SI'IP.ITE
avez travaillé cette nuit. Cela va-t-il bientôt paraître? Est-ce un roman, est-ce un poëme?
— C'est peut-être un poërne, répondit Malivert , mais il n'est pas de ma composition : je n'ai fait que tenir la plume sous une inspiration supérieure à la mienne.
— Je comprends, reprit le baron, Apollon dictait, Homère écrivait : ces vers-là sont les meilleurs.
— Ce poëme, si c'en est un, n'est pas en vers, et ce n'est pas un dieu de la mythologie qui me le soufflait.
— Pardon ! j'oubliais que vous êtes romantique, et qu'il faut laisser devant vous Apollon et les Muses dans le dictionnaire de Ciiompré ou les lettres h Emilie.
— Puisque vous avez été en quelque sorte mon mystagogue et mon initiateur au surnaturel, mon cher baron, je n'ai aucun motif de vous cacher que ces feuillets pris pour de la copie, comme disent les imprimeurs, m'ont été dictés, cette nuit et les précédentes, par l'esprit qui s'intéresse à moi et qui semble vous avoir connu sur terre, car vous êtes nommé dans son récit.
— Vous vous êtes servi de mcdium, parce que les rapports ne sont pas encore bien établis entre vous et l'esprit qui vous visite, répondit le baron de Feroë ; mais bientôt vous n'aurez plus besoin de oes moyens lents et grossiers de communica-
i:4 spiniTE.
tlon. Vos âmes se pénéiieront par la pensée et le désir, sans aucun signe extérieur. »
Jack vint annoncer que le déjeuner était servi. Malivert, tout bouleversé de cette aventure étrange, de cette bonne fortune d'outre-tombe que don Juan eût enviée, touchait à peine les morceaux placés devant lui. Le baron de Feroë mangeait, mais avec une sobriété swedenborgienne , car celui qui veut vivre en conmierce avec les esprits doit atténuer autant que possible la matière.
« Vous avez là d'excellent thé , dit le baron ; du thé vert à pointes blanches, cueilli après les premières pluies du printemps, et que les mandarins boivent sans sucre, à petites gorgées, dans des tasses enveloppées de filigrane de peur de se brider les grilles. C'est la boisson par excellence 3es songeurs, et l'excitation qu'elle produit e;t tout intellectuelle. Rien ne secoue plus légèrement la pesanteur numaine et ne prédispose mieux à la vision des choses que le vulgaire ne voit pas. Puisque vous allez maintenant vivre dans une sphère immatérielle, je vous recommande ce breuvage. Mais vous ne m'écoutez pas, mon cher Guy, et je conçois votre distraction. Une situation si nouvelle doit vous préoccuper étrangement.
— Oui, je l'avoue, répondit Malivert, je suis dans une sorte d'ivresse, et je me demande à chaque instant si je ne suis pas en proie à quelque hallucination.
SPir.ITE. 175
— Chassez de telles idées qui feraient fuir à jamais l'esprit, ne cherchez pas à expliquer l'inexplicable, et abandonnez-vous avec une foi et une soumission absolues à l'influence qui vous guide. Le moindre doute amènerait une rupture et vous causerait d'éternels ' egrets. Une permission rarement accordée réunit dans le ciel les âmes qui ne se sont pas rencontrées dans la vie; profitez-en, et montrez-vous digne d'un pareil bonheur.
— J'en serai digne, croyez-le bien, et je ne ferai pas souffrir une autre fois à Spirite les douleurs que je lui ai infligées bien innocemment pendant qu'elle habitait encore ce monde. Mais j'y pense à présent, dans le récit qu'elle m'a dicté, cette âme adorable ne m'a pas dit le nom dont elle se nommait sur terre.
— Tenez-vous à le savoir? Allez au père Lachaise, gravissez la colline, et près de la chapelle vous verrez une tombe de marbre blanc sur laquelle est sculptée une croix couchée et ornée à son croisillon d'une couronne de roses aux délicates feuilles de marbre, chef-d'œuvre d'un ciseau célèbre. Dans le médaillon formé par la couronne, une courte inscription vous apprendra ce que je n'ai pas été autorisé formellement à vous dire. La tombe, dans son muet langage, parlera à ma place , quoique , à mon avis, ce soit là une curiosité vaine. Qu'importe un nom terrestre, quand il s'agit d'un éternel amour? Mais
170 SPIP.ITE.
VOUS n'êtes pas encore tout à fait détaché des idées humaines, et cela se conçoit. 11 n'y a pas longtemps que vous avez mis le pied hors du cercle qui ferme la vie ordinaire. »
Le baron de Féroë prit cougé. Guy s'habilla, fit atteler et courut chez les fleuiistes les plus en renom pour trouver une gerbe de lilas blanc. On était en plein hiver; il eut peine à trouver ce qu'il voulait. Mais, à Paris, l'impossible, quand on peut le payer, n'existe pas. II le trouva donc, et gravit la colline le cœur palpitant et les yeux humides.
Quelques llocons de neige pas encore fondus brillaient comme des larmes d'argent sur les feuilles sombre des its, des cyprès, des sapinettes et des lierres, et relevaient de touches blanches les moulures des tombeaux, le sommet et les bras des croix funèbres. Le ciel était bas, d'un gris jaunâtre, lourd comme du plomb, un vrai ciel fait pour se poser sur un cimetière, et la bise aigre gémissait en passant à travers ces ruelles de monuments faits à la îadle des morts, et mesurés strictement sur le néant himiain. Malivert eut bientôt gagné la chapelle , et non loin de là dans un cadre de lierre d'Irlande, il vit la blanche tombe qu'une légère couche de neige rendait plus blanche encore. 11 se pencha sur la grille et lut cette inscription gravée au centre de la couronne (le roses: « Lavinia d'Aufideni, en religion sœur Philomtne, morte à dix-huit ans. » Il allongea
SPiniïK. 177
le bras par-dessus la Clôture, et fit tomber sa gerbe de lilas sur l'inscription , et, quoique sûr du pardon, resta quelques minutes près de la tombe dans une rêveuse contemplation, et le cœur gros de remords : n'était-il pas le meurtier de cette pure colombe si vite retournée au ciel?
Pendant qu'il était ainsi accoudé à la grille du monument, laissant couler ses larmes qui tombaient tièdes sur la froide neige, second linceul de la tombe virginale, dans l'épais rideau des nuages grisâtres une éclaircie s'était formée. Comme une lumière à travers des gazes superposées dont on diminue le nombre, le disque du soleil apparaissait moins indistinct, d'un blanc pâle et plus semblable à la lune qu'à l'astre du jour, un vrai soleil fait pour les morts ! Peu à peu la trouée se fit, et de l'ouverture s'échappa un long rayon visible sur le fond sombre de la brume, qui vint éclairer et ûure scintiller sous le mica de la neige, comme sous une rosée d'hiver, la gerbe de lilas blanc et la couronne de roses en marbre.
Dans le tremblement lumineux du rayon où jouaient quelques atomes gelés, Malivert crut distinguer iine forme svelte et blanche qui s'élevait de la tombe comme une légère fumée d'une cassolette d'argent, enveloppée des plis flottants d'un suaire de gaze, semblable à la robe dont les peintres revêtent les anges, et qui lui faisait de la main un signe amical.
17? SPiniTE.
Un nuage passa sur le soleil et la vision se dissipa. Guy de Malivert se retira murmurant le nom de Lavinia d'Aufideni, regagna sa voiture, et renira dans Paris peuplé partout de vivants qui ne se doutent pas qu'ils sont morts, car la vie intérieure leur maufjue.
gpjRiTb;. ni»
xm
A dater de ce jour, l'existence de Mallvert se scinda en deux portions distinctes, l'une réelle, l'autre fantastique. Rien, en apparence, n'était changé chez lui : il allait au club, dans le monde; on le voyait au bois de Boulogne et sur le boulevard. Si quelque représentation intéressante avait lieu, il y assistait, et, à le voir correctement mis, bien chaussé, ganté de frais, se promener dans la vie humaine, nul ne se serait douté que ce jeune homme était en communication avec les esprits, et au sortir de l'Opéra entrevoyait les mystérieuses profondeurs de l'univers invisible. Cependant, qui l'eût bien examiné l'eût trouvé plus sérieux, plus pâle, plus maigre et comme spiritualisé. L'expression de son regard n'était plus la même; on eût pu y voir, lorsqu'il n'était pas distrait par la conversation, une sorte de béatitude dédaigneuse. Heureusement le monde n'observe
180 SI'ir.ITK.
que si son intérêt l'exige, et le secret de Malivert ne fut pas soupçonné.
