, qui n'a pas hésité sur mon appel à s'engager dans les mystérieuses terreurs de l'inconnu, n'a pas besoin d'être rassuré. Le danger, d'ailleurs, s'il existait, ne vous empêcherait pas de poursuivre l'aventure. Ce monde invisible , dont le réel est le voile , a ses pièges et ses abîmes, mais vous n'y tomberez

SPIRITE. y«

pas. Des espritsde mensonge et de perversité le parcourent ; il y a des anges noirs comme il y a des anges blancs, des puissances rebelles et des puissances soumises, des forces bienfaisantes et des forces nuisibles. Le bas de l'échelle mystique, dont le sommet plonge dans Téternelle lumière, est assiégé par les ténèbres. J'espère qu'avec mon aide vous gravirez les échelons lumineux. Je lie suis ni un ange , ni un démon , ni un de ces esprits intermédiaires qui portent à travers les immensités la volonté divine, commeje fluide nerveux communique aux membres du corps la volonté humaine; je suis simplement une âme attendant encore son jugement, mais à qui la bonté céleste permet de pressentir une sentence favorable. J'ai donc habité votre terre, et je pourrais dire, comme l'épitaphe mélancolique du berger dans le tableau du Poussin : Et in Arcadiâ ego. Sur cette citation latine, n'allez pas me prendre pour l'âme d'une femme de lettres. Dans le milieu où je suis, on a V intuition de tout, et les divers langages qu'a parlés le genre humain avant et après la dispersion de Babel nous sont également familiers. Les mots ne sont que l'ombre de l'idée, et nous avons l'idée même à l'état essentiel. S'il y avait un âge là où le temps n'existe plus, je serais bien jeune dans ma nouvelle patrie : peu de jours se sont passés depuis que, déliée par la mort, j'ai quitté l'atmosphère que vous

respirez et où me ramène un sentiment que n'a point effacé la transition d'un monde à l'autre. Ma vie terrestre, ou, pour mieux dire, ma dernière apparition sur votre planète , a été bien courte ; mais elle a suffi pour me donner le temps d'éprouver ce qu'une âme tendre peut sentir de plus douloureux. Lorsque le baron de Féroë cherchait la nature de l'esprit dont le?? vagues manifestations vous troublaient, et qu'il vous demandait si jamais quelque femme, quelque jeune fille était morte d'amour pour vous, il était plus près de la vérité qu'il ne le croyait, et quoique vos souvenirs ne pussent rien vous rappeler, puisque le fait vous était inconnu , cette assertion a remué profondément votre âme , et votre trouble se cachait mal sous une dénégation sceptiquement enjouée.

Sans que vous l'ayez aperçue , mon existence a passé près de la vôtre. Vos yeux étaient portés ailleurs, et je restai pour vous dans l'ombre.

La première fois que je vous vis, c'était au parloir du couvent des Oiseaux, où vous alliez visiter votre sœur qui était là en pension , ainsi que moi, mais dans une classe plus élevée, car je n'avais encore que treize ou quatorze ans tout au plus, et je ne paraissais pas mon âge, tant j'étais frêle, mignonne et blonde. Vous ne fîtes aucune attention à cette petite fille, à cette enfant qui, tout en croquantle chocolat praliné de chez Marquis que lui avait apporté sa mère, vous lançait de côté un

regard furtif. Vous pouviez alors avoir vingt ou vingt-deux ans, et dans ma naïveté enfantine, je vous trouvais très-beau. L'air de bonté et d'affection avec lequel vous parliez à votre sœur me touchait et me séduisait, et je souhaitais d'avoir un frère qui vous ressemblât. Mon imagination de fiUelte n'allait pas plus loin. Comme les études de M"*' de Malivert étaient terminées, on la retira du couvent et vous ne revîntes plus; mais votre image ne s'effaça pas de mon souvenir. Elle se conserva sur le vélin blanc de mon âme comme ces traits légers tracés au crayon par une main habile et qu'on retrouve longtemps après, presque invisibles mais persistants, seuls vestiges parfois d'un être disparu. L'idée qu'un si grand personnage pût m'avoir remarquée, moi qui étais encore dans la classe des petites et que les pensionnaires plus avancées traitaient avec une sorte de dédain , eût été par trop ambitieuse, et elle ne me vint même pas, du moins à cette époque; mais je pensais bien souvent à vous, et dans ces chastes romans que rêvent les imaginations les plus innocentes , c'est vous qui remplissiez toujours le rôle du prince Charmant, vous qui me délivriez de périls fantastiques, vous qui m'enleviez à travers les souterrains, vous qui mettiez en fuite les corsaires et les brigands et me rameniez au roi mon père ; car, pour un tel héros, il fallait bien au moins une infante, une prin-

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ces3e, et j'en prenais modestement la qualité. D'autres fois le roman se changeait en pastorale : vous étiez berger, j'étais bergère, et nos troupeaux se confondaient sur un pré du vert le plus tendre. Sans vous en douter, vous aviez pris une place considérable dans ma vie, et vous y dominiez en souverain. Je reportais à vous mes petits succès d'écolière, et je travaillais de toutes mes forces pour mériter votre approbation. Je me disais: « 11 ne sait pas que j'ai gagné un prix; mais s'il le savait, il serait content; » et, naturellement paresseuse, je me remettais à l'œuvre avec une nouvelle énergie. — N'est-ce pas une chose singulière que cette âme d'enfant qui se donne en secret et se reconnaît vassale d'un seigneur de son choix qui n'a pu même soupçonner cet hommage lige? N'est-il pas plus étrange encore que cette impression première ne se soit jamais effacée? car elle a duré toute une vie, hélas! bien courte, et se continue au delà, A votre aspect, quelque chose avait frémi en moi d'indéfinissable et de mystérieux, dont je n'ai compris le sens que lorsque mes yeux, en se fermant, se sont ouverts pour toujours. Mon état d'être impalpable, de pur esprit, me permet maintenant de vous raconter ces choses que cacherait peut-être une fille de la terre ; mais Vimmaculée blancheur d'une âme ne saurait rougir : la pudeur céleste avoue l'amour.

Deux ans se passèrent ainsi. D'enfant j'étais devenue jeune fille, et mes rêves commençaient à devenir un peu moins puérils, tout en gardant leur innocence ; il ne s* y mêlait plus autant de rose et de bleu, ils ne finissaient pas toujours dans des lumières d'apothéoses. J'allais souvent au fond du jardin m' asseoir sur un banc, loin de mes compagnes occupées à des jeux ou à des conversations chuchotées, et je murmurais comme une sorte de litanie les syllabes de votre nom ; mais quelquefoi^ j'avais cette hardiesse de penser que ce nom pourrait peut-être devenir le mien à la suite de hasards ou d'aventures embrouillés comme une comédie de cape et d'épée dont j'arrangeais l'intrigue à plaisir.

J'étais d'une famille qui pouvait marcher de pair avec la vôtre, et mes parents jouissaient d'une fortune .et d'un rang à ôter à ce lointain projet d'union, que je formais bien timidement dans le coin le plus secret de mon cœur, toute apparence de chimère ou de folle visée. Rien n'était plus naturel que de nous rencontrer un jour dans un monde où nous avions accès tous deux. Mais vous plairais-je ? Me trouveriez-vous jolie ? C'est une demande à laquelle mon étroit miroir de pensionnaire ne répondait pas non, ce dont vous pouvez juger aujourd'hui par le reflet que j'ai envoyé à votre glace de Venise et mon apparition au bois de Boulogne, Si, par hasard, vous ne faisiez pas plus

attention à la jeune fille qu'à l'enfant du couvent des Oiseaux! Cette pensée me remplissait d'un découragement profond , mais la jeunesse ne désespère jamais longtemps, et bientôt je revenais à des imaginations plus riantes. Il me semblait impossible qu'en me voyant vous ne reconnussiez pas votre bien , votre conquête , l'âme scellée à votre sceau , celle qui s'était vouée à votre adoration dès l'enfance , en un mot la femme créée exprès pour vous. Je ne me disais pas cela d'une façon aussi claire ; je n'avais pas sur les mouvements de mon cœur les lumières que j'ai acquises, maintenant que je puis voir les deux côtés de la vie; mais c'était un instinct profond, une foi aveugle, un sentiment irrésistible. Malgré ma virginale ignorance et une candeur que personne ne poussa peut-être plus loin, j'avais dans l'âme une passion qui devait me dévorer et qui se révèle aujourd'hui pour la première fois. Au couvent je n'avais pas fait d'amie et je vivais seule avec votre pensée. Jalouse de mon secret, je redoutais les épanchements et les confidences, et toute liaison qui m'eût distraite de mon idée unique n'eût pu me convenir. On m'appelait « la sérieuse, » et les maîtresses me proposaient pour exemple.

J'attendais l'époque fixée pour ma sortie du couvent avec moins d'impatience qu'on ne le supposerait; c'était un répit entre la pensée et l'action.

Tant que j'étais renfermée entre ces hautes murailles, j'avais le droit de me bercer indolemment dans mon rêve sans me rien reprocher; mais une fois envolée de la cage, il fallait diriger mon vol, tendre à mon but, monter vers mon étoile, et les usages, les mœurs, les convenances, les pudeurs infinies, les voiles multipliés dont la civilisation l'entoure, interdisent à une jeune fille toute initiative de cœur. Aucune démarche pour se révéler à son Jdéal ne lui est permise. Une juste fierté s'oppose à ce qu'elle offre ce qui doit être sans prix. 11 faut que ses yeux restent baissés, ses lèvres muettes, son sein immobile ; que nulle rougeur, que nulle pâleur ne la trahisse quand elle se trouve en face de l'objet secrètement aimé, qui souvent s'éloigne, croyant au dédain ou à l'indifférence. Que d'âmes faites l'une pour l'autre, faute d'un mot, d'un regard, d'un sourire, ont pris des chemins divergents qui les séparaient de plus en plus et rendaient leur réunion à jamais impossible ! Que d'existences déplorablement manquées ont dû leur malheur à une semblable cause inaperçue de tous et parfois ignorée des victinies mêmes ! J'avais souvent fait ces réflexions , et elles se représentaient plus fortes à mon esprit au moment où j'allais quitter le couvent pour entrer dans le monde. Cependant je maintenais ma résolution. Le jour de ma sortie arriva. Ma mère vint me chercher, et je fis mes

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adieux à mes compagnes avec une médiocre effusion de sensibilité. Je ne laissais dans ces murs, où s'étaient écoulées plusieurs années de ma vie, aucune amitié , aucun souvenir. Votre pensée seule formait tout mon trésor.

Ce fut avec un vif sentiment de plaisir que j'entrai dans la chambre, ou plutôt dans le petit appartement que m'avait préparé ma mère pour ma sortie du couvent des Oiseaux. Il consistait en une chambre à coucher, un grand cabinet de toilette et un salon, dont les fenêtres donnaient sur un jardin, qui s'augmentait de la perspective des jardins avoisinants. Un mur bas, tout tapissé d'un épais rideau de lierre, servait de ligne de démarcation ; mais la pierre ne paraissait nulle part, et l'on rie voyait qu'une succession d'arbres antiques, de marronniers gigantesques, qui simulaient un parc illimité. A peine si, au dernier plan, l'œil saisissait entre les touffes les plus lointaines l'angle d'uù toit, le coude bizarre d'un tuyau de cheminée, signature que Paris appose au bas de tous ses horizons. C'est une satisfaction rare et réservée à la richesse que d'avoir devant soi, au milieu

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de la grande ville, un large espace vague et libre, de Tair, du ciel, du soleil et de la verdure. IN'estil pas désagréable de sentir trop près de soi d'autres existences, des passions, des vices, des malheurs, et la délicate pudeur de l'âme n'est-elle pas un peu froissée par ce voisinage immédiat? Aussi éprouvai-je une vrai joie en regardant à travers mes fenêtres cette oasis de fraîcheur, de silence et de solitude. On était au mois d'août, car j'avais fini ma dernière année scolaire au couvent, et le feuillage conservait encore toute l'intensité de sa verdure, mais avec le ton plus chaud cependant que donne à la végétation le passage de l'été. Au milieu du parterre qui se dessinait sous mes croisées, un massif de géraniums en pleine floraison éblouissait les yeux de son feu d'artifice écarlate; le gazon qui entourait cette corbeille de fleurs, tapis de velours vert en raygrass d'Angleterre, faisait valoir par sa nuance d'émeraude ce rouge plus ardent que le feu. Dans l'allée de sable fin, moirée comme un ruban avec les dents du râteau, les oiseaux sautillaient en toute confiance et avaient l'air d'être chez eux. Je me promis bien de m'associer à leurs promenades sans les faire envoler.

Ma chambre était tendue de cachemire blanc divisé par des câbles de soie bleue. C'était aussi la couleur des meubles et des rideaux. Dans mon petit salon décoré de la même manière, un

magnifique piano d'Érard offrait son clavier à mes mains, qui essayèrent tout de suite sa moelleuse sonorité. Une bibliothèque en bois de rose, placée en face du piano, contenait ces livres purs, ces chastes poètes qu'une vierge peut lire, et ses rayons inférieurs abritaient les partitions des grands compositeurs : Bach y coudoyait Haydn, MozaPt était à côté de Beethoven comme Raphaël • auprès de Michel-Ange; Meyerbeer s'appuyait à Weber. Ma mère avait réuni là mes admirations, mes maîtres favoris. Une élégante jardinière pleine de fleurs d'un parfum doux s'épanouissait au centre de la pièce comme uh énorme bouquet.

On me traitait en enfant gâté. J'étais fille unique, et toute l'affection de mes' parents se concentrait naturellement sur moi.

Je devais faire mon entrée dans le monde au commencement de la saison, c'est-à-dire dans deux ou trois mois, à l'époque où finissent les villégiatures, les voyages, les séjours aux villes d'eaux et de jeux, les hospitalités de château, les chasses, les courses, et tout ce que la bonne compagnie invente pour user ce temps (ju'il n'est pas décent aux gens comme il faut de passer à Paris, où quelques affaires, cette année-là, avaient retenu mes parents. Cela me plaisait plus de rester à la ville que d* aller dans le vieux château, assez triste, au fond de la Bretagne, qui me voyait arriver régulièrement aux vacances. Je pensais d'ail-

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leurs que j'aurais des chances de vous rencontrer, d'entendre parler de vous, de me trouver avec des gens de votre connaissance; mais j'appris d'une façon indirecte que vous étiez parti depuis longtemps pour un voyage en Espagne qui devait durer quelques mois encore. Vos amis, à qui vous écriviez rarement, ne vous attendaient pas avant l'hiver; on vous prétendait pris, '.là-bas, aux réseaux de quelque mantille. Cela ne m'inquiétait guère, et j'avais, malgré ma modestie, l'amourpropre de croire que mes bandeaux d'or pourraient lutter contre toutes les nattes de jais de l'Andalousie. J'appris aussi que vous écriviez dans les Revues sous le pseudonyme latinisé d'un de vos noms de baptême, connu seulement de vos intimes, et que chez vous le parfait gentleman cachait un écrivain distingué. Avec une curiosité facile à comprendre, je cherchai à travers la collection des journaux tous les articles marqués de ce signe. Lire un écrivain, c'est se mettre en communication d'âme ; un livre n'est-il pas une confidence adressée à un ami idéal, une conversation dont l'interlocuteur est absent? Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre ce que dit un auteur : on doit faire la part des systèmes philosophiques ou littéraires, des affectations à la mode en ce moment-là, des réticences exigées, du style voulu ou commandé , des imitations admiratives et de tout ce qui peut modifier les

formes extérieures d'un écrivain. Mais, sous tous ces déguisements, la vraie attitude de Tâme finit par se révéler pour qui sait lire ; la sincère pensée est souvent entre les lignes, et le secret du poëte, qu'il ne veut pas toujours livrer à la foule, se devine à la longue ; Tun après l'autre les voiles tombent et les mots des énigmes se découvrent. Pour me former une idée de vous, j'étudiai avec ' une attention extrême ces récits de voyage, ces morceaux de philosophie et de critique, ces nouvelles et ces pièces de vers semées çà et là à d'assez longs intervalles et qui marquaient des phases diverses de votre esprit. Il est moins difiicile de connaître un auteur subjectif qu'un auteur objectif: le premier exprime ses sentiments, expose ses idées et juge la société et la création en vertu d'un idéal ; le second présente les objets tels que les offre la nature ; il procède par images, par descriptions ; il amène les choses sous les yeux du lecteur; il dessine, habille et colore exactement ses personnages, leur met dans la bouche les mots qu'ils ont dû dire et réserve son opinion. Cette manière était la vôtre. A première vue on eût pu vous accuser d'une certaine impartialité dédaigneuse qui ne mettait pas beaucoup de différence entre un lézard et un homme, entre la rougeur d'un coucher de soleil et l'incendie d'une ville; mais, en y regardant de près, à des jets rapides, à des élans brusques, aussitôt arrêtés, on pouvait

deviner une sensibilité profonde contenue par une pudeur hautaine qui n'aime pas à laisser voir ses émotions.

Ce jugement littéraire s'accordait avec le jugement instinctif de mon cœur ; et maintenant que rien ne m'est caché, je sais combien il était juste. Toutes les emphases sentimentales, larmoyantes et hypocritement vertueuses vous faisaient horreur, et, pour vous, duper l'âme était le pire des crimes. Cette idée vous rendait d'une sobriété extrême dans l'expression des pensées tendres ou passionnées. Vous préfériez le silence au mensonge ou à l'exagération sur ces choses sacrées, dussiezvous passer aux yeux de quelques sots pour insensible, dur et même un peu cruel. Je me rendis compte de tout cela, et je ne doutai pas un instant de la bonté de votre cœur. Pour la noblesse de votre esprit, il ne pouvait s'élever la moindre incertitude; votre dédain altier de la vulgarité, de la platitude, de l'envie et de toutes les laideurs morales la démontrait suffisamment. A force de vous lire, j'acquis une connaissance de vous, que je n'avais vu qu'une fois, égale à celle que m'aurait donnée une intimité de tous les jours. J'avais pénétré dans les recoins les plus secrets de votre pensée, je savais vos points de départ, vos buts, vos mobiles, vos sympathies et vos antipathies, vos admirations et vos dégoûts, toute votfe personnalité intellectuelle, et j'en

déduisais votre caractère. Quelquefois, au milieu d'une lecture, frappée d'un passage qui était pour moi une révélation, je me levais et j'allais au piano jouer, comme une sorte de commentaire de votre phrase, un motif de couleur et de sentiment analogues qui la prolongeait en vibrations retentissantes ou mélancoliques. Je me plaisais à entendre dans un autre art l'écho de votre idée ; peut-être ces rapports étaient-ils imaginaires et n'auraient-ils pu être saisis par d'autres que par moi, mais à coup sûr quelques-uns étaient réels; je le sais à présent que j'habite à la source éternelle de l'inspiration, et que je la vois descendre en étincelles lumineuses sur les têtes de génie.

Pendant que je lisais celles de vos œuvres que je pouvais me procurer, car le cercle d'action d'une jeune fille est si limité que la démarche la plus simple lui devient diflicile, la saison s'avançait, les cimes des arbres se mordoraient des teintes safranées de l'extrême automne ; les feuilles, l'une après l'autre, se détachaient des branches, et le jardinier, malgré tous ses soins, ne pouvait empêcher le sable et le gazon d'en être à demi couverts. Parfois, lorsque je me promenais au jardin sour les marronniers, la chute d'un marron me tombant sur la tête comme une balle, ou roulant à mes pieds de sa capsule ouverte, interrompait ma rêverie et me faisait involontairement

tressaillir. On rentrait dans la serre les plantes délicates et les arbrisseaux frileux. Les oiseaux prenaient cet air inquiet qu'ils ont aux approches de rhiver, et le soir on les entendait se quereller à travers les ramures dépouillées de feuilles. Enfin la saison allait s'ouvrir; le beau monde, le monde élégant, le monde riche revenait à Paris de tous les points de fhorizon. On recommençait à voir aux Champs-Elysées les voitures sérieuses à panneaux blasonnés monter lentement vers l'arc de r Étoile pour profiter d'un dernier rayon de soleil. Le Théâtre -Italien répandait dans les journaux la liste de ses chanteurs, le programme de son répertoire, et annonçait sa prochaine ouverture. Je me réjouissais à cette idée que ce mouvement général de retour vous ramènerait d'Espagne, et que, las de gravir les sierras, "vous auriez quelque plaisir à paraître dans les bals, les soirées, les réunions où j'espérais vous rencontrer.

En allant au bois de Boulogne avec ma mère, je vous vis passer à cheval près de notre voiture, mais si rapidement que j'eus à peine le temps de vous reconnaître. C'était la première fois que je vous apercevais depuis votre visite au couvent des Oiseaux ; tout le sang m'afflua au cœur, et je reçus comme une commotion électrique. Sous prétexte de froid, je baissai ma voilette pour cacher l'altération de mes traits, et je me rencognai

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silencieusement dans l'angle du coupé. Ma mère releva la glace et dit : « Il ne fait pas chaud, le brouillard commence à se lever, rentrons, à moins que tu ne veuilles continuer la promenade. » Je fis un signe d'acquiescement : j'avais vu ce que je voulais voir, je savais que vous étiez à Paris.

Nous avions un jour de loge aux Italiens.

C'était pour moi une grande Jéte d'aller entendre ces chanteurs dont j'avais lu tant d'éloges, et que je ne connaissais point. Un autre espoir aussi me remuait doucement le cœur, et je n'ai pas besoin de vous le dire. Notre jour arriva. On donnait la Sowiambula, et la Patti devait chanter. Maman m'avait fait préparer une toilette simple et charmante convenable à mon âge : un dessous de taffetas blanc recouvert d'une robe de tarlatane avec des nœuds de perles et de velours bleu. Ma coiffure consistait en une bandelettte de velours de même couleur, dont les bouts flottaient sur mes épaules, et qui était entourée d'une torsade de perles. Tout en me regardant au miroir de ma toilette pendant que la femme de chambre donnait la dernière main à Son œuvre, je me disais:

« Aime-t-il le bleu? Dans le Caprice y d'Alfred de Musset, M'^* de Léry prétend que c'est une couleur bête. » Cependant je ne pouvais m'empêcher de trouver que ce ruban bleu faisait bien dans mes cheveux blonds; si vous m'aviez vue, je crois que vous m'auriez aimée. Clotilde, la femme

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de chambre, en faisant bouffer les plis de ma jupe et en rajustant quelques nœuds à mon corsage, fit cette remarque, que « mademoiselle était bien jolie ce soir. »

La voiture nous déposa devant le péristyle, ma mère et moi; mon père devait nous rejoindre plus tard, et nous commençâmes à monter lentement le grand escalier, dont les marches étaient couvertes d'un tapis rouge. Enveloppées dans une tiède atmosphère de vétiver et de patchouli, des femmes en grande toilette, dissimulée encore par les manteaux, les pelisses, les burnous, les écharpes, les sorties de bal, qu'elles allaient laisser aux mains de valets de pied, gravissaient les degrés, traînant après elles des flots de moire, de satin et de velours, et s* appuyant du bout des doigts aux bras d'hommes graves cravatés de blanc, et dont le frac noir portant à la boutonnière des brochettes de décorations annonçait qu'ils avaient l'intention d'aller, au sortir des Italiens, à quelque soirée officielle ou diplomatique. Des jeunes gens minces, sveltes, la raie au milieu des cheveux, et de l'élégance la plus correcte, suivaient à quelques pas, rattachés au groupe par un sourire.

