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Cefutavec un vif sentiment de plaisir que j'entrai dans la chambre, ou plutôt dans le petit appartement que m'avait préparé ma mère pour ma sortie du couvent des Oiseaux. Il consistait en une chambre à coucher, un grand cabinet de toilette et un salon, dont les fenêtres donnaient sur un jardin, qui s'augmentait de la perspective des jardins avoisinants. Un mur bas, tout tapissé d'un épais rideau de lierre, servait de ligne de démarcation ; mais la pierre ne paraissait nulle part, et fon ne voyait qu'une succession d'arbres antiques, de marronniers gigantesques, qui simulaient un parc illimité. A peine si, au dernier plan, l'œil saisissait entre les touffes les plus lointaines l'angle d'un toit, le coude bizarre d'un tuyau de cheminée, signature que Paris appose au bas de tous ses horizons. C'est une satisfaction rare et réservée à la richesse que d'avoir devant soi, au milieu
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ue la grande ville, un large espace vague et libre, de l'air, du ciel, du soleil et de la verdure. N'estil pas désagréable de sentir trop près de soi d'autres existences, des passions, des vices, des maliieurs, et la délicate pudeur de l'âme n'est-elle |)as un peu froissée par ce voisinage immédiat? Aussi éprouvai-je une vrai joie en regardant à travers mes fenêtres cetie oasis de fraîcheur, de silence et de solitude. On était au mois d'août, car j'avais fini ma dernière année scolaire au couvent, et \e feuillage conservait encore toute l'intensité de sa verdure, mais avec le ton plus chaud cependant que donne à la végétation le passage de l'été. Au milieu du parterre qui se dessinait sous mes croisées, un massif de géraniums en pleine floraison éblouissait les yeux de son feu d'artifice écarlate; le gazon qui entourait cette corbeille de fleurs, tapis de velours vert en raygrass d'Angleterre, faisait valoir par sa nuance d'émeraude ce rouge plus ardent que le feu. Dans l'allée de sable fin, moirée comme un ruban avec les dents du râteau, les oiseaux sautillaient en toute confiance et avaient l'air d'être chez eux. Je me promis bien de m'associer à leurs promenades sans les faire envoler.
Ma chambre était tendue de cachemire blanc divisé par des câbles de soie bleue. C'était aussi la coaleur des meubles et des rideaux. Dans mon petit salon décoré de la même manière, un
magnifique piano d'Érard oiïrait son clavier à mes mains, qui essayèrent tout de suite sa moelleuse sonorité. Une bibliothèque en bois de rose, placée en face du piano, contenait ces livres purs, cci chastes poètes qu'une vierge peut lire, et ses rayons inférieurs abritaient les partitions des grands compositeurs : Bach y coudoyait Haydn, Mozart était cà côté de Beetlioven comme RaphaGl auprès de Michel-xVnge; Meyerbeer s'appuyait a Weber. Ma mère avait réuni là mes admirations, mes maîtres favoris. Une élégante jardinière pleine de fleurs d'un parfum doux s'épanouissait au centre de la pièce comme un énorme bouquet. On me traitait en eniant gâté. J'étais fille unique, et toute l'affection de mes parents se concentrait naturellement sur moi.
Je devais faire mon entrée dans le monde au commencement de la saison, c'est-à-dire dans deux ou trois mois, à l'époque où finissent les villégiatures, les voyages, les séjours aux villes d'eaux et de jeux, les hospitalités de château, les chasses, les courses, et tout ce que la bonne compagnie invente pour user ce temps qu'il n'est'pas décent aux gens comme il faut de passer à Paris, où quelques affaires, cette année-là, avaient retenu mes parents. Gela me plaisait plus de rester à la ville que d'aller dans le vieux château, assez triste, au fond de la Bretagne, qui me voyait arriver régulièrement aux vacances. Je pensais d'aii-
leurs que j'aurais des chances de vous rencontrer, d'entendre parler de vous, de me trouver avec des gens de votre connaissance ; mais j'appris d'une façon indirecte que vous étiez parti depuis longtemps pour un voyage en Espagne qui devait durer quelques mois encore. Vos amis, à qui vous écriviez rarement, ne vous attendaient pas avant l'hiver; on vous prétendait pris, [là-bas, auY. réseaux de quelque mantille. Cela ne m'inquiétait guère, et j'avais, malgré ma modestie, l' amourpropre de croire que mes bandeaux d'or pourraient lutter contre toutes les nattes de jais de l'Andalousie. J'appris aussi que vous écriviez dans les Revues sous le pseudonyme latinisé d'un de vos noms de baptême, connu seulement de vos intimes, et que chez vous le parfait gentleman cachait un écrivain distingué. Avec une curiosité facile à comprendre, je cherchai à travers la collection des journaux tous les articles marqués de ce signe. Lire un écrivain, c'est se mettre en comnmnication d'âme ; un livre n'est-il pas une confidence adressée à un ami idéal, une conversation dont l'interlocuteur est absent? Il ne faut pas toujours prendie au pied de la lettre ce que dit un auteur: on doit faire la part des systèmes pliilosophiques ou littéraires, des affectations à la mode en ce moment-là, des réticences exigées, (lu style voulu ou commandé , des imitations admiratives et de tout ce qui peut n'.odifier les
formes extérieures d'un écrivain. Mais, sous tous ces déguisements, la vraie attitude de l'àme finit par se révéler pour qui sait lire; la sincère pensée est souvent entre les lignes, et le secret du poète, qu'il ne veut pas toujours livrer à la foule, se devine à la longue; l'un après l'autre les voiles tombent et les mots des énigmes se découvrent. Pour me former une idée de vous, j'étudiai avec une attention extrême ces récits de voyage, ces morceaux de philosophie et de critique, ces nouvelles et ces pièces de vers semées Çcà et là à d'assez longs intervalles et qui marquaient des phases diverses de votre esprit. Il est moins difficile de connaître un auteur subjectif qu'un auteur objectif: le premier exprime ses sentiments, expose ses idées et juge la société et la création en vertu d'un idéal ; le second présente les objets tels que les offre la nature ; il procède par images, par descriptions; il amène les choses sous les yeux du lecteur; il dessine, habille et colore exactement ses personnages, leur met dans la bouche les mots qu'ils ont dû dire et réserve son opinion. Cette manière était la vôtre. A première vue on eût pu vous accuser d'une certaine impartialité dédaigneuse qui ne mettait pas beaucoup de différence entre un lézard et un homme, entre la rougeur d'un coucher de soleil et l'incendie d'une ville; mais, en y regardant de près, à des jets rapides, à des élans brusques, aussitôt an-êtés, on pouvait
deviner une sensibilité profonde contenue par une pudeur hautaine qui n'aime pas à laisser voir ses émotions.
Ce jugement littéraire s'accordait avec le jugement instinctif de mon cœur; et maintenant que rien ne m'est caché, je sais combien il était juste. Toutes les emphases sentimentales, larmoyantes et hypocritement vertueuses vous faisaient horreur, et, pour vous, duper l'àme était le pire des crimes. Cette idée vous rendait d'une sobriété extrême dans l'expression des pensées tendres ou passionnées. Vous préfériez le silence au mensonge ou à l'exagération sur ces choses sacrées, dussiezvous passer aux yeux de quelques sots pour insensible, dur et même un peu cruel. Je me rendis compte de tout cela, et je ne doutai pas un instant de la bonté de votre cœur. Pour la noblesse de votre esprit, il ne pouvait s'élever la moindre incertitude; votre dédain altier de la vulgarité, de la platitude, de l'envie et de toutes les laideurs morales la démontrait sufiisamment. A force de vous lire, j'acquis une connaissance de vous, que je n'avais vu qu'une fijis, é^ale à celle que m'aurait donnée une intimité de tous les jours. J'avais pénétré dans les recoins les ])lus secrets de votre pensée, je savais vos points de départ, vos buts, vos mobiles, vos sympathies et vos antipathies, vos admirations et vos dégoûts, toute votre personnalité intellectuelle, et j'en
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déduisais votre caractère. Quelquefois, au milieu d'une lecture, frappée d'un passage qui était pour moi une révélation, je me levais et j'allais au piano jouer, comme une sorte de commentaire de votre phrase, un motif de couleur et de sentiment analogues qui la prolongeait en vibrations retentissantes ou mélancoliques. Je me plaisais à entendre dans un autre art l'écho de votre idée ; peut-être ces rapports étaient-ils imaginaires et n'auraient-ils pu être saisis par d'autres que par moi, mais à coup sûr quelques-uns étaient réels; je le sais à présent que j'habite à la source éternelle de l'inspiration, et que je la vois descendre en étincelles lumineuses sur les tètes de génie,
Pendant que je lisais celles de vos œuvres que je pouvais me procurer, car le cercle d'action d'une jeune fille est si limité que la démarche la plus simple lui devient difficile, la saison s'avançait, les cimes des arbres se mordoraient des teintes safranées de l'extrême automne ; les feuilles, l'une après l'autre, se détachaient des branches, et le jardinier, malgré tous ses soins, ne pouvait empêcher le sable et le gazon d'en être à demi couverts. Parfois, lorsque je me promenais au jardin sous les marronniers, la chute d'un marron me tombant sur la tête comme une balle, ou roulant à mes pieds de sa capsule ouverte, interrompait ma rêverie et me faisait involontairement
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tressaillir. On rentrait dans la s:vre les plnntes délicates et les arbrisseaux IVileux. Les oiseaux prenaient cet air inquiet qu'ils ont aux approches lie riiiver, et le soir on les entendait se quereller à travers les ramures dépouillées de feuilles. Enfin la saison allait s'ouvrir; le beau monde, le monde élégant, le monde riche revenait à Paris de tous les points de l'horizon. On recommençait à voir aux Champs-Elysées les voitures sérieuses à panneaux blasonnés monter lentement vers l'arc de l'Étoile pour profiter d'un dernier rayon de soleil. Le Théâtre -Italien répandait dans les journaux la liste de ses chanteurs, le programme de son répertoire, et annonçait sa prochaine ouverture. Je me réjouissais à cette idée que ce mouvement général de retour vous ramènerait d'Espagne, et que, las de gravir les sierras, vous ■auriez quelque plaisir à paraître dans les bals, les soirées, les réunions où j'espérais vous rencontrer.
En allant au bois de Boulogne avec ma mère, je vous vis passer à cheval près de notre voiture, mais si rapidement que j'eus à peine le temps de vous reconnaître. C'était la première fois que je vous apercevais depuis votre visite au couvent des Oiseaux ; tout le sang m'alTlua au cœur, et je reçus comme une commotion électrique. Sous prétexte de froid, je baissai ma voilette pour cacher l'altération de mes traits, et je me rencognai
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silencieusement dans l'angle du coupé. Ma mère releva la glace et dit : « Il ne fait pas chaud, le brouillard commence à se lever, rentrons, à moins que tu ne veuilles continuer la promenade. » Je fis un signe d'acquiescement: j'avais vu ce que je voulais voir, je savais que vous étiez à Paris.