Le soir de la visite au cimetière, qui lui avait appris le nom terrestre de Spirite , attendant une manifestation qu'appelaient toutes les forces de sa volonté, il entendit, comme des gouttes de pluie tombant dans un bassin O'-^rgent, résonner une gamme sur le piano. Il n'y avait personne , mais ces prodiges n'étonnaient plus Malivert. Quelques accords furent plaqués de manière à commander l'attention et éveiller la curiosité de l'âme. Guy regarda vers le piano, et peu à peu s'ébaucha dans une vapeur lumineuse l'ombre charmante d'une jeune fille. L'image était d'abord si transparente, que les objets placés derrière elle se dessinaient à travers les contours, comme on voit le fond d'un lac à travers une eau limpide. Sans prendre aucune matérialité , elle se condensa ensuite suffisamment pour avoir l'apparence d'une figure vivante, mais d'une vie si légère, si impalpable, si aérienne, qu'elle ressemblait plutôt au refietd'un corps dans une glace qu'à ce corps luimême. Certaines esquisses de Prud'hon à peine frottées, aux contours noyés et perdus, baignées de clair-obscur et comme entourées d'une brume crépusculaire, dont les draperies blanches semblent faites avec des rayons de lune, peuvent donner une idée lointaine de la gracieuse apparition assise devant le piano de Malivert. Ses doigts, d'une
SPIUITE. 181
pâleur fciibbment rosée, erraient sur le davier d'ivoire comme des papillons blancs, ne faisant qu'effleurer les touches, mais évoquant le son par ce frêle contact qui n'eût pas courbé une barbe de plume. Les notes, sans avoir besoin d'être frappées, jaillissaient toutes seules lorsque les mains lumineuses flottaient au-dessus d'elles. Une longue robe blanche, d'une mousseline idéale plus fine mille fois que les tissus de l'Inde dont une pièce passe à travers une bague, retombait à plis abondants autour d'elle et bouillonnait sur le bout de son pied en festoû d'écume neigeuse. Sa tête, un peu penchée en avant, comme si une partition eût été ouverte sur le pupitre, faisait ressortir la nuque, où se tordaient, avec des frissons d'or, de légères boucles de cheveux follets, et la naissance d'épaules nacrées, opalines, dont la blancheur se fondait dans celle de la robe. Parmi les bandeaux palpitants et gonflés comme par un souffle, luisait une bandelette étoilée aux bouts renoués sur le chignon. De la place où était Malivert, l'oreille et un coin de joue apparaissaient frais, roses, veloutés d'un ton à rendre terreuses les couleurs de la pêche. C'était Lavinia, ou Spirite, pour lui conserver le nom qu'elle a jusqu'ici porté dans cette histoire. Elle tourna rapidement la tête pour s'assurer que Guy était attentif et qu'elle pouvait commencer. Ses yeux bleus brillaient d'une lueur tendre et avaient une douceur céleste
182 si'innE.
qui pénétra le cœur de Guy. Il y avait encore quelque chose de la jeune fille dans ce regard d'ange.
Le morceau qu'elle joua était l'œuvre d'un grand maître, une de ces inspirations où le génie humain semble pressentir l'infini, et qui formulent avec puissance tantôt les secrètes postulations de l'âme, tantôt lui rappellent le souvenir des cieux et des paradis d'où elle a été chassée. D'ineiïables mélancolies y soupirent, d'ardentes prières y jaillissent, de sourds murmures s'y font entendre, dernières révoltes de l'orgueil précipité de la lumière dans l'ombre. Spirite rendait tous ces sentiments avec une maestria à faire oublier Chopin, Listz, Thalberg, ces magiciens du clavier. Il semblait à Guy qu'il écoutait de la musique pour la première fois. Un art nouveau se révélait à lui, et mille idées inconnues se remuaient dans son âme; les notes éveillaient en lui des vibrations si profondes, si lointaines, si antérieures, qu'il croyait les avoir entendues dans une première vie, depuis oubliée. Non-seulement Spirite rendait toutes les intentions du maître, mais elle exprimait l'idéal qu'il rêvait et auquel l'infirmité humaine ne lui avait pas toujours permis d'atteindre ; elle complétait le génie, elle perfectionnait la perfection, elle ajoutait à l'absolu!
Guy s'était levé et dirigé vers le piano comme un somnanbule qui marche sans avoir conscience
SPIUITE. 1H3
de ses pas; il se tenait debout, le coude sur l'angle de la caisse , les yeux éperdument plongés dans ceux de Spirite.
La figure de Spirite était vraiment sublime. Sa tête , qu'elle avait relevée et un peu renversée en arrière, montrait son visage illuminé des splendeurs de l'extase. L'inspiration et l'amour brillaient d'un éclat surnaturel dans ses yeux, dont les prunelles d'azur disparaissaient presque sous la paupière supérieure. Sa bouche à demi entr'ouverte laissait luire un éclair de nacre, et son col baigné de transparences bleuâtres, comme celui des têtes plafonnantes du Guide, avait des rengorgements de colombe mystique. La femme diminuait en elle et l'ange augmentait, et l'intensité de lumière qu'elle répandait était si vive que Malivert fut contraint de détourner la vue.
Spirite s'aperçut de ce mouvement, et d'une voix plus liarmonieuse et plus douce que la musique qu'elle jouait elle murmura: « Pauvre ami! j'oubliais que tu es encore retenu dans ta prison terrestre et que tes yeux ne peuvent supporter le plus faible rayon de la vraie lumière. Plus tard je me montrerai à toi, telle que je suis, dans la sphère où tu me suivras. Maintenant l'ombre de ma forme mortelle suffit à te manifester ma présence , et tu peux me contempler ainsi sans péril. »
Par d'insensibles transitions, elle revint de la
!8i SPIRITE.
beauté surnaturelle à la beauté naturelle. Les ailes de Psyché, qui avaient palpité un instant à son dos, rentrèrent dans ses blanches épaules. Son apparence immatérielle se condensa un peu et un nuage lacté se répandit dans ses suaves contours, les marquant davantage, comme une eau où l'on jette une goutte d'essence fait mieux voir les lignes du cristal qui la contient. Lavinia reparaissait à travers Spirite, un peu plus vaporeuse sans doute, mais avec une réalité suffisante pour faire illusion. Elle avait cessé de jouer du piano et regardait Malivert debout devant elle; un léger sourire errait sur ses lèvres, un sourire d'une ironie céleste et d'une malice divine, raillant en la consolant la débilité humaine, et ses yeux, amortis à dessein, exprimaient encore l'amour le plus tendre, mais tel qu'une chaste jeune fille eût pu le laisser voir sur terre dans une liaison permise, et Malivert put croire, pendant quelques minutes, qu'il se trouvait avec cette Lavinia qui l'avait tant cherché pendant qu'elle était vivante, et dont l'avaient toujours éloigné les taquineries de la fatalité. Éperdu, fasciné, palpitant d'amour, oubliant qu'il n'avait devant lui qu'une ombre, il s'avança et, par un mouvement instinctif, il voulut prendre une des mains de Spirite, posées encore sur le clavier, et la porter à ses lèvres; mais ses doigts se refermèrent sur eux-mêmes sans rien saisir, comme s'ils eussent passé cà travers un brouillard.
Quoiqu'elle n'eût rien à craindre, Spirite recula avec un geste de pudeur oiïensée; mais bientôt son sourire angélique reparut et elle leva à la hauteur des lèvres de Guy, qui sentit comme une vague fraîcheur et un parfum faible et délicieux, sa main faite de transparence et de lumière rosce.
« Je ne pensais pas, dit-elle d'une voix qui n'était pas formulée en paroles, mais que Guy entendait dans le fond de son cœur, je ne pensais pas que je ne suis plus une jeune fille, mais bien une âme, une ombre, une vapeur impalpable, n'ayant plus rien des sens humains, et ce que Lavinia peut-être t'eût refusé, Spirite te l'accorde, non comme une volupté, mais comme un signe d'amour pur et d'union éternelle ; » — et elle laissa quelques secondes sa main fantastique sous le baiser imaginaire de Guy.
Dientôt elle se remit au piano et fit jaillir du clavier une mélodie d'une puissance et d'une douceur incomparables, où Guy reconnut une de ses poésies, — celle qu'il aimait le mieux, — transposée de la langue du vers dans la langue de la musique. C'était une inspiration dans laquelle, dédaigneux des joies vulgaires, il s'élançait d'un essor désespéré vers les sphères supérieures où le désir du poëte doit être enfin satisfait. — Spirite, avec une intuition merveilleuse, rendait l'audelà des mots, le non-sorti du verbe humain, ce qui reste d'inédit dans la phrase la mieux faite,
ISG SPiniTE.
le mystérieux, l'inlime et le profond des choses, la secrète aspiration qu'on s'avoue à p^'ine à soimême, l'indicible et l'inexprimable, le desidcrafiim de la pensée au bout de ses elTorts, et tout le flottant, le flou, le suave qui déborde du contour trop sec de la parole. Mais à ces battements d'ailes qui s'enlevaient dans l'azur d'un élan si effréné, elle ouvrait le paradis des rêves réalisés, des espérances accomplies. Elle se tenait debout sur le seuil lumineux, dans une scintillation à faire pâlir les soleils, divinement belle et pourtant humainement tendre, ouvrant les bras à l'àme altérée d'idéal, but et récompense, couronne d'étoiles et coupe d'amour, Déatrix révélée seulement au delà du tombeau. Dans une phrase enivrée de la passion la plus pure, elle disait, avec des réticences divines et des pudeurs célestes, qu'elle-même, dans les loisirs de l'éternité et les splendeurs de l'infini, comblerait tous ces vœux inassouvis. Elle promettait au génie le bonheur et i'amour, mais tel que l'imagination de l'homme, même en rapport avec un esprit, ne pourrait les concevoir.
Pendant ce final elle s'était levée ; ses mains ne faisaient plus le sinmlacre d'eflleurer le clavier, et les mélodies s'échappaient du piano en vibrations visibles et colorées , se répandant à travers l'atmosphère de la chambre par ondulations lumineuses comme celles qui nuancent l'explosion
s PI RI TE. 187
radieuse des aurores boréales. Lavinia avait disparu et Spirite reparaissait, maïs plus grande, plus majestueuse, entourée d'une lueur vive; de longues ailes battaient à ses épaules; elle avait déjà, quoique visiblement elle voulût rester, quitté le plancher de la chambre. Les plis de sa robe flottaient dans le vide; un souffle supérieur l'emportait, et Malivert se retrouva seul, dans un état d'exaltation friciie à comprendre. Mais peu à peu le calme lui revint et une langueur délicieuse succéda à cette excitation fébrile. Il sentait cette satisfaction qu'éprouvent si rarement les poètes et, dit-on, les philosophes, d'être compris dans toutes les delic:itesses et les profondeurs de son génie. Quel éblouissant et radieux commentaire Snirite avait fait de cette pièce de vers dontjamais lui, l'auteur, n'avait si bien compris le sens et la portée ! comme cette âme s'identifiait avec la sienne ! comme cette pensée pénétrait sa pensée !