Tout cela n'a rien de nouveau sans doute , et vous feriez ce tableau mieux que moi ; mais ce spectacle était neuf pour une petite pensionnaire qui faisait son entrée dans le monde. La vie est

toujours la même; c'est une pièce de théâtre dont seuls les spectateurs changent; mais celui qui n'a pas vu la pièce s'y intéresse comme si elle était faite exprès pour lui, et à sa première représentation. J'étais gaie, je me sentais en beauté; quelques lorgnons approbateurs s'étaient fixés sur moi, quelques femmes avaient détourné la tête, après m'avoir détaillée d'un rapide regard sans trouver rien à reprendre ni à ma personne ni à ma toilette.

Un secret pressentiment m'avertissait que je vous verrais ce soir- là. Cette espérance donnait à mes traits une légère animation et amenait sur mes joues un coloris plus vif qu'à l'ordinaire. Nous nous installâmes dans notre loge, et bientôt les lorgnettes se braquèrent sur moi. J'étais une figure nouvelle, et cela se remarque au Théâtre- Italien, qui est comme un grand salon où tout le raonde se connaît. La présence de ma mère disait mon nom , et je compris à des têtes penchées Tune vers l'autre qu'on parlait de moi dans plusieurs loges, favorablement sans doute, car des sourires bienveillants suivaient les phrases chuchotées. Gela me gênait un peu d'être le point de mire des regards, et, décolletée pour la première fois, je sentais mes épaules frissonner sous la gaze qui les recouvrait de sa demi-transparence. La toile en se levant, car on avait fort négligemment écouté l'ouverture, fit se retourner les têtes vers

la scène et mit fin à mon embarras. Â coup sûr Taspect de cette belle salle étoilée de diamants et de bouquets, avec ses dorures, ses lumières, ses blanches cariatides, m'avait produit un eflet de surprise admirative, et la musique de Bellini, exécutée par des artistes de premier ordre, m'entraînait dans un monde enchanté; mais pourtant le véritable intérêt du spectacle n'était pas là pour moi. Pendant que mes oreilles écoutaient les suaves cantilènes du maestro sicilien , mes yeux furtivement scrutaient chaque loge, parcouraient le balcon et fouillaient les rangs de l'orchestre afin de vous y découvrir. Vous n'arrivâtes que vers la fin du premier acte, et, la toile baissée, vous fîtes un demi-tour vers la salle, d'un air assez ennuyé et regardait vagement les loges sans fixer votre lorgnette sur aucune. Vous aviez le visage bruni par six mois d'Espagne, et dans la physionomie une certaine expression nostalgique comme si vous regrettiez le pays que vous veniez de quitter. Le cœur me battait avec une force extrême pendant que vous faisiez cette rapide inspection, car un instant je crus que vos yeux s'étaient arrêtés sur moi; mais je m'étais trompée. Je vous vis quitter votre place et reparaître quelques instants après dans une loge en face de la nôtre. Elle était occupée par une jolie femme très-parée , dont les cheveux noirs luisaient comme du satin et dont la robe d'un rose pâle se

confondait presque avec le ton de chair de la poitrine. Des diamants scintillaient sur sa tête, à ses oreilles, à son cou et à ses bras. Sur le rebord de velours, à côté de ses jumelles, s'épanouissait un gros bouquet de violettes de Parme et de camélias. Au fond, dans la pénombre, on distinguait un personnage âgé, chauve, obèse, dont le revers d*habit cachait à moitié une plaque d'ordre exotique. La dame vous parlait avec un visible plaisir, et vous lui répondiez d'une façon détachée et tranquille, sans paraître autrement flatté de ses démonstrations plus qu'amicales. Le chagrin de ne pas avoir été remarquée de vous était compensé par la joie de sentir que vous n'aimiez pas cette femme aux yeux hardis, au sourire provocant, à la toilette étincelante.

Au bout de quelques minutes, comme les instruments commençaient à s'accorder pour le second acte, vous prîtes congé de la damé aux diamants et du vieillard à la plaque, et vous revîntes à votre place. La représentation s'acheva sans que vous tourniez la tête, et dans mon âme j'éprouvais comme un mouvement d'impatience contre vous. Je m'étonnais que vous ne deviniez pas qu'une jeune fille en toilette blanche, relevée d'agréments bleus, désirait fort être aperçue par le seigneur qu'elle s'était secrètement choisi. Depuis si longtemps je souhaitais me trouver dans le même endroit que vous ! Ce vœu

était réalisé et vous ne vous doutiez même pas de ma présence ! Vous auriez dû, ce me semblait, ressentir un frissTon sympathique, vous retourner, chercher lentement dans la salle la cause de cette commotion secrète, arrêter votre regard sur ma loge, porter la main à votre cœur et tomber en extase. Un héros de roman n'y eût pas manqué; mais vous n'étiez pas un héros de roman.

Mon père, retenu par un grand dîner, ne vint qu'au milieu du second acte, et, vous apercevant à l'orchestre, il dit: « Guy de Mali vert est là; je ne savais pas qu'il fût revenu d'Espagne. Ce voyage nous vaudra force combats de taureaux dans la Revue , car Guy est un peu barbare. » Cela me faisait plaisir d'entendre votre nom prononcé par des lèvres paternelles. Vous n'étiez pas un inconnu dans ma famille. Un rapprochement était possible, facile même. Cette idée me consola un peu de l'insuccès de ma soirée. La représentation s'acheva sans autre incident que les pluies de bouquets, les rappels et les ovations de la Patti. En attendant sous le vestibule que le laquais vînt annoncer la voiture, je vous vis passer avec un ami et tirer un cigare d'un étui de fine sparterie de Manille. Le désir de fumer vous rendait insensible à cette exhibition de beautés et de laideurs, il faut le dire, étagées sur les dernières marches de l'escalier. Vous vous faufiliez à travers cet amas d'étoffes sans trop de souci de les froisser,

et VOUS gagnâtes bientôt la porte avec votre camarade qui marchait dans le sillon ouvert par vous.

Revenue chez moi, à la fois heureuse et mécontente , je me couchai après avoir essayé distraitement quelques-uns des motifs de la Sonnambula^ comme pour prolonger la vibration de la soirée, et je m'endormis en pensant à vous

Il arrive souvent, lorsqu'au bout d'un certain temps on confronte le souvenir avec l'image, que r imagination a travaillé comme un peintre qui poursuit un portait en l'absence dû modèle, adoucissant les naéplats, fondant les teintes, estompant les contours, et ramenant malgré lui le type à son idéal particulier. Je ne vous avais pas vu depuis plus de trois ans, mais mon cœur avait gardé exactement la mémoire de vos traits ; seulement vous ressembliez moins que mon souvenir à ce que vous étiez alors. Votre physionomie avait pris de la fermeté et de l'accent, et le hâle des voyages avait donné à votre teint une couleur plus chaude et plus robuste. L'homme se dessinait davantage dans le jeune homme, et vous, aviez cet air d'autorité tranquille et de force sûre d'elle-même qui plaît peut-être plus aux femmes que la beauté. Je n'en gardai pas moins

précieusement au fond de mon âme ce premier dessein, ce croquis léger, mais ineffaçable, de l'être qui devait exercer tant d'influence sur moi, comme on conserve une miniature du jeune âge à côté du portrait actuel. Mes rêves ne vous avaient pas nui, et je ne fus pas obligée, en vous revoyant, de vous dépouiller d'un manteau de perfections fantastiques.

Je songeais à tout cela, pelotonnée dans mon lit et regardant trembloter le reflet de la veilleuse sur les roses bleues du tapis, en attendant le sommeil qui ne venait pas, mais qui descendit vers le matin sur mes yeux, mêlé de songes sans suite et de vagues harmonies.

A quelques semaines de là, nous reçûmes une invitation pour un grand bal que donnait la duchesse de C... C'est une importante affaire pour une jeune fille qu'un premier bal. La chose prenait pour moi d'autant plus d'intérêt qu'il était probable que vous assisteriez à cette fête, car la duchesse était fort de vos amies. Les bals soot nos batailles, perdues ou gagnées. C'est là que la jeune fille, sortie des ombres du gynécée, brille de tout son éclat. L'usage, pendant ce court espace de temps, lui donne, sous prétexte de danse, une sorte de liberté relative, et le bal est pour elle un foyer de l'Opéra où les domino§ ont le visage découvert. Une invitation à un quadrille, à une mazourka, permet de l'approcher et

de lui adresser quelques mots pendant les figures de la contredanse; mais bien souvent le petit carnet où elle inscrit les invitations qu'on lui a faites, parmi une longue liste, ne contient pas la seule qu'elle eût désirée.

Il fallut s'occuper de ma toilette ; une toilette de bal est tout un poëme; celle d'une jeune fille présente de vraies difficultés. Elle doit être simple, mais d'une simplicité riche, qualités qui s'excluent; une robe légère, d'une entière blancheur, comme dit la romance, ne serait pas de mise. Je me décidai, après bien des hésitations, pour une robe à double jupe en gaze lamée d'argent, relevée par des bouquets de myosotis, dont le bleu s'harmonisait à merveille avec la parure de turquoises que mon père m'avait choisie chez Janisset; des poinçons de turquoises, imitant la fleur dont ma robe était semé^, formaient ma coiffure. Ainsi armée, je me crus capable de paraître sans trop de désavantage parmi les toilettes splendides et les beautés célèbres. Vraiment, pour une simple fille de la terre, j'avais assez bonne façon.

La duchesse de C... habitait un de ces vastes hôtels du faubourg Saint-Germain bâtis pour les existences grandioses d'autrefois, et que la vie moderne a peine à remplir ; il faut la foule et le luxe d'une fête pour leur rendre leur ancienne animation. Du dehors, on était loin de soupçonner

rétendue de cet hôtel quasi princier ; un haut mur resserré entre deux maisons encadrant une porte cochère monumentale, qui portait à son attîque, en lettres d'or sur une tablette de marbre vert : Hôtel de C...^ était tout ce qu'on voyait de la rue. Une longue allée de tilleuls cent^enaires taillés en arcade , à la vieille mode française , et que l'hiver avait effeuillés, conduisait à une immense cour, au fond de laquelle s'élevait l'hôtel, de pur style Louis XIV, avec ses hautes fenêtres, ses pilastres à demi engagés et ses combles à la Mansart, rappelant l'architecture de Versailles. Une marquise de coutil rose et blanc, soutenue par des hampes de bois sculpté, se projetait en avant des marches du perron, recouvertes d'un riche tapis. J'eus le temps d'examiner tous ces détails à la clarté que répandaient des ifs de lampions, car l'affluence, quoique choisie, était si nombreuse qu'il fallut prendre la file , comme à une réception de cour. La voiture nous déposa devant le perron, et nous jetâmes nos pelisses sur le bras de notre valet de pied. Auprès de la porte vitrée, dont il ouvrait et refermait les battants, se tenait un suisse gigantesque, de l'encolure la plus authentique. Sous le vestibule, on passait entre une haie de laquais en grande livrée, poudrés à blanc, tous de haute taille, tous immobiles et d'un sérieux parfait ; on eût dit les cariatides de la domesticité. Ils semblaient sentir^

m SPIRITE.

l'honneur d'être laquais d'une telle maison.

Toute la cage de l'escalier, dans laquelle un palazzino d'aujourd'hui eût tenu à l'aise, était tapissée d'immenses camélias. A chaque palier, une grande glace permettait aux femmes de réparer, tout en montant, ces petits désordres que causent à une toilette de bal les manteaux, si légers qu'ils soient ^ et que trahissait la vive lumière d'un lustre qui descendait, au bout d'un câble doré, d'un plafond en coupole, où, parmi l'azur et les nuages, le pinceau de quelque élève de Lebrun ou de Mignard avait fait voltiger en raccourci une allégorie mythologique dans le goût du temps.

Aux entre-deux des fenêtres on voyait des paysages de forme oblongue, d'un style sévère et d'une couleur rembrunie, qu'on aurait pu attribuer à Poussin, ou tout au moins à Gaspard Dughet. C'était l'opinion d'un peintre célèbre qui gravissait l'escalier à côté de nous, et qui avait encadré son lorgnon dana son œil pour les mieux voir. Aux retours de la rampe, sur les socles où s'accrochait la balustrade, merveille de serrurerie, des statues de marbre, de Lepautre et de Théodon , portaient des candélabres dont la clarté soutenait celle du lustre, et qui, par la gaieté de la lumière, faisaient commencer la fête dès l'escalier.

A la porte de l'antichambre, tapissée de ten-

tures des Gobelins d'après des cartons d'Oudry , et boisée de vieux chêne, se tenait un huissier en noir, la chaîne d'argent au col, qui, d'une voix plus ou moins retentissante, d'après l'importance du titre, jetait au premier salon le nom des arrivants.

Le duc, grand, mince, ne présentant que des lignes allongées comme un lévrier de race, avait l'air parfaitement noble, et malgré son âge il gardait des vestiges de son ancienne élégance. Dans la rue, sa qualité n'eût été un doute pour personne. Placé à quelques pas de l'entrée, il accueillait les invités d'un mot gracieux, d'une poignée de main, d'un salut, d'un signe de tête, d'un sourire, avec un sentiment exquis de ce qui était dû à chacun et une grâce si parfaite que tous étaient satisfaits et se croyaient spécialement favorisés. Il salua ma mère d'une façon respectueusement amicale, et comme c'était la première fois qu'il me voyait, il me tourna en. peu de mots un madrigal semi-paternel, semi-galant qui sentait sa vieille cour.

Près de la cheminée se tenait la duchesse, fardée avec une complète insouciance de toute illusion , portant une perruque visible et étalant sur une. poitrine maigre, intrépidement décolletée; des diamants historiques. Elle était comme consumée d'esprit, et sous ses larges paupières bistrées ses yeux brillaient encore d'un feu extra-

ordinaire. La duchesse était vêtue d'une robe en velours grenat foncé, avec de grands volants de point d'Angleterre, et une baguette de diamants au corsage. D'une main distraite elle s'envoyait de temps à autre à la figure quelques ondes d*air frais au moyen d'un large éventail dont la feuille avait été peinte par Watteau, toiit en parlant aux groupes qui venaient lui rendre leurs devoii-s. En faisant ce manège, elle avait fort grand air. Elle échangea quelques phrases avec ma mère, qui me présenta à elle, et comme je m'inclinais, elle effleura mon front de ses lèvres froides et me dit : « Allez, mignonne, et surtout ne manquez pas une seule contredanse. »

Cette cérémonie accomplie, nous entrâmes dans le salon voisin, d'où l'on débouchait dans la salle de danse. Sur le damas rouge des parois, dans des cadres magnifiques et de l'époque des peintures, ressortaient des portraits de famille qui n'étaient pas mis là par orgueil nobiliaire, mais seulement comme chefs-d'œuvre d'art. Il y en avait de Glouet, de Porbus, de Van Dyck, de Philippe de Champagne, de Largillière, tous dignes de la tribune d'un musée. Ce qui me plaisait dans le luxe de cette maison, c'est que rien n'y semblait récent. Les peintures, les ors, les damas, les brocarts, sans être fanés, étaient éteints et n'agaçaient pas les yeux par l'éclat criard de la nouveauté. On sentait que cette richesse ét^t

immémoriale et que cela avait toujours été ainsi. Le salon de danse était d'une dimension qu'on ne trouve guère que dans les palais. De nombreuses girandoles et des torchères, placées dans les trumeaux des fenêtres, y causaient avec leurs milliers de bougies une sorte d'embrasement lumineux à travers lequel les peintures azurées du plafond, où s'enlaçaient des guirlandes de nymphes et d'amours, apparaissaient comme à travers une vapeur rose. Malgré cette multitude de feux, la pièce était si vaste que l'air n'y manquait pas et qu'on respirait à l'aise. L'orchestre était placé dans une sorte de tribune, au fond du salon, au centre d'un massif de plantes rares. Sur des banquettes de velours disposées en amphithéâtre s'étageaient des lignes de femmes éblouissantes de parures, sinon de beauté, quoiqu'il y en eût de très-jolies. Le coup d'oeil était magnifique. Nous étions entrées précisément dans l'intervalle d'une danse à l'autre. Assise près de ma mère, sur un bout de banquette qui s'était trouvé libre, je regardais ce spectacle nouveau pour moi avec un étonnement curieux. Les hommes, après avoir reconduit leurs danseuses, se promenaient dans le milieu du salon, lorgnant à droite et à gauche, et passaient une sorte de revue des femmes pour faire leur choix. C'était la partie jeune du bal, les hommes un peu arrivés ne se permettant plus de danser. 11 y avait là de jeunes attachés d'am-

bassade, des secrétaires de légation, des auditeurs au conseil d'État en expectative, de futurs maîtres des requêtes encore imberbes, des olBciers à leur première campagne, des membres du Moutard-Club d'un sérieux diplomatique, des sportsmen en herbe rêvant une écurie, des élégants dont les favoris en nageoires n'étaient guère qu'un duvet, des fils de famille ayant l'aplomb précoce d'un grand nom et d'une grande fortune. 11 se mêlait même à cette jeunesse quelques personnages graves, chamarrés de décorations, dont le crâne poli luisait comme de l'ivoire à la lumière des lustres ou se dissimulait sous une perruque trop noire ou trop blonde. En passant, ils adressaient quelques mots de politesse aux douairières contemporaines de leur jeune temps, puis, se détournant, ils examinaient en connaisseurs émérites et désintéressés le sérail féminin étalé sous leurs yeux chaussés de binocles. Les premiers sons de l'orchestre les fit refluer aussi vite que leurs pieds goutteux le leur permettaient vers les salons plus calmes, où, sur des tables éclairées par des chandeliers coiffés d' abat-jour verts, se jouaient la bouillotte ou l'écarté.

Comme vous le pensez bien, je nemanquaîspas d'invitations. Un jeune Hongrois, en costume de magnat tout soutaché, tout brodé, tout constellé de boutons en pierreries, s'inclina gracieusement devant moi et me requit d'une mazourka. Il avait

une figure régulière, d'une pâleur romantique, avec de grands yeux noirs un peu sauvages et des moustaches effilées comme des« aiguilles. Un Anglais de vingt-deux ou vingt-trois ans, qui ressemblait à lord Byron, sauf qu'il n'était pas boiteux, un attaché d'une des cours du Nord, et quelques autres, vinrent s'inscrire sur mon carnet. Bien que le vieux maître de danse du couvent me vantât comme une de ses meilleures élèves et qu'il louât ma grâce, ma souplesse et mon sentiment de la mesure, je n'étais pas, il faut l'avouer, tout à fait à mon aise. J'éprouvais, comme disent les journaux, l'émotion inséparable d'un début. 11 me semblait, ainsi que se l'imaginent les gens timides, que tous les yeux étaient fixés sur moi. Heureusement mon Hongrois était un excellent danseur; il soutint mes premiers pas, et bientôt, soulevée par la musique, enivrée de mouvement, je me rassurai et me laissai entraîner dans ce tourbillon de jupes flottantes avec uiîe sorte de plaisir nerveux; mais cependant je n'oubliais pas ma pensée habituelle et le but qui m'avait fait venir au bal. En passant près des portes, d'un regard rapide je cherchais à vous découvrir dans les salons voisins. Je vous aperçus enfin dans une embrasure, causant avec un personnage à face brune, à long nez, à large barbe noire, coiffé d'un fez rouge, vêtu de l'uniforme de Nizam, portant la plaque de Medjidieh , quelque bey ou

quelque pacha. Quand révolution de la danse me ramena devant, vous étiez encore là, parlant avec animation à ce Turc d'une placidité orientale, et vous ne daigniez pas jeter un coup d'œil sur les jolies figures qui passaient devant vous, rosées par la danse, dans un papillotement de lumière. Je ne perdis cependant pas tout espoir, et, pour le moment, je me contentai de la satisfaction de savoir que vous étiez là. D'ailleurs la soirée n'était pas finie, et quelque heureux hasard pouvait nous rapprocher. Mon danseur me reconduisit à ma place, et de nouveau les hommes se remirent à circuler dans l'espace circonscrit par les banquettes. Vous fîtes quelques pas avec votre Turc parmi cette foule mouvante, regardant les femmes et les toilettes , mais du même œil dont vous auriez considéré des tableaux et des statues. De temps à autre vous communiquiez vos réflexions à votre ami le pacha, qui souriait gravement dans sa barbe. Je voyais tout cela à travers les branches de mon éventail, que je refermai, je l'avoue, lorsque vous approchâtes de l'endroit où nous étions assises. Le cœur me battait violemment, et je me sentais rosir jusqu'aux épaules. Il était impossible, cette fois, que j'échappasse à votre examen , car vous rasiez les banquettes d'aussi près que le permettait la frange étincelante de gazes, de dentelles, de volants qui débordait sur le chemin ; mais le malheur voulut

que deux ou trois amîs de ma mère s'arrêtassent devant nous et lui fissent des compliments dont j'avais ma part. Ce paravent d'habits noirs me masquait entièrement. 11 vous fallut contourner le groupe, e^je restai encore inaperçue, quoique j'eusse un peu penché la tête dans l'espérance que vous me verriez. Mais vous ne pouviez deviner que ces fracs inclinés respectueusement vous cachaient une j^une fille assez jolie dont vous étiez la pensée unique, et qui n'était venue à ce bal que pour vous. Je vous vis sortir du salon de danse par l'autre extrémité, la calotte rouge du Turc me servant de^ point de repère pour ne pas vous perdre dans ce fourmillement d'habits sombres qui servent pour la fête comme pour le deuil. Toute ma joie tomba, et je me sentis profondément découragée. Le Destin semblait s'amuser avec une taquinerie ironique à vous écarter de moi. Je m'acquittai des danses promises, et me prétendant un peu fatiguée, je n'acceptai plus d'invitations. Le bal avait perdu son charme ; les toilettes me semblaient fanées, et les lumières pâlissaient. Mon père, qui jouait dans un salon voisin et qui av^it perdu une centaine de louis avec un vieux général, vint nous prendre pour faire le tour des appartements et nous montrer la serre sur laquelle s'ouvrait la dernière pièce et dont on disait des merveilles. Rien, en effet, n'était plus magnifique. On aurait pu se croire

dans une forêt vierge, tant les bananiers, les pamplemousses, les palmiers et les plantes tropicales s'y épanouissaient vigoureusement au sein d'une chaude atmosphère saturée de parfums exotiques. Au fond de la serre, une naïade de -marbre blanc épanchait son urne dans une gigantesque coquille de la mer du Sud, entourée de moussd et de plantes d'eau. Là, je vous aperçus encore une fois; vous donniez le bras à votre sœur, mais vous marchiez devant nous et nous ne pouvions nous renconter, car nous suivions dans le même sens l'étroit sentier sablé de poudre jaune et bordé de verdure qui contournait les massifs d'arbustes, de fleurs et de végétaux.