Nous avions un jour de loge aux Italiens. C'était pour moi une grande fête d'aller entendre ces chanteurs dont j'avais lu tant d'éloges, et que je ne connaissais point. Un autre espoir aussi me remuait doucement le cœur, et je n'ai pas besoin de vous le dire. Notre jour aniva. On donnait la Soumnnhnla ^ et la Patti devait chanter. Maman m'avait fait préparer une toilette simple et charmante convenable à mon âge : un dessous de tafl'etas blanc recouvert d'une robe de tarlatane avec des nœuds de perles et de velours bleu. Ma coiffure consistait en une bandelettte de velours de mcme couleur, dont les bouts flottaient sur mes épaules, et qui était entourée d'une torsade de perles. Tout en me regardant au miroir de ma toilette pendant que la femme de chambre donnait la dernière main à son œuvre, je me disais : « Aime-t-il le bleu? Dans le Caprice, d'Alfred de Musset, M'"' de Léry prétend que c'est une couleur bête. » Cependant je ne pouvais m'empêcher de trouver que ce ruban bleu faisait bien dans mes cheveux blonds; si vous m'aviez vue, je crois que vous m'auriez aimée. Clotilde, la femme
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de chambre, en faisant bouiïer les plis de ma jupe et en rajustant quelques nœuds à mon corsage, fit cette remarque, que « mademoiselle était bien jolie ce soir. »
La voiture nous déposa devant le péristyle, ma mère et moi ; mon père devait nous rejoindre plus tard, et nous commençâmes à monter lentement le grand escalier, dont les marches étaient couvertes d'un tapis rouge. Enveloppées dans une lijde atmosphère de vétiver et de patchouli, des femmes en grande toilette, dissimulée encore par les manteaux, les pelisses, les burnous, les écharpes, les sorties de bal, qu'elles allaient laisser aux mains de valets de pied, gravissaient les degrés, traînant après elles des flots de moire, de satin et de velours, et s' appuyant du bout des doigts aux bras d'hommes graves cravatés de blanc, et dont le frac noir portant à la boutonnière des brochettes de décorations annonçait qu'ils avaient l'intention d'aller, au sortir des Italiens, à quelque soirée oflicielle ou diplomatique. Des jeunes gens minces, sveltes, la raie au milieu des cheveux, et de l'élégance la plus correcte, suivaient à quelques pas, rattachés au groupe par un sourire.
Tout cela n'a rien de nouveau sans doute, et vous feriez ce tableau mieux que moi; mais ce spectacle éi.ilt neuf pour une petite pensionnaire qui taisait son entrée dans le monde. La vie est
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toujours la même; c'est une pièce de théâtre dont seuls les spectateurs changent; mais celui qui n'a pas vu la pièce s'y intéresse comme si elle était laite exprès pour lui, et à sa première représentation. J'étais gaie, je me sentais en beauté; quelques lorgnons approbateurs s'étaient fixés sur moi, quelques femmes avaient détourné la tête, après m'avoir détaillée d'un rapide regard sans trouver rien à reprendre ni à ma personne ni à ma toilette.
Un secret pressentiment m'avertissait que je vous verrais ce soir-là. Cette espérance donnait à mes traits une légère animation et amenait sur mes joues un coloris plus vif qu'à l'ordinaire. Nous nous installâmes dans notre loge, et bientôt les lorgnettes se braquèrent sur moi. J'étais une figure nouvelle, et cela se remarque au Théâtre- Italien, qui est comme un grand salon où tout le monde se connaît. La présence de ma mère disait mon nom , et je compris à des tètes penchées l'une vers l'autre qu'on parlait de moi dans plusieurs loges, favorablement sans doute, car des sourires bienveillants suivaient les phrases chuchotées. Cela me gênait un peu d'être le point df mire des regards, et, décolletée pour la premièii fois, je sentais mes épaules frissonner sous la gaze qui les recouvrait de sa demi-transparence. La toile en se levant, car on avait foi't négligemment écouté l'ouverture, fit se retourner les tètes vers
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la scène et mit fin à mon embarras. A coup sûr l'aspect de cette belle salle étoilée de diamants et de bouquets, avec ses dorures, ses lumières, ses blanches cariatides, m'avait produit un efiet de surprise admirative, et la musique de Bellini, exécutée par des artistes de premier ordre , m'entraînait dans un monde enchanté; mais pourtant le véritable intérêt du spectacle n'était pas là pour moi. Pendant que mes oreilles écoutaient les suaves cantilènes du maestro sicilien , mes yeux furtivement scrutaient chaque loge, parcouraient le balcon et fouillaient les rangs de l'orchestre afin de vous y découvrir. Vous n'arrivâtes que vers la fin du premier acte, et, la toile baissée, vous fîtes un demi-tour vers la salle, d'un air assez ennuyé et regardant vagement les loges sans fixer votre lorgnette sur aucune. Vous aviez le visage bruni par six mois d'Espagne, et dans la physionomie une certaine expression nostalgique comme si vous regrettiez le pays que vous veniez de quitter. Le cœur me battait avec une force extrême pendant que vous faisiez cette rapide inspection, car un instant je crus que vos yeux s'étaient arrêtés sur moi; mais je m'étais trempée. Je vous vis quitter votre place et reparaître <[uelques instants après dans une loge en face de la nôtre, Elle était occupée par une jolie femme très-parée , dont les cheveux noirs luisaient comme du satin et dont la robe d'un rose pâle se
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confondait presque avec le ton de cbair de la poitrine. Des diamants scintillaient sur sa tète, à ses oreilles, à son cou et à ses bras. Sur le rebord de velours, à côté de ses jumelles, s'épanouissait un gros bouquet de violettes de Parme et de camélias. Xu fond, dans la pénombre, on distinguait un personnage âgé, chauve, obèse, dont le revers d'habit cachait à moitié une plaque d'ordre exotique. La dame vous parlait avec un visible plaisir, et vous lui répondiez d'une façon détachée et tranquille, sans paraître autrement flatté de ses démonstrations plus qu'amicales. Le chagrin de ne pas avoir été remarquée de vous était compensé par la joie de sentir que vous n'aimiez pas cette femme aux yeux hardis, au sourire provocant, à la toilette étincelante.
Au bout de quelques minutes, comme les instruments commençaient à s'accorder pour le second acte, vous prîtes congé de la dame aux diamants et du vieillard à la plaque, et vous revîntes à votre place. La représentation s'acheva sans que vous tourniez la tête, et dans mon âme j'éprouvais comme un mouvement d'impatience contre vous. Je m'étonnais que vous ne deviniez pas qu'une jeune fille en toilette blanche, relevée d'agréments bleus , désirait fort être aperçue par le seigneur qu'elle s'était secrètement choisi. Depuis si longtemps je souhaitais me trouver dans le même endroit que vous ! Ce vœu
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était réalisé et vous ne vous doutiez même pas de ma présence! Vous auriez dû, ce me semblait, ressentir un frisson sympatliique, vous retourner, chercher lentement dans la salle la cause de cette commotion secrète, arrêter votre regard sur ma loge, porter la main à votre cœur et tomber en extase. Un héros de roman n'y eût pas manqué; mais vous n'étiez pas un héros de roman.
Mon père, retenu par un grand dhier, ne vint qu'au milieu du second acte, et, vous apercevant à l'orchestre, il dit: « Guy de Mali vert est là; je ne savais pas qu'il fût revenu d'Espagne. Ce voyage nous vaudra force combats de taureaux dans la Revue , car Guy est un peu barbare. » Gela me faisait plaisir d'entendre votre nom prononcé par des lèvres paternelles. Vous n'étiez pas un inconnu dans ma famille. Un rapprochement était possible, facile même. Cetie idée me consola un peu de l'insuccès de ma soirée. La représentation s'acheva sans autre incident que les pluies de bouquets, les rappels et les ovations de la Patti. En attendant sous le vestibule que le laquais vînt annoncer la voiture, je vous vis passer avec un ami et tirer un cigare d'un étui de fine sparterie de Manille. Le désir de fumer vous rendait insensible à cette exhibition de beautés et de laideurs, il faut le dire, étagées sur les dernières marches de l'escalier. Vous vous faufiliez à travers cet amas d'étoffes sans trop de souci de les froisser,
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et VOUS gagnâtes bientôt la porte avec votre camarade qui marchait dans le sillon ouvert par vous.
Revenue chez moi, à la fois heureuse et mécontente, je me couchai après avoir essayé distraitement quelques-uns des motifs de la Sonnambiila, comme pour prolonger \i vibration de la soirée, et je m'endormis en pensant à vous
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Il arrive souvent, lorsqu'au bout d'un certain temps on confronte le souvenir avec l'image, que liniagination a travaillé comme un peintre qui poursuit un portait en l'absence du modèle, adoucissant les méplats, fondant les teintes, estompant les contours, et ramenant malgré lui le type à son idéal particulier. Je ne vous avais pas vu depuis plus de trois ans, mais mon cœur avait gardé exactement la mémoire de vos traits; seulement vous ressembliez moins que mon souvenir à ce que vous étiez alors. Votre physionomie avait pris de la fermeté et de l'accent, et le hâle des voyages avait donné à votre teint une couleur plus chaude et plus robuste. L'homme se dessinait davantage dans le jeune homme, et vous aviez cet air d'autorité tranquille et de force sûre d'elle-même qui plaît peut-être plus aux femmes que la beauté. Je n'en gardai pas moins
préciensement au fond de mon âme ce premier dessein, ce croquis léger, mais ineiïaçable, de l'être qui devait exercer tant d'influence sur moi, comme on conserve une miniature du jeune âge à côté du portrait actuel. Mes rêves ne vous avaient pas nui, et je ne fus pas obligée, en vous revoyant, de vous dépouiller d'un manteau de perfections fantastiques.
Je songeais à tout cela, pelotonnée dans mon lit et regardant trembloter le reflet de la veilleuse sur les roses bleues du tapis, en attendant le sommeil qui ne venait pas, mais qui descendit vers le matin sur mes yeux, mêlé de songes sans suite et de vagues harmonies.
A quelques semaines de là , nous reçûmes une invitation pour un grand bal que donnait la duchesse de C... C'est une importante afi'aire pour une jeune fille qu'un premier bal. La chose prenait pour moi d'autant plus d'intérêt qu'il était probable que vous assisteriez à cette fête, car la duchesse était fort de vos amies. Les bals sont nos l)atailles, perdues ou gagnées. C'est là que la jeune fille, sortie des ombres du gynécée, brille de tout son éclat. L'usage, pendant ce court espace de temps, lui donne, sous prétexte de danse, une sorte de liberté l'elative, et le bal est pour elle un foyer de l'Opéra où les dominos ont le viî^age découvert. Une invitation à un quadrille, à une mazourka, permet de l'approcher et
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de lui adresser quelques mots pendant les figures de la contredanse ; mais bien souvent le petit carnet où elle inscrit les invitations qu'on lui a laites, parmi une longue liste, ne contient pas la seule qu'elle eût désirée.