Le lendemain il voulut travairicr; sa verve, éteinte depuis longtemps, se ranimait, et les idées se pressaient tumultueusement dans son cerveau. Des horizons illimités, des perspectives sans fin s'ouvraient devant ses yeux. Un monde de sentiments nouveaux fermentait dans sa poitrine , et pour les exprimer il demandait à la langue plus qu'elle ne peut donner. Les vieilles formes, les vieux moules éclataient et quelquefois la phrase
188 spir.rri;.
en fusion jaillissait et débordait, mais en éclaboussures superbes, semblables à des rayons d'étoiles brisées. Jamais il ne s'éleva à une pareille hauteur, et les plus grands poëtes eussent signé ce qu'il écrivit ce jour-là.
Comme, une strophe achevée, il rêvait à la sui- \ante, il laissa vaguement errer ses yeux autour de l'atelier et il vit Spirite couchée à demi sur le divan, qui, la main au menton, le coude enfoncé dans un coussin, le bout de ses doigts effilés jouant dans les nuages blonds de ses cheveux, le regardait d'un air amoureusement contemplatif. Elle semblait être ià depuis longtemps; mais elle n'avait pas voulu révéler sa présence, de peur d'interrompre le travail de Guy. Et comme Malivert se levait de son fauteuil pour se rapprocher d'elle, Spirite lui fit signe de ne pas se déranger, et, d'une voix plus douce que toutes les musiques, elle répéta strophe pour strophe, vers pour vers, la pièce à laquelle travaillait Guy. Par une mystérieuse sympathie elle sentait la pensée de son amant, la suivait dans son essor et même la dépassait; car non-seulement elle voyait, mais elle prévoyait, et elle dit complète la stance inachevée dont il cherchait encore la chute.
La pièce, on se l'imagine aisément, lui était adressée. Quel autre sujet eût pu traiter Malivert? Entraîné par son amour pour Spirite, à peine s'il se souvenait de la terre, et il plongeait en plein
ciel aussi haut, aussi loin que des ailes attachées à des épaules humaines pouvaient atteindre.
— Cela est beau, dit Spirite, dont Malivert entendait la voix résonner dans sa poitrine, car elle n'arrivait pas à son oreille comme les bruits ordinaires; cela est beau même pour un esprit; le génie est vraiment divin, il invente l'idéal, il entrevoit la beauté supérieure et l'éternelle lumière. Où ne monte-t-il pas lorsqu'il a pour ailes la foi et l'amour! Mais redescendez, revenez aux régions où l'air est respirable pour les poumons mortels. Tous vos nerfs tressaillent comme des cordes de lyre, votre front fume comme un encensoir. Des lueurs étranges et fiévreuses brillent dans vos yeux. Craignez la folie, l'extase y touche. Calmez-vous, et si vous m'aimez, vivez encore de la vie humaine, je le veux. »
Pour lui obéir, Malivert sortit, et quoique les hommes ne lui apparussent plus que comme des ombres lointaines, comme des fantômes avec lesquels il n'avait plus de rapport, il tâcha de s'y mêler; il parut s'intéresser aux nouvelles et aux bruits du jour, et sourit à la description du prodigieux costume que portait M"^*'* au dernier bal d'impures; même il accepta de jouer au whist chez la vieille duchesse de G... : toute action lui était indiiïérente.
Mais, malgré ses efforts pour se rattacher à la vie, une attraction impérieuse l'attirait hors
100 SPIRITI'.
de la sphère terrestre. 11 voulait marcher et se sentait soulever. Un irrésistible désir le consumait. Les apparitions de Spirite ne lui suffisaient plus, et son âme s'élançait après elle lorsqu'elle disparaissait, comme si elle eût essayé de se détacher de son corps.
Un amour excité par l'impossible et où brûlait encore quelque chose de la llamme terrestre le dévorait et s'attachait à sa chair comme à la peau d'Hercule la tunique empoisonnée de Kessus. Dans ce rapide contact avec l'Esprit, il n'avait pu dépouiller complètement le vieil homme.
11 ne pouvait saisir entre ses bras le fantôme aérien de Spirite, mais ce fantôme représentait l'image de Lavinia avec une illusion de beauté suffisante pour égarer l'amour et lui faire oublier que cette forme adorable, aux yeux pleins de tendresse, à la bouche voluptueusement souriante, n'était, après tout, qu'une ombre et qu'un reflet.
Guy voyait devant lui, à toute heure de nuit et de jour, Valma adonna , tantôt comme un pur idéal à travers la si)lendeur de Spirite, tantôt sous l'apparence plus humainement féminine de Lavinia. — Cette fois, elle planait au-dessus de sa tète avec le vol éblouissant d'un ange ; d'autres fois, comme une maîtresse en visite, elle semblait assise dans le grand fauteuil, allongée sur le divan, accoudée à la table; elle paraissait
s PI ni TE. 191
regarder les papiers étalés sur le bureau, respirer les fleurs des jardinières, ouvrir les livres, remuer les bagues dans la coupe d'onyx posée sur la cheminée, et se livrer aux enfantillages de passion que se permet une jeune fille entrée par hasard dans la chambre de son fiancé.
Spirite se plaisait à se montrer aux yeux de Guy telle qu'eût été Lavinia en pareille situation si le sort eût favorisé son amour ; elle refaisait, après la mort, son chaste roman de pensionnaire chapitre par chapitre. Avec un peu de vapeur colorée elle reproduisait ses toilettes d'autrefois, plaçait dans ses cheveux la même fleur ou le même ruban. Son ombre reprenait les grâces, les attitudes et les poses de son corps virginal. Elle voulait , par une coquetterie prouvant que la femme n'avait pas totalement disparu chez l'ange, que Malivert l'aimât non-seulement d'un amour posthume adressé à l'esprit, mais comme elle était pendant sa vie terrestre, quand elle cherchait aux Italiens, au bal, dans le monde, l'occasion toujours manquée de le voir.
Si ses lèvres n'eussent eflleuré le vide quand, transporté de désir, fou d'amour, ivre de passion, il s'oubliait à quelque inutile caresse , il aurait pu croire que lui, Guy de Malivert, avait réellement épousé Lavinia d'Aufideni, tant, parfois, la vision devenait nette, colorée et vivante. Dans une consonnance parfaite de sympathie, il enten-
192 SPJRITE.
dait intérieurement, mais comme dans un entretien véritable, la voix de Lavinia avec son timbre jeune, frais, argentin, répondant à ses effusions brûlantes par de chastes et pudiques tendresses.
C'était un vrai supplice de Tantale ; la coupe pleine d'une eau glacée approchait de ses lèvres ardentes tendue par une main amoureuse, mais il ne pouvait pas même en effleurer les bords ; les grappes parfumées, couleur d'ambre et de rubis, se courbaient sur sa tète, et elles se relevaient fuyant une étreinte impossible.
Les courts intervalles pendant lesquels le quittait Spirite, rappelée sans doute par quelque ordre inéluctable prononcé « là où on peut ce qu'on veut, » lui étaient devenus insupportables, et quand elle disparaissait, il se serait volontiers brisé le crâne contre le mur qui se refermait sur elle.
Un soir il se dit : « Puisque Spirite ne peut revêtir un corps et se mêler à ma vie autrement que par la vision, si je dépouillais cette gênante enveloppe mortelle, cette forme épaisse et lourde qui m'empêche de m'élever avec l'âme adorée aux sphères où planent les âmes ? »
Cette résolution lui parut sage. Il se leva et alla choisir parmi un trophée d'armes sauvages pendues à. la muraille, — casse-tête, tomahawks, zagaies, coutelas d'abatis, — une flèche empennée de plumes de perroquet et armée d'une pointe
SPir.ITE. 103
barbelée en os de poisson. Cette flèche avait été trempée dans le curare, ce venin terrible dont les Indiens d'Amérique ont seuls le secret et qui foudroie ses victimes sans que nul contre-poison puisse les sauver.
11 tenait la flèche près de sa main qu'il allait piquer, lorsque soudain Spiiite apparut devant lui, éperdue, efîarée, suppliante, et lui jeta au cou ses bras d'ombre avec un mouvement de passion folle, le serrant sur son cœur de fantôme, le couvrant de baisers impalpables. La femme avait oublié qu'elle n'était plus qu'un esprit.
(( Malheureux, s'écria-t-elle, ne fais pas cela, ne te tue pas pour me rejoindre! Ta mort ainsi amenée nous séparerait sans espoir et creuserait entre nous des abîmes que des millions d'années ne suffiraient pas à franchir. Reviens à toi, supporte la vie, dont la plus longue n'a pas plus de durée que la chute d'un grain de sable ; pour supporter le temps, songe à l'éternité où nous pourrons nous aimer toujours , et pardonne-moi d'avoir été coquette. La femme a voulu être aimée comme l'esprit, Lavinia était jalouse de Spirite, et j'ai failli te perdre à jamais. »
Reprenant sa forme d'ange , elle étendit les mains au-dessus de la tête de Malivert, qui sentit descendre sur lui un calme et une fraîcheur célestes.
ICI SPIUITE.
jjme d'Ymbercourt s'étonna du peu d'edet que ses coquetteries avec M. d'Aversac avaient produit sur Guy de Malivert ; cet insuccès bouleversait toutes ses idées de stratégie féminine. Elle croyait que rien ne ravivait l'amour comme une pointe de jalousie, mais elle oubliait qu'il fallait, pour la vérité de la maxime, que l'amour existât ; car elle ne pouvait supposer qu'un garçon qui venait assez régulièrement à ses mercredis depuis trois ans, qui lui apportait parfois un bouquet les jours d'Italiens et se tenait sans dormir au fond de sa loge, ne fût pas un peu épris de ses charmes. JN'était-elle pas jeune, belle, élégante, riche? Ne jouait-elle pas du piano comme un premier prix du Conservatoire ? Ne versait-elle pas le thé avec la correction de lady Pénélope elle-même ? N'écrivait-elle pas ses billets du matin d'une écriture anglaise, longue, penchée, anguleuse, tout
s PI RITE. 195
à fait aristocratique? Que pouvait-on trouver à reprendre à ses voitures qui venaient de chez Binder, à ses chevaux vendus et garantis par Crémieux? Ses laquais n'avaient-ils pas belle encolure et ne sentaient-ils pas leurs laquais de bonne maison ? Ses dîners ne méritaient-ils pas l'approbation des gourmets? — Tout cela lui semblait composer un idcal assez confortable.