Nous fîmes encore quelques tours à travers les salons, où Ton circulait plus librement, car danseurs et danseuses, pour reprendre des forces, s'étaient dirigés vers le buffet, servi avec une élégante profusion dans une galerie boisée d'ébène rehaussé d'or et ornée de tableaux de Desportes représentant des fleurs, des fruits, du gibier d'une splendide couleur que le temps n'avait fait qu'-enrichir. Tous ces détails, regardés d'un œil vague, ont été fidèlement retenus par ma mémoire, et je m'en souviens encore dans ce monde où la vie ne semble plus que le rêve d'une ombre ; ils se lient pour moi à des sensations si vives, qu'elles m'ont forcée à revenir sur la terre. Je retournai à la maison aussi triste que j'étais

partie joyeuse, et je mis mon air d'abattement sur le compte d'une pointe de migraine. En échangeant contre un peignoir de nuit cette toilette qui n'avait servi à rien, puisque je ne désirais être belle que pour vous, je me disais avec un soupir: « Pourquoi ne m'a-t-il pas invitée à danser comme l'ont fait ce Hongrois, cet Anglais et ces autres gentlemen dont je ne me souciais nullement? c'était pourtant bien simple. Quoi de plus naturel au bal? Mais tout le monde m'aregardée, excepté le seul être dont je souhaitais l'attention. Décidément mon pauvre amour n'a pas de chance. » Je me couchai, et quelques larmes roulèrent de mes cils sur l'oreiller...

Là s'arrêta la première dictée de Spirite. Depuis longtemps déjà la lampe s'était éteinte, faute d'huile, et Malivert, comme les somnambules qui n'ont pas besoin de lumière extérieure, écrivait toujours; les pages s'ajoutaient aux pages sans que Guy en eût la conscience. Tout à coup, l'impulsion qui guidait sa main cessa, et sa propre pensée, suspendue par celle de Spirite, lui revînt. Les premières lueurs du jour filtraient à travers les rideaux de la chambre. Il les ouvrit, et la clarté blafarde d'une matinée d'hiver lui montra sur la table plusieurs feuillets couverts d'une écriture fébrile et rapide, ouvrage de sa nuit. Quoiqu'il les eût écrits de sa main, il en ignorait le contenu. Avec quelle ardente curiosité,

avec quelle émotion profonde il lut les naïves et chastes confidences de cette âme charmante, de cet être adorable dont il avait été innocemment le bourreau, il n'est pas besoin de le dire. Ce tardif aveu d'amour venu de l'autre monde et soupiré par une ombre le jetait dans des regrets désespérés et d'impuissantes rages contre luimême. Gomment avait -il pu être assez stupide, assez aveugle, pour passer ainsi à côté de son bonheur sans l'apercevoir? Mais il finit par se calmer, et, levant par hasard les yeux vers le miroir de Venise, il vit le reflet de Spirite qui lui souriait.

C'est une sensation étrange que de recevoir la révélation d'un bonheur rétrospectif qui a passé près de vous sans être aperçu ou qu'on a manqué par sa faute. Jamais le regret de l'irréparable n'est plus amer : on voudrait reprendre ses jours écoulés, on fait d'admirables plans de conduite, on se doue après coup de perspicacités étonnantes : mais la vie ne se retourne pas comme un sablier. Le grain tombé ne remontera jamais. Guy de Malivert se reprochait vainement de n'avoir pas su deviner cette créature charmante qui n'était pas enfouie dans un harem de Gonstàntinople, ni cachée derrière les grilles d'un couvent d'Italie ou d'Espagne, ni gardée comme Rosine par un tuteur jaloux; mais qui était de son monde, qu'il pouvait voir tous les jours, et dont aucun obstacle sérieux ne le séparait. Elle l'aimait ; il l'eût demandée, il l'eût obtenue, et il eût joui de

cette félicité suprême et rare d'être uni, dès cette terre, à Tâme faite pour son âme. A la façon dont il adorait l'ombre, il comprenait quelle passion la femme lui eût inspirée. Mais bientôt ses idées prirent un autre cours: il cessa de récriminer contre lui-même et se reprocha ces vulgaires doléances. Qu'avait-il perdu, puisque Spirite avait conservé son amour au delà du tombeau et s'arrachait des profondeurs de l'infini pour descendre jusqu'à la sphère habitée par lui? La passion qu'il éprouvait n'était-elle pas plus noble, plus poétique, plus éthérée, plus rapprochée de l'étemel amour, dégagée ainsi de toute contingence terrestre, ayant pour objet une beauté idéalisée par la mort? L'union humaine la plus parfaite n'a-telle pas ses lassitudes, ses satiétés et ses ennuis ? L'œil le plus ébloui voit, au bout de quelques années, les charmes adorés pâlir; l'âme se fait moins visible à travers la chair flétrie, et l'amour étonné cherche son idole disparue.

Ces réflexions et le train ordinaire de la vie avec ses exigences, auxquelles ne peuvent se soustraire les rêveurs les plus enthousiastes, conduisirent Malivert jusqu'au soir qu'il attendait impatiemment. Quand il se fut enfermé dans son cabinet et assis près de la table comme la veille en posture d'écrire, la petite main blanche, fluette, veinée de bleu , reparut faisant signe à Malivert de prendre la plume. Il obéit, et ses doigts com-

SIMRITE. 139

mencèrent à se mouvoir d'eux-mêmes sans que son cerveau leur dictât rien. A sa pensée s'était substituée celle de Spirite.

Dictée de Spirite.

Je ne voudrais pas vous ennuyer d'une

façon posthume en vous racontant toutes mes déconvenues. Un jour, cependant, j'eus une joie bien vive, et je crus que la destinée malicieuse qui semblait se faire un jeu de me dérober à vos regards allait cesser ses taquineries. Nous devions dîner le samedi suivant chez M. de L... Le fait m'eût été bien indifférent si je n'eusse appris dans la semaine par le baron de Féroë, qui venait quelqufois à la maison, que vous deviez faire partie de cette agape moitié mondaine, moitié littéraire; car M. de L... se plaisait à recevoir des artistes et des écrivains : c'était un homme de goût, un connaisseur en livres et en peintures, qui avait une bibliothèque et un cabinet de tableaux d'un choix irréprochable. Vous alliez quelquefois à ses soirées ainsi que plusieurs auteurs célèbres ou en train de se faire un nom. M. de L... se piquait de savoir découvrir les talents, et il n'était pas de ceux qui ne croient qu'aux réputations toutes faites. Je me disais dans mon exaltation enfantine : « Enfin je le tiens ce fugitif, cet insai-

sîssable: cette fois il ne pourra l'échapper; quand nous serons assis à la môme table , peut-être à côté l'un de l'autre, éclairés par cinquante bougies, quelque distrait qu'il soit, il faudra bien qu'il m'aperçoive... à moins cependant qu'il n'y ait entre nous une corbeille de fleurs ou une pièce du surtout qui me masque. »

Les jours qui me séparaient encore du bienheureux samedi me parurent d'une incommensurable durée, aussi longs que les heures de classe du couvent. Ils se passèrent enfin, et nous arrivâmes tous les trois, mou père, ma mère et moi, chez M. de L..., une demi-heure à peu près avant l'heure du repas. Les invités disséminés dans le salon formaient des groupes de causeries, allaient et venaient, regardaient les tableaux, ouvraient les brochures jetées sur la table ou disaient des nouvelles de théâtre à quelques femmes assises sur un divan près de la maîtresse de la maison. Parmi eux se trouvaient deux ou trois écrivains illustres que mon père me nomma et dont la physionomie ne me parut pas en rapport avec le caractère de leur œuvre. Vous n'étiez pas encore arrivé, les convives étaient au complet, et M. de L... commençait à se plaindre de votre inexactitude, lorsqu'un grand laquais entra apportant sur un plateau d'argent où se trouvait un crayon pour signer et constater l'heure, un télégramme de votre part venant de Chantilly et contenant ces

mots en style électrique: « Manqué le train; ne m'attendez pas ; désespéré. »

Le désappointement était cruel. Toute la semaine, j'avais caressé cette espérance qui s'évanouissait au moment d*être accomplie. Une tristesse que j'eus grand'peine à dissimuler s'empara de moi, et les roses que l'animation avait fait monter à mes joues se décolorèrent. Heureusement les portes de la salle à manger s'ouvrirent, et le maître d'hôtel annonça que a madame était servie. » Le mouvement qui se fit parmi les convives empêcha qu'on ne remarquât mon trouble. Quand tout le monde fut assis, une place resta vide à ma droite : c'était la vôtre, et pour que je n'en pusse douter, votre nom était écrit en belle ronde sur une carte enjolivée de fines arabesques en couleurs et posée près de votre rangée de verres. Ainsi l'ironie de la destinée était complète. Sans ce vulgaire contre -temps de chemin de fer, je vous aurais eu pendant toute la durée du repas, frôlant ma robe , et votre main pouvant effleurer la mienne dans ces mille petits services qu'à table la galanterie la moins empressée croit devoir rendre à une femme. Quelques paroles banales d'abord , comme tout prélude de conversation , eussent été échangées entre nous, puis, la glace rompue, l'entretien fût devenu plus intime, et votre esprit n'eût pas tardé à comprendre mon cœur. Peut-être ne vous aurais-je pas déplu, et,

quoique arrivant d'Espagne, m' eussiez- vous pardonné la blancheur rosée de mon teint et For pâle de mes cheveux. Si vous étiez venu à ce dîner, votre vie et la mienne prenaient à coup sûr une autre direction. Vous ne seriez plus garçon, je vivrais, et je ne serais pas réduite à vous» faire des déclarations d'outre -tombe. L'amour dont vous vous êtes épris pour mon ombre me permet de croire, sans trop d'orgueil, que vous n'eussiez pas été insensible à mes charmes terrestres ; mais cela ne devait pas être. Ce siège non occupé, qui m'isolait des autres' convives, me paraissait un symbole de mon sort ; il m'annonçait l'attente vaine et la solitude au milieu de la foule. Ce sinistre présage n*a été que trop bien rempli. Mon voisin de gauche était , à ce que je sus depuis, un personnage académique fort aimable , quoique savant. Il essaya à plusieurs reprises de me faire parler, mais je ne répondais que par monosyllabes, et encore ces monosyllabes s'adaptaient si mal aux demandes, que l'interlocuteur rebuté me prit pour une sotte et m'abandonna pour converser avec son autre voisine.

A peine touchai-je du bout des lèvres à quelques mets ; je me sentais le cœur si gros que je ne pouvais manger. Le dîner se termina enfin et l'on passa au salon, et des causeries disséminées s'établirent selon les sympathies des convives. Dans un groupe assez rapproché du fauteuil où j'étais

assise pour que j'entendisse tout ce qui s'y disait, votre nom, prononcé par M d'Aversac, excita ma curiosité. « Ce diable de Malivert, disait d'Aversac, est entiché de son pacha ; de son côté , le pacha raffole de Malivert ; ils ne se quittent plus. Mohamed, Mustapha, je ne sais trop comment il s'appelle, veut emmener Guy en Egypte. 11 parle de mettre à sa disposition un bateau à vapeur pour remonter jusqu'aux premières cataractes ; mais Guy, qui est aussi barbare que le Turc est civilisé, préférerait une cange comme plus pittoresque. Ce projet sourit à Malivert qui trouve qu'il fait bien froid à Paris. 11 aimerait assez hiverner au Caire et y continuer ses études sur l'architecture arabe commencées à 1* Alhambra ; mais s'il va là-bas, j'ai peur qu'on ne le revoie jamais et qu'il n'embrasse l'islamisme comme Hassan, le héros de Namouna.

— Il en est bien capable , répondit un jeune homme mêlé au groupe ; il a toujours manifesté un goût médiocre pour la civilisation occidentale.

— Bah ! reprit un autre , quand il aura porté quelques costumes exacts, pris une douzaine de bains de vapeur, acheté aux Djellabs une ou deux esclaves qu'il revendra à perte , grimpé sur les pyramides, crayonné le profil camard du sphinx, il reviendra fouler tranquillement l'asphalte du boulevard des Italiens, qui est après tout le seul endroit habitable de l'univers. »

Uï SPIRITE.

Cette conversation me jeta dans un grand trouble. Vous alliez partir ; pour combien de temps? Qui le savait? Aurais-je la chance de vous rencontrer avant votre départ et de vous laisser au moins mon image à emporter? C'est un bonheur auquel je n'osais plus croire après tant d'essais inutiles.

De retour à la maison , après avoir rassuré ma mère, qui sur ma pâleur m'avait crue malade, ne pouvant soupçonner ce qui se passait dans mon âme, je me mis à réfléchir profondément sur ma situation. Je me demandai si cet entêtement des circonstances à nous séparer n'était pas comme un secret avis de la destinée auquel il serait dangereux de ne pas obéir. Peut-être deviez -vous m'être fatal et avais-je tort de m' obstiner ainsi à me trouver sur votre passage. Ma raison seule parlait, car mon cœur n'acceptait pas cette idée et voulait jusqu'au bout courir les risques de son amour. Je me sentais invinciblement attachée à vous, et ce lien, si frêle en apparence , étçtit plus solide qu'une chaîne de diamants. Par malheur il » ne liait que moi. « Que le sort des femmes est douloureux! medisais-je: condamnées à l'attente, à l'inaction, au silence, elles ne peuvent, sans manquer à la pudeur, manifester leurs sympathies; il faut qu'elles subissent l'amour qu'elles inspirent et elles ne doivent jamais déclarer celui qu'elles ressentent. Dès que mon âme s'est éveillée, un

sentiment unique s'est emparé d'elle , sentiment pur, absolu, éternel, et l'être qui en est l'objet l'ignorera peut-être toujours. Comment lui faire savoir qu'une jeune fille, qu'il aimerait sans doute s'il pouvait soupçonner un tel secret, ne vit et ne respire que pour lui? »

Un instant j'eus l'idée de vous écrire une de ces lettres comme parfois, dit-on, les auteurs en reçoivent, où, sous le voile de l'admiration, se laissent deviner des sentiments d'un autre genre et qui sollicitent quelque rendez-vous non compromettant dans un théâtre ou dans une promenade ; mais ma délicatesse féminine se révoltait contre l'emploi d'un pareil moyen, et j'avais peur que vous ne me prissiez pour un bas bleu voulant faire par votre protection recevoir un roman à la Bévue des Deux Mondes,

D'Aversac avait dit vrai. La semaine suivante vous étiez parti pour le Caire avec votre pacha. Ce départ, qui rejetait mes espérances à une époque incertaine, m'inspira une mélancolie que j'avais peine à cacher. L'intérêt de ma vie était suspendu. Je n'avais plus de coquetterie, et quand j'allais dans le monde, je laissais ma femme de chambre décider du choix de mes parures. A quoi bon être belle puisque vous n'étiez pas là! Je l'étais cependant encore assez pour être entourée comme Pénélope d'une cour de prétendants. Peu à peu, notre salon fréquenté par les amis de mon père, hommes

graves et un peu mûrs, s'était peuplé de figures plus jeunes, très-assidues à nos vendredis. Dans les embrasures des portes, je voyais de beaux ténébreux correctement frisés, dont le nœud de cravate avait coûté de profondes méditations, me jeter à la dérobée des regards passionnés et fascinateurs. D'autres, pendant les figures de la contredanse, quand il y avait sauterie au piano, poussaient des soupirs que je mettais, sans être touchée le moins du monde, sur le compte de l'essoufflement. Quelques-uns plus hardis risquaient quelques phrases morales et poétiques sur les félicités d'une union bien assortie et se prétendaient faits tout exprès pour le bonheur légitime. Comme ils étaient tous soignés, parfaits, irréprochables, d'une délicatesse idéale ! Le parfum de leurs cheveux venait de chez Houbigant, leurs habits étaient taillés par Renard. Que pouvait demander de plus une imagination exigeante et romanesque? Aussi ces beaux jeunes gens paraissaient -ils naïvement surpris du peu d'impression qu'ils produisaient sur moi. Les plus dépités allèrent, je crois, jusqu'à me soupçonner de poésie. Quelques partis sérieux se présentèrent. Ma main fut plus d'une fois demandée à mes parents; mais, consultée, je répondis toujours par la négative, trouvant à propos des objections excellentes. On n'insistait pas, j'étais si jeune qu'il n'y avait pas lieu de se presser pour se repentir plus tard de la précipitation du choix. Croyant à quelque

préférence cachée, ma mère m'interrogea et je fus sur le point de m'ouvrir à elle, mais une invincible pudeur me retint. Cet amour que j'éprouvais seule et que vous ignoriez me semblait un secret que je ne devais pas dévoiler sans votre assentiment. Il ne m'appartenait pas tout à fait, et vous en aviez une moitié. Jô gardai donc le silence, et d'ailleurs comment avouer, même à la plus indulgente des mères, cette passion folle, — elle pouvait paraître telle , — née d'une impression d'enfance dans le parloir d'un couvent, opiniâtrement maintenue au fond de mon âme et que rien ne justifiait au point de vue humain? Si j'eusse parlé, ma mère, car mon choix n'avait rien de blâmable ni d'impossible, eût sans doute cherché à nous réunir et trouvé pour vous faire prononcer quelqu'un de ces subterfuges que savent, en pareille occasion, inventer les femmes les plus honnêtes et les plus vertueuses. Mais cette idée répugnait à ma probité virginale. Je ne voulais entre vous et moi aucun intermédiaire. Vous deviez me remarquer et me deviner vous-même. A ce prix seul je pouvais être heureuse et me pardonner d'avoir été la première à vous aimer. Il fallait cette consolation et cette excuse à ma pudeur de jeune fille. Ce n'était ni orgueil ni coquetterie, mais un pur sentiment de dignité féminine.

Le temps se passa et vous revîntes d'Egypte.

On commença à parler de vos assiduités chez

M"* d'Ymbercourt , dont on vous prétendait fort amoureux. Mon cœur s' alarma et je désirai voir ma rivale. On me la montra dans sa loge aux Italiens. Je tâchai dé la juger impartialement et je la trouvai belle, mais sans charme et sans finesse, comme la copie d'une statue classique faite par un sculpteur médiocre. Elle réunissait tout ce qui forme Tidéal des soto et je m'étonnai que vous eussiez le moindre goût pour cette idole. Il manquait à la figure de M*"® d'Ymbercourt, si régulière d'abord, le trait particulier, la grâce originale, le charme inopiné. Telle elle paraissait ce soir-là, telle elle devait toujours être. Malgré ce qu'on disait, j'eus l'amour-propre de n'être pas jalouse de cette femme. Cependant les bruits répandus sur votre mariage prenaient de la consistance. Comme les mauvaises nouvelles parviennent toujours à ceux qu'elles intéressent, j'étais informée de tout ce qui se passait entre vous et M"® d'Ymbercourt. L'un disait que les premiers bans étaient publiés; l'autre allait jusqu'à fixer le jour précis de la cérémonie. Je n'avais pas le moyen de vérifier l'exactitude ou la fausseté de ces bruits. Cela paraissant à tout le monde une affaire arrangée et très-convenable sous tous les rapports, il me fallut bien y croire. Pourtant la voix secrète de mon cœur m'affirmait que vous n'aimiez pas W"^ d'Ymbercourt. Mais souvent des mariages se font sans amour pour avoir une maison.

pour régulariser sa position dans le monde, par ce besoin de repos qu'on éprouve après les écarts et les fougues de la jeunesse. Un profond désespoir s'empara de moi. Je voyais ma vie se fermer, mon chaste rêve caressé si longtemps s'évanouir à jamais. Je ne pouvais même plus penser à vous dans le coin le plus mystérieux de mon âme, car vous, appartenant à une autre devant Dieu et les hommes, cette pensée innocente jusqu'alors devenait coupable, et dans ma passion de jeune fille il ne s'était rien glissé dont mon ange gardien pût rougir. Une fois, je vous rencontrai au bois de Boulogne chevauchant près de la calèche de ^£me d'Ymbercourt, niais je me rejetai au fond de la voiture, prenant autant de soin pour me cacher que j'en eusse mis auparavant pour être vue.

Cette rapide vision fut la dernière.

J'avais dix-sept ans à peine. Qu'allais-je devenir? Comment finir une existence secrètement brisée dès son début? Fallait-il accepter un des partis qu'approuveraient mes parents dans leur sagesse? C'est ce qu'en pareille occasion ont fait bien des jeunes filles séparées comme moi de leur idéal par d'obscures fatalités. Mais ma loyauté se révoltait contre un semblable compromis. Selon moi, ma première et unique pensée d'amour ayant été pour vous, je ne pouvais en ce monde appartenir qu'à vous seul, et toute autre union m'eût paru une sorte d'adultère. Mon cœur n'avait

qu'ui^e page ; vous y aviez écrit votre nom sans le vouloir, et nul autre »ne devait Ty remplacer. Votre mariage ne me relevait pas de ma fidélité. Inconscient de mon amour, vous étiez libre, mais moi j'étais liée. L'idée d'être la femme d'un autre m'inspirait une insurmontable horreur, et après plusieurs prétendants refusés, sachant combien est difficile dans le monde la position de vieille fille, je me décidai à quitter le siècle et à entrer en religion. Dieu seul pouvait abriter ma douleur et la consoler peut-être.