Il fallut s'occuper de ma toilette; une toilette de bal est tout un poëme ; celle d'une jeune fille présente de vraies diflicultés. Elle doit être simple, mais d'une simplicité riche, qualités qui s'excluent; une robe légère, d'une entière blancheur, comme dit la romance, ne serait pas de mise. Je me décidai, après bien des hésitations, pour une robe à double jupe en gaze lamée d'argent, relevée par des bouquets de myosotis, dont le bleu s'harmonisait à merveille avec la parure de turquoises que mon père m'avait choisie chez Janisset; des poinçons de turquoises, imitant la fleur dont ma robe était semée, formaient ma coiffure. Ainsi armée, je me crus capable de paraître sans trop de désavantage parmi les toilettes splendides et les beautés célèbres. Vraiment, pour une simple fille de la terre, j'avais assez bonne façon.
La duchesse de C... habitait un de ces vastes hôtels du faubourg Saint-Germain bâtis pour les existences grandioses d'autrefois, et que la vie moderne a peine à remplir; il faut la foule et le luxe d'une fête pour leur rendre leur ancienne animation. Du dehors, on était loin de soupçonner
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l'étendue de cet liôtel quasi princier ; un haut mur resserré entre deux maisons encadrant une porie cochère monumentale, qui portait à son attique, en lettres d'or sur une tablette de marbre vert: Hôtel de C..., était tout ce qu'on voyait de la rue. Une longue allée de tilleuls centenaires taillés en arcade, k la vieille mode française, et que l'hiver avait effeuillés, conduisait à une immense cour, au fond de laquelle s'élevait l'hôtel, de pur style Louis XIV, avec ses hautes fenêtres, ses pilastres à demi engagés et ses combles à la Mansart, rappelant l'architecture de Versailles. Une marquise de coutil rose et blanc, soutenue par des hampes de bois sculpté, se projetait en avant des marches du perron, recouvertes d'un riche tapis. J'eus le temps d'examiner tous ces détails à la clarté que répandaient des ifs de lampions, car l'affluence, quoique choisie, était si nombreuse qu'il fallut prendre la file, comme à une réception de cour. La voiture nous déposa devant le perron, et nous jetâmes nos pelisses sur le bras de notre valet de pied. Auprès de la porte vitrée, dont il ouvrait et refermait les battants, se tenait un suisse gigantesque, de l'encolure la plus authentique. Sous le vestibule, on passait entre une haie de laquais en grande livrée, poudrés à blanc, tous de haute taille, tous immobiles et d'un sérieux parfait; on eût dit les cariatides de la domesticité. Ils semblaient sentir
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l'honneur d'être laquais d'une telle maison. Toute la cage de l'escalier, dans laquelle un palazzino d'aujourd'hui eut tenu à l'aise, était tapissée d'immenses camélias. A chaque palier, une grande glace permettait aux femmes de réparer, tout en montant, ces petits désordres que causent à une toilette de bal les manteaux, si légers qu'ils soient, et que trahissait la vive lumière d'un lustre qui descendait, au bout d'un câble doré, d'an plafond en coupole, où, parmi l'azur et les nuages, le pinceau de quelque élève de Lebrun ou de Mignard avait fait voltiger en raccourci une allégorie mythologique dans le goût du temps.
Aux entre-deux des fenêtres on voyait des paysages de forme oblongue, d'un style sévère et d'une couleur rembrunie, qu'on aurait pu attribuer à Poussin , ou tout au moins à Gaspard Dughet. C'était l'opinion d'un peintre célèbre qui gravissait l'escalier à côté de nous, et qui avait encadré son lorgnon dans son œil pour les mieux voir. Aux retours de la rampe, sur les socles où s'accrochait la balustrade, merveille de sei'rurerie, des statues de marbre, de Lepautre et de Théodon, portaient des candélabres dont la clarté soutenait celle du lustre, et qui, par la gaieté de la lumière, faisaient commencer la iète dès l'escalier.
A la porte de l'antichambre, tapissée de ten-
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tures des Gobelins d'après des cartons d'Oudry, et boisée de vieux cliêne, se tenait un huissier en noir, la chaîne d'argent au col, qui, d'une voix plus ou moins retentissante, d'après l'importance du titre, jetait au premier salon le nom des arrivants.
Le duc, grand, mince, ne présentant que des lignes allongées comme un lévrier de race, avait l'air parfaitement noble, et malgré son âge il gardait des vestiges de son ancienne élégance. Dans la rue, sa qualité n'eût été un doute pour personne. Placé à quelques pas de l'entrée, il accueillait les invités d'un mot gracieux, d'une poignée de main, d'un salut, d'un signe de tête, d'un sourire, avec un sentiment exquis de ce qui était dû à chacun et une grâce si parûiite que tous étaient satisfaits et se croyaient spécialement favorisés. 11 salua ma mère d'une façon respectueusement amicale, et comme c'était la première fois qu'il me voyait, il me tourna en peu de mots un madrigal semi-paternel, semi-galant qui sentait sa vieille cour.
Près de la cheminée se tenait la duchesse, fardée avec une complète insouciance de toute illusion, portant une perruque visible et étalant sur une poitrine maigre, intrépidement décolletée, des diamants historiques. Elle était comme consumée d'esprit, et sous ses larges paupières bistrées ses yeux brillaient encore d'un feu extra-
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ordinaire. La duchesse était vêtue d'une robe en velours grenat foncé, avec de grands volants de point d'Angleterre, et une baguette de diamants au corsage. D'une main distraite elle s'envoyait de temps à autre à la figure quelques ondes d'air frais au moyen d'un large éventail dont la feuille avait été peinte par Watteau, tout en parlant aux groupes qui venaient lui rendre leurs devoirs, lin faisant ce manège, elle avait fort grand air. Elle échangea quelques phrases avec ma mère, qui me présenta à elle, et comme je m'inclinais, elle effleura mon front de ses lèvres froides et me dit: « Allez, mignonne, et surtout ne manquez pas une seule contredanse. »
Cette cérémonie accomplie, nous entrâmes dans le salon voisin, d'où l'on débouchait dans la salle de danse. Sur le damas rouge des parois, dans des cadres magnifiques et de l'époque des peintures, ressortaient des portraits de famille ({ui n'étaient pas mis là par orgueil nobiliaire, mais seulement comme chefs-d'œuvre d'art. Il y en avait de Clouet, de Porbus, de Van Dyck, de Philippe de Champagne, de Largillière, tous dignes de la tribune d'un musée. Ce qui me plaisait dans le luxe de cette maison, c'est que rien n'y semblait récent. Les peintures, les ors, les damas, les brocarts, sans être fanés, étaient éteints et n'agaçaient pas les yeux par l'éclat criard de la nouveauté. On sentait que cette richesse était
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immémoriale et que cela avait toujours été ainsi. Le salon de danse était d'une dimension qu'on ne trouve guère que dans les palais. De nombreuses girandoles et des torchères, placées dans les trumeaux des fenêtres, y causaient avec leurs milliers de bougies une sorte d'embrasement lumineux à travers lequel les peintures azurées du plafond, où s'enlaçaient des guirlandes de nymphes et d'amours, apparaissaient comme à travers une vapeur rose. Malgré cette multitude de feux, la pièce était si vaste que l'air n'y manquait pas et qu'on respirait à l'aise. L'orchestre était placé dans une sorte de tribune, au fond du salon, au centre d'un massif de plantes rares. Sur des banquettes de velours disposées en amphithéâtre s'étageaient des lignes de femmes éblouissantes de parures, sinon de beauté, quoiqu'il y en eût de très-jolies. Le coup d'œil était magnifique. Nous étions entrées précisément dans l'intervalle d'une danse à l'autre. Assise près de ma mère, sur un bout de banquette qui s'était trouvé libre, je regardais ce spectacle nouveau pour moi avec un étonnement curieux. Les hommes, après avoir reconduit leurs danseuses, se promenaient dans le milieu du salon, lorgnant à droite et à gauche, et passaient une sorte de revue des femmes pour faire leur choix. C'était la partie jeune du bal, les hommes un peu arrivés ne se permettant plus de danser, il y avait là déjeunes attachés d'am-
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bassade, des secrétaires de légation, des auditeurs au conseil d'iitat en expectative, de futurs maîtres des requêtes encore imberbes, des oniciers à leur première campagne, des membres du Moutard-Club d'un sérieux diplomatique, des sportsmen en herbe rêvant une écurie, des élégants dont les favoris en nageoires n'étaient guère qu'un duvet, des fils de famille ayant l'aplomb précoce d'un grand nom et d'une grande fortune. 11 se mêlait même à cette jeunesse quelques personnages graves, chamarrés de décorations, dont le crcâne poli luisait comme de l'ivoire à la lumière des lustres ou se dissimulait sous une perruque trop noire ou trop blonde. En passant, ils adressaient quelques mots de politesse aux douairières contemporaines de leur jeune temps, puis, se détournant, ils examinaient en connaisseurs émérites et désintéressés le sérail féminin étalé sous leurs yeux chaussés de binocles. Les premiers sons de l'orchestre les fit refluer aussi vite que leurs pieds goutteux le leur permettaient vers les salons plus calmes, où, sur des tables éclairées par des chandeliers coiffés d'abat-jour verts, se jouaient la bouillotte ou l'écarté.