Cependant la dame au traîneau entrevue au bois de Boulogne lui trottait par la cervelle, et plusieurs fois elle était allée faire le tour du lac dans l'idée de la rencontrer et de voir si Malivert la suivait. La dame ne reparut pas, et la jalousie de M'"^ d'Ymbercourt dut s'exercer dans le vide; personne d'ailleurs ne la connaissait et ne l'avait remarquée. Guy en était-il amoureux, ou avait-il cédé à un simple mouvement de curiosité lorsqu'il avait lancé Grymalkin à la poursuite du steppeur? C'est ce que M™^ d'Ymbercourt ne put démêler. Elle revint donc à l'idée qu'elle avait elTarouché Guy en lui donnant à entendre qu'il la compromettait; cette phrase, qu'elle n'avait dite que pour le forcer à une déclaration formelle, elle regrettait de l'avoir prononcée : car Guy, trop fidèle à la consigne et d'ailleurs occupé deSpirite, s'était abstenu de toute visite. Cette parfaite obéissance piquait la comtesse, qui aurait préféré moins de soumission. Quoique ses soupçons ne
196 SPiniTE.
s'appuyassent que sur la rapide vision du bois de Ecmlogne, elle pressentait quelque amour caché derrière ce soin excessif de sa réputation. Pourtant rien n'était changé dans la vie apparente de Guy, et Jack, secrètement interrogé par la femme de chambre de M'"* d'Ymbercourt , assura qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps le moindre frou-frou de soie sur l'escalier dérobé de son maître, qui sortait peu, ne voyait guère que le baron de Féroë, vivait en cénobite et passait une grande partie de ses nuits à écrire.
D'Aversac redoublait d'assuidités et M'"* d'Ymbercourt les acceptait avec cette tacite reconnaissance d'une femme un peu délaissée qui a besoin d'être rassurée sur ses charmes par de nouvelles adorations. Elle n'aimait pas M. d'Aversac, mais elle lui savait gré de priser si haut ce que Guy semblait dédaigner; aussi, le mardi, aune représentation de la Trnviatn^ fit-on la remarque que la place de Malivert était occupée par d'Aversac, ganté et cravaté de blanc, un camélia à la boutonnière, frisé et pommadé comme un homme à bonnes fortunes qui a des cheveux et tout rayonnant de fatuité heureuse. Depuis longtemps il nourrissait cette ambition de plaire à M™* d'Ymbercourt, mais la préférence marquée accordée à Guy de Malivert l'avait rejeté sur le troisième ou quatrième plan, parmi les adorateurs vagues qui
SPiniTE. 107
tournent de plus ou moins loin autour d'une jolie femme, attendant une occasion, rupture ou dépit, qui ne se présente jamais.
Il était plein de petites attentions : il tendait la lorgnette ou le programme, souriait aux moindres mots, se penchait mystérieusement pour répondre, et quand M'"*" d'Ymbercourt joignait le bout de ses gants blancs pour approuver quelque point d'orgue de la diva, il applaudissait à tout rompre, levant les mains à la hauteur de sa tète; bref, il prenait publiquement possession de son emploi de cavalier servant.
Déjcà l'on disait dans quelques loges : « Est-ce que le mariage de Mali vert et de M'"* d'Ymbercourt ne se fera pas? » Il y eut un mouvement de curiosité lorsque Guy, après le premier acte, parut à l'entrée de l'orchestre et qu'on le vit, en inspectant la salle, regarder distraitement la loge de la comtesse. D'Aversac lui-même, qui l'avait aperçu, éprouva un léger sentiment de malaise; mais les lorgnettes les plus perspicaces ne purent saisir le moindre signe de contrariété sur le visage de Malivert. Il ne rougit ni ne pâlit ; ses sourcils ne se contractèrent pas ; aucun muscle de sa face ne bougea; on ne lui vit pas cette mine terrible et farouche des amants jaloux à l'aspect de leur belle courtisée par un autre; il avait l'air calme, d'une sérénité parfaite; l'expression de sa physionomie était celle que donne le rayonnement d'une
iw spiniTii:.
joie secrète, et sur ses lèvres voltigeait, comme dit le poète :
Le sourire mysl'ôricux Des voluptés intérieures.
« Guy serait aimé d'une fée ou d'une princesse qu'il n'aurait pas l'air plus triomphant, dit un vieil habitué du balcon, don Juan émérite. Si ^jine d'Ymbercourt y tient, elle peut porter le deuil de ce mariage projeté, car elle ne s'appellera jamais M'"*' de Malivert. »
Pendant l'entr'acte, Guy fit une courte visite à la loge de la comtesse pour prendre congé d'elle, car il allait faire un voyage de quelques mois en Grèce. Sa politesse avec d'Aversac fut naturelle, sans contrainte , sans exagération ; il n'eut pas cet air froidement cérémonieux que prennent les gens vexés, et il serra avec une tranquillité parfaite la main de M""" d'Ymbercourt, dont la contenance trahissait le trouble, quelque elfort qu'elle fît pour paraître indillérente. La rougeur qui avait coloré ses joues lorsque Guy avait quitté son fauteuil d'orchestre pour venir à la loge avait fait place à une pâleur où la poudre de riz n'avait aucune part. Elle espérait du dépit, de la colère, un mouvement de passion, une marque de jalousie, peut-être même une querelle. Ce sang-froid qui n'était pas joué la démontait et la prenait au dépourvu. Elle croyait que Malivert l'aimait, et
SPIRITF.. 190
elle voyait qu'elle s'était trompée. Cette découverte blessait à la fois son orgueil et son cœur. Guy lui avait inspiré un goût plus vif qu'elle ne l'imaginait elle-même, et elle se sentit malheureuse. La comédie qu'elle jouait, dès qu'elle ne servait plus à rien , l'ennuyait et la fatiguait. Malivert parti, elle s'accouda sur le rebord de sa loge, ne répondant que par monosyllabes aux galanteries que lui adressait d'Aversac, décontenancé de ce silence et de cette froideur. Sans qu'il se l'expliquât, au printemps avait succédé l'hiver. Un givre soudain j-ecouvrait les roses, « Ai-je dit ou fait quelque sottise ? se disait le pauvre garçon naguère si bien accueilli, ou par hasard se moquerait-on de moi? Guy, tout à l'heure, avait une aisance affectée et la comtesse semblait bien émue. Aimerait-elie toujours Malivert? » Cependant, comme d'Aversac se savait épié par un certain nombre de lorgnettes, il continua son rôle, se penchant vers la comtesse en lui murmurant à l'oreille d'un air intime et mystérieux des banalités que tout le monde eût pu entendre.
Le vieil habitué, que ce petit drame amusait, en suivait les péripéties du coin de l'œil. « D'Aversac fait à mauvais jeu bonne mine, il n'est pas assez fort pour cette partie. Cependant c'est un sot, et les sots ont parfois de la chance auprès des femmes. La sottise s'entend volontiers avec
200 SPiniTE.
la folie, et Laridon succède à César, surtout lorsque César ne veut plus de son empire ; mais quelle peut être la nouvelle maîtresse de Guy ? » Telles étalent les réflexions que faisait ce vétéran de Cythère, aussi fort sur la théorie qu'il l'avait été sur la pratique, et il suivait le regard de Malivert pour voir s'il ne s'attachait pas à quelqu'une des belles personnes qui brillaient dans les loges comme des bijoux dans leur écrin. « Serait-ce cette blonde vaporeuse à la guirlande de feuilles d'argent, à la robe vert d'eau, à la parure d'opale, qui semble s'être fardée avec un rayon de lune, comme une elfe ou une nixe, et qui contemple le lustre d'un air sentimental comme si c'était l'astre des nuits ? ou bien encore cette brune aux cheveux plus sombres que la nuit, au profil coupé dans le marbre, aux yeux de diamant noir, à la bouche de pourpre, si vivace sous sa chaude pâleur, si passionnée sous son calme de statue, et qu'on prendrait pour une fille de la Vénus de Milo si ce chef-d'œuvre divin daignait avoir des enfants? Non, ce n'est pas cela, — ni la lune, ni le soleil. Cette princesse russe, là-bas, à l'avantscène, avec son luxe fou, sa beauté exotique et sa grâce extravagante, pourrait avoir des chances. Guy aime assez la bizarrerie, et, à cause de ses voyages, il a des goûts un peu barbares. Non, ce n'est pas celle-là. Il vient de la regarder d'un œil aussi froid que s'il examinait un colïret de
malachite. Pourquoi pas cette Parisienne , dans cette loge découverte, mise avec un goût parfait, si fine, si spirituelle, si jolie, dont chaque mouvement a l'air d'être réglé par une flûte et soulève une écume de dentelles comme si elle dansait sur un panneau d'Herculanum ? Balzac aurait consacré trente pages à la description d'une pareille femme, et ce n'aurait pas été du style mal employé : elle en vaut la peine. Mais Guy n'est pas assez civilisé pour goûter ce charme qui séduisait, plus que la beauté même, l'auteur de la Comédie humaine. Allons, il faut renoncer à pénétrer aujourd'hui ce mystère, se dit le vieux beau en renfermant dans son étui une lorgnette qui ressemblait à une pièce d'artillerie. La dame des pensées de Malivert n'est pas ici décidément.» A la sortie, d'Aversac se tenait debout sous le péristyle avec toute l'élégance que peut se donner un gentleman, empaqueté dans son paletot, près de M'"" d'Ymbercourt, qui avait jeté sur sa toilette une pelisse de satin bordée de cygne dont le capuchon , retombant sur ses épaules , lui laissait la tète dégagée. La comtesse était pâle, et ce soir-là vraiment belle. La douleur qu'elle ressentait prêtait à sa physionomie, ordinairement d'une régularité froide, une expression et une vie qui lui avaient manqué jusqu'alors. Du reste, elle semblait avoir complètement oublié son cava er, qui restait à deux pas d'elle avec une gravité
composée, cherchant à dissimuler et à dire beaucoup de choses.