J'entrai, comme novice, au couvent des sœurs de la Miséricorde, malgré les remontrances et les supplications de mes parents, qui attendrirent mais n'ébranlèrent pas mon courage. Si ferme que soit la résolution dont on est armée, c'est un moment terrible que celui de la séparation suprême. Au bout d'un long couloir, une grille marque la limite du monde et du cloître. La famille peut accompagner jusqu'à ae seuil infranchissable pour tout profane la vierge qui se dévoue à Dieu. Après les derniers embrassements, dont des figures mornes et voilées attendent la fin d'un air impassible, le battant s'entrouvre juste assez pour laisser passer la novice que des bras d'ombre semblent entraîner, et il retombe avec un bruit de fer qui se prolonge dans le silence des corridors comme un tonnerre sourd. Le son que rend le couvercle d'un cercueil qui se ferme n'est pas plus lugubre

et ne retentit pas plus douloureusement sur le cœur. Je me sentis pâlir, et un froid glacial m'enveloppa. Je venais de faire mon premier pas hors de la vie terrestre, désormais close pour moi. Je pénétrais dans cette région froide au les passions s'éteignent, où les souvenirs s'effacent, où les rumeurs du siècle n'arrivent plus. Là rien n'existe que la pensée de Dieu. Elle suffit à remplir le vide effrayant et le silence qui règne en ces lieux, aussi profond que celui de la tombe. J'en puis parler puisque je suis morte.

Ma piété, quoique tendre et fervente, n'était pas poussée jusqu'à l'exaltation mystique. C'était un motif humain plutôt qu'une vocation impérieuse qui m'avait fait chercher la paix à l'ombre du cloître. J'étais une naufragée de l'âme, brisée sur un écueil inconnu, et mon drame, invisible pour tous, avait eu son dénoùment tragique. Au commencement, j'éprouvai donc ce que dans la vie dévote on appelle des aridités, des fatigues, des retours vers le monde, de vagues désespérances, dernières tentations de F esprit du siècle voulant reprendre sa proie ; mais bientôt ce tumulte s'apaisa. L'habitude des prières et des pratiques religieuses, la régularité des offices et la monotonie d'une règle calculée pour dompter les rébellions de l'âme et du corps tournèrent vers le ciel des pensées qui se souvenaient encore trop de la terre. .Votre image vivait toujours dans mon

cœur, mais, je parvins à ne plus vous aimer qu'en Dieu.

Le couvent des sœurs de la Miséricorde n'est pas un de ces cloîtres romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un désespoir d'amour. Point d'arcades en ogive , de colonnettes festonnées de lierre , de rayon de lune pénétrant par le trèfle d'une rosace brisée et jetant sa lueur sur l'inscription d'une tombe. Point de chapelle aux vitraux diaprés , aux piliers fuselés , aux clefs de voûtes découpées à jour, excellent motif de décoration ou de diorama. La religiosité qui cherche à soutenir le christianisme par son côté pittoresque et poétique n'y trouverait aucun thème à descriptions dans le genre de Chateaubriand. La bâtisse en est moderne et n'offre pas le moindre recoin obscur pour loger une légende. Rien n'y amuse les yeux; aucun ornement, aucune fantaisie d'art, ni peinture, ni sculpture; ce ne sont que lignes sèches et rigides. Une clarté blanche illumine comme un jour d'hiver la pâleur des longs couloirs, aux parois coupées par les portes symétriques des cellules, et glace d'une lumière frisante les planchers luisants. Partout règne une sévérité morne, insouciante du beau et ne songeant point à revêtir l'idée d'une forme. Cette architecture maussade a l'avantage de ne pas distraire des âmes qui doivent être abîmées^ en Dieu. Aux fenêtres placées haut, des barreaux

de fer se croisent serrés , et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir que le ciel bleu ou gris. On est là au milieu d'une forteresse élevée contre les embûches du monde. La solidité de la clôture suffit. La beauté serait superflue.

Elle-même, la chapelle ne se livre qu'à moitié aux dévotions des fidèles extérieurs. Une grande grille montant du sol à la voûte , et garnie d'épais rideaux verts, s'interpose comme la herse d'une place de guerre entre l'église et le chœur réservé aux religieuses. Des stalles de bois aux sobres moulures et lustrées par le frottement, le garnissent de chaque côté. Au fond, vers le milieu, sont placés trois sièges pour la supérieure et ses deux assistantes. C'est là que les sœurs viennent entendre l'office divin, le voile baissé et traînant leur longue robe noire, sur laquelle se dessine une large bande d'étoffe blanche , semblable à la croix d'un drap funèbre dont on aurait retranché les bras. De la tribune à treillis où se tiennent les novices, je les regardais saluer la supérieure et l'autel, s'agenouiller, se prosterner, s'engloutir dans leurs stalles changées en prie-Dieu. A l'élévation, le rideau du milieu s'entr'ouvre à demi et permet d'entrevoir le prêtre consommant le saint sacrifice à l'autel placé en face du chœur. Jja ferveur de ces adorations m'édifiait et me confirmait dans ma résolution de rompre avec le

monde, vers lequel je pouvais encore revenir. Dans cette atmosphère d'extase et d'encens, aux tremblantes lueurs des cierges jetant un rayon pâle sur ces fronts prosternés, mon âme se sentait pousser des ailes et tendait de plus en plus à s'élever vers les régions éthérées. Le plafond de la chapelle s'emplissait d'azur et d'or, et dans une trouée du ciel , il me semblait voir du bord d'un nuage lumineux les anges se pencher vers moi avec un sourire et me faire signe de venir à eux , et je n'apercevais plus la teinte fausse du badigeon , le goût médiocre du lustre et la pauvreté des peintures encadrées de bois noir.

Le temps de prononcer mes vœux approchait; on m'entourait de ces encouragements flatteurs, de ces prévenances délicates, de ces caresses mystiques, de ces espoirs de félicité parfaite qu'on prodigue dans les couvents aux jeunes novices près de consommer le sacrifice et de se vouer pour toujours au Seigneur. Je n'avais pas besoin de ce soutien, et je pouvais marcher à l'autel d'un pas ferme. Hormis la tendresse de mes parents, forcée, je le croyais du moins, de renoncer à vous, je ne regrettais rien au monde, et ma résolution de n'y pas- rentrer était immuable.

Mes épreuves terminées, le jour solennel arriva. Le couvent, d'ordinaire si paisible, était animé d'une sorte d'agitation contenue par la sévère discipline monastique. Les religieuses allaient et ve-

naient dans les couloirs, oubliant parfois ce pas de fantôme que recommande la règle, car c'est un grand événement qu'une prise d'habit. Une nouvelle brebis va se joindre au troupeau et tout le bercail s'émeut. La toilette mondaine dont la novice se revêt pour la dernière fois est un sujet de curiosité , de joie et d'étonnement. On admire avec une sorte de crainte ce satin, ces dentelles, ces perles, ces joyaux destinés à représenter les pompes de Satan. Ainsi parée, je fus conduite au chœur. La supérieure et ses assistantes étaient à leurs places, et dans leurs stalles les religieuses inclinées priaient. Je prononçai les paroles sacramentelles qui me séparaient à jamais des vivants, et, comme le rituel de la cérémonie l'exige, je repoussai du pied le riche carreau de velours sur lequel, à de certains moments, j'avais dû m' agenouiller; j'arrachai mon collier et mes bracelets, et je me défis de mes parures en signe de renoncement à la vanité et au luxe. J'abjurai la coquetterie de la femme, et cela ne me fut pas difficile, puisque je n'avais pas le droit de vous plaire et d'être belle pour vous.

Puis vint la scène la plus redoutée et la plus lugubre de ce drame religieux : le moment où l'on coupe les cheveux à la nouvelle sœur, vanité désormais inutile. Cela rappelle la toilette du condamné. Seulement la victime est innocente ou tout au moins purifiée par le repentir. Quoique

j'eusse bien sincèrement et du fond du cœur fait le sacrifice de toute attache humaine , une blancheur de mort couvrit mon visage lorsque Tacier des ciseaux grinça dans ma longue chevelure blonde étalée que soutenait une religieuse. Les boucles d'or tombaient à flocons épais sur les dalles de la sacristie où Ton m'avait emmenée, et je les regardais d'un œil fixe pleuvoir autour de moi. J'étais atterrée et pénétrée d'une secrète horreur. Le froid du métal, en m'efileurant la nuque, me faisait tressaillir nerveusement comme au contact d'une hache. Mes dents claquaient, et la prière que j'essayais de dire ne pouvait parvenir à mes lèvres. Des sueurs glaciales comme celles de l'agonie baignaient mes tempes. Ma vue se troublait, et la lampe suspendue devant l'autel de la Vierge me semblait s'éteindre dans un brouillard. Mes genoux se dérobèrent sous moi , et je n'eus que le temps de dire , en étendant les bras comme pour me raccrocher au vide : « Je me meurs. »

On me fit respirer des sels, et quand je revins à moi, étonnée des clartés du jour comme une ombre sortant du tombeau, je me trouvai entre le bras des sœurs qui me soutenaient avec un empressement placide et comme accoutumées à de pareilles défaillances.

« Gela ne sera rien, me dit d'un air compatissant la plus jeune des sœurs. Le plus difficile est

158 SPIRITK.

fait ; recommandez-vous à la sainte Vierge et tout ira bien ; la même chose m'est arrivée quand j*ai prononcé mes vœux. C'est un dernier effort du Malin. »

Deux sœurs me revêtirent de la robe noire de Tordre et me passèrent Tétole blanche, et, me ramenant au chœur, jetèrent sur ma tête rasée le voile, linceul symbolique qui me faisait morte au monde et ne me laissait plus visible qu'à Dieu. Une légende pieuse que j'avais entendu raconter, affirmait que si Ton demandait au ciel une grâce sous les plis du voile funèbre , elle vous était accordée. Quand le voile m'enveloppa, j'implorai de la bonté divine la faveur de vous révéler mon amour après ma mort, si un tel vœu n'avait rien de coupable. Il me sembla, à je ne sais quelle joie intérieure et subite, que ma prière était exaucée, et j'en éprouvai un grand soulagement, car c'était là ma peine secrète , la pointe qui me piquait au coeur et me faisait nuit et jour souflrir comme une pointe de haire cachée sous les vêtements. J'avais bien renoncé à vous dans ce monde, mais mon âme ne pouvait consentir à garder éternellement son secret.

Vous raconterai-je mon existence au couvent?

Là, les jours suivent les jours, inflexiblement pareils. Chaque heure a sa prière, sa dévotion, sa tâche à remplir; la vie marche d'un pas égal à l'éternité, heureuse d'approcher du but. Et cepen-

dant, ce calme apparent recouvre parfois bien des langueurs, des tristesses et des agitations. La pensée, quoique matée par la prière et la méditation, s'égare en rêverie. La nostalgie du monde vous prend. Vous regrettez la liberté, la famille, la nature; vous songez au vaste horizon inondé de lumière, aux prairies étoilées de fleurs, aux collines avec leurs ondulations boisées, aux fumées bleuâtres qui montent le soir des campagnes, à la route où roulent les voitures, au fleuve que sillonnent les barques, à la vie, au mouvement, au bruit joyeux, à la variété sans cesse renaissante des objets. On voudrait aller, courir, voler; on envie à l'oiseau ses ailes; on s'agite dans son tombeau, on franchit en idée les hautes murailles du couvent, et la pensée revient aux endroits aimés, aux scènes d'enfance et de jeunesse, qui revivent avec une magique vivacité de détail. Vous arrangez d'inutiles plans de bonheur, oubliant que le verrou de l'irrévocable est désormais tiré sur vous. Les âmes les plus religieuses sont exposées à ces tentations, à ces souvenirs, à ces mirages que la volonté repousse, que la prière essaie de dissiper, mais qui n'en renaissent pas moins dans le silence et la solitude de la cellule, entre ces quatre murs blancs qui n'ont pour toute décoration qu'un crucifix de bois noir. Votre pensée, éloignée d'abord par la ferveur des premiers moments, me revenait plus fréquente et plus attendrie. Le regret

d'une félicité perdue m'oppressait douloureusement le cœur, et souvent des larmes silencieuses coulaient le long de mes joues pâles sans que j'en eusse conscience. La nuit, parfois, je pleurais en rêvant, et le matin je trouvais mon rude traversin tout mouillé de cette rosée amère. Dans des songes plus heureux , je me voyais sur le perron d'une villa, montant avec vous, au retour d'une promenade, un escalier blanc tacheté de découpures bleuâtres par l'ombre de grands arbres voisins. J'étais votre femme et vous me jetiez des regards caressants et protecteurs. Tout obstacle entre nous avait disparu. 'Mon âme ne consentait pas à ces riants mensonges dont elle se défendait comme d'un péché. Je m'en confessais, j'en faisais pénitence. Je veillais dans la prière et je luttais contre le sommeil pour me soustraire à ces illusions coupables, mais elles revenaient toujours.

Ce combat minait mes forces , qui ne tajwièrent pas à s'altérer. Sans être maladive, j'étais délicate. La rude vie claustrale , avec ses jeûnes, ses abstinences, ses macérations, la fatigue des offices nocturnes , le froid sépulcral de l'église , les rigueurs d'un long hiver dont me préservait mal un mince froc d'étamine, et, plus que tout cela, les combats de l'âme, les alternatives d'exaltation et d'abattement, de doute et de ferveur, la crainte de ne pouvoir livrer au divin Époux qu'un cœur

distrait par un attachement humain et d'encourir les vengeances célestes, car Dieu est jaloux et ne peut souffrir de partage ; peut-être aussi la jalousie que m'inspirait M'"® d'Ymbercourt, toutes ces causes agissaient sur mon organisation d'une façon désastreuse. Mon teint avait pris le ton mat de la cire de cierge; mes yeux agrandis par la maigreur brillaient fiévreusement dans leur orbite meurtrie; les veines de mes tempes se dessinaient en réseaux d'un azur plus foncé, et mes lèvres avaient perdu leurs fraîches couleurs roses. Les violettes de la mort prochaine commençaient à y fleurir. Mes , mains étaient devenues fluettes, transparentes et pâles comme des mains d'ombre. La mort n'est pas considérée au couvent comme dans le monde; on la voit arriver avec joie : c'est la délivrance de l'âme, la porte ouverte du ciel, la fin des épreuves et le commencement de la béatitude. Dieu retire à lui plutôt que les autres ses préférées, celles qu'il aime, et il abrège leur passage dans cette vallée de misères et de larmes. ' Des prières pleines d'espérance dans leur psalmodie funèbre entourent le grabat de la moribonde que les sacrements purifient de toute souillure terrestre et sur qui rayonne déjà la lueur de l'autre vie. Elle est pour ses sœurs un objet d'envie et non d'épouvante.

Je voyais s'approcher le terme fatal sans frayeur; j'espérais que Dieu me pardonnerait un

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amour unique, si chaste, si pur, si involontaire, et que je m'étais efforcé d'oublier dès qu'il avait paru coupable à mes yeux , et voudrait bien me recevoir en sa grâce. Je fus bientôt si faible qu'il m'arrivait de m' évanouir dans mes prosternations et de rester étendue comme morte sous mon voile, la face contre le plancher ; on respectait mon immobilité, qu'on prenait pour de l'extase; puis, voyant que je ne me relevais pas, deux religieuses se penchaient vers moi , me redressaient comme un corps inerte, et, les mains sous mes aisselles, me reconduisaient ou plutôt me rapportaient à ma cellule , que bientôt je ne dus plus quittera Je restais de longues heures tout habillée sur mon lit, égrenant mon rosaire entre mes doigts amaigris, perdue dans quelque vague méditation et me demandant si mon vœu serait accompli après ma mort. Mes forces décroissaient visiblement, et ces remèdes qu'on apportait à mon mal pouvaient diminuer ma souffrance, mais non me guérir. Je ne le souhaitais pas d'ailleurs, car j'avais par delà cette vie un espoir longtemps caressé, et dont la réalisation possible m'inspirait une sorte de curiosité d'outre-tombe. Mon passage de ce monde dans l'autre se fit de la manière la plus douce. Tous les liens de l'esprit et de la matière étaient brisés, excepté un fil plus ténu mille fois que ces fils de la Vierge qui flottent dans les airs par les beaux jours d'automne, et qui

seul retenait mon âme , prête à ouvrir ses ailes au souffle de l'infini. Des alternatives de lumière et d'ombre , pareilles à ces lueurs intermittentes que jette une veilleuse avant d'expirer, palpitaient devant mes yeux déjà troubles. Les prières que les sœurs agenouillées murmuraient auprès de moi et auxquelles je m'efforçais de me joindre mentalement ne m'arrivaient que comme des bourdonnements confus, des rumeurs vagues et lointaines. Mes sens amortis ne percevaient plus rien de la terre, et ma pensée , abandonnant mon cerveau, voltigeait incertaine , dans un rêve bizarre, entre le monde matériel et le monde immatériel, n'appartenant plus à l'un et n'étant pas encore à l'autre, pendant que machinalement mes doigts pâles comme de l'ivoire froissaient et ramenaient les plis du drap. Enfin mon agonie commença et on m'étendit à terre, un sac de cendre sous la tête, pour mourir dans l'humble attitude gui convient à une pauvre servante de Dieu rendant sa poussière à la poussière. L'air me manquait de plus en plus; j'étouffais ; un sentiment d'angoisse extraordinaire me serrait la poitrine : l'instinct de la nature luttait encore contre la destruction: mais bientôt cette lutte inutile cessa, et dans un faible soupir mon âme s'exhala de mes lèvres.

Des mots humains ne peuvent rendre la sensation d'une âme qui, délivrée de sa prison corporelle, passe de cette vie dans l'autre, du temps dans l'éternité et du fini dans l'infini. Mon corps immobile et déjà revêtu de cette blancheur mate, livrée de la mort, gisait sur sa couche funèbre, entouré des religieuses en prière, et j'en étais aussi détachée que le papillon peut l'être de la chrysalide, coque vide, dépouille informe qu'il abandonne pour ouvrir ses jeunes ailes à la lumière inconnue et soudainement révélée. A une intermittence d'ombre profonde avait succédé un éblouissement de splendeurs, un élargissement d'horizons, une disparition de toute limite et de tout obstacle, qui m'enivraient d'une joie indicible. Des explosions de sens nouveaux me faisaient comprendre les mystères impénétrables à la pensée et aux organes terrestres. Débarrassée de cette

argile soumise aux lois de la pesanteur, qui m'alourdissait naguère encore, je m'élançais avec une alacrité folle dans l'insondable éther. Les distances n'existaient plus pour moi, et mon simple désir me rendait présente où je voulais être. Je traçais de grands cercles d'un vol plus rapide que la lumière à travers l'azur vague des espaces, comme pour prendre possession de l'immensité, me croisant avec des essaims d'âmes et d'esprits.

Une lumière fourmillante, brillant comme une poussière diamantée, formait l'atmosphère; chaque grain de cette poussière étincelante, comme je m'en aperçus bientôt, était une âme. Il s'y dessinait des courants, des remous, des ondulations, des moires comme dans cette poudre impalpable qu'on étend sur les tables d'harmonie pour étudier les vibrations sonores, et tous ces mouvements causaient dans la splendeur des recrudescences d'éclat. Les nombres que les mathématiques peuvent fournir au calcul se plongeant dans les profondeurs de l'infini ne sauraient, avec leurs millions de zéros ajoutant leur énorme puissance au chiffre initial, donner une idée même approximative de l'effrayante multitude d'âmes qui composent cette lumière différente de la lumière matérielle autant que le jour diffère de la nuit.

Aux âmes ayant déjà passé par les épreuves de la vie, depuis la'création de notre monde et celle des autres univers, se joignaient les âmes en

expectative, les âmes vierges, cpii attendaient leur tour de s'incarner dans un corps, sur une planète d'un système quelconque. Il y en avait assez pour peupler pendant des milliards d'années tous ces univers, expiration de Dieu, qu'il doit résorber en ramenant à lui son souffle quand l'ennui de son œuvre le prendra. Ces âmes, quoique dissemblables d'essence et d'aspect, selon le monde qu'elles devaient habiter, malgré l'infinie variété de leurs types, rappelaient toutes le type divin, et étaient faites à l'image de leur créateur. Elles avaient pour monade constitutive l'étincelle céleste. Ces âmes étaient blanches comme le diamant, les autres colorées comme le rubis, l'émeraude, le saphir, la topaze et l'améthyste. Faute d'autres termes que vous puissiez comprendre, j'emploie ces noms de pierreries, vils cailloux, cristaux opaques, aussi noirs que l'encre, et dont les plus brillants ne seraient que des taches sur ce fond de splendeurs vivantes.

Parfois passait quelque grand ange portant un ordre dé Dieu au bout de l'infini et faisant osciller les univers aux palpitations de ses ailes démesurées. La voie lactée ruisselait sur le ciel, fleuve de soleils en fusion. Les étoiles que je voyais sous leur forme et leur grandeur véritables, dans leur énormité dont l'imagination de l'homme ne saurait se faire aucune idée, scintillaient avec des flamboiements immenses et farouches ; derrière

celles-là et entre leurs interstices, à des profondeurs de plus en plus vertigineuses, j'en apercevais d'autres et d'autres encore, de sorte que le fond du firmament n'apparaissait nulle part et que j'aurais pu me croire enfermée au centre d'une prodigieuse sphère toute constellée d'astres à l'intérieur. Leurs lumières blanches, jaunes, bleues, vertes, rouges, atteignaient des intensités et des éclats à faire paraître noire la clarté de notre soleil, mais que les yeux de mon âme supportaient sans peine. J'allais, je venais, montant, descendant, parcourant en une seconde des millions de lieues à travers des lueurs d'aurores, des reflets d'iris, des irradiations d'or et d'argent, des phosphorescences diamantées, des élancements stellaires, dans toutes les magnificences, toutes les béatitudes et tous les ravissements de la lumière divine. J'entendais la musique des sphères dont un écho parvint à l'oreille de Pythagore; les nombres mystérieux, pivots de l'univers, en marquaient le rhythme. Avec un harmonieux ronflement, puissant comme le tonnerre et doux comme la flûte, notre monde, entraîné par son astre central, circulait lentement dans l'espace, et j'embrassais d'un seul regard les planètes, depuis Mercure jusqu'à Neptune, décrivant leurs ellipses, accompagnées de leurs satellites. Une intuition rapide me révélait les noms dont les nomme le ciel. Je connaissais leur structure.

leur pensée, leur but ; aucun secret de leur vie prodigieuse ne m'était caché. Je lisais à livre ouvert dans ce poëme de Dieu qui a pour lettres des soleils. Que ne m'est-il permis de vous en expliquer quelques pages ! mais vous vivez encore parmi les ténèbres inférieures, et vos yeux s'aveugleraient à ces clartés fulgurantes.