Comme vous le pensez bien, je nemanquaispas d'invitations. Un jeune Hongrois, en costume de magnat tout soutaché, tout brodé, tout constellé de boutons en pierreries, s'inclina gracieusement devant moi et me rc^Mit d'une mazourka. Il avait
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une figure régulière, d'une pâleur romantique, avec de grands yeux noirs un peu sauvages et des moustaches eOilées comme des aiguilles. Un Anglais de vingt-deux ou vingt-trois ans, qui ressemblait à lord Byron, sauf qu'il n'était pas boiteux, un attaché d'une des cours du Nord, et quelques autres, vinrent s'inscrire sur mon carnet, lîien que le vieux maître de danse du couvent me vantât comme une de ses meilleures élèves et qu'il louât ma grâce, ma souplesse et mon sentiment de la mesure, je n'étais pas, il faut l'avouer, tout à fait à mon aise. J'éprouvais, comme disent les journaux, l'émotion inséparable d'un début. 11 me semblait, ainsi que se l'imaginent les gens timides, que tous les yeux étaient fixés sur moi. Heureusement mon Hongrois était un excellent danseur; il soutint mes premiers pas, et bientôt, soulevée par la musique, enivrée de mouvement, je me rassurai et me laissai entraîner dans ce tourbillon de jupes flottantes avec une sorte de plaisir nerveux ; mais cependant je n'oubliais pas ma pensée habituelle et le but qui m'avait fait venir au bal. En passant près des portes, d'un regard rapide je cherchais à vous découvrir dans les salons voisins. Je vous aperçus enfin dans une embrasure, causant avec un personnage à face brune, à long nez, à large barbe noire, coiffé d'un fez rouge, vêtu de l'uniforme de Mzam, portant la plaque de Medjidieh, quelque bey ou
quelque pacha. Quand l'évolution de la danse me ramena devant, vous étiez encore là, parlant avec animation à ce Turc d'une placidité orientale, et vous ne daigniez pas jeter un coup d'oeil sur les jolies figures qui passaient devant vous, rosées par la danse, dans un papillotement de lumière. Je ne perdis cependant pas tout espoir, et, pour le moment, je me contentai de la satisfaction de savoir que vous étiez là. D'ailleurs la soirée n'était pas finie, et quelque heureux hasard pouvait nous rapprocher. Mon danseur -me reconduisit à ma place, et de nouveau les hommes se remirent à circuler dans l'espace circonscrit par les banquettes. Vous fîtes quelques pas avec votre Turc parmi cette foule mouvante, regardant les femmes et les toilettes, mais du même œil dont vous auriez considéré des tableaux et des statues. De temps à autre vous communiquiez vos réflexions à votre ami le pacha, qui souriait gravement dans sa barbe. Je voyais tout cela à travers les branches de mon éventail, que je refermai, je l'avoue, lorsque vous approchâtes de l'endroit où nous étions assises. Le cœur me battait violemment, et je me sentais rosir jusqu'aux épaules. Il était impossible, cette fois, que j'échappasse à votre examen, car vous rasiez les banquettes d'aussi près que le permettait la frange étincelante de gazes, de dentelles, de volants qui débordait sur le chemin; mais le malheur voulut
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que deux ou trois amis de ma mère s'arrêtassent devant nous et lui fissent des compliments dont j'avais ma part. Ce paravent d'habits noirs me masquait entièrement. 11 vous fallut contourner le groupe, et je restai encore inaperçue, quoique j'eusse un peu penché la tête dans l'espérance que vous me verriez. Mais vous ne pouviez deviner que ces fracs inclinés respectueusement vous cachaient une jeune fille assez jolie dont vous étiez la pensée unique, et qui n'était venue à ce bal que pour vous. Je vous vis sortir du salon de danse par l'autre extrémité, la calotte rouge du Turc me servant de point de repère pour ne pas vous perdre dans ce fourmillement d'habits sombres qui servent pour la fête comme pour le deuil. Toute ma joie tomba, et je me sentis profondément découragée. Le Destin semblait s'amuser avec une taquinerie ironique à vous écarter de moi. Je m'acquittai des danses promises, et me prétendant un peu fatiguée, je n'acceptai plus d'invitations. Le bal avait perdu son charme; les toilettes me semblaient fanées, et les lumières pâlissaient. Mon père, qui jouait dans un salon voisin et qui avait perdu une centaine de louis avec un vieux général, vint nous prendre pour faire le tour des appartements et nous montrer la serre sur laquelle s'ouvrait la dernière pièce et dont on disait- des merveilles. Rien, en effet, n'était plus magnifique. On aurait pu se croire
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dans une forêt vierge, tant les bananiers, les pamplemousses, les palmiers et les plantes tropicales s'y épanouissaient vigoureusement au sein d'une chaude atmosphère saturée de parfums exotiques. Au fond de la serre, une naïade de marbre blanc épanchait son urne dans une gigantesque coquille de la mer du Sud, entourée de mousse et de plantes d'eau. Là, je vous aperçus encore une fois; vous donniez le bras à votre sœur, mais vous marchiez devant nous et nous ne pouvions nous renconter, car nous suivions dans le même sens l'étroit sentier sablé de poudre jaune et bordé de verdure qui contournait les massifs d'arbustes, de fleurs et de végétaux.
Nous fîmes encore quelques tours à travers les salons, où Ton circulait plus librement, car danseurs et danseuses, pour reprendre des forces, s'étaient dirigés vers le buffet, servi avec une élégante profusion dans une galerie boisée d'ébène rehaussé d'or et ornée de tableaux de Desportes représentant des fleurs, des fruits, du gibier d'une splendide couleur que le temps n'avait fait qu'enrichir. Tous ces détails, regardés d'un œil vague, ont été fidèlement retenus par ma mémoire, et je m'en souviens encore dans ce monde où la vie ne semble plus que le rêve d'une ombre ; ils se lient pour moi à des sensations si vives, qu'elles m'ont forcée à revenir sur la terre. Je retournai à la maison aussi triste que j'étais
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pnrtie joyeuse, et je mis mon air d'abattement sur le compte d'une pointe de migraine. En échangeant contre un peignoir de nuit cette toilette qui n'avait servi cà rien, puisque je ne désirais être belle que pour vous, je me disais avec un soupir: « Pourquoi ne m'a-t-il pas invitée h, danser comme l'ont fait ce Hongrois, cet Anglais et ces autres gentlemen dont je ne me souciais nullement? c'était pourtant bien simple. Quoi de plus naturel au bal? Mais tout le monde m'a regardée, excepté le seul être dont je souhaitais l'attention. Décidément mon pauvre amour n'a pas de chance. » Je me couchai, et quelques larmes roulèrent de mes cils sur l'oreiller...
Là s'arrêta la première dictée de Spirite. Depuis longtemps déjà la lampe s'était éteinte, faute d'huile, et Malivert, comme les somnambules qui n'ont pas besoin de lumière extérieure, écrivait toujours ; les pages s'ajoutaient aux pages sans que Guy en eût la conscience. Tout à coup, l'impulsion qui guidait sa main cessa, et sa propre pensée, suspendue par celle de Spirite, lui revint. Les premières lueurs du jour filtraient à travers les rideaux de la chambre. 11 les ouvrit, et la clarté blafarde d'une matinée d'hiver lui montra sur la table plusieurs feuillets couverts d'une écriture fébrile et rapide, ouvrage de sa nuit. Quoiqu'il les eût écrits de sa main, il en ignorait le contenu. Avec quelle ardente curiosité,
avec quelle émotion profonde il lut les naïves et chastes confidences de cette âme charmante, de cet être adorable dont il avait été innocemment le bourreau, il n'est pas besoin de le dire. Ce tardif aveu d'amour venu de l'autre monde et soupiré par une ombre le jetait dans des regrets désespérés et d'impuissantes rages contre luimême. Gomment avait-il pu être assez stupide, assez aveugle, pour passer ainsi à côté de son bonheur sans l'apercevoir? Mais il finit par se calmer, et, levant par hasard les yeux vers le miroir de Venise, il vit le rellct de Spirite qui lui souriait.
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C'est une sensation étrange que tïe recevoir la révélation d'un bonheur rétrospectif qui a passé près de vous sans être aperçu ou qu'on a manqué par sa faute. Jamais le regret de l'irréparable n'est plus amer : on voudrait reprendre ses jours écoulés, on fait d'admirables plans de conduite, on se doue après coup de perspicacités étonnantes : mais la vie ne se retourne pas comme un sablier. Le grain tombé ne remontera jamais. Guy de Malivert se reprochait vainement de n'avoir pas su deviner cette créature charmante qui n'était pas enfouie dans un harem de Constantinople, ni cachée derrièie les grilles d'un couvent d'Italie ou d'Espagne, ni gardée connue Rosine par un tuteur jaloux; mais qui était de son monde^ qu'il pouvait voir tous les jours, et dont aucun obstacle sérieux ne le séparait. Elle l'aimait ; il l'eût demandée, il l'eut obtenue, et il eût joui de
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cette félicité suprême et rare d'être uni, dès cette terre, à l'àme faite pour son âme. A la façon dont il adorait l'ombre, il comprenait quelle passion la femme lui eût inspirée. Mais bientôt ses idées prirent un autre cours: il cessa de récriminer contre lui-même et se reprocha ces vulgaires doléances. Qu'avait-il perdu, puisque Spirite avait conservé son amour au delà du touibeau et s'arrachait des profondeurs de l'infini pour descendre jusqu'à la sphère habitée par lui? La passion qu'il éprouvait n'était-elle pas plus noble, plus poétique, plus éthérée, plus rapprochée de l'éternel amour, dégagée ainsi de toute contingence terrestre, ayant pour objet une beauté idéalisée par la mort? L'union humaine la plus parfaite n'a-telle pas ses lassitudes, ses satiétés et ses ennuis? L'œil le jdus ébluui voit, au bout de quelques années, les charmes adorés pâlir; l'àme se fait moins visible à travers la chair ilélrie, et l'amour étonné cherche son idole disparue.
Ces réflexions et le train ordinaire de la vie avec ses exigences, auxfjuclles ne peuvent se soustraire les rêveurs les plus enthousiastes, conduisirent Malivert jusqu'au soir qu'il attendait impatiemment. Quand il se fut enfermé dans son cabinet et assis près de la table comme la veille en posture d'écrire, La petite main blanche, fluette, veinée de bleu , reparut faisant signe à Malivert de prendre la plume. Il obéit, et ses doigts coni-
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mencèrent à se mouvoir d'eux-mêmes sans que son cerveau leur dictât rien. A sa pensée s'était substituée celle de Spirite.