(( Qu'a donc ce soir M'"^ d'Ymbercoui t? disaient les jeunes gens qui stationnaient sous le vestibule pour passer la revue féminine ; on dirait qu'il lui est venu une beauté nouvelle. D'Aversac est un heureux coquin.
— Pas si heureux que cela , dit un jeune homme à figure spirituelle et fine qui ressemblait à un portrait de Van Dyck détaché de son cadre. Ce n'est pas lui qui donne à la tête de la comtesse, inexpressive d'habitude comme un masque de cire moulé sur une Venus de Canova, cette animation et cet accent. L'étincelle vient d'ailleurs. D'Aversac n'est pas le Prométhée de ceiie Pandore. Le bois ne saurait faire vivre le marbre.
— C'est égal, reprit un autre, Malivert est bien d'^goùté de quitter la comtesse en ce moment. Elle mérite mieux que d'Aversac pour vengeur. Je ne sais si Guy trouvera mieux, et il pourrait bien se repentir de son dédain.
— 11 aurait tort, répondit le portrait de Van Dyck ; suivez bien mon raisonnement. M'"* d'Ymbercourt est plus belle aujourd'hui que d'ordinaire, parce qu'elle est émue. Or, si Malivert ne la quittait pas, elle n'éprouverait aucune émotion, et ses traits, classiquement corrects, garderaient leur insignifiance; le phénomène qui vous frappe n'aurait pas lieu. Donc Malivert fera
SPiniTE. 203
bien de partir pour la Grèce, comme il l'a annoncé hier au club. Dixi. »
Le valet de pied appelant la voiture de M"'« la comtesse mit fin à cette conversasion,et plus d'un jeune homme éprouva le péché d'envi^ en voyant d'Aversac monter après M"'' d'Ymbercourt dans le grand coupé, dont la portière fut refermée sur lui par le laquais, remonté sur le siège en un clin d'oeil. La voiture partit grand train. D'Aversac, à moitié recouvert par des flots de salin, si près de cette femme, aspirant le vague parfum qui s'en exhalait, tâcha de profiter de ce court tête-à-tête pour dire à la comtesse quelques mots d'une galanterie un peu plus tendre. 11 fallait trouver sur le champ quelque chose de décisif et de passionné, car il n'y a pas loin de la place Ventadour à la rue de la Ghaussée-d'Antin ; mais l'improvisation n'était pas le fort du rival de Guy. M'"'' d'Ymbercourt, il faut le dire, ne l'encourageait guère ; silencieuse, blottie dans l'angle du coupé, elle mordillait le coin de son mouchoir bordé de dentelle.
Pendant que d'Aversac s'efforçait de mener à fin une phrase laborieusement amoureuse, jyjme d'Ymbercourt, qui n'en avait pas écouté un mot, tout occupée à suivre sa propre pensée, lui prit brusquement le bras et lui dit d'une voix brève : « Est-ce que vous connaissez la nouvelle maîtresse de M. de Malivert? »
Cette question inopinée et singulière choqua beaucoup d'Aversac. Elle était d'une convenance douteuse et lui prouvait que la comtesse n'avait pas pensé un instant à lui. Le château de cartes de ses espérances s'écroulait à ce souffle de passion.
(( Je ne la connais pas, balbutia d'Aversac, et je la connaîtrais, la discrétion, la délicatesse... m'empêcheraient... Tout galant homme en pareil cas sait son devoir...
— Oui, oui, reprit la comtesse d'un accent saccadé, les hommes se soutiennent tous entre eux, même lorsqu'ils sont rivaux. Je ne saurai rien... »Puis après un court silence, reprenant un peu d'empire sur elle-même, elle dit : « Pardon, mon cher monsieur d'Aversac, j'ai les nerfs horriblement agacés et je sens que je dis des choses folles; ne m'en veuillez pas et venez me voir demain; je serai plus calme. Mais nous voici arrivés, dit-elle en lui tendant la main; où faut-il qu'on vous mette? » Et d'un pas rapide elle descendit du coupé et monta le perron sans vouloir souffrir que d'Aversac l'aidât.
On voit qu'il n'est pas toujours aussi agréable que les jeunes gens naïfs se l'imaginent de reconduire une belle dame en voiture des Italiens à la Ghaussée-d'Antin. D'Aversac, assez penaud, se fit descendre au club de la rue de Choiseul, où son cocher l'attendait. Il joua et perdit une
SPiniïE. 205
centaine de louis, ce qui ne contribua pas à le remettre en belle humeur. En rentrant chez lui, il se disait : « Comment ce diable de Malivert s'y prend-il pour se faire ainsi aimer des femmes ? »
M'"^ d'Ymbercourt, après s'être abandonnée aux soins de sa femme de chambre, qui la défit et l'accommoda pour la nuit, s'enveloppa d'un peignoir de cachemire blanc et s'accouda à son pupitre, la main plongée dans ses cheveux. Elle resta ainsi quelque temps, les yeux fixés sur son papier, roulant sa plume entre ses doigts. Elle voulait écrire à Guy, mais c'était là une lettre difficile à faire. Les pensées, qui lui arrivaient tumultueuses, s'en allaient lorsqu'elle essayait de les enfermer dans une phrase. Elle griffonna cinq ou six brouillons surchargés, raturés, illisibles, malgré sa belle écriture anglaise, sans pouvoir parvenir à se satisfaire. Les uns disaient trop, les autres disaient trop peu. Aucun ne rendait les sentiments de son cœur. Tous furent déchirés et jetés au feu. Elle s'arrêta enfin à cette rédaction :
« Ne vous fâchez pas, mon cher Guy, d'un mouvement de coquetterie bien innocent, je vous le jure, car il n'avait d'autre but que de vous rendre un peu jaloux et de vous ramener à moi. Vous savez bien que je vous aime, quoique vous ne m'aimiez guère. Vot^'e air si froid, si tranquille, m'a glacé le cœur. Oubliez ce que je vous ai dit.
2C6 SPlRITi;.
C'était une méchante amie qui m'avait fait parler. Ce départ pour la Grèce est-il vrai? Avez-vous, à ce point, besoin de me fuir, moi qui n'ai d'autre idée que de vous complaire? Ne vous en allez pas; je serais trop malheureuse de votre absence. »
La comtesse signa ce billet « Cécile d'Ymbercourt, » le cacheta de ses armes et voulut l'envoyer sur-le-champ; mais comme elle se levait pour appeler quelqu'un, la pendule sonna deux heures : il était trop tard pour dépêcher un homme au fond du faubourg Saint-Germain, où demeuraitGuy. «C'estbon, dit-elle> j'enverrai ma lettre de grand matin, et Guy l'aura à son réveil... pourvu qu'il ne soit pas déjà parti. »
Elle se coucha fatiguée, brisée, fermant en vain les yeux ; elle pensait à la dame au traîneau et se disait que Malivert l'aimait, et la jalousie lui enfonçait ses fines aiguilles dans le cœur. Enfin elle s'endormit, mais d'un sommeil agité, plein de soubresauts plus pénibles que la veille. Une petite lampe suspendue au plafond, en guise de veilleuse, et enfermée dans un globe de verre bleu dépoli, répandait dans la chambre une lueur azurée assez semblable à celle du clair de lune; elle éclairait d'un jour doux et mystérieux la tète de la comtesse dont les cheveux dénoués avaient roulé en larges boucles noires sur la blancheur de l'oreiller et qui laissait pendre un de ses bras hors du lit.
SPiniTC. 207
Au chevet, peu à peu se condensa une légère vipeur transparente et bleuâtre comme la fumée qui sort d'un brùle-parfums; cette vapeur prit cLs contours plus airètés et devient bientôt une jeune fille d'une beauté céleste, à qui sa chevelure d'or t'aisait une auréole lumineuse; Spirite, car c'était elle, regardait dormir la jeune femme avec cet air de pitié mélancolique que les anges doivent avoir devant la souffrance humaine, et, se penchant vers elle comme l'ombre d'un rêve, elle lui fit tomber sur le front deux ou trois gouttes d'une liqueur sombre que renfermait une petite buire semblable aux urnes lacrymatoires qu'on trouve dans les anciens tombeaux , en murmurant : « Puisque tu n'es plus un danger pour celui que j'aime et que tu ne peux plus séparer son âme de la mienne, j'ai pitié de toi, car tu souffres à cause de lui, et je t'apporte le divin népenthès. Oublie et sois heureuse, ô toi qui as causé ma mort! »
La vision disparut. Les traits de la belle dormeuse se détendirent comme si à un cauchemar pénible avait succédé un songe agréable ; un léger sourire voltigea sur ses lèvres ; par un mouvement inconscient, elle ramena dans le lit son beau bras nu qui avait pris la froideur du marbre comme il en avait déjcà la blancheur, et se pelotonna sous le léger édredon. Son sommeil tranquille et réparateur dura jusqu'au matin, et quand
208 SPiniTE.
elle s'éveilla, la première chose qu'elle aperçut, ce fut sa lettre posée sur la table de nuit.
« Faut-il la faire porter? dit Aglaé, qui venait d'entrer dans la chambre pour ouviir les rideaux et voyait les yeux de sa maîtresse se diriger vers la missive.