Malgré l'ineffable beauté de ce merveilleux spectacle, je n'avais cependant pas oublié la terre, le pauvre séjour que je venais de quitter. Mon amour, vainqueur de la mort, me suivait au delà du tombeau , et je voyais avec une volupté divine, une félicité radieuse, que vous n'aimiez personne, que votre âme était libre et qu'elle pourrait être à moi pour toujours. Je savais alors ce que j'avais pressenti. Nous étions prédestinés l'un à l'autre. Nos âmes formaient ce couple céleste qui, en se fondant, fait un ange ; mais ces deux moitiés du tout suprême, pour se réunir dans l'immortalité, doivent s'être cherchées dan^ la vie, devinées sous les voiles de la chair, à travers les épreuves, les obstacles et les diversions. Moi seule avais senti la présence de l'âme sœur et m'étais élancée vers elle, poussée par l'instinct qui ne trompe pas. Chez vous la perception, plus confuse, n'avait fait que vous mettre en garde contre les liens et les amours vulgaires. Vous compreniez qu'aucune de ces âmes n'était faite pour vous, et, passionné sous

une apparente froideur, vous vous réserviez pour un plus haut idéal. Grâce à la faveur qui m'était accordée, je pouvais vous faire connaître cet amour que vous aviez ignoré pendant ma vie, et j'espérais vous inspirer le désir de me suivA dans la sphère que j'habite. Je n'avais pas de regret. Qu'est-ce que la plus heureuse liaison humaine auprès du bonhenr dont jouissent deux âmes dans l'éternel baiser de l'amour divin? Jusqu'au moment suprême, ma tâche se bornait à empêcher le monde de vous engager dans ses voies et de vous écarter de moi à jamais. Le mariage lie dans ce monde et dans l'autre, mais vous n'aimiez pas M'"^ d'Ymbercourt; ma qualité d'esprit me permettait de lire dans votre cœur et je n'avais rien à craindre de ce côté ; cependant vous pouviez vous lasser de ne pas voir apparaître l'idéal rêvé, et, par fatigue, indolence, découragement, besoin d'en finir, vous laisser aller à cette union vulgaire.

Quittant les zones lumineuses, je m'abaissai vers la terre, que je vis passer sous moi roulant avec elle sa brumeuse atmosphère et ses bandes de nuages. Je vous trouvai sans peine et j'assistai, témoin invisible, à votre vie, lisant dans votre pensée et l'influençant à votre insu. Par ma présence que vous ne soupçonniez pas, j'éloignais les idées, les désirs, les caprices qui eussent pu vous détourner du but vers lequel je vous diri-

170 SPIRIÏE.

geais. Je détachais peu à peu votre âme de toute entrave terrestre ; pour vous mieux garder, je répandais dans votre logis un vague enchantement qui vous le faisait aimer. Vous y sentiez autour de vous comme une impalpable et muette caresse, et vous y éprouviez un inexplicable bienêtre : il vous semblait, sans, pouvoir vous en rendre compte, que votre bonheur était enfermé entre ces murailles que je peuplais. Un amant qui, par une nuit d'orage, lit près d'un bon feu le poète qu'il préfère, pendant que sa maîtresse endormie repose un bras sur sa tête dans l'alcôve profonde, livrée à de doux songes, a ce sentiment de félicité intime, de claustration amoureuse ; rien ne vaut au dehors la peine qu'il franchisse ce seuil adoré ; tout le monde est pour lui enfermé dans cette chambre. Il fallait peu à peu vous préparer à mon apparition et me mettre mystérieusement en rapport avec vous ; entre un esprit et un vivant non initié les communications sont difficiles. Un profond abîme sépare ce monde-ci de l'autre. Je l'avais franchi, mais ce n'était pas assez ; je devais me rendre sensible à vos yeux couverts encore du bandeau et ne voyant pas l'immatériel à travers l'opacité des choses.

^me (i'Ymbercourt, poursuivant toujours son idée de mariage, vous attirait chez elle et harcelait votre nonchalance de ses empressements. Substituant ma volonté à votre pensée en-

spiRiTE. m

dormie, je vous fis écrire au billet de la dame cette réponse où se trahissaient vos secrets sentiments et qui vous causa tant de surprise. L'idée du surnaturel s'éveilla chez vous, et, plus attentif, vous comprîtes qu'une puissance mystérieuse se mêlait à votre vie. Le soupir que je poussai lorsque, malgré l'avertissement, vous vous décidâtes à sortir, quoique faible et vague comme une vibration de harpe éolienne, vous troubla profondément et remua dans votre âme d'occultes sympathies. Vous y aviez deviné un accent de souffrance féminine. Je ne pouvais encore me manifestef à vous d'une façon plus précise, car vous n'étiez pas assez dégagé des ombres delà matière, et j'apparus au baron de Feroë, un disciple de Swedenborg, un voyant, pour lui recommander de vous dire cette phrase mystérieuse qui vous mit en garde contre les pérDs que vous couriez et vous donna le désir de pénétrer dans le monde des esprits où vous appelait mon amour. Vous savez le reste. Dois-je remonter là-haut ou rester ici-bas, et l'ombre sera-t-elle plus heureuse que la femme?...

Ici, l'impulsion qui faisait courir sur le papier la plume de Malivert s'arrêta, et la pensée du jeune homme, suspendue par l'influence de Spirite, reprit possession de son cerveau. Il lut ce qu'il venait d'écrire d'une façon inconsciente, et s'affermit dans la résolution d'aimer uniquement

et jusqu'à la mort cette âme charmante qui avait souffert pour lui dans son court passage sur la terre. « Mais quelles seront nos relations ? se disait-il ; Spirite m'emmènera-t-elle dans les régions où elle plane, ou voltigera-t-elle autour de moi, visible pour moi seul ? Me répondra- t-elle si je lui parle, et comment Tentendrai-je? »

C'étaient là des questions qu'il n'était pas facile de résoudre ; aussi Malivert, après les avoir agitées, les abandonna-t-il , et resta plongé dans une longue rêverie dont Jack le fit sortir en annonçant le baron de Feroë.

Les deux amis échangèrent une poignée de main, et le Suédois aux moustaches d'or pâle se jeta dans un fauteuil.

« Guy, je viens sans façon vous demander à déjeuner, dit-il en allongeant ses pieds sur le garde-feu; je suis sorti de bonne heure, et en passant devant votre maison, cette fantaisie m'a pris de vous faire une visite presque aussi matinale que celle d'un garde du commerce.

— Vous avez bien fait, baron, et c'est là un heureux caprice, répondit Malivert en sonnant Jack, à qui il donna des ordres pour qu'on servît le déjeuner et,qu'on mît deux couverts.

— On dirait, mon cher Guy, que vous ne vous êtes pas couché, dit le baron en regardant les bougies qui avaient brûlé jusqu'aux bobèches et les feuillets d'écriture épars sur la table. Vous

SPIRITE. i73

avez travaillé cette nuit. Cela va-t-il bientôt paraître? Est-ce un roman, est-ce un poëme?

— C'est peut-être un poëme, répondit Malivert , mais il n'est pas de ma composition : je n'ai fait que tenir la plume sous une inspiration supérieure à la mienne.

— Je comprends, reprit le baron, Apollon dictait , Homère écrivait : ces vers-là sont les meilleurs.

— Ce poëme, si c'en est un, n'est pas en vers, et ce n'est pas un dieu de la mythologie qui me le souillait.

— Pardon ! j'oubliais que vous êtes romantique, et qu'il faut laisser devant vous Apollon et les Muses dans le dictionnaire de Chompré ou les lettres à Emilie.

— Puisque vous avez été en quelque sorte mon mystagogue et mon initiateur au surnaturel, mon cher baron, je n'ai aucun motif de vous cacher que ces feuillets pris pour de la copie^ comme disent les imprimeurs, m'ont été dictés, cette nuit et les précédentes, par l'esprit qui s'intéresse à moi et qui semble vous avoir connu sur terre, car vous êtes nommé dans son récit.

— Vous vous êtes servi de médium y parce que les rapports ne sont pas encore bien établis entre vous et l'esprit qui vous visite, répondit le baron de Feroë ; mais bientôt vous n'aurez plus besoin de ces moyens lents et grossiers de communica-

m SPIRITE.

tion. Vos âmes se pénétreront par la pensée et le désir, sans aucun signe extérieur. »

Jack vint annoncer que le déjeuner était servi. Malivert, tout bouleversé de cette aventure étrange, de cette bonne fortune d'outre-tombe que don Juan eût enviée, touchait à peine les morceaux placés devant lui. Le baron de Feroé mangeait, mais avec une sobriété swedenborgienne , car celui qui veut vivre en commerce avec les esprits doit atténuer autant que possible la matière.

<( Vous avez là d'excellent thé , dit le baron ; du thé vert à pointes blanches, cueilli après les premières pluies du printemps, et que les mandarins boivent sans sucre, à petites gorgées, dans des tasses enveloppées de filigrane de peur de se brûler les griffes. C'est la boisson par excellence des songeurs, et l'excitation qu'elle produit est tout intellectuelle. Rien ne secoue plus légèrement la pesanteur humaine et ne prédispose mieux à la vision des choses que le vulgaire ne voit pas. Puisque vous allez maintenant vivre dans une sphère immatérielle, je vous recommande ce breuvage. Mais vous ne m' écoutez pas, mon cher Guy, et je conçois votre distraction. Une situation si nouvelle doit vous préoccuper étrangement.

— Oui, je l'avoue, répondit Malivert, je suis dans une sorte d'ivresse, et je me demande à chaque instant si je ne suis pas en proie à quelque hallucination.

— Chassez de telles idées qui feraient fuir à jamais l'esprit, ne cherchez pas à expliquer F inexplicable , et abandonnez-vous avec une foi et une soumission absolues à Tinfluence qui vous guide. Le moindre doute amènerait une rupture et vous causerait d'éternels regrets. Une permission rarement accordée réunit dans le ciel les âmes qui ne se sont pas rencontrées dans la vie; profitez-en, et montrez-vous digne d'un pareil bonheur.

— J'en serai digne, croyez-le bien, et je ne ferai pas souffrir une autre fois à Spirite les douleurs que je lui ai infligées bien innocemment pendant qu'elle habitait encore ce monde. Mais j'y pense à présent, dans le récit qu'elle m'a dicté, cette âme adorable ne m'a pas dit le nom dont elle se nommait sur terre.

— Tenez-vous à le savoir? Allez au père Lachaise , gravissez la colline,^ et près de la chapelle vous verrez une tombe de marbre blanc sur laquelle est sculptée une croix couchée et ornée à son croisillon d'une couronne de roses aux délicates feuilles de marbre, chef-d'œuvre d'un ciseau célèbre. Dans le médaillon formé par la couronne, une courte inscription vous apprendra ce que je n'ai pas été autorisé formellement à vous dire. La tombe, dans son muet langage, parlera à ma place , quoique , à mon avis , ce soit là une curiosité vaine. Qu'importe un nom terrestre, quand il s'agit d'un éternel amour? Mais

VOUS n'êtes pas encore tout à fait détaché des idées humaines, et cela se conçoit. Il n'y a pas longtemps que vous avez mis le pied hors du cercle qui ferme la vie ordinaire. »

Le baron de Féroë prit congé. Guy s'habilla, fit atteler et courut chez les fleuristes les plus en renom pour trouver une gerbe de lilas blanc. On était en plein hiver; il eut peine à trouver ce qu'il voulait. Mais, à Paris, l'impossible, quand on peut le payer, n'existe pas. Il le trouva donc, et gravit la colline le cœur palpitant et les yeux humides.

Quelques flocons de neige pas encore fondus brillaient comme des larmes d'argent sur les feuilles sombre des ifs, des cyprès, des sapinettes et des lierres , et relevaient de touches blanches les moulures des tombeaux, le sommet et les bras des croix funèbres. Le ciel était bas, d'un gris jaunâtre, lourd comme du plomb, un vrai ciel fait pour se poser sur un cimetière , et la bise aigre gémissait en passant à travers ces ruelles de monuments faits à la taille des morts, et mesurés strictement sur le péant humain. Malivert eut bientôt gagné la chapelle , et non loin de là dans un cadre de lierre d'Irlande, il vit la blanche tombe qu'une légère couche de neige rendait plus blanche encore. 11 se pencha sur la grille et lut cette inscription gravée au centre de la couronne de roses: « Lavinia d'Aufideni, en religion sœur Philomène, morte à dix-huit ans. » Il allongea

le bras par-dessus la clôture, et fit tomber sa gerbe de lilas sur rinscription , et , quoique sûr du pardon, resta quelques minutes près de la tombe dans une rêveuse contemplation, et le cœur gros de remords : n'était-il pas le meurtier de cette pure colombe si vite retournée au ciel?

Pendant qu'il était ainsi accoudé à la grille du monument, laissant couler ses larmes qui tombaient tièdes sur la froide neige, second linceul de la- tombe virginale, dans l'épais rideau des nuages grisâtres une éclaircie s'était formée. Gomme une lumière à travers des gazes superposées dont on diminue le nombre , le disque du soleil apparaissait moins indistinct, d'un blanc pâle et plus semblable à la lune qu'à l'astre du jour, un vrai soleil fait pour les morts ! Peu à peu la trouée se fit, et de l'ouverture s'échappa un long rayon visible sur le fond sombre de la brume, qui vint éclairer et faire scintiller sous le mica de la neige, comme sous une rosée d'hiver, la gerbe de lilas blanc et la couronne de roses en marbre.

Dans le tremblement lumineux du rayon où jouaient quelques atomes gelés, Malivert crut distinguer une forme svelte et blanche qui s'élevait de la tombe comme une légère fumée d'une cassolette d'argent , enveloppée des plis flottants d'un suaire de gaze, semblable à la robe dont les peintres revêtent les anges, et qui lui faisait de la main un signe amical.

Dn nuage passa sur le soleil et la vision se dissipa. Guy de Malivert se retira murmurant le nom de Lavinia d'Aufideni, regagna sa voiture, et rentra dans Paris peuplé partout de vivants qui ne se doutent pas qu'ils sont morts, car la vie intérieure leur manque.

A dater de ce jour, Texistence de Malivert se scinda en deux portions distinctes , Tune réelle , l'autre fantastique. Rien, en apparence, n'était changé chez lui : il allait au club, dans le monde; on le voyait au bois de Boulogne et sur le boulevard. Si quelque représentation intéressante avait lieu, il y assistait, et,. à le voir correctement mis, bien chaussé, ganté de frais, se promener dans la vie humaine, nul ne se serait douté que ce jeune homme était en communication avec le . esprits , et au sortir de l'Opéra entrevoyait les mystérieuses profondeurs de l'univers invisible. Cependant, qui Teût bien examiné l'eût trouvé plus sérieux , plus pâle , plus maigre et comme spiritualisé. L'expression de son regard n'était plus la môme; on eût pu y voir, lorsqu'il n'était pas distrait par la conversation , une sorte de béatitude dédaigneuse. Heureusement le monde n'observe

que si son intérêt l'exige , et le secret de Malivert ne fut pas soupçonné.

Le soir de la visite au cimetière, qui lui avait appris le nom terrestre de Spirite , attendant une manifestation qu'appelaient toutes les forces de sa volonté, il entendit, comme des gouttes de pluie tombant dans un bassin d'argent, résonner une gamme sur le piano. Il n'y avait personne, mais ces prodiges n'étonnaient plus Malivert. Quelques accords furent plaqués de manière à commander l'attention et éveiller la curiosité de l'âme. Guy regarda vers le piano, et peu à peu s'ébaucha dans une vapeur lumineuse l'ombre charmante d'une jeune fille. L'image était d'abord si transparente, que les objets placés derrière elle se dessinaient à travers les contours, comme on voit le fond d'un lac à travers une eau limpide. Sans prendre aucune matérialité , elle se condensa ensuite suffisamment pour avoir l'apparence d'une figure vivante, mais d'une vie si légère, si impalpable, si aérienne, qu'elle ressemblait plutôt au reflet d'un corps dans une glace qu'à ce corps luimême. Certaines esquisses de Prud'hon à peine frottées, aux contours noyés et perdus, baignées de clair-obscur et comme entourées d'une brume crépusculaire, dont les draperies blanches semblent faites avec des rayons de lune , peuvent donner une idée lointaine de la gracieuse apparition assise devant le piano de Malivert. Ses doigts, d'une

pâleur faiblement rosée, erraient sur le clavier d'ivoire comme des papillons blancs, ne faisant qu'effleurer les touches, mais évoquant le son par ce frêle contact qui n'eût pas courbé une barbe de plume. Les notes, sans avoir besoin d'être frappées , jaillissaient toutes seules lorsque les mains lumineuses flottaient au-dessus d'elles. Une longue robe blanche, d'une mousseline idéale plus fine mille fois que les tissus de l'Inde dont une pièce passe à travers une bague, retombait à plis abondants autour d'elle et bouillonnait sur le bout de son pied en feston d'écume neigeuse. Sa tête, un peu penchée en avant, comme si une pai'tition eût été ouverte sur le pupitre, faisait ressortir la nuque, où se tordaient, avec des frissons d'or, de légères boucles de cheveux follets, et la naissance d'épaules nacrées, opalines, dont la blancheur se fondait dans celle de la robe. Parmi les bandeaux palpitants et gonflés comme par un souffle, luisait une bandelette étoilée aux bouts renoués sur le chignon. De la place où était Malivert, l'oreille et un coin de joue apparaissaient frais, roses, veloutés d'un ton à rendre terreuses les couleurs de la pêche. C'était Lavinia, ou Spirite, pour lui conserver le nom qu'elle a jusqu'ici porté dans cette histoire. Elle tourna rapidement la tête pour s'assurer que Guy était attentif et qu'elle pouvait commencer. Ses yeux bleus brillaient d'une lueur tendre et avaient une douceur céleste

qui pénétra le cœur de Guy. Il y avait encore quelque chose de la jeune fille dans ce regard d'ange.

Le morceau qu'elle joua était l'œuvre d'un grand maître, une de ces inspirations où le génie humain semble pressentir l'infini, et qui formulent avec puissance tantôt les secrètes postulations de l'âme, tantôt lui rappellent le souvenir des cieux et des paradis d'où elle a été chassée. D'ineffables mélancolies y soupirent, d'ardentes prières y jaillissent, de sourds murmures s'y font entendre, dernières révoltes de l'orgueil précipité de la lumière dans l'ombre. Spirite rendait tous ces sentiments avec une maestria à faire oublier Chopin, Listz, Thalberg, ces magiciens du clavier, 11 semblait à Guy qu'il écoutait de la musique pour la première fois. Un art nouveau se révélait à lui, et mille idées inconnues se remuaient dans son âme; les notes éveillaient en lui des vibrations si profondes, si lointaines, si antérieures, qu'il croyait les avoir entendues dans une première vie, depuis oubliée. Non-seulement Spirite rendait toutes les intentions du maître, mais elle exprimait l'idéal qu'il rêvait et auquel l'infirmité humaine ne lui avait pas toujours permis d'atteindre ; elle complétait le génie, elle perfectionnait la perfection, elle ajoutait à l'absolu !

Guy s'était levé et dirigé vers le piano comme un somnanbule qui marche sans avoir conscience

de ses pas; il se tenait debout, le coude sur Tangle de la caisse , les yeux éperdument plongés dans ceux de Spirite.

La figure de Spirite était vraiment sublime. Sa tête , qu'elle avait relevée et un peu renversée en arrière, montrait son visage illuminé des splendeurs de l'extase. L'inspiration et l'amour brillaient d'un éclat surnaturel dans ses yeux, dont les prunelles d'azur disparaissaient presque sous la paupière supérieure. Sa bouche à demi entr'ouverte laissait luire un éclair de nacre, et son col baigné de transparences bleuâtres , comme celui des têtes plafonnantes du Guide, avait des rengorgements de colombe mystique. La femme diminuait en elle et l'ange augmentait, et l'intensité de lumière qu'elle répandait était si vive que Malivert fut contraint de détourner la vue.

Spirite s'aperçut de ce mouvement, et d'une voix plus harmonieuse et plus douce que la musique qu'elle jouait elle murmura: « Pauvre ami! j'oubliais que tu es encore retenu dans ta prison terrestre et que tes yeux ne peuvent supporter le plus faible rayon de la vraie lumière. Plus tard je me montrerai à toi, telle que. je suis, dans la sphère où tu me suivras. Maintenant l'ombre de ma forme mortelle suffit à te manifester ma présence, et tu peux me contempler ainsi sans péril. »

Par d'insensibles transitions, elle revint de la

beauté surnaturelle à la beauté naturelle. Les ailes de Psyché , qui avaient palpité un instant à son dos, rentrèrent dans ses blanches épaules. Son apparence immatérielle se condensa un peu et un nuage lacté se répandit dans ses suaves contours, les marquant davantage, comme une eau où Ton jette une goutte d'essence fait mieux voir les lignes du cristal qui la contient. Lavinia reparaissait à travers Spirite, un peu plus vaporeuse sans doute, mais avec une réalité suffisante pour faire illusion. Elle avait cessé de jouer du piano et regardait Malivert debout devant elle ; un léger sourire errait sur ses lèvres, un sourire d'une ironie céleste et d'une malice divine, raillant en la consolant la débilité humaine, et ses yeux , amortis à dessein, exprimaient encore l'amour le plus tendre, maïs tel qu'une chaste jeune fille eût pu le laisser voir sur terre dans une liaison permise, et Malivert put croire, pendant quelques minutes, qu'il se trouvait avec cette Lavinia qui l'avait tant cherché pendant qu'elle était vivante, et dont l'avaient toujours éloigné les taquineries de la fatalité. Éperdu, fasciné, palpitant d'amour, oubliant qu'il n'avait devant lui qu'une ombre , il s'avança et, par un mouvement instinctif, il voulut prendre une des mains de Spirite, posées encore sur le clavier, et la porter à ses lèvres ; mais ses doigts se refermèrent sur eux-mêmes sans rien saisir, comme s'ils eussent passé à travers un brouillard.