Diclce de Spirite,
Je ne voudrais pas vous ennuyer d'une
façon posthume en vous racontant toutes mes déconvenues. Un jour, cependant, j'eus une joie bien vive, et je crus que la destinée malicieuse qui semblait se faire un jeu de me dérober à vos regards allait cesser ses taquineries. Nous devions dîner le samedi suivant chez M. de L... Le fait m'eût été bien indiiïérent si je n'eusse appris dans la semaine par le baron de Féroë, qui venait quelqufois à la maison, que vous deviez faire partie de celte agape moitié mondaine, moitié littéraire; car M. de L... se plaisait à recevoir des artistes et des écrivains : c'était un homme de goût, un connaisseur en livres et en peintures, qui avait une bibliothèque et un cabinet de tableaux d'un choix irréprochable. Vous alliez quelquefois à ses soirées ainsi que plusieurs aut(?urs célèbres ou en train de se faire un nom. M. de L... se piquait de savoir découvrir les talents, et il n'était pas de ceux qui ne croient qu'aux réputations toutes faites. Je me disais dans mon exaltation enfantine: « Enfin je le tiens ce fugitif, cet insai-
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sissable: cette fuis il ne pourra l'échapper; quand nous serons as>ls à la même table , peut-être à côté l'un de l'autre, éclairés par cinquante bougies, quelque distrait qu'il soit, il faudra bien qu'il m'aperçoive... à nioius cependant qu'il n'y ait entre nous une corbeille de fleurs ou une pièce du surtout qui me masque. »
Les jours qui me séparaient encore du bienheureux samedi me parurent d'une incommensurable durée, aussi longs que les heures de classe du couvent. Ils se passèrent enfin, et nous arrivâmes tous les trois, mon père, ma mère et moi, chez M. de L..., une demi-heure à peu près avant l'heure du repas. Les invités disséminés dans le salon formaient des groupes de causeries, allaient et venaient, regardaient les tableaux, ouvraient les brochures jetées sur la table ou disaient des nouvelles de théâtre à quelques femmes assises sur un divan près de la maîtresse de la maison. Parmi eux se trouvaient deux ou trois écrivains illustres que mon père me nomma et dont la physionomie ne me parut pas en rapport avec le caractère de leur œuvre. Vous n'étiez pas encore arrivé, les convives étaient au complet, et M. de L... commençait à se plaindre de votre inexactitude, lorsqu'un grand laquais entra apportant sur un plateau d'argent où se trouvait un crayon pour signer et constater l'heure , un télégramme de votre part venant de Chantilly et contenant ces
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mots en style électrique: « Manqué le 1 ain; ne m'attendez pas; désespéré. »
Le désappointement était cruel. Touto la semaine, j'avais caressé cette espérance qui s'évanouissait au moment d'être accomplie. Une tristesse que j'eus grand'peine à dissimuler s'empara de moi, et les roses que l'animation avait fait monter à mes joues se décolorèrent. Heureusement les portes de la salle à manger s'ouvrirent, et le maître d'hôtel annonça que « madame était servie. » Le mouvement qui se fit parmi les convives empêcha qu'on ne remarquât mon trouble. Quand tout le monde fut assis, une place resta vide à ma droite : c'était la vôtre, et pour que je n'en pusse douter, votre nom était écrit en belle ronde sur une carte enjolivée de fines arabesques en couleurs et posée près de votre rangée de verres. Ainsi l'ironie de la destinée était complète. Sans ce vulgaire contre -temps de chemin de fer, je vous aurais eu pendant toute la durée du repas, frôlant ma robe , et votre main pouvant effleurer la mienne dans ces mille petits services qu'à table la galanterie la moins empressée croit devoir rendre à une femme. Quelques paroles banales d'abord, comme tout prélude de conversation, eussent été échangées entre nous, puis, la glace rompue, l'entretien fût devenu plus intime, et votre esprit n'eût pas tardé à comprendre mon cœur. Peut-être ne vous aurais-je pas déplu, et,
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quoique arrivant d'Espagne, m'eussiez-vous pardonné la blancheur rosée de mon teint et l'or pâle de mes cheveux. Si vous étiez venu à ce dîner, votre vie et la mienne prenaient à coup 5Ûr une autre direction. Vous ne seriez plus garçon, je vivrais, et je ne serais pas réduite à vous faire des déclarations d'outre- tombe. L'amour dont vous vous êtes épris pour mon ombre me permet de croire, sans trop d'orgueil, que vous n'eussiez pns été insensible cà mes charmes terrestres ; mais cela ne devait pas être. Ce siège non occupé, qui m'isolait des autres convives, me paiaissait un symbole de mon sort ; il m'annonçait l'attente vaine et Ii solitude au milieu de la foule. Ce sinistre présage n'a été que trop bien rempli. Mon voisin de gauche était, à ce que je sus depuis, un personnage académi({ue fort aimable , quoique savant. Il essaya à plusieurs reprises de me faire parler, mais je ne répondais que par monosyllabes, et encore ces monosyllabes s'adaptaient si mal aux demandes, que l'interlocuteur rebuté me prit pour une sotte et m'abandonna pour converser avec son autre voisine.
A peine touchai-je du bout des lèvres à quelques mets; je me sentais le cœur si gros que je ne pouvais manger. Le dîner se termina enfin et l'on passa au salon, et des causeries disséminées s'établirent selon les sympathies des convives. Dans un groupe assez rapproché du fauteuil où j'étais
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assise pour que j'entendisse tout ce qui s'y disait, votre nom, prononcé par M d'Aversac, excita ma curiosité. « Ce diable de Malivert, disait d'Aversac, est entiché de son pacha; de son côté, le pacha raffole de Malivert ; ils ne se quittent plus. Mohamed, Mustapha, je ne sais trop comment il s'appelle, veut emmener Guy en Egypte. 11 parle de mettre à sa disposition un bateau à vapeur pour remonter jusqu'aux premières cataractes ; mais Guy, qui est aussi barbare que le Turc est civilisé, préiérerait une cange comme plus pittoresque. Ce projet sourit à Malivert qui trouve qu'il fait bien froid à Paris. 11 aimerait assez hiverner au Caire et y continuer ses études sur l'architecture arabe commencées à l'Alhambra; mais s'il va là-bas, j'ai peur qu'on ne le revoie jamais et qu'il n'embrasse l'islamisme comme Hassan, le héros de Namouna.
— 11 en est bien capable , répondit un jeune homme mêlé au groupe; il a toujours manifesté un goût médiocre pour la civilisation occidentale.
— Bah ! reprit un autre , quand il aura porté quelques costumes exacts, pris une douzaine de bain-s de vapeur, acheté aux Djellabs une ou deux esclaves qu'il revendra à perte , grimpé sur les pyramides, crayonné le profil camard du sphinx, il reviendra fouler tranquillement l'asphalte du boulevard des Italiens, qui est après tout le seul endroit habitable de l'univers. »
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Cette conversation me jeta dans un grand trouble. Vous alliez partir ; pour combien de temps? Qui le savait? Aurais-je la chance de vous rencontrer avant votre départ et de vous laisser au moins mon image à emporter? C'est un bonheur auquel je n'osais plus croire après tant d'essais inutiles.
De retour à la maison, après avoir rassuré ma mère, qui sur ma pâleur m'avait crue malade, ne pouvant soupçonner ce qui se passait dans mon âme, je me mis à réHécbir profondément sur ma situation. Je me demandai si cet entêtement des circonstances à nous séparer n'était pas comme un secret avis de la destinée auquel il serait dangereux de ne pas obéir. Peut-être deviez -vous m'ètre fatal et avais-je tort de m'obstiner ainsi à me trouver sur votre passage. Ma raison seule parlait, car mon cœur n'acceptait pas cette idée et voulait jusqu'au bout courir les risques de son amour. Je me sentais invinciblement attachée à vous, et ce lien, si frêle en apparence , était plus solide qu'une chaîne de diamants. Par malheur il ne liait que moi. « Que le sort des femmes est douloureux! medisais-je: condamnées à l'attente, à l'inaction, au silence, elles ne peuvent, sans manquer à la pudeur, manifester leurssympathies; il faut qu'elles subissent l'amour qu'elles inspirent et elles ne doivent jamais déclarer celui qu'elles ressentent. Dès que mon âme s'est éveillée , un
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sentiment unique s'est emparé d'elle , sentiment pur, absolu, éternel, et l'être qui en est l'objet l'ignorera peut-être toujours. Gomment lui faire savoir qu'une jeune fille, qu'il aimerait sans doute s'il pouvait soupçonner un tel secret, ne vit et ne respire que pour lui? »
Un instant j'eus l'idée de vous écrire une de ces lettres comme parfois, dit-on, les auteurs en reçoivent, où, sous le voile de l'admiration, se laissent deviner des sentiments d'un autre genre et qui sollicitent quelque rendez-vous non compromettant dans un théâtre ou dans une promenade; mais ma délicatesse féminine se révoltait contre l'emploi d'un pareil moyen, et j'avais peur que vous ne me prissiez pour un bas bleu voulant faire par votre protection recevoir un roman à la Revue des Deux Mondes.
D'Aversac avait dit vrai. La semaine suivante vous étiez parti pour le Caire avec votre pacha. Ce départ, qui rejetait mes espérances à une époque incertaine, m'inspira une mélancolie que j'avais peine à cacher. L'intérêt de ma vie était suspendu. Je n'avais plus de coquetterie , et quand j'allais dans le monde, je laissais ma femme de chambre décider du choix de mes parures. A quoi bon être belle puisque vous n'étiez pas là! Je l'étais cependant encore assez pour être entourée comme Pénélope d'une cour de prétendants. Peu à peu, notre salon fréquenté par les amis de mon père, hommes
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graves et un peu mûrs, s'était peuplé de figures plus jeunes, très-assidues à nos vendredis. Dans les embrasures des portes, je voyais de beaux ténébreux correctement frisés, dont le nœud de cravate avait coûté de profondes méditations, me jeter à ladérobée des regards passion nés et fascinateurs. D'autres, pendant les figure^ de la contredanse, quand il y avait sauterie au piano , poussaient des soupirs que je mettais, sans être touchée le moins du monde, sur le compte de l'essouiïlement. Quelques-uns plus hardis risquaient quelques phrases morales et poétiques sur les félicités d'une union bien assortie et se prétendaient faits tout exprès pour le bonheur légitime. Comme ils étaient tous soignés, parfaits, irréprochables, d'une délicatesse idéale ! Le parfum de leurs cheveux venait de chez Iloubigant, leurs habits étaient taillés par Renard. Que pouvait demander de plus une imagination exigeante et romanesque? Aussi ces beaux jeunes gens paraissaient -ils naïvement surpris du peu d'impression qu'ils produisaient sur moi. Les plus dépités allèrent, je crois, jusqu'à me soupçonner de poésie. Quelques partis sérieux se présentèrent. Ma main fut plus d'une fois demandée à mes parents; mais, consultée, je répondis toujours par la négative, trouvant à propos des objections excellentes. On n'insistait pas, j'étais si jeune qu'il n'y avait pas lieu de se presser pour se repentir plus tard delà précipitation du choix. Croyant à quelque
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préférence cachée, ma mère m'interrogea et je fus sur le point de m' ouvrir à elle, mais une invincible pudeur me retint. Cet amour que j'éprouvais seule et que vous ignoriez me semblait un secret que je ne devais pas dévoiler sans votre assentiment. Il ne m'appartenait pas tout à fait, et vous en aviez une moitié. Je gardai donc le silence, et d'ailleurs comment avouer, même à la plus indulgente des mères, cette passion folle, — elle pouvait paraître telle, — née d'une impression d'enfance dans le parloir d'un couvent, opiniâtrement maintenue au fond de mon âme et que rien ne justifiait au point de vue humain? Si j'eusse parlé, ma mère, car mon choix n'avait rien de blâmable ni d'impossible, eût sans doute cherché à nous réunir et trouvé pour vous faire prononcer quelqu'un de ces subterfuges que savent, en pareille occasion, inventer les femmes les plus honnêtes et les plus vertueuses. Mais cette idée répugnait à ma probité virginale. Je ne voulais entre vous et moi aucun intermédiaire. Vous deviez me remarquer et me deviner vous-même. A ce prix seul je pouvais être heureuse et me pardonner d'avoir été la première à vous aimer. Il fallait cette consolation et cette excuse à ma pudeur de jeune fdle. Ce n'était ni orgueil ni coquetterie, mais un pur sentiment de dignité féminine.