— Oh, non! s'écria vivement M'"^ d'Ymbercourt: jette-la au feu. » Puis elle ajouta en ellemême : « Où donc avais-je la tète d'écrire une pareille lettre? J'étais folle! »
SFiniTC. 2:)9
Le bateau à vapeur faisant le trajet de Marseille à Athènes était arrivé à la hauteur du cap Malia, la dernière dentelure de cette feuille de mûrier qui forme la pointe de la Grèce et lui a donné son nom moderne. On avait laissé en arrière les nuages, les brouillards et les frimas; on allait de la nuit à la lumière, du froid à la chaleur. Aux teintes grises du ciel d'Occident avait succédé l'azur du ciel oriental, et la mer d'un bleu profond ondulait mollement sous une brise favorable dont le pyroscaphe profitait en déployant ses voiles de foc noircies par la fumée et semblables à ces voiles de couleur sombre que Thésée hissa par mégarde en revenant de l'île de Crète, où il avait vaincu le minotaure. Février touchait à sa fin, et déjà les approches du printemps, si tardif chex nous, se faisaient sentir dans ce climat heureux aimé du soleil. L'air était si tiède que la plupart
2i'j S PI un L.
des passagers, déjà aguerris contre le mal de mer, restaient sur le pont occupés à regarder la côte qu'on entrevoyait dans les vapeurs bleues du soir. Au-dessus de cette zone assombrie émergeait une montagne visible encore et retenant un rayon de jour sur son sommet J.amé de neige. C'était le Taygète ; ce qui donnait l'occasion aux voyageurs bacheliers es lettres et sachant quelques bribes de latin de citer avec une pédanterie satisfaite le vers si connu de Virgile. Un Français qui cite à propos, chose rare, un vers latin, est bien près du parfait bonheur. Quant cà citer un vers grec, c'est une félicité réservée aux Allemands et aux Anglais sortant d'Iéna ou d'Oxford.
Sur les bancs à claire-voie et les pliants qui encombraient l'arrière du navire se tenaient de jeunes misses coiffées de petits chapeaux à voilettes bleues, leurs abondants cheveux roux enfermés dans un filet, leur gibecière de voyage pendue au col par une courroie, et vêtues de paletots à larges boutons. Elles contemplaient la côte embrumée par l'ombre du soir avec des jumelles assez fortes pour distinguer les satellites de Jupiter. Quelques-unes plus hardies et ayant le pied marin arpentaient le pont de ce pas gymnastique que les sergents de la garde, professeurs de marche, enseignent aux demoiselles d'outre- Manche. D'autres causaient avec des gentlemen d'une tenue irréprochable et d'une correction par-
SPIIWTK. 211
faite. Il y avait aussi des Français, des élèves de l'école d'Athènes, des peintres, des architectes prix de Rome, qui allaient se tremper aux sources du vrai beau. Ceux-là, avec tout l'entrain de la jeunesse ayant devant elle l'espérance et un petit pécule en poche, faisaient des plaisanteries, riaient bruyamment, fumaient des cip^ares, et se livraient à de chaudes discussions d'esthétique. Les renommées des grands maîtres anciens et modernes étaient discutées, niées, portées aux nues; tout était admirable ou ridicule, sublime ou stunide, car les jeunes gens sont excessifs et ne connaissent pas de moyen teime. Ce ne sont pas eux qui marieraient le roi Modus et la reine Ratio : ce mariage de convenance ne se fait que plus tard.
A ce groupe animé, drapé dans son manteau comme un philosophe du Portique, était mêlé ur. jeune homme qui n'était ni peintre ni sculpteur, ni architecte, et que les artistes voyageurs prenaient pour arbitre lorsque la discussion aboutissait de part et d'autre à quelque négation obstinée. C'était Guy de Malivert. Ses remarques judicieuses et fines montraient un véritable connaisseur, un critique d'art digne de ce nom, et ces jeunes gens si dédaigneux, qui flétrissent de l'épithète de bourgeois tout être n'ayant pas manié la brosse, le ciseau ou le tire-ligne, les écoutaient avec une certaine déférence, et quelquefois même les adoptaient. La conversation s'épuisa, car tout s'épuise,
212 spir.iTf:.
même une conversation sur l'idéal et le réel, et les interlocuteurs, le gosier un peu desséché, descendirent dans la cabine pour s'humecter le larynx de quelque grog ou de quelque autre breuvage chaud et cordial. Malivert resta seul sur le pont. La nuit était tout à fait tombée. Dans le ciel d'un azur noir, les étoiles brillaient avec des scintillations d'une vivacité et d'un éclat dont on ne peut se faire une idée quand on n'a pas vu le ciel de la Grèce. Leurs reflets s'allongeaient dans l'eau, y traçaient des sillages, comme l'auraient fait des lumières posées sur la rive ; l'écume brassée par les aubes des roues rejaillissait en millions de diamants qui brillaient un instant et se fondaient en bleuâtres phosphorescences. Le noir pyroscaphe semblait nager dans un bain de lumière. C'était un de ces spectacles qui exciteraient l'admiration du Philistin le plus obtus, et Malivert, qui n'était pas un Philistin, en jouissait délicieusement. Il n'eut pus même l'idée de descendre dans la salle de l'entre-pont, où règne toujours une chaleur nauséabonde, particulièrement sensible quand on vient de l'air frais, et il continua à se promener de l'arrière à l'avant du navire, contournant les Levantins installés le long du bordage sur leurs tapis ou leurs minces matelas du côté de la proue, parmi les paquets déchaînes et les rouleaux de cordages, et quelquefois faisant baisser son voile à quelque femme qui, ne se
croyant pas vue, le soulevait pour aspirer la fraîcheur nocturne. Guy, comme on le voit, tenait la promesse qu'il avait faite de ne pas compromettre M'"« d'Ymbercourt.
Il s'accouda sur le bastingage, et se laissa aller à une rêverie pleine de douceur. Sans doute depuis que l'amour de Spirite l'avait dégagé des curiosités terrestres, le voyage de Grèce ne lui inspirait plus le même enthousiasme qu'autrefois. C'est un autre voyage qu'il eût voulu faire, mais il ne songeait plus à avancer son départ pour ce monde où sa pensée plongeait déjà. 11 savait maintenant les conséquences du suicide, et il attendait sans trop s'impatienter que l'heure de s'envoler avec l'ange qui le visitait fût venue. Assuré de son bonheur futur, il se laissait aller à la sensation présente et jouissait en poëte du magnifique spectacle de la nuit. Cunime lord Byron, il aimait la mer. Cette éternelle inquiétude et cette plainte qui ne se tait jam^iis, même aux heures les plus calmes, ces brusques révoltes et ces fureurs insensées contre l'obstacle immuable avaient toujours plu à son imagination qui voyait dans cette turbulence vaine une secrète analogie avec l'inutile effort humain. Ce qui le charmait surtout de la mer, c'était le vaste isolement, le cercle d'horizon toujours semblable et toujours déplacé, la solennelle monotonie et l'absence de tout signe de civilisation. La même houle qui soulev.iit le
2li SPIRITE.
bateau à vapeur dans sa large ondulation avait lavé les flancs des vaisseaux « aux flancs creux » dont parle Homère, et il ne lui en restait aucune trace. Son eau avait précisément le ton qui la colorait lorsque la flotte des Grecs la sillonnait. Dans sa fierté, la mer ne garde pas comme la terre les cicatrices du passage de l'homme. Elle est vague, immense et profonde comme l'infini. Aussi, jamais Mali vert ne se sentait plus joyeux, plus libre, plus en possession de lui-même que lorsque, debout à la proue d'un navire s'élevant, s'abaissant, il s'avançait dans l'inconnu. Mouillé par la lanière d'écume rejaillissant sur le pont, les cheveux imprégnés de la vapeur saline, il lui semblait qu'il marchait sur les eaux, et, comme un cavalier s'identifie avec la vitesse de sa monture, il s'atlribuait la rapidité du vaisseau, et sa pensée bondissait au-devant des vagues.
Près de Malivert, Spirite était descendue sans bruit, comme une plume ou un flocon ne neige, et sa main s'appuyait à l'épaule du jeune homme. Quoique Spirite fût invisible pour tout le monde, il est permis de se figurer le groupe charmant que formaient Malivert et son aérienne amie. La lune s'était levée, large et claire, pâlissant les étoiles, et la nuit était devenue une espèce de jour bleu, un jour de grotte d'azur, d'un ton vraiment magique. Un rayon des>;inait à la proue du navire cet Amour et cette Psyché brillant dans le
Sl'IRITE. 215
scintillement diamanté de l'écnnie comme de jeunes dieux à la proue d'une birème antique. Sur la mer, avec un perpétuel fourmillement lumineux, s'étalait une large traînée de paillettes d'argent, reflet de l'astre émergé de l'horizon et montant lentement dans le ciel. Parfois un dauphin, descendant peut-être de celui qui portait Arion, traversait de son dos noir le sillage étincelant et rentrait brusquement dans l'ombre, ou bien dans le lointain, comme un point rouge vacillant, se révélait le fanal de quelque barque. De temps à autre, comme une découpure violette, la côte d'un îlot, bientôt dépassée, apparaissait.
« C'est là, sans doute, disait Spirite, un merveilleux spectacle, un des plus beaux, sinon le plus beau, qu'un œil humain puisse contempler; mais qu'est-ce à côté des prodigieuses perspectives du monde que je quitte pour descendre vers vous, et où bientôt nous volerons l'un près de l'autre « comme des colombes appelées par le même désir? » Cette mer qui vous semble si grande, n'est qu'une goutte dans la coupe de l'infiR*, et cet astre pâle qui l'éclairé, imperceptible globule d'argent, se perd dans les effroyables immensités, dernier grain de la poussière sidérale. Oh ! que je l'eusse admiré près de vous, ce spectacle, lorsque j'habitais encore la terre et que je me nommais Lavinia! Mais ne croyez pas que
210 SPII'.ITE.
j'y reste insensible, j'en comprends la beauté à travers votre émotion.