Quoiqu'elle n'eût rien à craindre, Spirite recula avec un geste de pudeur offensée; mais bientôt son sourire angélique reparut et elle leva à la hauteur des lèvres de Guy, qui sentit comme une vague fraîcheur et un parfum faible et délicieux, sa main faite de transparence et de lumière ros^e.

« Je ne pensais pas, dit-elle d'une voix qui n'était pas formulée en paroles, mais que Guy entendait dans le fond de son cœur, je ne pensais pas que je ne suis plus une jeune fille, mais bien une âme, une ombre, une vapeur impalpable, n'ayant plus rien des sens humains, et ce que Lavinia peut-être t'eût refusé, Spirite te l'accorde, non comme une volupté, mais comme un signe d'amour pur et d'union éternelle; » — et elle laissa quelques secondes sa main fantastique sous le baiser imaginaire de Guy.

Bientôt elle se remit au piano et fit jaillir du clavier une mélodie d'une puissance et d'une douceur incomparables , où Guy reconnut une de ses poésies , — celle qu'il aimait le mieux, — transposée de la langue du vers dans la langue de la musique. C'était une inspiration dans laquelle, dédaigneux des joies vulgaires , il s'élançait d'un - essor désespéré vers les sphères supérieures où le désir du poëte doit être enfin satisfait. — Spirite, avec une intuition merveilleuse, rendait l'audelà des mots, le non-sorti du verbe humain , ce qui reste d'inédit dans la phrase la mieux faite ,

le mystérieux , Tintîme et le profond des choses , la secrète aspiration qu'on s'avoue à peine à soimême, l'indicible et l'inexprimable, le desideratum de la pensée au bout de ses efforts, et tout le flottant, le flou, le suave qui déborde du contour trop sec de la parole. Mais à ces battements d'ailes qui s'enlevaient dans l'azur d'un élan si effréné , elle ouvrait le paradis des rêves réalisés, des espérances accomplies. Elle se tenait debout sur le seuil lumineux, dans une scintillation à faire pâlir les soleils, divinement belle et pourtant humainement tendre, ouvrant les braâ à l'âme altérée d'idéal, but et récompense, couronne d'étoiles et coupe d'amour, Béatrix révélée seulement au delà du tombeau. Dans une phrase enivrée de la passion la plus pure , elle disait, avec des réticences divines et des pudeurs célestes, qu'elle-même , dans les loisirs de l'éternité et les splendeurs de l'infini, comblerait tous ces vœux inassouvis. Elle promettait au génie le bonheur et l'amour, mais tel que l'imagination de l'homme, même en rapport avec un esprit, ne pourrait les concevoir.

Pendant ce final elle s'était levée; ses mains ne faisaient plus le simulacre d'efileurer le clavier, et les mélodies s'échappaient du piano en vibrations visibles et colorées , se répandant à travers l'atmosphère de la chambre par ondulations lumineuses comme celles qui nuancent l'explosion

radieuse des aurores boréales. Lavinia avait disparu et Spirite reparaissait, mais plus grande, plus majestueuse, entourée d'une lueur vive; de longues ailes battaient à ses épaules; elle avait déjà, quoique visiblement elle voulût rester, quitté le plancher de la chambre. Les plis de sa robe flottaient dans le vide; un souffle supérieur remportait, et Mali vert se retrouva seul, dans un état d'exaltation facile à comprendre. Mais peu à peu le calme lui revint et une langueur délicieuse succéda à cette excitation fébrile. Il sentait cette satisfaction qu'éprouvent si rarement les poètes et, dit-on, les philosophes, d'être compris dans toutes les délicatesses et les profondeurs de son génie. Quel éblouissant et radieux commentaire Spirite avait fait de cette pièce de vers dont jamais lui, l'auteur, n'avait si bien compris le sens et la portée ! comme cette âme s'identifiait ^vec la sienne ! comme cette pensée pénétrait sa pensée !

Le lendemain il voulut travailler; sa verve, éteinte depuis longtemps, se ranimait, et les idées se pressaient tumultueusement dans son cerveau. Des horizons illimités, des perspectives sans fin s'ouvraient devant ses yeux. Un monde de sentiments nouveaux fermentait dans sa poitrine, et pour les exprimer il demandait à la langue plus qu'elle ne peut donner. Les vieilles formes , les vieux moules éclataient et quelquefois la phrase

en fusion jaillissait et débordait, mais en éclaboussures superbes, semblables à des rayons d'étoiles brisées. Jamais il ne s'éleva à une pareille hauteur, et les plus grands poètes eussent fiigné ce qu'il écrivit ce jour-là.

Gomme, une strophe achevée, il rêvait à la suivante , il laissa vaguement errer ses yeux autour de l'atelier et il vit Spirite couchée à demi sur le divan, qui, la main au menton, le coude enfoncé dans un coussin, le bout de ses doigts effilés jouant dans les nuages blonds de ses cheveux, le regardait d'un air amoureusement contemplatif. Elle semblait être là depuis longtemps; mais elle n'avait pas voulu révéler sa présence, de peur d'interrompre le travail de Guy. Et comme Malivert se levait de son fauteuil pour se rapprocher d'elle, Spirite lui fit signe de ne pas se déranger, et, d'une voix plus douce que toutes les musiques, elle répéta strophe pour strophe, vers pour vers, la pièce à laquelle travaillait Guy. Par une mystérieuse sympathie elle sentait la pensée de son amant , la suivait dans son essor et même la dépassait; car non-seulement elle voyait, mais elle prévoyait, et elle dit complète la stance inachevée dont il cherchait encore la chute.

La pièce , on se l'imagine aisément , lui était adressée. Quel autre sujet eût pu traiter Malivert? Entraîné par son amour pour Spirite, à peine s'il se souvenait de la terre, et il plongeait en plein

ciel aussi haut, aussi loin que des ailes attachées à des épaules humaines pouvaient atteindre.

— Gela est beau, dit Spirite, dont Malivert entendait la voix résonner dans sa poitrine, car elle n'arrivait pas à son oreille comme les bruits ordinaires; cela est beau même pour un esprit; le génie est vraiment divin , il invente Tidéal , il entrevoit la beauté supérieure et Féternelle lumière. Où ne monte-t-il pas lorsqu'il a pour ailes la foi et l'amour! Mais redescendez, revenez aux régions où l'air est respirable pour les poumons mortels. Tous vos nerfs tressaillent comme des cordes de lyre, votre front fume comme un encensoir. Des lueurs étranges et fiévreuses brillent dans vos yeux. Craignez la folie, l'extase y touche. Calmez-vous, et si vous m'aimez, vivez encore de la vie humaine, je le veux. »

Pour lui obéir, Malivert sortit, et quoique les hommes ne lui apparussent plus que comme des ombres lointaines, comme des fantômes avec les-" quels il n'avait plus de rapport, il tâcha de s'y mêler; il parut s'intéresser aux nouvelles et aux bruits du jour, et sourit à la description du prodigieux costume que portait M"®*** au dernier bal d'impures; même il accepta de jouer au whist chez la vieille duchesse de C... : toute action lui était indifférente.

Mais, malgré ses efforts pour se rattacher à la vie, une attraction impérieuse l'attirait ^f^^a

de la sphère terrestre. Il voulait marcher et se sentait soulever. Un irrésistible désir le consumait. Les apparitions de Spirite ne lui suffisaient plus, et son âme s'élançait après elle lorsqu'elle disparaissait, comme si elle eût essayé de se détacher de son corps.

Dn amour excité par l'impossible et où brûlait encore quelque chose de la flamme terrestre le dévorait et s'attachait à sa chair comme à la peau d'Hercule la tunique empoisonnée de Nessus.

Dans ce rapide contact avec l'Esprit, il n'avait pu dépouiller complètement le vieil homme.

11 ne pouvait saisir entre ses bras le fantôme aérien de Spirite, mais ce fantôme représentait l'image de Lavinia avec une illusion de beauté suffisante pour égarer l'amour et lui faire oublier que cette forme adorable, aux yeux pleins de tendresse, à la bouche voluptueusement souriante, n'était, après tout, qu'une ombre et qu'un reflet.

Guy voyait devant lui, à toute heure de nuit et de jour, Y aima adorata^ tantôt comme un pur idéal à travers la splendeur de Spirite , tantôt sous l'apparence plus humainement féminine de Lavinia. — Cette fois , elle planait au-dessus de sa tête avec le vol éblouissant d'un ange ; d'autres fois, comme une maîtresse en visite, elle semblait assise dans le grand fauteuil, allongée sur le divan, accoudée à la table ; elle paraissait

regarder les papiers étalés sur le bureau, respirer les fleurs des jardinières , ouvrir les livres, remuer les bagues dans la coupe d'onyx posée sur la cheminée, et se livrer aux enfantillages dé passion que se permet une jeune fille entrée par hasard dans la chambre de son fiancé.

Spirite se plaisait à se montrer aux yeux de Guy telle qu'eût été Lavinia en pareille situation si le sort eût favorisé son amour ; elle refaisait, après la mort, son chaste roman de pensionnaire chapitre par chapitre. Avec un peu de vapeur colorée elle reproduisait ses toilettes d'autrefois, plaçait dans ses cheveux la même fleur ou le même ruban. Son ombre reprenait les grâces, les attitudes et les poses de son corps virginal. Elle voulait , par une coquetterie prouvant que la femme n'avait pas totalement disparu chez l'ange, que Malivert l'aimât non-seulement d'un amour posthume adressé à l'esprit, mais comme elle était pendant sa vie terrestre , quand elle cherchait aux Italiens, au bal, dans le monde, l'occasion toujours manquée de le voir.

Si ses lèvres n'eussent effleuré le vide quand, transporté de désir, fou d'amour, ivre de passion, il s'oubliait à quelque inutile caresse , il aurait pu croire que lui, Guy de Malivert, avait réellement épousé Lavinia d'Aufideni, tant, parfois, la vision devenait nette, colorée et vivante. Dans une consonnance parfaite de sympathie, il enten-

dait intérieurement, mais comme dans un entretien véritable, la voix de Lavinia avec son timbre jeune, frais, argentin, répondant à ses effusions brûlantes par de chastes et pudiques tendresses.

C'était un vrai supplice de Tantale ; la coupe pleine d'Une eau glacée approchait de ses lèvres ardentes tendue par une main amoureuse, mais il ne pouvait pas même en effleurer les bords ; les grappes parfumées, couleur d'ambre et de rubis, se courbaient sur sa tête, et elles se relevaient fuyant une étreinte impossible.

Les courts intervalles pendant lesquels le quittait Spirite, rappelée sans doute par quelque ordre inéluctable prononcé « là où on peut ce qu'on veut, )) lui étaient devenus insupportables, et quand elle disparaissait, il se serait volontiers brisé le crâne contre le mur qui se refermait sur elle.

Un soir il se dit : « Puisque Spirite ne peut revêtir un corps et se mêler à ma vie autrement que par la vision, si je dépouillais cette gênante enveloppe mortelle, cette forme épaisse et lourde qui m'empêche de m' élever avec l'âme adorée aux sphères où planent les âmes ? »

Cette résolution lui parut sage. Il se leva et alla choisir parmi un trophée d'armes sauvages pendues à la muraille, — casse-tête, tomahawks, zagaies, coutelas d'abatis, — une flèche empennée de plumes de perroquet et armée d'une pointe

barbelée en os de poisson. Cette flèche avait été trempée dans le curare^ ce venin terrible dont les Indiens d* Amérique ont seuls le secret et qui foudroie ses victimes sans que nul contre-poison puisse les sauver.

11 tenait la flèche près de sa main qu'il allait piquer, lorsque soudain Spirite apparut devant lui, éperdue, effarée, suppliante, et lui jeta au cou ses bras d'ombre avec un mouvement de passion folle, le serrant sur son cœur de fantôme, le couvrant de baisers impalpables. La femme avait oublié qu'elle n'était plus qu'un esprit.

« Malheureux, s'écria-t-elle, ne fais pas cela, ne te tue pas pour me rejoindre ! Ta mort ainsi amenée nous séparerait sans espoir et creuserait entre nous des abîmes que des millions d'années ne suffiraient pas à franchir. Reviens à toi, supporte la vie, dont la plus longue n'a pas plus de durée que la chute d'un grain de sable ; pour supporter le temps, songe à l'éternité où nous pourrons nous aimer toujours, et pardonne-moi d'avoir été coquette. La femme a voulu être aimée comme l'esprit, Lavinia était jalouse de Spirite, et j'ai failli te perdre à jamais. »

Reprenant sa forme d'ange , elle étendit les mains au-dessus de la tête de Malivert, qui sentit descendre sur lui un calme et une fraîcheur célestes.

M"* d'Ymbercourt s'étonna du peu d'effet que ses coquetteries avec M. d'Aversac avaient produit sur Guy de Malivert ; cet insuccès bouleversait toutes ses idées de stratégie féminine. Elle croyait que rien ne ravivait l'amour comme une pointe de jalousie, mais elle oubliait qu'il fallait, pour la vérité de la maxime, que Tamour existât ; car elle ne pouvait supposer qu'un garçon qui venait assez régulièrement à ses mercredis depuis trois ans, qui lui apportait parfois un bouquet les jours d'Italiens et se tenait sans dormir au fond de sa loge, ne fût pas un peu épris de ses charmes. N'était-elle pas jeune, belle, élégante, riche? Ne jouait-elle pas du piano comme un premier prix du Conservatoire ? Ne versait-elle pas le thé avec la correction de lady Pénélope elle-même? N'écrivait-elle pas ses billets du matin d'une écri- ♦"**e anglaise, longue, penchée, anguleuse, tout

à fait aristocratique? Que pouvait-on trouver à reprendre à ses voitures qui venaient de chez Binder, à ses chevaux vendus et garantis par Crémieux? Ses laquais n'avaient-ils pas belle encolure et ne sentaient-ils pas leurs laquais de bonne maison ? Ses dîners ne méritaient-ils pas l'approbation des gourmets? — Tout cela lui semblait composer un idéal assez confortable.

Cependant la dame au traîneau entrevue au bois de Boulogne lui trottait par la cervelle, et plusieurs fois elle était allée faire le tour du lac dans ridée de la rencontrer et de voir si Mali vert la suivait. La dame ne reparut pas, et la jalousie de M™® d'Ymbercourt dut s'exercer dans le vide; personne d'ailleurs ne la connaissait et ne l'avait remarquée. Guy en était-il amoureux, ou avait-il cédé à un simple mouvement de curiosité lorsqu'il avait lancé Grymalkin à la poursuite du steppeur? C'est ce que M"® d'Ymbercourt ne put démêler. Elle revint donc à l'idée qu'elle avait effarouclié Guy en lui donnant à entendre qu'il la compromettait; cette phrase, qu'elle n'avait dite que pour le forcer à une déclaration formelle, elle regrettait de l'avoir prononcée : car Guy, trop fidèle à la consigne et d'ailleurs occupé deSpirite,/ s'était abstenu de toute visite. Cette parfaite obéissance piquait la comtesse, qui aurait préféré moins de soumission. Quoique ses soupçons n^

s'appuyassent que sur la rapide vision du bois de Boulogne, elle pressentait quelque amour caché derrière ce soin excessif de sa réputation. Pourtant rien n'était changé dans la vie apparente de Guy, et Jack, secrètement interrogé par la femme de chambre de M"® d'Ymbercourt , assura qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps le moindre frou-frou de soie sur l'escalier dérobé de son maître, qui sortait peu, ne voyait guère que le baron de Féroë, vivait en cénobite et passait une grande partie de ses nuits à écrire.

D'Aversac redoublait d'assuidités et M™* d'Ymbercourt les acceptait avec cette tacite reconnaissance d'une femme un peu délaissée qui a besoin d'être rassurée sur ses charmes par de nouvelles adorations. Elle n'aimait pas M. d'Aversac, mais elle lui savait gré de priser si haut ce que Guy semblait dédaigner; aussi, le mardi, aune représentation de la Travîata^ fit-on la remarque que U place de Malivert était occupée par d'Aversac, ganté et cravaté de blanc, un camélia à la boutonnière, frisé et pommadé comme un homme à bonnes fortunes qui a des cheveux et tout rayonnant de fatuité heureuse. Depuis longtemps il nourrissait cette ambition de plaire à M"® d*Ymbercourt, mais la préférence marquée accordée à Guy de Malivert l'avait rejeté sur le troisième ou quatrième plan, parmi les adorateurs vagues qui

tournent de plus ou moins loin autour d'une jolie femme, attendant une occasion, rupture ou dépit, qui ne se présente jamais.

Il était plein de petites attentions : il tendait la lorgnette ou le programme, souriait aux moindres mots, se penchait mystérieusement pour répondre, et quand M™® d'Ymbercourt joignait le bout de ses gants blancs pour approuver quelque point d'orgue de la diva, il applaudissait à tout rompre, levant- les mains à la hauteur de sa tête; bref, il prenait publiquement possession de son emploi de cavalier servant.

Déjà Ton disait dans quelques loges : « Est-ce que le mariage de Malivert et de M'"^ d'Ymbercourt ne se fera pas ?» Il y eut un mouvement de curiosité lorsque Guy, après le premier acte, parut à rentrée de Torchestre et qu'on le vit, en inspectant la salle, regarder distraitement la loge de la comtesse. D'Aversac lui-même, qui l'avait aperçu, éprouva un léger sentiment.de malaise; mais les lorgnettes les plus perspicaces ne purent saisir le moindre signe de contrariété sur le visage de Malivert. Il ne rougit ni ne pâlit ; ses sourcils ne se contractèrent pas ; aucun muscle de sa face ne' bougea; on ne lui vit pas cette mine terrible et farouche des amants jaloux à l'aspect de leur belle courtisée par un autre; il avait l'air calme, d'une sérénité parfaite; l'expression de sa physionomie était celle que donne le rayonnement d'une

joie secrète, et sur ses lèvres voltigeait, comme dit le poëte :

Le sourire mystérieux Des voluptés intérieures.

« Guy serait aimé d'une fée ou d'une princesse qu'il n'aurait pas l'air plus triomphant, dit un vieil habitué du balcon, don Juan émérite. Si ]y[me d'Ymbercourt y tient, elle peut porter le deuil de ce mariage projeté, car elle ne s'appellera jamais M™® de Mali ver t. »

Pendant l'entr'acte, Guy fit une courte visite à la loge de la comtesse pour prendre congé d'elle, car il allait faire un voyage de quelques mois en Grèce. Sa politesse avec d'Aversac fut naturelle, sans contrainte, sans exagération; il n'eut pas cet air froidement cérémonieux que prennent les gens vexés, et il serra avec une tranquillité parfaite la main de M"* d'Ymbercourt, dont la contenance trahissait le trouble, quelque effort qu'elle fît pour paraître indifférente. La rougeur qui avait coloré ses joues lorsque Guy avait quitté son fauteuil d'orchestre pour venir à la loge avait fait place à une pâleur où la poudre de riz n'avait aucune part. Elle espérait du. dépit, de la colère, un mouvement de passion, une marque de jalousie, peut-être même une querelle. Ce sang-froid qui n'était pas joué la démontait et la prenait au dépourvu. Elle croyait que Malivert l'aimait, et

elle voyait qu'elle s'était trompée. Cette découverte blessait à la fois son orgueil et son cœur. Guy lui avait inspiré un goût plus vif qu'elle ne l'imaginait elle-même, et elle se sentit malheureuse. La comédie qu'elle jouait, dès qu'elle ne servait plus à rien , l'ennuyait et la fatiguait. Malivert parti, elle s'accouda sur le rebord de sa loge, ne répondant que par monosyllabes aux galanteries que lui adressait d'Aversac, décontenancé de ce silence et de cette froideur. Sans qu'il se l'expliquât, au printemps avait succédé l'hiver. Un givre soudain recouvrait les roses, (( Ai-je dit ou fait quelque sottise ? se disait le pauvre garçon naguère si bien accueilli, ou par hasard se moquerait-on de moi? Guy, tout à l'heure, avait une aisance affectée et la comtesse semblait bien émue. Aimerait-elle toujours Malivert? » Cependant, comme d'Aversac se savait épié par un certain nombre de lorgnettes, il continua son rôle, se penchant vers la comtesse en lui murmurant à l'oreille d'un air intime et mystérieux des banalités que tout le monde eût pu entendre.

Le vieil habitué, que ce petit drame amusait, en suivait les péripéties du coin de l'œil. « D'Aversac fait à mauvais jeu bonne mine, il n'est pas assez fort pour cette partie. Cependant c'est un sot, et les sots ont parfois de la chance auprès des femmes. La sottise s'entend volontiers avec

la folie, et Laridon succède à César, surtout lorsque César ne veut plus de son empire ; mais quelle peut être la nouvelle maîtresse de Guy ? » Telles étaient les réflexions que faisait ce vétéran de Cythère, aussi fort sur la théorie qu'il l'avait été sur la pratique, et il suivait le regard de Malivert pour voir s'il ne s'attachait pas à quelqu'une des belles personnes qui brillaient dans les loges comme des bijoux dans leur écrin. a Serait-ce cette blonde vaporeuse à la guirlande de feuilles d'argent, à la robe vert d'eau, à la parure d'opale, qui semble s'être fardée avec un rayon de lune, comme une elfe ou une nixe, et qui contemple le lustre d'un air sentimental comme si c'était l'astre des nuits ? ou bien encore cette brune aux cheveux plus sombres que la nuit, au profil coupé dans le marbre, aux yeux de diamant noir, à la bouche de pourpre, si vivace sous sa chaude pâleur, si passionnée sous son calme de statue, et qu'on prendrait pour une fille de la Vénus de Milo si ce chef-d'œuvre divin daignait avoir des enfants? Non, ce n'est pas cela, — ni la lune, ni le soleil. Cette princesse russe, là-bas, à l'avantscène, avec son luxe fou, sa beauté exotique et sa grâce extravagante, pourrait avoir des chances. Guy aime assez la bizarrerie, et, à cause de ses voyages, il a des goûts un peu barbares. Non, ce n'est pas celle-là. Il vient de la regarder d'un œil aussi froid que s'il examinait un coffret de

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malachite. Pourquoi pas cette Parisienne, dans cette loge découverte, mise avec un goût parfait, si fine, si spirituelle, si jolie, dont chaque mouvement a Tair d'être réglé par une flûte et soulève une écume de dentelles comme si elle dansait sur un panneau d*Herculanum ? Balzac aurait consacré trente pages à la description d'une pareille femme, et ce n'aurait pas été du style mal employé : elle en vaut la peine. Mais Guy n'est pas assez civilisé pour goûter ce charme qui séduisait, plus que la beauté même, l'auteur de la Comédie humaine. Allons, il faut renoncer à pénétrer aujourd'hui ce mystère, se dit le vieux beau en renfermant dans son étui une lorgnette qui ressemblait à une pièce d'artillerie. La dame des pensées de Malivert n'est pas ici décidément.» A la sortie, d'Aversac se tenait debout sous le péristyle avec toute l'élégance que peut se donner un gentleman, empaqueté dans son paletot, près de M™® d'Ymbercourt, qui avait jeté sur sa toilette une pelisse de satin bordée de cygne dont le capuchon , retombant sur ses épaules , lui laissait la tête dégagée. La comtesse était pâle, et ce soir-là vraiment belle. La douleur qu'elle ressentait prêtait à sa physionomie, ordinairement d'une régularité froide, une expression et une vie qui lui avaient manqué jusqu'alors. Du reste, elle semblait avoir complètement oublié son cavalier, qui restait à deux pas d'elle avec une gravité

composée, cherchant à dissimuler et à dire beaucoup de choses.