Le temps se passa et vous revîntes d'l'>gypte. On commença h parler de vos assiduités chez
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Î.I'"* d'Ymbercourt , dont on vous prétendait fort amoureux. Mon cœur s'alarma et je' désirai voir ma rivale. On me la montra dans sa loge aux Italiens. Je tcàchai de la juger impartialement et je la trouvai belle, maissans charme etsans finesse, comme la copie d'une statue classique faite par un sculpteur médiocre. Elle réunissait tout ce qui forme l'idéal des sots et je m'étonnai que vous eussiez le moindre goût pour cette idole. Il manquait à la figure de yV"" d'Ymbercourt, si régulière d'abord , le trait particulier , la grâce originale, le charme inopiné. Telle elle j)araissait ce soir-là, telle elle devait toujours être. Malgré ce qu'on disait, j'eus l'amour-propre de n'être pas jalouse de cette femme. Cependant les bruits répandus sur votre mariage prenaient de la consistance. Comme les mauvaises nouvelles parviennent toujours à ceux qu'elles intéressent, j'étais informée de tout ce qui se passait entre vous et M'"^ d'Ymbercourt. L'un disait que les premiers bans étaient publiés; l'autre allait jusqu'à fixer le jour précis de la cérémonie. Je n'avais pas le moyen de vérifier l'exactitude ou la fausseté de ces bruits. Cela paraissant à tout le monde une affaire arrangée et très-convenable sous tous les rapports, il me fallut bien y croire. Pourtant la voix secrète de mon cœur m'affirmait que vous n'aimiez pas M'"* d'Ymbercourt. Mais souvent des mariages se font sans amour pour avoir une maison,
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pour régulariser sa position dans le monde, par ce besoin de repos qu'on éprouve après les écarts et les fougues de la jeunesse. Un profond désespoir s'empara de moi. Je voyais ma vie se fermer, mon chaste rêve caressé si longtemps s'évanouir à jamais. Je ne pouvais même plus penser à vous dans le coin le plus mystérieux de mon âme, car vous, appartenant à une autre devant Dieu et les hommes, cette pensée innocente jusqu'alors devenait coupable, et dans ma passion de jeune fille il ne s'était rien glissé dont mon ange gardien pût rougir. Une fois, je vous rencontrai au bois de lioulogne chevauchant près de la calèche de Hjine d'Ymbercourt, mais je me rejetai au fond de la voiture, prenant autant de soin pour me cacher que j'en eusse mis auparavant pour être vue. Cette rapide vision fut la dernière.
J'avais dix-sept ans à peine. Qu'allais-je devenir? Comment finir une existence secrètement brisée dès son début? Fallait-il accepter un des partis qu'approuveraient mes parents dans leur sagesse? C'est ce qu'en pareille occasion ont fait bien des jeunes filles séparées comme moi de leur idéal par d'obscures fatalités. Mais ma loyauté se révoltait contre un semblable compromis. Selon moi, ma première et unique pensée d'amour ayant été pour vous, je ne pouvais en ce monde appartenir qu'à vous seul, et toute autre union m'eût paru une sorte d'adultère. Mon cœur n'avait
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qu'une page; vous y aviez écrit votre nom sans le vouloir, et nul autre ne devait l'y remplacer. Votre mariage ne me relevait pas de ma fidélité. Inconscient de mon amour, vous étiez libre, mais moi j'étais liée. L'idée d'être la femme d'un autre m'inspirait une insurmontable horreur, et après plusieurs prétendants refusés, sachant combien est difficile dans le monde la position de vieille fille, je me décidai h quitter le siècle et à entrer en religion. Dieu seul pouvait abriter ma douleur et la consoler peut-être.
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rentrai, comme novice, au couvent des sœurs de la Miséricorde, malgré les remontrances et les supplications de mes parents, qui attendrirent mais n'ébranlèrent pas mon courage. Si ferme que soit la résolution dont on est armée, c'est un moment terrible que celuidelaséparation suprême. Au bout d'un long couloir, une grille marque la limite du monde et du cloître. La famille peut accompagner jusqu'à ce seuil infranchissable pour tout profane la vierge qui se dévoue à Dieu. Après les derniers embrassements, dont des ligures mornes et voilées attendent la fin d'un air impassible, le battant s'entrouvre juste assez pour laisser passer la novice que des bras d'ombre semblent entraîner, et il retombe avec un bruit de fer qui se prolonge dans le silence des corridors comme un tonnerre sourd. Le son que rend le couvercle d'un cercueil qui se ferme n'est pas plus lugubre
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et ne retentit pas plus douloureusement sur le cœur. Je me sentis pâlir, et un froid glacial m'enveloppa. Je venais de faire mon premier pas hors de la vie terrestre, désormais close pour moi. Je pénétrais dans cette région froide où les passions s'éteignent, où les souvenirs s'effacent, où les rumeurs du siècle n'arrivent plus. Là rien n'existe que la pensée de Dieu. Elle suffit à remplir le vide effrayant et le silence qui règne en ces lieux, aussi profond que celui de la tombe. J'en puis parler puisque je suis morte.
Ma piété, quoique tendre et fervente, n'était pas poussée jusqu'à l'exaltation mystique. C'était un motif humain plutôt qu'une vocation impérieuse qui m'avait fait chercher la paix à l'ombre du cloître. J'étais une naufragée de l'âme, bi isée sur un écueil inconnu, et mon drame, i;ivisible pour tous, avait eu son dénoùment tragique. Au commencement, j'éprouvai donc ce que dans la vie dévote on appelle des aridités, des fatigues, des retours vers le monde, de vagues désespérances, dernières tentations de l'esprit du siècle voulant reprendre sa proie ; mais bientôt ce tumulte s'apaisa. L'habitude des prières et des pratiques religieuses, la régularité des offices et la monotonie d'une règle calculée pour dompter les rébellions de l'àine et du corps tournèrent vers le ciel des pensées qui se souvenaient encore trop de la terre. Votre image vivait toujours dans mon
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cœur, mais je parvins à ne plus vous aimer qu'en Dieu.
Le couvent des sœurs de la Miséricorde n'est pas un de ces cloîtres romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un désespoir d'amour. Point d'arcades en ogive, de colonnettes festonnées de liei-re , de rayon de lune pénétrant par le trèfle d'une rosace brisée et jetant sa lueur sur l'inscription d'une tombe. Point de chapelle aux vitraux diaprés, aux piliers fuselés, aux clefs de voûtes découpées à jour, excellent motif de décoration ou de diorama. La religiosité qui cherche à soutenir le christianisme par son côté pittoresque et poétique n'y trouverait aucun thème à descriptions dans le genre de Chateaubriand. La bâtisse en est moderne et n'offre pas le moindre recoin obscur pour loger une légende. Rien n'y amuse les yeux; aucun ornement, aucune fantaisie d'art, ni peinture, ni sculpture; ce ne sont que lignes sèches et rigides. Une clarté blanche illumine comme un jour d'hiver la pâleur des longs couloirs, aux parois coupées par les portes symétriques des cellules, et glace d'une lumière frisante les planchers luisants. Partout règne une sévérité morne, insouciante du beau et ne songeant point à revêtir l'idée d'une forme. Cette architecture maussade a l'avanlage de ne pas distraire des âmes qui doivent être abîmées en Dieu. Aux fenêtres placées haut, des barreaux
de fer se croisent serrés, et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir que le ciel bleu ou gris. On est là au milieu d'une forteresse élevée contre les embûches du monde. La solidité de la clôture suffit. La beauté serait superdue.
Elle-même, la chapelle ne se livre qu'à moitié aux dévotions des fidèles extérieurs. Une grande grille montant du sol à la voûte, et garnie d'épais rideaux verts, s'interpose comme la herse d'une place de guerre entre l'église et le chœur réservé aux religieuses. Des stalles de bois aux sobres moulures et lustrées par le frottement, le garnissent de chaque côté. Au fond, vers le milieu, sont placés trois sièges pour la supérieure et ses deux assistantes. C'est là que les sœurs viennent entendre l'office divin , le voile baissé et traînant leur longue robe noire, sur laquelle se dessine une large bande d'étoffe blanche , semblable à la croix d'un drap funèbre dont on aurait retranché les bras. De la tribune à treillis où se tiennent les novices, je les regardais saluer la supérieure et l'autel , s'agenouiller, se prosterner, s'engloutir dans leurs stalles changées en prie-Dieu. A l'élévation , le rideau du milieu s'entr'ouvre à demi et permet d'entrevoir le prctre consommant le saint sacrifice à l'autel placé en face du chœur. La ferveur de ces adorations m'édifiait et me confirmait dans ma résolution de rompre avec le
monde, vers lequel je pouvais encore revenir. Dans cette atmosphère d'extase et d'encens, aux tremblantes lueurs des cierges jetant un rayon pâle sur ces fronts prosternés, mon âme se sentaii pousser des ailes et tendait de plus en plus à s'élever vers les régions éthérées. Le plafond de la chapelle s'emplissait d'azur et d'or, et dans une trouée du ciel , il me semblait voir du bord d'un nuage lumineux les anges se pencher vers moi avec un sourire et me faire signe de venir à eux , et je n'apercevais plus la teinte fausse du badigeon , le goût médiocre du lustre et la pauvreté des peintures encadrées de bois noir.
Le temps de prononcer mes vœux approchait; on m'entourait de ces encouragements flatteurs, de ces prévenances délicates, de ces caresses mystiques, de ces espoirs de félicité parfaite qu'on prodigue dans les couvents aux jeunes novices près de consommer le sacrifice et de se vouer pour toujours au Seigneur. Je n'avais pas besoin de ce soutien, et je pouvais marcher à Tautel d'un pas ferme. Hormis la tendresse de mes parents, forcée, je le croyais du moins, de renoncer à vous, je ne regrettais rien au monde, et ma résolutiou de n'y pas rentrer était immuable.
Mes épreuves terminées, le jour solennel arriva. Le couvent, d'ordinaire si paisible, était animé d'une sorte d'agitation contenue par la sévère discipline monastique. Les religieuses allaient et vc-
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naient clans les couloirs, oubliant parfois ce pas de fantôme que recommande la règle, car c'est un grand événement qu'une prise d'habit. Une nouvelle brebis va se joindre au troupeau et tout le bercail s'émeut. La toilette mondaine dont la novice se revêt pour la dernière fois est un sujet de curiosité , de joie et d'étonnement. On admire avec une sorte de crainte ce satin, ces dentelles, ces perles, ces joyaux destinés à représenter les pompes de Satan. Ainsi parée, je fus conduite au chœur. La supérieure et ses assistantes étaient à leurs places, et dans leurs stalles les religieuses inclinées priaient. Je prononçai les paroles sacramentelles qui me séparaient à jamais des vivants, et, comme le rituel de la cérémonie l'exige, je repoussai du pied le riche carreau de velours sur lequel, à de certains moments, j'avais dû m' agenouiller; j'arrachai mon collier et mes bracelets, et je me défis de mes parures en signe de renoncement à la vanité et au luxe. J'abjurai la coquetterie de la femme, et cela ne me fut pas diflicile, puisque je n'avais pas le droit de vous plaire et d'être belle pour vous.