— Quelle impatience vous me donnez de l'autre vie, Spirite! répondit Malivert; et comme avec aideur je m'élance vers ces mondes aux splendeurs éblouissantes, au-dessus de toute imagination et de toute parole, que nous devons parcourir ensemble et où rien ne nous séparera j^lus!
— Oui, vous les verrez ; vous en connaîtiez les magnificences et les délices, si vous m'aimez, si vous m'êtes fidèle, si jamais votre pensée ne se détourne vers rien d'inférieur, si vous laissez, comme au fond d'une eau qui repose, tomber au fond de vous l'impur et grossier limon humain. A ce prix, il nous sera permis de savourer, unis éternellement l'un à l'autre, la tranquille ivresse de l'amour divin, de cet amour sans intermittence, sans faiblesse, sans lassitude, et dont l'ardeur ferait fondre les soleils comme des grains de myrrhe sur le feu. Nous serons l'unité dans la dualité, le moi dans le non-moi, le mouvement dans le repos, le désir dans l'accomplissement, la fraîcheur dans la flamme. Pour mériter ces félicités suprêmes, songez à Spirite qui est au ciel et ne vous souvenez pas trop de Lavinia, qui dort là-bas sous sa couronne de roses blanches sculptées.
— Ne vous aimé-je pas éperdument, dit Malivert, avec toute la pureté et l'ardeur dont une
âme encore rotenue sur cette terre peut être capable?
— Mon ami, répondit Spirite, persévérez ainsi, je suis contente de vous. »
Et comme elle disait ces mots, ses yeux de saphir étoilaient pleins d'amoureuses promesses, et un sourire voluptueusement chaste entr'ouvrait sa bouche adorable.
L'entretien se prolongea entre le vivant et l'ombre jusqu'à ce que les premières lueurs de l'aube eussent commencé à mêler leurs teintes roses aux nuances violettes de la lune, dont le disque s'efiaçait peu à peu. Bientôt un segment de soleil parut au-dessus de la barre d'un bleu sombre que la mer formait à l'horizon, et le jour se répandit avec une explosion sublime. Spirite, ange de lumière, n'avait rien à redouter du soleil, et elle resta quelques minutes sur la proue, étincelante de clartés roses et les feux du matin jouant comne des papillons d'or dans sa chevelure soulevée par la brise de l'Archipel. Si elle choisissait de préférence la nuit pour faire ses apparitions, c'était parce que, le mouvement de la vie humaine vulgaire étant suspendu, Guy se trouvait plus libre, moins observé et délivré du risque de passer pour fou à cause d'actions d'une extériorité forcément bizarre.
Comme elle vit Malivert pâle et glacé dans le frisson de l'aurore elle, lui dit d'un ton douce-
218 Î5PIRITE.
ment grondeur: « Allons, pauvre créature d'nrgile, ne luttez pas contre la nature; il fait froid, la rosée marine trempe le pont et mouille les cordages. Rentrez dans la cabine, allez dormir; » et puis elle ajouta avec une grâce toute féminine : « Le sommeil ne nous sépare pas. Je serai dans tous tes rêves, et je t'emmènerai là oîi tu ne peux encore venir pendant la veille. »
En effet, le sommeil de Guy fut traversé de songes azurés, radieux, surnaturels, où il volait côte à côte avec Spirite à travers des élysées et des paradis, mélange de lueurs, de végétations et d'architectures idéales, dont aucune phrase de nos pauvres langues si bornées, si imparfaites, si opaques, ne saurait éveiller l'idée même la plus lointaine.
Il est inutile de décrire avec détail les impressions de voyage de Malivert ; ce serait sortir du cadre de ce récit, et d'ailleurs Guy, occupé de son amour et distrait par un désir inexorable, faisait beaucoup moins attention qu'autrefois aux choses matérielles ; il n'apercevait plus la nature que dans un lointain vague, brumeux et splendide, servant de fond à son idée fixe. Le monde n'était pour lui que le paysage de Spirite, et encore trouvai l-il les plus beaux sites peu dignes de cet emploi.
Cependant le lendemain, au lever du jour, il ne put retenir un cri d'admiration et de surprise
lorsque, le bateau à vapeur entrant dans la rade du Pirée , il découvrit le merveilleux tableau qu'éclairait le matin : le Parnès, l'Hymette, formaient, avec leurs pentes couleur d'améthyste, comme les coulisses du splendide décor dont le Lycabète, bizarrement découpé et le Pentélique occupaient le fond. Au milieu, comme un trépied d'or sur un autel de marbre, s'élevait sur l'Acropole le Parthénon illuminé par les lueurs ver-" meilles du matin ; les teintes bleuâtres des lointains, apparaissant à travers les interstices des colonnes écroulées, rendaient encore plus aérienne et plus idéale la noble forme du temple. Malivert eut le frémissement que donne la sensation du beau, et il comprit ce qui jusqu'alors lui avait semblé obscur. Tout l'art grec se révélait à lui, romantique, dans cette rapide vision, c'est-à-dire la parfaite proportion de l'ensemble , la pureté absolue des lignes, la suavité incomparable de la couleur faite de blancheur, d'azur et de lumière. Aussitôt débarqué, sans s'occuper de ses bagages, laissés au soin de Jack, il se jeta dans un de ces fiacres qui , à la honte de ]a civilisation moderne, emportent, à défaut de chars antiques, les voyageurs du Pirée vers Athènes sur une route blanche de poussière et bordée çà et là de quelques oliviers enfarinés. Le véhicule de Malivert, tout démantelé et rendant un son inquiétant de ferraille, était emporté au galop par deux petits
chevaux maigres d'un gris pommelé, à la crinière relevée et coupée en brosse : on eût dit le squelette, ou plutôt la maquette en terre des chevaux de marbre qui se cabrent sur les métopes du Parthénon ; leurs aïeux, sans doute, avaient posé pour Phidias. Ils étaient fouaillés à tour de bras par un éphèbe revêtu d'un costume de Palikare, qui peut-être, conducteur d'un plus brillant attelage, eût jadis remporté le prix des chars aux courses d'Olympie.
Laissant les autres voyageurs envahir l'hôtel d'Angleterre, Guy se fit conduire au pied de la colline sacrée où le genre humain, dans sa fleur de jeunesse, de poésie et d'amour, entassa ses plus purs chefs-d'œuvre comme pour les présenter à l'admiration des dieux. Il monta Pancienne rue des Trépieds, enfouie sous d'informes cahutes, foulant d'un pas respectueux cette poussière faite de merveilles, et déboucha enfin sur cet escalier des Propylées dont on a soulevé des marches pour en faire des pierres tombales; il gravit cet étrange cimetière parmi un tumulte de dalles soulevées, entre les soubassements, dont Pun porte le petit temple de la Victoire Aptère, et l'autre servait de piédestal à la statue équestre de Gimon et de terre-plein à la Pinacothèque où se conservaient les chefs-d'œuvre de Zeuxis, d'Apelles, de Timanlhe et de Protogène.
Il franchit les Propylées de Mnésiclès, chef-
d'oeuvre cligne de servir de porte au chef-d'œuvre d'Ictinus et de Phidias, avec un sentiment d'admiration religieuse ; il avait presque honte, hd barbare d'Occident, de marcher avec des bottes sur ce sol sacré.
Au bout de quelques pas, il se trouva devant le Parthénon, — le temple de la 'S'ierge, — le sanctuaire de Pallas-Athénè, la plus pure conception du polythéisme.
L'édifice se déployait dans la bleue sérénité de l'air avec une placidité superbe et une majestueuse suavité. Une divine harmonie présidait à ses lignes, qui, sur un rhythme secret, chantaient l'hymne de la beauté. Toutes, doucement, tendaient à un idéal inconnu, convergeaient vers un point mystérieux, mais sans effort, sans violence, et comme sûres de l'atteindre. Au-dessus du temple, on sentait planer cette pensée vers laquelle l'angle des frontons, les entablements, les colonnes aspiraient et semblaient vouloir monter, imprimant d'imperceptibles courbes à l'horizontal et au perpendiculaire. Les belles colonnes doriques, drapées dans les plis de leurs cannelures et un peu rejetées en arrière, faisaient rêvera de chastes vierges qu'alanguit un vague désir.
Une couleur blonde et chaude enveloppait la façade dans une atmosphère d'or, et, sous le baiser du temps, le marbre avait pris une nuance vermeille et comme une rougeur pudique.
Sur les marches du temple, entre les deux colonnes derrière lesquelles s'ouvre la porte du pronaos, Spirite se tenait debout dans cette pure clarté grecque si peu favora])le aux apparitions, au seuil mCMnc de ce Parthénon si clair, si parfait, si lumineusement beau. Une longue robe blanche, sculptée à petits plis comme les tuniques des canéphores, descendait de ses épaules jusque sur le bout de ses petits pieds nus. Une couronne de violettes, — de ces violettes dont Aristophane célèbre la fraîcheur dans une de ses parabases, — ceignait ses cheveux d'or aux bandeaux ondes. Costumée ainsi, Spirite ressemblait à une vierge des Panathénées descendue de sa frise. Mais dans ses yeux de pervenche brillait une lueur attendrie qu'on ne voit pas aux yeux de marbre blanc. A cette radieuse beauté plastique, elle ajoutait la beauté de l'âme.
Malivert monta les degrés et s'approcha de Spirite, qui tendit la main vers lui. Alors, dans un éblouissemcnt rapide, il vit le Parthénon comme il était aux jours de sa splendeur. Les colonnes toml)ées avaient repris leur place ; les figures du fronton arrachées par lord Elgin, ou brisées par les bombes vénitiennes, s'étaient groupées sur les frontons, pures, intactes, dans leurs attitudes humainement divines. Par la porte de la cella, Malivert entrevit, remontée sur sou piédestal, la statue d'or et d'ivoire de Phidias, la céleste, la
SPIRITE. ï23
vierge, l'immaculée Pallas-Atliénè ; maïs h, ce prodige il ne jeta qu'un regard distrait et ses yeux cherchèrent aussitôt les yeux de Spirite.