« Qu'a donc ce soir M™^ d'Ymbercourt? disaient les jeunes gens qui stationnaient sous le vestibule pour passer la revue féminine ; on dirait qu'il lui est venu une beauté nouvelle. D'Aversac est un heureux coquin.

— Pas si heureux que cela , dit un jeune homme à figure spirituelle et fine qui ressemblait à un portrait de Van Dyck détaché de son cadre. Ce n'est pas lui qui donne à la tête de la comtesse, inexpressive d'habitude comme un masque de cire moulé sur une Vénus de Canova, cette animation et cet accent. L'étincelle vient d'ailleurs. D'Aversac n'est pas le Prométhée de cette Pandore. Le bois ne saurait faire vivre le marbre.

— C'est égal, reprit un autre, Malivert est bien dégoûté de quitter la comtesse en ce moment.

Elle mérite mieux que d'Aversac pour vengeur. Je ne sais si Guy trouvera mieux, et il pourrait bien se repentir de son dédain.

— Il aurait tort, répondit le portrait de Van Dyck ; suivez bien mon raisonnement. M™« d'Ymbercourt est plus belle aujourd'hui que d'ordinaire, parce qu'elle est émue. Or, si Malivert ne la quittait pas, elle n'éprouverait aucune émotion, et ses traits, classiquement corrects, garderaient leur insignifiance; le phénomène qui vous frappe n'aurait pas lieu. Donc Malivert fera

bien de partir pour la Grèce, comme il Ta annoncé hier au club. Dixi. »

Le valet de pied appelant la voiture de M™® la comtesse mit fin à cette conversasion, et plus d'un jeune homme éprouva le péché d'envie en voyant d'Aversac monter après M"'' d'Ymbercourt dans le^ grand coupé, dont la portière fut refermée sur lui par le laquais, remonté sur le siège en un clin d'œil. La voiture partit grand train. D'Aversac, à moitié recouvert par des flots de satin, si près de cette femme, aspirant le vague parfum qui s'en exhalait, tâcha de profiter de ce court tête-à-tête pour dire à la comtesse quelques mots d'une galanterie un peu plus tendre. 11 fallait trouver sur le champ quelque chose de décisif et de passionné, car il n'y a pas loin de la place Ventadour à la rue de la Ghaussée-d'Antin ; mais l'improvisation n'était pas le fort du rival de Guy. M'"*^ d'Ymbercourt, il faut le dire, ne l'encourageait guère ; silencieuse, blottie dans l'angle du coupé, elle mordillait le coin de son mouchoir bordé de dentelle.

Pendant que d'Aversac s'eff'orçait de mener à fin une phrase laborieusement amoureuse, M'"^ d'Ymbercourt, qui n'en avait pas écouté un mot, tout occupée à suivre sa propre pensée, lui prit brusquement le bras et lui dit d'une voix • brève : « Est-ce que vous connaissez la nouvelle maîtresse de M. de Malivert? »

Cette question inopinée et singulière choqua beaucoup d'Aversac. Elle était d'une convenance douteuse et lui prouvait que la comtesse n'avait pas pensé un instant à lui. Le château de cartes de ses espérances s'écroulait à ce souffle de passion.

« Je ne la connais pas, balbutia d'Aversac, et je la connaîtrais, la discrétion, la délicatesse... m'empêcheraient... Tout galant homme en pareil cas sait son devoir...

— Oui, oui, reprit la comtesse d'un accent saccadé, les hommes se soutiennent tous entre eux, même lorsqu'ils sont rivaux. Je ne saurai rien... » Puis après un court silence, reprenant un peu d'empire sur elle-même, elle dit : « Pardon, mon cher monsieur d'Aversac, j'ai les nerfs horriblement agacés et je sens que je dis des choses folles; ne m'en veuillez pas et venez me voir demain; je serai plus calme. Mais nous voici arrivés, dit-elle en lui tendant la main; où faut-il qu'on vous mette? » Et d'un pas rapide elle descendit du coupé et monta le perron sans vouloir souffrir que d'Aversac l'aidât.

On voit qu'il n'est pas toujours aussi agréable que les jeunes gens naïfs se l'imaginent de reconduire une belle dame en voiture des Italiens à la Ghaussée-d'Antin. D'Aversac, assez penaud, se fit descendre au club de la rue de Ghoiseul, où son cocher l'attendait. Il joua et perdit une

centaine de louis, ce qui ne contribua pas à le remettre en belle humeur. En rentrant chez lui, il se disait : « Comment ce diable de Malivert s'y prend-il pour se faire ainsi aimer des femmes ? »

M'"* d'Ymbercourt, après s'être abandonnée aux soins de sa femme de chambre, qui la défit et l'accommoda pour la nuit, s'enveloppa d'un peignoir de cachemire blanc et s'accouda à son pupitre, la main plongée dans ses cheveux. Elle resta ainsi quelque temps, les yeux fixés sur son papier, roulant sa plume entre ses doigts. Elle voulait écrire à Guy, mais c'était là une lettre difficile à faire. Les pensées, qui lui arrivaient tumultueuses, s'en allaient lorsqu'elle essayait de les enfermer dans une phrase. Elle griffonna cinq ou six brouillons surchargés, raturés, illisibles, malgré sa belle écriture anglaise, sans pouvoir parvenir à se satisfaire. Les uns disaient trop, les autres disaient trop peu. Aucun ne rendait les sentiments de son cœur. Tous furent déchirés et jetés au feu. Elle s'arrêta enfin à cette rédaction :

« Ne vous fâchez pas, mon cher Guy, d'un mouvement de coquetterie bien innocent, je vous le jure, car il n'avait d'autre but que de vous rendre un peu jaloux et de vous ramener à moi. Vous savez bien que je vous aime, quoique vous ne m'aimiez guère. Votre air si froid, si tranquille, m'a glacé le cœur. Oubliez ce que je vous ai dit.

C'était une méchante amie qui m'avait fait parler. Ce départ pour la Grèce est-il vrai? Avez-vous, à ce point, besoin de me fuir, moi qui n'ai d'autre idée que de vous complaire? Ne vous en allez pas; je serais trop malheureuse de votre absence. »

La comtesse signa ce billet « Cécile d'Ymbercourt, » le cacheta de ses armes et voulut l'envoyer sur-le-champ ; mais comme elle se levait pour appeler: quelqu'un, la pendule sonna deux heures : il était trop tard pour dépêcher un homme au fond du faubourg Saint-Germain, où demeuraitGuy. «C'estbon, dit-elle, j'enverrai ma lettre de grand matin, et Guy l'aura à son réveil.., pourvu qu'il ne soit pas déjà parti. »

Elle se coucha fatiguée, brisée, fermant en vain les yeux ; elle pensait à la dame au traîneau et se disait que Malivert l'aimait, et la jalousie lui enfonçait ses fines aiguilles dans le cœur. Enfin elle s'endormit, mais d'un sommeil agité, plein de soubresauts plus pénibles que la veille. Une petite lampe suspendue au plafond, en guise de veilleuse, et enfermée dans un globe de verre bleu dépoli, répandait dans la chambre une luem' azurée assez semblable à celle du clair de lune; elle éclairait d'un jour doux et mystérieux la tête de la comtesse dont les cheveux dénoués avaient roulé en larges boucles noires sur la blancheur de l'oreiller et qui laissait pendre un de ses bras hors du lit.

Au chevet, peu à peu se condensa une légère vapeur transparente et bleuâtre comme la fumée qui sort d'un brûle-parfums; cette vapeur prit des contours plus arrêtés et devient bientôt une jeune fille d'une beauté céleste, à qui sa chevelure d'or faisait une auréole lumineuse; Spirite, car c'était elle, regardait dormir la jeune femme avec cet air de pitié mélancolique que les anges doivent avoir devant la souffrance humaine, et, se penchant vers elle comme l'ombre d'un rêve, elle lui fit tomber sur le front deux ou trois gouttes d'une liqueur sombre que renfermait une petite buire semblable aux urnes lacrymatoires qu'on trouve dans les anciens tombeaux, en murmurant :

(( Puisque tu n'es plus un danger pour celui que j'aime et que tu ne peux plus séparer son. âme de la mienne, j'ai pitié de toi, car tu souffres à cause de lui, et je t'apporte le divin népenthès. Oublie et sois heureuse, ô toi qui as causé ma mort) »

La vision disparut. Les traits de la belle dormeuse se détendirent comme si à un cauchemar pénible avait succédé un songe agréable; un léger sourire voltigea sur ses lèvres ; par un mouvement inconscient, elle ramena dans le lit son beau bras nu qui avait pris la froideur du marbre comme il en avait déjà la blancheur, et se pelotonna sous le léger édredon. Son sommeil tranquille et réparateur dura jusqu'au matin, et quand

elle s'éveilla, la première chose qu'elle aperçut, ce fut sa lettre posée sur la table de nuit.

« Faut-il la faire porter? dit Aglaé, qui venait d'entrer dans la chambre pour ouvrir les rideaux et voyait les yeux de sa maîtresse se diriger vers la missive.

— Oh, non! s'écria vivement M"® d'Ymbercourt; jette-la au feu. » Puis elle ajouta en ellemême : « Où donc avais-je la tête d'écrire une pareille lettre? J'étais folle! »

Le bateau à vapeur faisant le trajet de Marseille à Athènes était arrivé à la hauteur du cap Malia, la dernière dentelure de cette feuille de mûrier qui forme la pointe de la Grèce et lui a donné son nom moderne. On avait laissé en arrière les nuages, les brouillards et les frimas ; on allait de la nuit à la lumière, du froid à la chaleur. Aux teintes grises du ciel d'Occident avait succédé l'azur du ciel oriental, et la mer d'un bleu profond ondulait mollement sous une brise favorable dont le pyroscaphe profitait en déployant ses voiles de foc noircies par la fumée et semblables à ces voiles de couleur sombre que Thésée hissa par mégarde en revenant de l'île de Crète, où il avait vaincu le minotaure. Février touchait à sa fin, et déjà les approches du printemps, si tardif chez nous, se faisaient sentir dans ce climat heureux aimé du soleil. L'air était si tiède que la plupart

des passagers, déjà aguerris contre le mal de mer, restaient sur le pont occupés à regarder la côte qu'on entrevoyait dans les vapeurs bleues du soir. Au-dessus de cette zone assombrie émergeait une montagne visible encore et retenant un rayon de jour sur son sommet lamé de neige. C'était le Taygète ; ce qui donnait l'occasion aux voyageurs bacheliers es lettres et sachant quelques bribes de latin de citer avec une pédanterie satisfaite le vers si connu de Virgile. Un Français qui cite à propos, chose rare, un vers latin, est bien près du parfait bonheur. Quant à citer un vers grec, c'est une félicité réservée aux Allemands et aux Anglais sortant d'Iéna ou d'Oxford.

Sur les bancs à claire-voie et les pliants qui encombraient l'arrière du navire se tenaient de jeunes misses coiffées de petits chapeaux à voilettes bleues, leurs abondants cheveux roux enfermés dans un filet, leur gibecière de voyage pendue au col par une courroie, et vêtues de paletots à larges boutons. Elles contemplaient la côte embrumée par l'ombre du soir avec des jumelles assez fortes pour distinguer les satellites de Jupiter. Quelques-unes plus hardies et ayant le pied marin arpentaient le pont de ce pas gymnastique que les sergents de la garde, professeurs de marche, enseignent aux demoiselles d'outre- Manche. D'autres causaient avec des gentlemen • d'une tenue irréprochable et d'une correction par-

faite. Il y avait aussi des Français, des élèves de l'école d'Athènes, des peintres, des architectes prix de Rome, qui allaient se tremper aux sources du vrai beau. Ceux-là,, avec tout l'entrain de la jeunesse ayant devant elle l'espérance et un petit pécule en poche, faisaient des plaisanteries, riaient bruyamment, fumaient des cigares, et se livraient à de chaudes discussions d'esthétique. Les renommées des grands maîtres anciens et modernes étaient discutées, niées, portées aux nues; tout était admirable ou ridicule, sublime ou stupide, car les jeunes gens sont excessifs et ne connaissent pas de moyen terme. Ce ne sont pas eux qui marieraient le roi Modus et la reine Ratio : ce mariage de convenance ne se fait que plus tard.

A ce groupe animé, drapé dans son manteau comme un philosophe du Portique, était mêlé un jeune homme qui n'était ni peintre ni sculpteur, ni architecte, et que les artistes voyageurs prenaient pour arbitre lorsque la discussion aboutissait de part et d'autre à quelque négation obstinée. C'était Guy de Malivert. Ses remarques judicieuses et fines montraient un véritable connaisseur, un critique d'art digne de ce nom, et ces jeunes gens si dédaigneux, qui flétrissent de l'épithète de bourgeois tout être n'ayant pas manié la brosse, le ciseau ou le tire-ligne, les écoutaient avec une certaine déférence, et quelquefois même les adoptaient. La conversation s'épuisa, car tout s'épuise,

même une conversation sur Tidéal et le réel, et les interlocuteurs, le gosier un peu desséché, descendirent dans la cabine pour s'humecter le larynx de quelque grog ou de quelque autre breuvage chaud et cordial. Malivert resta seul sur le pont. La nuit était tout à fait tombée. Dans le ciel d'un azur noir, les étoiles brillaient avec des scintillations d'une vivacité et d'un éclat dont on ne peut se faire une idée quand on n'a pas vu le ciel de la Grèce. Leurs reflets s'allongeaient dans l'eau, y traçaient des sillages, comme l'auraient fait des lumières posées sur la rive ; l'écume brassée par les aubes des roues rejaillissait en millions de diamants qui brillaient un instant et se fondaient en bleuâtres phosphorescences. Le noir pyroscaphe semblait nager dans un bain de lumière. C'était un de ces spectacles qui exciteraient l'admiration du Philistin le plus obtus, et Malivert, qui n'était pas un Philistin, en jouissait délicieusement. 11 n'eut pas même l'idée de descendre dans la salle de l' entre-pont, où règne toujours une chaleur nauséabonde, particulièrenoient sensible quand on vient de l'air frais, et il continua à se promener de l'arrière à l'avant du navire, contournant les Levantins installés le long du bordage sur leurs tapis ou leurs minces matelas du côté de la proue, parmi les paquets déchaînes et les rouleaux de cordages, et quelquefois faisant baisser son voile à quelque femme qui, ne se

croyant pas vue, le soulevait pour aspirer la fraîcheur nocturne. Guy, comme on le voit, tenait la promesse qu'il avait faite de ne pas compromettre M'"^ d*Ymbercourt.

Il s'accouda sur le bastingage, et se laissa aller à une rêverie pleine de douceur. Sans doute depuis que l'amour de Spirite l'avait dégagé des curiosités terrestres, le voyage de Grèce ne lui inspirait plus le même enthousiasme qu'autrefois. C'est un autre voyage qu'il eût voulu faire, mais il ne songeait plus à avancer son départ pour ce monde où sa pensée plongeait déjà. 11 savait maintenant les conséquences du suicide,^ et il attendait sans trop s'impatienter que l'heure de s'envoler avec l'ange qui le visitait fût venue. Assuré de son bonheur futur, il se laissait aller à la sensation présente et jouissait en poëte du magnifique spectacle de la nuit. Gomme lord Byron, il aimait la mer. Gette éternelle inquiétude et cette plainte qui ne se tait jamais, même aux heures les plus calmes, ces brusques révoltes et ces fureurs insensées contre l'obstacle immuable avaient toujours plu à son imagination qui voyait dans cette turbulence vaine une secrète analogie avec l'inutile effort humain. Ce qui le charmait surtout de la mer, c'était le vaste isolement, le cercle d'horizon toujours semblable et toujours déplacé, la solennelle monotonie et l'absence de tout signe de civilisation. La même houle qui soulevait le

bateau à vapeur dans sa large ondulation avait lavé les flancs des vaisseaux « aux flancs creux » dont parle Homère, et il ne lui en restait aucune trace. Son eau avait précisément le ton qui la colorait lorsque la flotte des Grecs la sillonnait. Dans sa fierté, la mer ne garde pas comme la terre les cicatrices du passage de Thomme. Elle est vague, immense et profonde comme Tinfini. Aussi, jamais Malivert ne se sentait plus joyeux, plus libre, plus en possession de lui-même que lorsque, debout à la proue d'un navire s' élevant, s'abaissant, il s'avançait dans l'inconnu. Mouillé par la lanière d'écume rejaillissant sur le pont, les cheveux imprégnés de la vapeur saline, il lui semblait qu'il marchait sur les eaux, et, comme un cavalier s'identifie avec la vitesse de sa monture, il s'attribuait la rapidité du vaisseau, et sa pensée bondissait au-devant des vagues.

Près de Malivert, Spirite était descendue sans bruit, comme une plume ou un flocon ne neige, et sa' main s'appuyait à l'épaule du jeune homme. Quoique Spirite fût invisible pour tout le monde, il est permis de se figurer le groupe charmant que formaient Malivert et son aérienne amie. La lune s'était levée, large et claire, pâlissant les étoiles, et la nuit était devenue une espèce de jour bleu, un jour de grotte d'azur, d'un ton vraiment magique. Un rayon dessinait à la proue du navire cet Amour et cette Psyché brillant dans le

scintillement diamanté de l'écume comme de jeunes dieux à la proue d'une birème antique. Sur la mer, avec un perpétuel fourmillement lumineux, s'étalait une large traînée de paillettes d'argent, reflet de l'astre émergé de l'horizon et montant lentement dans le ciel. Parfois un dauphin, descendant peut-être de celui qui portait Arion, traversait de son dos noir le sillage étincelant et rentrait brusquement dans l'ombre, ou bien dans le lointain, comme un point rouge vacillant, se révélait le fanal de quelque barque. De temps à autre, comme une découpure violette, la côte d'un îlot, bientôt dépassée, apparaissait.

(( C'est là, sans doute, disait Spirite, un merveilleux spectacle, un des plus beaux, sinon le plus beau, qu'un œil humain puisse contempler; mais qu'est-ce à côté des prodigieuses perspectives du monde que je quitte pour descendre vers vous, et où bientôt nous volerons l'un près de l'autre « comme des colombes appelées par le même désir? » Cette mer qui vous semble si grande, n'est qu'une goutte dans la coupe de l'infini, et cet astre pâle qui l'éclairé, imperceptible globule d'argent, se perd dans les effroyables immensités, dernier grain de la poussière sidérale. Oh ! que je l'eusse admiré près de vous, ce spectacle, lorsque j'habitais encore la terre et que je me nommais Lavinia I Mais ne croyez pas que

j'y reste insensible, j'en comprends la beauté à travers votre émotion.

— Quelle impatience vous me donnez de l'autre vie, Spirite I répondit Malivert ; et comme avec aideur je m'élance vers ces mondes aux splendeurs éblouissantes, au-dessus de toute imagination et de toute parole, que nous devons parcourir ensemble et où rien ne nous séparera plus !

— Oui, vous les verrez ; vous en connaîtrez les magnificences et les délices, si vous m'aimez, si vous m'êtes fidèle, si jamais votre pensée ne se détourne vers rien d'inférieur, si vous laissez, comme au fond d'une eau qui repose, tomber au fond de vous l'impur et grossier limon bumain. A ce prix, il nous sera permis de savourer, unis éternellement l'un à l'autre, la tranquille ivresse de l'amour divin, de cet amour sans intermittence, sans faiblesse, sans lassitude, et dont l'ardeur ferait fondre les soleils comme des grains de myrrhe sur le feu. Nous serons l'unité dans la dualité, le moi dans le non-moi, le mouvement dans le repos, le désir dans l'accomplissement, la fraîcheur dans la flamme. Pour mériter ces félicités suprêmes, songez à Spirite qui est au ciel et ne vous souvenez pas trop de Lavinia, qui dort là-bas sous sa couronne de roses blanches sculptées.

— Ne vous aimé-je pas éperdument, dit Malivert, avec toute la pureté et l'ardeur dont une

âme encore retenue sur cette terre peut être capable?

— Mon ami, répondit Spirite, persévérez ainsi, je suis contente de vous. »

Et comme elle disait ces mots, ses yeux de saphir étoilaient pleins d'amoureuses promesses, et un sourire voluptueusement chaste entr' ouvrait sa bouche adorable.

L'entretien se prolongea entre le vivant et l'ombre jusqu'à ce que les premières lueurs de Faube eussent commencé à mêler leurs teintes roses aux nuances violettes de la lune, dont le disque s'effaçait peu à peu. Bientôt un segment de soleil parut au-dessus de la barre d'un bleu sombre que la mer formait à l'horizon, et le jour se répandit avec une explosion sublime. Spirite, ange de lumière, n'avait rien à redouter du soleil , et elle resta quelques minutes sur la proue, étincelante de clartés roses et les feux du matin jouant comne des papillons d'or dans sa chevelure soulevée parla brise de l'Archipel. Si elle choisissait de préférence la nuit pour faire ses apparitions , c'était parce que, le mouvement de la vie humaine vulgaire étant suspendu, Guy se trouvait plus libre, moins observé et délivré du risque de passer pour fou à cause d'actions d'une extériorité forcément bizarre.