Puis vint la scène la plus redoutée et la plus lugubre de ce drame religieux : le moment où l'on coupe les cheveux à la nouvelle sœur, vanité désormais inutile. Cela rappelle la toilette du condamné. Seulement la victime est innocente ou tout au n?oins purifiée par le repentir. Quoique
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j'eusse bien sincèrement et du fond du cœur l'ait le sacrifice de toute attaciie humaine , une blancheur de mort couvrit mon visage lorsque l'acier des ciseaux grinça dans ma longue chevelure blonde étalée que soutenait une religieuse. Les boucles d'or tombaient à flocons épais sur les dalles de la sacristie où l'on ni'avait emmenée, et je les regardais d'un œil fixe pleuvoir autour de moi. J'étais atterrée et pénétrée d'une secrète horreur. Le froid du métal, en m'effleurant la nuque, me faisait tressaillir nerveusement comme au contact d'une hache. Mes dents claquaient, et la prière que j'essayais de dire no pouvait parvenir à mes lèvres. Des sueurs glaciales comme celles de l'agonie baignaient mes tempes. Ma vue se troublait, et la lampe suspendue devant l'autel de la Vierge me semblait s'éteindre dans un brouillard. Mes genoux se dérobèient sous moi, et je n'eus que le temps de dire, en étendant les bras comme pour me raccrocher au vide : « Je me meurs. »
On me fit respirer des sels, et quand je revins à moi, étonnée des clartés du jour comme une ombre sortant du tombeau, je me trouvai entre le bras des sœurs qui me soutenaient avec un empressement placide et comme accoutumées à de pareilles défaillances.
" Gela ne sera rien, me dit d'un air compatissant la plus jeune des sœurs. Le plus difficile est
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fait ; recommandez-vous à la sainte Vierge et toul ira bien ; la même chose m'est arrivée quand j'ai prononcé mes vœux. C'est un dernier effort du Malin. »
Deux sœurs me revêtirent de la robe noire de l'ordre et me passèrent l'étole blanche , et , me ramenant au chœur, jetèrent sur ma tète rasée le voile, linceul symbolique qui me faisait morte au monde et ne me laissait plus visible qu'à Dieu. Une légende pieuse que j'avais entendu raconter, affu'mait que si l'on demandait au ciel une grâce sous les plis du voile funèbre, elle vous était accordée. Quand le voile m'enveloppa, j'implorai de la bonté divine la faveur de vous révéler mon amour après ma mort, si un tel vœu n'avait rien de coupable. 11 me sembla, à je ne sais quelle joie intérieure et subite, que ma prière était exaucée, et j'en éprouvai un grand soulagement, car c'était là ma peine secrète, la pointe qui me piquait au cœur et me faisait nuit et jour souffrir comme une pointe de haire cachée sous les vêtements. J'avais bien renoncé à vous dans ce monde, mais mon âme ne pouvait consentir à garder éternellement son secret.
Vous raconterai-je mon existence au couvent? Là, les jours suivent les jours, inflexiblement pareils. Chaque heure a sa prière, sa dévotion, sa tâche à remplir; la vie marche d'un pas égal à l'éternité, heureuse d'approcher du but. Et cepen-
daiit, ce calme apparent recouvre parfois bien des langueurs, des tristesses et des agitations. La pensée, quoique matée par la prière et la méditation, s'égare en rêverie. La nostalgie du monde vous prend. Vous regrettez la liberté, la famille, la nature; vous songez au vaste horizon inondé de lumière, aux prairies étoilées de fleurs, aux collines avec leurs ondulations boisées, aux fumées bleuâtres qui montent le soir des campagnes, à la route où roulent les voitures, au fleuve que silloanent les barques, à la vie, au mouvement, au bruit joyeux, h la variété sans cesse renaissante des objets. On voudrait aller, courir, voler; on envie ii l'oiseau ses ailes; on s'agite dans son tombeau, on franchit en idée les hautes murailles du couvent, et la pensée revient aux endroits aimés, aux scènes d'enfance et de jeunesse, qui revivent avec une magique vivacité de détail. Vous arrangez d'inutiles plans de bonheur, oubliant que le verrou de l'irrévocable est désormais tiré sur vous. Les âmes les plus religieuses sont exposées à ces tentations, à ces souvenirs, à ces mirages que la volonté repousse, que la prière essaie de dissiper, mais qui n'en renaissent pas moins dans le silence et la solitude de la cellule, entre ces quatre murs blancs qui n'ont pour toute décoration qu'un crucifix de bois noir. Votre pensée, éloignée d'abord par la ferveur des premiers moments, me revenait plus fréquente et plus attendrie. Le regret
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d'une félicite perdue m'oppressait douloureusement le cœur, et souvent des larmes silencieuses coulaient le long de mes joues pâles sans que j'en eusse conscience. La nuit, parfois, je pleurais en rêvant, et le matin je trouvais mon rude traversin tout mouillé de cette rosée amère. Dans des songes plus heureux, je me voyais sur le perron d'une villa, montant avec vous, au retour d'une promenade, un escalier blanc tacheté de découpures bleuâtres par l'ombre de grands arbres voisins. J'étais votre femme et vous me jetiez des regards caressants et protecteurs. Tout obstacle entre nous avait disparu. Mon âme ne consentait pas à ces riants mensonges dont elle se défendait comme d'un péché. Je m'en confessais, j'en faisais pénitence. Je veillais dans la prière et je luttais contre le sommeil pour me soustraire à ces illusions coupables, mais elles revenaient toujours.
Ce combat minait mes forces, qui ne tardèrent pas à s'altérer. Sans être maladive, j'étais délicate. La rude vie claustrale , avec ses jeûnes, ses abstinences, ses macérations, la fatigue des offices nocturnes, le froid sépulcral de l'église, les rigueurs d'un long hiver dont me préservait mal un mince froc d'étamine, et, plus que tout cela, les combats de l'âme, les alternatives d'exaltation et d'abattement, de doute et de ferveur, la crainte de ne pouvoir livrer au divin Époux qu'un cœur
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distrait par un attachement humain et d'encourir les vengeances célestes, car Dieu est jaloux et ne peut soufTrir de partage; peut-être aussi la jalousie que m'inspirait M'"*" d'Ymbercourt, toutes ces causes agissaient sur mon organisation d'une façon désastreuse. Mon teint avait pris le ton mat de la cire de cierge; mes yeux agrandis par la maigreur brillaient fiévreusement dans leur orbite meurtrie; les veines de mes tempes se dessinaient en réseaux d'un azur plus foncé, et mes lèvres avaient perdu leurs fraîches couleurs roses. Les violettes de la mort prochaine commençaient à y fleurir. Mes mains étaient devenues fluettes, transparentes et pâles comme des mains d'ombre. La mort n'est pas considérée au couvent comme dans le monde; on la voit arriver avec joie : c'est la délivrance de l'àme, la porte ouverte du ciel, la fin des épreuves et le commencement de la béatitude. Dieu retire à lui plutôt que les autres ses préférées, celles qu'il aime, et il abrège leur passage dans cette vallée de misères et de larmes. Des prières pleines d'espérance dans leur psalmodie funèbre entourent le gral)at de la moribonde que les sacrements purifient de toute souillure terrestre et sur qui rayonne déjàlalueur de l'autre vie. Elle est pour ses sœurs un objet d'envie et non d'épouvante.
Je voyais s'approcher le terme fatal sans frayeur; j'espérais que Dieu me pardonnerait un
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amour unique, si chaste, si pur, si involontaire, et que je m'étais efTorcé d'oublier dès qu'il avait paru coupable à mes yeux, et voudrait bien me recevoir en sa grâce. Je fus bientôt si faible qu'il m'arrivait de m'évanouir dans mes prosternations et de rester étendue comme morte sous mon voile, la face contre le plancher; on respectait mon immobilité, qu'on prenait pour de l'extase; puis, voyant que je ne me relevais pas, deux religieuses se penchaient vers moi, me redressaient comme un corps inerte, et, les mains sous mes aisselles, me reconduisaient ou plutôt me rapportaient à ma cellule, que bientôt je ne dus plus quitter. Je restais de longues heures tout habillée sur mon lit, égrenant mon rosaire entre m.es doigts amaigris, perdue dans quelque vague méditation et me demandant si mon vœu serait accompli après ma mort. Mes forces décroissaient visiblement, et ces remèdes qu'on apportait à mon mal pouvaient diminuer ma souffrance, mais non me guérir. Je ne le souhaitais pas d'ailleurs, car j'avais par delà cette vie un espoir longtemps caressé , et dont la réalisation possible m'inspirait une sorte de curiosité d'outre-tombe. Mon passage de ce monde dans l'autre se lit de la manière la plus douce. Tous les liens de l'esprit et de la matière étaient brisés, excepté un fil plus ténu mille fois que ces fds de la Vierge qui flottent dans les airs par les beaux jours d'automne , et qui
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seul retenait mon âme , prête à ouvrir ses ailes au souffle de l'infini. Des alternatives de lumière et d'ombre, pareilles à ces lueurs intermittentes que jette une veilleuse avant d'expirer, palpitaient devant mes yeux déjà troubles. Les prières que les sœurs agenouillées murmuraient auprès de moi et auxquelles je m'efforçais de me joindre mentalement ne m'arrivaient que comme des bourdonnements confus, des rumeurs vagues et lointaines. Mes sens amortis ne percevaient plus rien de la terre, et ma pensée, abandonnant mon cerveau, voltigeait incertaine , dans un rêve bizarre, entre le monde matériel et le monde immatériel, n'appartenant plus à l'un et n'étant pas encore à l'autre, pendant que machinalement mes doigts pâles comme de l'ivoire froissaient et ramenaient les plis du drap. Enfin mon agonie commença et on m'étendit à terre, un sac de cendre sous la tête, pour mourir dans l'humble attitude qui convient à une pauvre servante de Dieu rendant sa poussière à la poussière. L'air me manquait de plus en plus; j'étouffais; un sentiment d'angoisse extraordinaire me serrait la poitrine : l'instinct de la nature luttait encore contre la destruction : mais bientôt cette lutte inutile cessa, et dans un faible soupir mon âme s'exhala de mes lèvres.
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Des mots humains ne peuvent rendre la sensation d'une âme qui, délivrée de sa prison corporelle, passe de cette vie dans l'autre, du temps dans l'éternité et du fini dans l'infini. Mon corps immobile et déjà revêtu de cette blancheur mate, livrée de la mort, gisait sur sa couche funèbre, entouré des religieuses en prière, et j'en étais aussi détachée que le papillon peut l'être de la chrysalide , coque vide, dépouille informe qu'il abandonne pour ouvrir ses jeunes ailes à la lumière inconnue et soudainement révélée. A une intermittence d'ombre profonde avait succédé un éblouissement de splendeurs, un élargissement d'horizons, une disparition de toute limite et de tout obstacle, qui m'enivraient d'une joie indicible. Des explosions de sens nouveaux me faisaient comprendre les mystères impénétrables à la pensée et aux organes terrestres. Débarrassée de cette
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argile soumise aux lois de la pesanteur, qui m'alourdissait naguère encore, je m'élançais avec une alacrité folle dans l'insondable éther. Les distances n'existaient plus pour moi, et mon simple désir me rendait présente où je voulais èlte. Je traçais de grands cercles d'un vol plus rapide que la lumière à travers l'azur vague des espaces, comme pour prendre possession de l'immensité, me croisant avec des essaims d'âmes et d'esprits.