Comme elle vit Malivert pâle et glacé dans le frisson de l'aurore elle, lui dit d'un ton douce-

ment grondeur : « Allons, pauvre créature d'argile, ne luttez pas contre la nature; il fait froid, la rosée marine trompe le pont et mouille les cordages. Rentrez dans la cabine, allez dormir; » et puis elle ajouta avec une. grâce toute féminine: « Le sommeil ne nous sépare pas. Je serai dans tous tes rêves, et je t'emmènerar là où tu ne peux encore venir pendant la veille. »

En effet, le sommeil de Guy fut traversé de songes azurés, radieux, surnaturels, où il volait côte à côte avec Spirite à travers des élysées et des paradis, mélange de lueurs, de végétations et d'architectures idéales, dont aucune phrase de nos pauvres langues si bornées, si imparfaites, si opaques, ne saurait éveiller l'idée même la plus lointaine.

Il est inutile de décrire avec détail les impressions de voyage de Malivert ; ce serait sortir du cadre de ce récit, et d'ailleurs Guy, occupé de son amour et distrait par un désir inexorable, faisait beaucoup moins attention qu'autrefois aux choses matérielles ; il n'apercevait plus la nature que dans un lointain vague, brumeux et splendide, servant de fond à son idée fixe. Le monde n'était pour lui que le paysage de Spirite, et encore trouvait-il les plus beaux sites peu dignes de cet emploi.

Cependant le lendemain, au lever du jour, il ne put retenir un cri d'admiration et de surprise

lorsque, le bateau à vapeur entrant dans la rade du Pirée , il découvrît le merveilleux tableau qu'éclairait le matin : le Parnès, THymette, formaient, avec leurs pentes couleur d'améthyste, comme les coulisses du splendide décor dont le Lycabète, bizarrement découpé et lé Pentélique occupaient le fond. Au milieu, comme un trépied d'or sur' un autel de marbre, s'élevait sur l'Acropole le Parthénon illuminé par les lueurs vermeilles du matin ; les teintes bleuâtres des lointains, apparaissant à travers les interstices des cojonnes écroulées, rendaient encore plus aérienne et plus idéale la noble forme du temple. Malivert eut le frémissement que donne la sensation du beau, et il comprit ce qui jusqu'alors lui avait semblé obscur. Tout l'art grec se révélait à lui, romantique, dans cette rapide vision, c'est-à-dire la parfaite proportion de l'ensemble, la pureté absolue des lignes, la suavité incomparable de la couleur faite de blancheur, d'azur et de lumière. Aussitôt débarqué, sans s'occuper de ses bagages, laissés au soin de Jack, il se jeta dans un de ces fiacres qui , à la honte de la civilisation moderne, emportent, à défaut de chars antiques, les voyageurs du Pirée vers Athènes sur une route blanche de poussière et bordée çà et là de quelques oliviers enfarinés. Le véhicule de Malivert, tout démantelé et rendant un son inquiétant de ferraille, était emporté au galop par deux petits

chevaux maigres d'un gris pommelé, à la crinière relevée et coupée en brosse : on eût dit le squelette, ou plutôt la maquette en terre des chevaux de marbre qui se cabrent sur les métopes du Pârthénon ; leurs aïeux, sans doute, avaient posé pour Phidias. Ils étaient fouaillés à tour de bras par un éphèbe revêtu d'un costume de Palikare, qui peut-être, conducteur d'un plus brillant attelage, eût jadis remporté le prix. des chars aux courses d'Olympie.

Laissant les autres voyageurs envahir l'hôtel d'Angleterre, Guy se fit conduire au pied de la colline sacrée où le genre humain, dans sa fleur de jeunesse, de poésie et d'amour, entassa ses plus purs chefs-d'œuvre comme pour les présenter à l'admiration des dieux. Il monta l'ancienne rue des Trépieds, enfouie sous d'informes cahutes, foulant d'un pas respectueux cette poussière faite de merveilles , et déboucha enfin sur cet escalier des Propylées dont on a soulevé des marches pour en faire des pierres tombales; il gravit cet étrange cimetière parmi un tumulte de dalles soulevées, entre les soubassements , dont l'un porte le petit temple de la Victoire Aptère, et l'autre servait de piédestal à la statue équestre de Gimon et de terre-plein à la Pinacothèque où se conservaient les chefs-d'œuvre de Zeuxis, d'Apelles, de Timanthe et de Protogène.

11, franchit les Propylées de Mnésiclès, chef-

d' œuvre digne de servir de porte au chef-d'œuvre d'Ictinus et de Phidias, avec un sentiment d'admiration religieuse ; il avait presque honte , lui barbare d'Occident, de marcher avec des bottes sur ce sol sacré.

Au bout de quelques pas, il se trouva devant le Parthénon, — le temple de la Vierge, — le sanctuaire de Pallas-Athénè, la plus pure conception dn polythéisme.

L'édifice se déployait dans la bleue sérénité de l'air avec une placidité superbe et une majestueuse suavité. Une divine harmonie présidait à ses lignes, qui, sur un rhythme secret, chantaient l'hymne de la beauté. Toutes, doucement, tendaient à un idéal inconnu, convergeaient vers un point mystérieux, mais sans effort, sans violence, et comme sûres de l'atteindre. Au-dessus du temple, on sentait planer cette pensée vers laquelle l'angle des frontons, les entablements, les colonnes aspiraient et semblaient vouloir monter, imprimant d'imperceptibles courbes à l'horizontal et au perpendiculaire. Les belles colonnes doriques, drapées dans les plis de leurs cannelures et un peu rejetées en arrière, faisaient rêvera de chastes vierges qu'alanguit un vague désir.

Une couleur blonde et chaude enveloppait la façade dans une atmosphère d'or, et, sous le baiser du temps, le marbre avait pris une nuance vermeille et comme une rougeur pudique.

Sur les marches du temple, entre les deux colonnes derrière lesquelles s'ouvre la porte du pronaos, Spirite se tenait debout dans cette pure clarté grecque si peu favorable aux apparitions, au seuil même de ce Parthénon si clair, si parfait, si lumineusement beau. Une longue robe blanche, sculptée à petits plis comme les tuniques des canéphores, descendait de ses épaules jusque sur le bout de ses petits pieds nus. Une couronne de violettes, — de ces violettes dont Aristophane célèbre la fraîcheur dans une de ses parabases, — ceignait ses cheveux d'or aux bandeaux ondes. Costumée ainsi, Spirite ressemblait à une vierge des Panathénées descendue de sa frise. Mais dans ses yeux de pervenche brillait une lueur attendrie qu'on ne voit pas aux yeux de marbre blanc. A cette radieuse beauté plastique, elle ajoutait la beauté de l'âme.

Malivert monta les degrés et s'approcha de Spirite, qui tendit la main vers lui. Alors, dans un éblouissement rapide, il vit le Parthénon comme il était aux jours de sa splendeur. Les colonnes tombées avaient repris leur place ; les figures du fronton arrachées par lord Elgin, ou brisées par les bombes vénitiennes, s'étaient groupées sur les frontons, pures, intactes, dans leurs attitudes humainement divines. Par la porte de la cella, Malivert entrevit, remontée sur son piédestal, la statue d'or et d'ivoire de Phidias, la céleste, la

vierge, rirnmaculée Pallas-Athénè ; mais à ce prodige il ne jeta qu'un regard distrait et ses yeux cherchèrent aussitôt les yeux de Spirite.

Ainsi dédaignée, la^vision rétrospective s'était évanouie.

« Oh ! murmura Spirite, Tart lui-même est oublié pour l'amour. Son âme se détache de plus en plus de la terre. Il brûle, il se consume. Bientôt, chère âme, il sera accompli, ton désir ! »

Et le cœur de la jeune fille battant encore dans la poitrine de l'esprit, un soupir souleva son blanc péplos.

Quelques jours après cette visite au Parthénon, Guy de Malivert résolut de faire une tournée dans les environs d'Athènes, et d'aller visiter ces belles ' montagnes qu'il découvrait de sa fenêtre. 11 prit un guide et deux chevaux, et laissa Jack à l'hôtel comme inutile et même gênant. Jack était un de ces domestiques plus difficiles à contenter que leur maître et dont le désagrément ne se révèle qu'en voyage. Il avait ses manies comme une vieille fille et trouvait tout détestable, les chambres, les lits, les mets, les vins, et à tout moment, outré de la barbarie du service, il s'écriait : « Ah I les sauvages I » En outre, s'il reconnaissait à Malivert quelque talent pour écrire, il le jugeait en lui-même incapable de se gouverner et passablement fou, surtout depuis quelque temps, et il

s'était donné la mission de le surveiller. Un froncement de sourcil de Malivert le faisait d'ailleurs reculer à son plan, et le mentor, avec une merveilleuse facilité de métamorphose, reprenait le rôle de valet de chambre.

Guy fit glisser un certain nombre de pièces d'or dans une ceinture de cuir qu'il portait sous ses vêtements, mit des pistolets aux fontes de sa selle, et en partant n'assigna pas de jour fixe pour son retour, voulant se laisser la liberté de l'imprévu, de l'aventure, du vagabondage à tout hasard. Il savait que Jack, accoutumé à ses disparitions, ne s'alarmerait pas de plusieurs jours et même de plusieurs semaines de retard, et resterait dans une quiétude parfaite dès qu'il aurait appris au cuisinier de l'hôtel à faire cuire le bifteck selon ses idées, — saisi au dehors et rose en dedans, — à l'anglaise.

L'excursion de Guy, sauf changement d'idée, devait se borner au Parnès et ne pas dépasser cinq ou six jours. Mais, au bout d'un mois, ni Malivert ni son guide n'avaient reparu. Aucune lettre n'était venue à l'hôtel annonçant un changement ou une prolongation d'itinéraire; la somme emportée par Guy devait tirer à sa fin, et ce silence commençait à devenir inquiétant. «Monsieur ne me demande pas d'argent, se dit Jack un matin, en mangeant un bifteck enfin cuit à point qu'il arrosait d'un vin blanc de Santorin assez agréable.

malgré son petit goût de résine; cela n'est pas naturel, il doit lui être arrivé quelque chose. S'il continuait son voyage, il m'aurait indiqué une ville pour lui envoyer des fonds, puisque c'est moi qui tiens la bourse. Pourvu qu'il ne se soit pas cassé le cou ou les reins dans quelque précipice ! ^ussi, quelle diable d'idée a-t-il de chevaucher toujours par des pays sales, mal pavés, absurdes, faméliques, tandis que nous pourrions être à Paris, douillettement installés dans un intérieur confortable, à l'abri des insectes, des moustiques et autres vilaines bêtes qui vous font venir des ampoules! Dans la belle saison je ne dis pas, je conçois qu'on aille à Ville-d'Avray, à la Celle- Saint-Gloud, à Fontainebleau, — non pas à Fontainebleau, — il y a trop de peintres ! — et encore, j'aime mieux Paris. On a beau dire, la campagne est faite pour les paysans et les voyages pour les commis voyageurs, puisque c'est leur état. Mais cela finit par n'être pas drôle d'être planté à l'auberge pour reverdir dans une ville où il n'y a que des ruines à voir. Dieu ! sont-ils bêtes, les maîtres, avec leurs vieilles pierres, comme si des bâtiments neufs et bien entretenus n'étaient pas cent fois plus agréables à l'œil! Décidément, monsieur manque tout à fait d'égards envers moi. C'est vrai, je suis son domestique, mon devoir est de le servir; mais il n'a pas le droit de me faire mourir d'ennui à l'hôtel d'Angleterre ! — S'il lui était

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arrivé quelque malheur à ce cher maître, — après tout c'est un bon maître, — je ne m'en consolerais que si je trouvais une meilleure place ! J'ai bien envie d'aller à sa recherche, mais de quel côté ? qui sait où sa fantaisie Ta poussé! aux sites les plus extravagants et les plus impraticables, dans ces casse-cou et ces fondrières qu'il appelle pittoresques et dont il prend le signalement sur son album comme si c'était chose curieuse! Allons, je lui donne encore trois jours pour réintégrer le domicile, après quoi je le fais tambouriner et afficher à tous les carrefours comme un chien perdu, avec promesse de récompense honnête à qui le ramènera. »

En sa qualité de serviteur sceptique et moderne, se moquant fort du valet de chambre dévoué et fidèle à la mode ancienne, l'honnête Jack raillait son inquiétude très-véritable. Au fond il aimait Guy de Malivert et lui était attaché. Quoiqu'il se sût porté sur le testament de son maître pour une somme qui lui assurait une modeste aisance, il n'en désirait pas la mort.

L'hôte commençait à se montrer, soucieux, non de Malivert, dont la dépense était payée, mais des deux chevaux qu'il avait fournis pour l'expédition. Comme il se lamentait sur le sort problématique de ces deux bêtes sans pareilles, d'un pied si sûr, d'une allure si douce, d'une bouche si tendre et qu'on conduisait avec un fil de soie, Jack, impa-

tienté, lui dit d'un air de dédain suprême : « Eh bien!- si elles sont crevées, vos deux rosses, on vous les payera; » assurance qui rendit toute sa sérénité au brave Diamantopoulos.

Chaque soir la femme du guide, belle et robuste matrone qui eût pu remplacer la cariatide enlevée au Pandrosion et que supplée un moulage de terre cuite, venait demander si Stavros, son mari, n'était pas revenu avec ou sans le voyageur.

Après la réponse invariablement négative, elle allait s'asseoir sur une pierre à peu de distance de rhôtel, défaisait la natte blonde postiche qui cerclait seâ cheveux noirs, dont elle secouait les mèches, se portait les ongles aux joues comme si elle eût voulu s'égratigner, poussait des soupirs de ventriloque et se livrait aux démonstrations théâtrales de la douleur antique. Ce n'est pas qu'au fond elle fût très-touchée, car Stavros était un assez piètre 5ujet fort ivrogne, qui la battait quand U était gris, et rapportait peu d'argent au ménage quoiqu'il en gagnât assez à mener des étrangers en laisse; mais elle devait aux convenances de manifester un désespoir suffisant. Une médisance qui n'était pas une calomnie l'accusait de faire consoler ses veuvages intermittents par un beau palikare à la taille de guêpe, à la fustanelle évasée en cloche, mesurant bien soixante mètres de fine étoffe plissée, à la calotte rouge dont la houppe de soie bleue lui descendait jus-

qu'au milieu du dos. Cette douleur vraie ou fausse, exprimée en rauques sanglots qui rappelaient les aboiements d'Hécube, ennuyait' et troublait fort Jack, qui, bien qu'incrédule, était un peu superstitieux. « Je n'aime pas, disait-il, cette femme qui hurle au perdu comme un chien sentant la mort.)) Et les trois jours qu'il avait accordés comme limite extrême pour le retour de Malivert étant expirés, il alla faire sa déclaration à la justice.

On se livra aux plus actives recherches dans la direction probable qu'avaient dû prendre Malivert et son guide. La montagne fut battue dans tous les sens, et, dans un chemin creux on trouva une carcasse de cheval couchée sur le flanc, entièrement déshabillée de son harnais et déjà à moitié dévorée par les corbeaux. Une balle lui avait brisé r épaule et l'animal avait dû s'abattre sur le coup avec son cavalier. Autour de la bête morte le terrain semblait avoir été foulé comme dans une lutte, niais trop de temps s'était écoulé déjà depuis Fépoque présumée de l'attaque, qui devait remonter à plusieurs semaines; il n'y avait pas grande induction à tirer de ces vestiges à demi effacés par la pluie ou le vent. Dans un buisson de lentisques, voisin de la route, une branche avait été coupée à moitié au passage d'un projectile : la portion supérieure avait fléchi et pendait desséchée.

La balle, qui était celle d'un pistolet, fut

retrouvée plus loin dans un champ. La personne assaillie paraissait s'être défendue. Quelle avait été rissue de la lutte? On devait croire qu'elle avait été fatale, puisque Malivert ni son ^uide n'avaient repai'u. Le cheval fut reconnu pour un de ceux qu'avait loués Diamantopoulos au jeune voyageur français. Mais, faute d'éléments plus précis, l'instruction ne put aller plus loin. Toute trace des agresseurs^ de la victime eu des victimes, car il devait y en avoir deux, se perdsût. Le fil conducteur se cassait dès le commencement.

Le signalement détaillé de Malivert et de Stavros fut envoyé à tous les endroits possibles où le tracé des routes avait dû les conduire. On ne les avait vus nulle part. Leur voyage s'était terminé là. Peut-être des brigands avaient-ils amené Malivert dans quelque caverne inaccessible de montagne avec l'idée d'en tirer rançon; mais cette supposition tombait d'elle-même au bout de quelques minutes d'examen. Les bandits auraient envoyé un des leurs déguisés à la ville, et trouvé moyen de faire passer à Jack une lettre contenant les conditions du rachat, avec menace de mutilation en cas de retard et de mort en cas de refus, ainsi que se traitent ces sortes d'affaires. C'est ce qui n'avait pas eu lieu. Aucun papier de ce genre n'était venu de la montagne à Athènes, et la poste aux lettres des brigands n'avait pas fonctionné.

Jack, que l'idée de retourner en France sans son maître, dont on pourrait le croire l'assassin, troublait singulièrement, * bien qu il n'eût pas bougé de l'hôtel d'Angleterre, ne savait à quel saint se vouer, et plus que jamais il maudissait cette manie de voyage qui entraînait un homme bien mis dans des sites farouches où des voleurs en costume de carnaval les tiraient comme un lièvre.

Quelques jours après ces recherches, Stavros reparut à l'hôtel, mais dans quel état, grands dieux! hâve, maigre, défait, Tair effaré et fou, comme un spectre qui sort du tombeau sans en avoir secoué la terre. Son costume riche et pittoresque, dont il tirait vanité et qui produisait un si bon effet sur les voyageurs épris de couleur locale, lui avait- été enlevé et était remplacé par des guenilles sordides tout empreintes de la boue des bivouacs; une peau de mouton graisseuse couvrait ses épaules, et nul n'aurait reconnu en lui le guide favori des touristes. Son ret«ur inattendu fut signalé à la justice. Stavros fut provisoirement arrêté, car enfin, quoique bien connu dans Athènes et relativement honnête, il était parti avec un voyageur et revenait seul : circonstance que les juges méticuleux ne trouvent pas volontiers naturelle. Cependant Stavros parvint à démontrer son innocence. Son industrie de guide s'opposait logiquement à ce qu'il détruisît les

voyageurs dont U tirait profit et qu'il n'avait d'ailleurs pas besoin d'assassiner pour les voler. Pourquoi aurait-il été attendre au bord du chemin des victimes qui le suivaient de leur plein gré sur la grande route, lui accordant de leur or une part suffisante? Mais le récit qu'il faisait de la mort de Malivert était des plus étranges et vraiment difficile à croire. Selon lui, pendant qu'ils chevauchaient paisiblement l'un et l'autre dans le chemin creux à la place où l'on avait trouvé la carcasse du cheval, une détonation d'arme à feu s'était fait entendre, suivie d'une autre à un intervalle inappréciable. Le premier coup avait renversé le cheval que montait M. de Malivert, et le second atteint le voyageur même, qui, par un mouvement instinctif, avait porté la main aux fontes de sa selle et lâché au hasard un coup de pistolet.

Trois ou quatre bandits s'étaient élancés des buissons pour dépouiller Malivert. Deux autres l'avaient fait descendre de cheval, lui Stavros, et le tenaient par les bras, quoiqu'il n'essayât pas une résistance inutile.

Jusque-là ce récit ne différait pas beaucoup des vulgaires histoires de grand chemin, mais la suite était beaucoup moins croyable, quoique le guide l'affirmât sous la foi du serment. 11 prétendait avoir vu près de Malivert mourant, dont le visasse, loin d'exprimer les angoisses de l'agonie,

ràyannait au contraire d'une joie céleste, une figure d'une éclatante blancheur et d'une merveilleuse beauté qui devait être la Panagia^ et qui posait sur la blessure du voyageur, comme pour lui ôter la souffrance, une main de lumière.

Les bandits, effrayés de Tapparition, s'étaient enfuis à quelque distance, et alors la belle dame avait pris Tâme du mort et s'était envolée au ciel avec elle.

On ne put jamais le faire varier dans cette déposition. Le corps du voyageur avait été caché sous une roche déplacée, au bord d'un de ces torrents dont le lit toujours sec en été est rempli de lauriers-roses. Quant à lui, pauvre diable ne valant pas la peine d'être tué, après l'avoir dépouillé de ses beaux habits, on l'avait emmené bien loin dans les montagnes pour qu'il n'allât pas dénoncer le meurtre, et c'était avec grande peine qu'il était parvenu à s'échapper.

Stavros fut relâché ; s'il eût été coupable, il lui eût été facile de gagner les îles ou les côtes d'Asie avec l'argent de Mali vert. Son retour prouvait son innocence. Le récit de la mort de Malivert fut envoyé à M™® de Marillac, sa sœur, à peu près dans les mêmes termes où Stavros l'avait fait. L'apparition de Spirite y était même mentionnée, mais comme une hallucination produite par la frayeur sur le guide, dont le cerveau ne paraissait pas bien sain.

A peu près à l'heure où cette scène de meartre se passait sur le mont Parnës, le baron de Féroê était retiré, selon sa coutume, au fond de son appartement inaccessible, occupé à lirecetétrange et mystérieux ouvrage de Swedenborg qui a pour titre le» Mariages de Vautre vie.

Au milieu de sa lecture il sentit un trouble particulier, comme lorsqu'il était averti de quelque révélation. La pensée de Malivert traversa son cerveau, quoiqu'elle n'y fût amenée par aucune transition naturelle. Une lueur se répandit dans sa chambre, dont les murs devinrent transparents, et qui s'ouvrit comme un temple hypèthre, laissant voir à une immense profondeur, non pas le ciel qui arrête les yeux humains, mais le ciel pénétrable aux seuls yeux des voyants.

Au centre d'une effervescence de lumière qui semblait partir du fond de l'infini, deux points d'une intensité de splendeur plus grande encore, pareils à des diamants dans de la flamme, scintillaient, palpitaient et s'approchaient, prenant l'apparence de Malivert et de Spirite. Ils volaient l'un près de l'autre, dans une joie céleste et radieuse, se caressant du bout de leurs ailes, se lutinant avec de divines agaceries.

Bientôt ils se rapprochèrent de plus en plus, et, comme deux gouttes de rosée roulant sur la même feuille de lis, ils finirent par se confondre dans une perle unique.

(( Les voilà heureux à jamais; leurs âmes réunies forment un ange d'amour, dit avec un soupir mélancolique le baron de Féroë. Et moi, combien de temps me faudra-t-il encore attendre? »

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