Une lumière fourmillante, brillant comme une poussière diamantée, formait l'atmosphère; chaque grain de cette poussière étincelante, comme je m'en aperçus bientôt, était une âme. 11 s'y dessinait des courants, des remous, des ondulations, des moires comme dans cette poudre impalpable qu'on étend sur les tables d'harmonie pour étudier les vibrations sonores, et tous ces mouvements causaient dans la splendeur des recrudescences d'éclat. Les nombres que les mathématiques peuvent fournir au calcul se plongeant dans les profondeurs de l'infini ne sauraient, avec leurs millions de zéros ajoutant leur énorme puissance au chiffre initial, donner une idée même approximative de l'effrayante multitude d'âmes qui composent cette lumière différente de la lumière matérielle autant que le jour diffère de la nuit.
Aux âmes ayant déjà passé par les épreuves de la vie, depuis la création de notre monde et celle des autres univers, se joignaient les âmes en
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expectative, les âmes vierges, qui attendaient leur tour de s'incarner dans un corps, sur une planète tVun système quelconque. 11 y en avait assez pour peupler pendant des milliards d'années tous ces univers, expiration de Dieu, qu'il doit résorber en ramenant à lui son souiïle quand l'ennui de son œuvre le prendra. Ces âmes, quoique dissemblables d'essence et d'aspect, selon le monde qu'elles devaient habiter, malgré l'infinie variété de leurs types, rappelaient toutes le type divin, et étaient faites à l'image de leur créateur. Elles avaient pour monade constitutive l'étincelle céleste. Ces âmes étaient blanches comme le diamant, les autres colorées comme le rubis, l'émeraude, le saphir, la topaze et l'améthyste. Faute d'autres termes que vous puissiez comprendre, j'emploie ces noms de pierreries, vils cailloux, cristaux opaques, aussi noirs que l'encre, et dont les plus brillants ne seraient que des taches sur ce fond de splendeurs vivantes.
Parfois passait quelque grand ange portant un ordre de Dieu au bout de l'infini et faisant osciller les univers aux palpitations de ses ailes démesurées. La voie lactée ruisselait sur le ciel, fleuve de soleils en fusion. Les étoiles que je voyais sous leur forme et leur grandeur véritables, dans leur énormité dont l'imagination de l'homme ne saurait se faire aucune idée, scintillaient avec des flamboiements immenses et farouches ; derrière
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celles-là et entre leurs interstices, à des profondeurs de plus en plus vertigineuses, j'en apercevais d'autres et d'autres encore, de sorte que le fond du firmament n'apparaissait nulle part et que j'aurais pu me croire enfermée au centre d'une prodigieuse sphère toute constellée d'astres à l'intérieur. Leurs lumières blanches, jaunes, bleues, vertes, rouges, atteignaient des intensités et des éclats à faire paraître noire la clarté de notre soleil, mais que les yeux de mon âme supportaient sans peins. J'allais, je venais, montant, descendant, parcourant en une seconde des millions de lieues à travers des lueurs d'aurores, des reflets d'iris, des irradiations d'or et d'argent, des phosphorescences diamantées, des élancements stellaires, dans toutes les magnificences, toutes les béatitudes et tous les ravissements de la lumière divine . J'entendais la musique des sphères dont un écho parvint à l'oreille de Pythagore; les nombres mystérieux, pivots de l'univers, en marquaient le rhythme. Avec un harmonieux ronflement, puissant comme le tonnerre et doux comme la flûte, notre monde, entraîné par son astre central, circulait lentement dans l'espace, et j'embrassais d'un seul regard les planètes, depuis Mercure jusqu'à Neptune, décrivant leurs ellipses, accompagnées de leurs satellites. Une intuition rapide me révélait les noms dont les nomme le ciel. Je connaissais leur structure,
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leur pensée, leur but ; aucun secret de leur vie prodigieuse ne m'était caché. Je lisais à livre ouvert dans ce poëme de Dieu qui a pour lettres des soleils. Que ne m'est-il permis de vous en expliquer quelques pages ! mais vous vivez encore parmi les ténèbres inférieures, et vos yeux s'aveugleraient à ces clartés fulgurantes.
Malgré l'ineiïable beauté de ce merveilleux spectacle , je n'avais cependant pas oublié la terre, le pauvre séjour que je venais de quitter. Mon amour, vainqueur de la mort, me suivait au delà du tombeau , et je voyais avec une volupté divine , une félicité radieuse , que vous n'aimiez personne, que votre âme était libre et qu elle pourrait être à moi pour toujours. Je savais alors ce que j'avais pressenti. Nous étions prédestinés l'un à l'autre. Nos âmes formaient ce couple céleste qui, en se fondant, fait un ange ; mais ces deux moitiés du tout suprême, pour se réunir dans l'immortalité, doivent s'être cherchées dans la vie, devinées sous les voiles de la chair, à travers les épreuves, les obstacles et les diversions. Moi seule avais senti la présence de l'âme sœur et m'étais élancée vers elle, poussée par l'instinct qui ne trompe pas. Chez vous la perception, plus confuse, n'avait fait que vous mettre en garde contre les liens et les amours vulgaires. Vc.is compreniez qu'aucune de ces âmes n'était faite pour vous, et, passionné sous
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une apparente froideur, vous vous réserviez pour un plus haut idéal. Grâce à la faveur qui m'était accordée, je pouvais vous faire connaître cet amour que vous aviez ignoré pendant ma vie, et j'espérais vous inspirer le désir de me suivre dans la sphère que j'habite. Je n'avais pas de regret. Qu'est-ce que la plus heureuse liaison humaine auprès du bonheur dont jouissent deux âmes dans l'éternel baiser de l'amour divin? Jusqu'au moment suprême, ma tâche se bornait à empêcher le monde de vous engager dans ses voies et de vous écarter de moi à jamais. Le mariage lie dans ce monde et dans l'autre, mais vous n'aimiez pas M'"'' d'Ymbercourt; ma qualité d'esprit me permettait de lire dans votre cœur et je n'avais rien à craindre de ce côté ; cependant vous pouviez vous lasser de ne pas voir apparaître l'idéal rêvé, et, par fatigue, indolence, découragement, besoin d'en finir, vous laisser aller à cette union vulgaire.
Quittant les zones lumineuses, je m'abaissai vers la terre, que je vis passer sous moi roulant avec elle sa brumeuse atmosphère et ses bandes <le nuages. Je vous trouvai sans peine et j'assistai, témoin invisible, à votre vie, lisant dans votre pensée et F influençant à votre insu. Par ma présence que vous ne soupçonniez pas, j'éloignais les idées, les désirs, les caprices qui eussent pu vous détourner du but vers lequel je vous diri-
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geais. Je détacliais peu à peu votre âme de toute entrave terrestre ; pour vous mieux garder, je répandais dans votre logis un vague enchantement qui vous le faisait aimer. Vous y sentiez autour de vous comme une impalpable et muette caresse, et vous y éprouviez un inexplicable bienêtre : il vous semblait, sans pouvoir vous en rendre compte, que votre bonheur était enfermé entre ces murailles que je peuplais. Un amant qui, par une nuit d'orage, lit près d'un bon feu le poëte qu'il préfère, pendant que sa maîtresse endormie repose un bras sur sa tête dans l'alcôve profonde, livrée à de doux songes, a ce sentiment de félicité intime, de claustration amoureuse ; rien ne vaut au dehors la peine qu'il franchisse ce seuil adoré ; tout le monde est pour lui enfermé dans cette chambre. 11 fallait peu à peu vous préparer à mon apparition et me mettre mystérieusement en rapport avec vous ; entre un esprit et un vivant non initié les communications sont difficiles. Un profond abîme sépare ce monde-ci de l'autre. Je l'avais franchi, mais ce n'était pas assez ; je devais me rendre sensible à vos yeux couverts encore du bandeau et ne voyant pas l'immatériel à travers l'opacité des choses.
M""= d'ïmbercourt, poursuivant toujours son idée de mariage, vous attirait chez elle et harcelait votre nonchalance de ses empressements. Substituant ma volonté à votre pensée en-
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dormie, je vous fis écilre au billet de la dame cette réponse où se trahissaient vos secrets sentiments et qui vous causa tant de surprise. L'idée du surnaturel s'éveilla chez vous, et, plus attentif, vous comprîtes qu'une puissance mystérieuse se mêlait à votre vie. Le soupir que je poussai lorsque, malgré l'avertissement, vous vous décidâtes à sortir, quoique faible et vague comme une vibration de harpe éolienne, vous troubla profondément et remua dans votre âme d'occultes sympathies. Vous y aviez deviné un accent de souffrance féminine. Je ne pouvais encore nie manifester à vous d'une façon plus précise, car vous n'étiez pas assez dégagé des ombres delà matière, et j'apparus au baron de Feroë , un disciple de Swedenborg, un voyant, pour lui recommander de vous dire cette phrase mystérieuse qui vous mit en garde contre les périls que vous couriez et vous donna le désir de pénétrer dans le monde des esprits où vous appelait mon amour. Vous savez le reste. Dois-je remonter là-haut ou rester ici-bas, et l'ombre sera-t-elle plus heureuse que la femme?...
Ici, l'impulsion qui faisait courir sur le papier la plume de Malivert s'arrêta, et la pensée du jeune homme, suspendue par l'influence de Spirite, reprit possession de son cerveau. Il lut ce qu'il venait d'écrire d'une façon inconsciente, et s'affermit dans la résolution d'aimer uniquement
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et jusqu'à la mort cette àme charmante qui avait souiïert pour lui clans son oourt passage sur la terre. « Mais quelles seront nos relations? se disait-il ; Spirite m'emmènera-t-elle dans les régions oiî elle plane, ou voUi^'era-t-elle autour de moi, visible pour moi seul? Me répondra-t-elle si je lui parle, et comment l'entendrai-je? »
C'étaient là des questions qu'il n'était pas facile de résoudre; aussi Malivert, après les avoir agitées, les abandonna-t-il, et resta plongé dans une longue rêverie dont Jack le lit sortir en annonçant le baron de Feroë.
Les deux amis échangèrent une poignée de main, et le Suédois aux moustaches d'or pâle se jeta dans un fauteuil.
« Guy, je viens sans façon vous demander à déjeuner, dit-il en allongeant ses pieds sur le garde-feu ; je suis sorti de bonne heure, et en passant devant votre maison, cette fantaisie m'a pris de vous faire une visite presque aussi matinale que celle d'un garde du commerce.
— Vous avez bien fait, baron, et c'est là un heureux caprice, répondit Malivert en sonnant Jack, à qui ii donna des ordres pour qu'on servît le déjeuner et qu'on mît deux couverts.
— On dirait, mon cher Guy, que vous ne vous êtes pas couche, dit le baron en regardant les bougies qui avaient brûlé jusqu'aux bobèches et les feuillets d'écriture épars sur la table. Vou3