Ainsi dédaignée, la vision rétrospective s'était évanouie.
« Oh ! murmura Spirite, l'art lui-même est oublié pour l'amour. Son âme se détache de plus en plus de la terre. Il brûle, il se consume. Bientôt, chère âme, il sera accompli, ton désir ! »
Et le cœur de la jeune fille battant encore dans la poitrine de l'esprit, un soupir souleva son blanc péplo3.
a-2i SPiiiiiii,
Quelques Jours après cette visite au Parthénon, Guy de Malivert résolut de faire une tournée dans les environs d'Athènes, et d'aller visiter ces belles montagnes qu'il découvrait de sa fenêtre. 11 prit un guide et deux chevaux, et laissa Jack à l'hôtel comme inutile et même gênant. Jack était un de ces domestiques plus difficiles à contenter que leur maître et dont le désagrément ne se révèle qu'en voyage. Il avait ses manies comme une vieille fille et trouvait tout détestable, les chambres, les lits, les mets, les vins, et à tout moment, outré de la barbarie du service, il s'écriait : « Ah ! les sauvages ! » En outre, s'il reconnaissait à Malivert quelque talent pour écrire, il le jugeait en lui-même incapable de se gouverner et passablement fou, surtout depuis quelque temps, et il
SPIRÏTE. 22r.
s'était donné la mission de le surveiller. Un froncement de sourcil de Malivert le faisait d'ailleurs reculer à son plan, et le mentor, avec une merveilleuse facilité de métamorphose, reprenait lo rôle de valet de chambre.
Guy fit glisser un certain nombre de pièces d'or dans une ceinture de cuir qu'il portait sous ses vêtements, mit des pistolets aux fontes de sa selle, et en partant n'assigna pas de jour fixe pour son retour, voulant se laisser la liberté de l'imprévu, de l'aventure, du vagabondage à tout hasard. Il savait que Jack, accoutumé k ses disparitions, ne s'alarmerait pas de plusieurs jours et même de plusieurs semaines de retard, et resterait dans une quiétude parfaite dès qu'il aurait appris au cuisinier de l'hôtel à faire cuire le bifteck selon ses idées, — saisi au dehors et rose en dedans, — à l'anglaise.
L'excursion de Guy, sauf changement d'idée, devait se borner au Parnès et ne pas dépasser cinq ou six jours. Mais, au bout d'un mois, ni Malivert ni son guide n'avaient reparu. Aucune lettre n'était venue à l'hôtel annonçant un changement ou une prolongation d'itinéraire ; la somme emportée par Guy devait tirer à sa fin, et ce silence commençait à devenir inquiétant. «Monsieur ne me demande pas d'argent, se dit Jack un matin, en mangeant un bifteck enfin cuit à point qu'il arrosait d'un vin blanc de Santorin assez agréable,
223 SPiniTE.
malgré son petit goût de résine; cela n'est pas naturel, il doit lui être arrivé quelque chose. S'il continuait son voyage, il m'aurait indiqué une ville pour lui envoyer des fonds, puisque c'est moi qui tiens la bourse. Pourvu qu'il ne se soit pas cassé le cou ou les reins dans quelque précipice! Aussi, quelle diable d'idée a-t-il de chevaucher toujours par des pays sales, mal pavés, absurdes, faméliques, tandis que nous pourrions être à Paris, douillettement installés dans un inlérieur confortable, à l'abri des insectes, des moustiques et autres vilaines bêtes qui vous font venir des ampoules! Dans la belle saison je ne dis pas, je conçois qu'on aille à Villc-d'Avray, à la Celle- Saint-Cloud, à Fontainebleau, — non pas à Fontainebleau, — il y a trop de peintres ! — et encore, j'aime mieux Paris. On a beau dire, la campagne est faite pour les paysans et les voyages pour les commis voyageurs, puisque c'est leur état. Mais cela finit par n'être pas drôle d'être planté à l'auberge pour reverdir dans une ville où il n'y a que des ruines à voir. Dieu! sont-ils bêtes, les maîtres, avec leurs vieilles pierres, comme si des bâtiments neufs et bien entretenus n'étaient pas cent fois plus agréables à l'œil! Décidément, monsieur manque tout à fait d'égards envers moi. C'est vrai, je suis son domestique, mon devoir est de le servir; mais il n'a pas le droit de me faire mourir d'ennui à l'hôtel d'Angleterre! — S'il lui était
arrivé quelque malheur à ce cher maître, — après tout c'est un bon maître, — je ne m'en consolerais que si je trouvais une meilleure place ! J'ai bien envie d'aller à sa recherche, mais de quel côté? qui sait où sa fantaisie l'a poussé! aux sites les plus extravagants et les pkis impraticables, dans ces casse-cou et ces fondrières qu'il appelle pittoresques et dont il prend le signalement sur son album comme si c'était chose curieuse! Allons, je lui donne encore trois jours pour réintégrer le domicile, après quoi je le fais tambouriner et afficher à tous les carrefours comme un chien perdu, avec promesse de récompense honnête à qui le ramènera. »
En sa qualité de serviteur sceptique et moderne, se moquant fort du valet de chambre dévoué et fidèle à la mode ancienne, l'honnête Jack raillait son inquiétude très-véritable. Au fond il aimait Guy de Malivert et lui était attaché. Quoiqu'il se sût porté sur le testament de son maître pour une somme qui lui assurait une modeste aisance, il n'en dé.>irait pas la mort.
L'hôte commençait à se montrer soucieux, non de Malivert, dont la dépense était payée, mais des deux chevaux qu'il avait fournis pour l'expédition. Comme il se lamentait sur le sort problématique de ces deux bêtes sans pareilles, d'un pied si sûr, d'une allure si douce, d'une bouche si tendre et qu'on conduisait avec un fil de soie, Jack, inipa-
tienté, lui dit d'un air de dédain suprême : « Eh bien! si elles sont crevées, vos deux rosses, on vous les payera; » assurance qui rendit toute sa sérénité au brave Diamantopoulos.
Chaque soir la femme du guide, belle et robuste malrone qui eût pu remplacer la cariatide enlevée au Pandrosion et que supplée un moulage de terre cuite, venait demander si Stavros, son mari, n'était pas revenu avec ou sans le voyageur. Après la réponse invariablement négative, elle allait s'asseoir sur une pierre à peu de distance de l'hôtel, défaisait la natte blonde postiche qui cerclait ses cheveux noirs, dont elle secouait les mèches, se portail les ongles aux joues comme si elle eût voulu s'égratigiier, poussait des soupirs de ventriloque et se livrait aux démonstrations théâtrales de la douleur antique. Ce n'est pas qu'au fond elle fût très-touchée, car Stavros était un assez piètre sujet fort ivrogne, qui la battait quand il était gris, et rapportait peu d'argent au ménage quoiqu'il en gagnât assez à mener des étrangers en laisse; mais elle devait aux convenances de manifester un désespoir suffisant. Une médisance qui n'était pas une calomnie l'accusait de faire consoler ses veuvages intermittents par un beau palikare à la taille de guêpe, à la fustanelle évasée en cloche, mesurant bien soixante mètres de fine étofife plissée, à la calotte rouge dont la houppe de soie bleue lui descendait jus-
qu'au milieu du dos. Cette douleur vraie ou fausse, exprimée en rauques sanglots qui rappelaient les aboiements d'Hécube, ennuyait et troubl-i'* fort Jack, qui, bien qu'incrédule, était un peu superstitieux. « Je n'aime pas, disait-il, cette femme qui hurle au perdu comme un chien sentant la mort.» Et les trois jours qu'il avait accordés comme limite extrême pour le retour de Malivert étant expirés, il alla faire sa déclaration à la justice.
On se livra aux plus actives recherches dans la direction probable qu'avaient dû prendre Malivert et son guide. La montagne fut battue dans tous les sens, et, dans un chemin creux on trouva une carcasse de cheval couchée sur le flanc, entièrement déshabillée de son harnais et déjà à moitié dévorée par les corbeaux. Une balle lui avait brisé l'épaule et l'animal avait dû s'abattre sur le coup avec son cavalier. Autour de la bête morte le terrain semblait avoir été foulé comme dans une lutte, mais trop de temps s'était écoulé déjà depuis l'époque présumée de l'attaque, qui devait remonter à plusieurs semaines; il n'y avait pas grande induction à tirer de ces vestiges à demi efiacés par la pluie ou le vent. Dans un buisson de lentisques, voisin de la route, une branche avait été coupée à moitié au passage d'un projectile : la portion supérieure avait fléchi et pendait desséchée.
La balle, qui était celle d'un pistolet, fut
sa
230 isPiniTE.
retrouvée plus loin dans un cuamp. La personne assaillie paraissait s'être défendue. Quelle avait été l'issue de la lutte? On devait croire qu'elle avait été fatale, puisque Malivert ni son giude n'avaient reparu. Le cheval fut reconnu pour un de ceux qu'avait loués Diamantopoulos au jeune voyageur français. Mais, faute d'éléments plus précis, l'instruction ne put aller plus loin. Toute trace des agresseurs, de la victime ou des victimes, car il devait y en avoir deux, se perdait. Le fil conducteur se cassait dès le commencement.
Le signalement détaillé de Malivert et de Stavros fut envoyé à tous les endroits possibles où le tracé des routes avait dû les conduire. On ne les avait vus nulle part. Leur voyage s'était terminé là. Peut-être des brigands avaient-ils amené Malivert dans quelque caverne inaccessible de montagne avec l'idée d'en tirer rançon; mais cette supposition tombait d'elle-même au bout de quelques minutes d'examen. Les bandits auraient envoyé un des leurs déguisés à la ville, et trouvé moyen de faire passer à Jack une lettre contenant les conditions du rachat, avec menace de mutilation en cas de retard et de mort en cas de refus, ainsi que se traitent ces sortes d'affaires. C'est ce qui n'avait pas eu lieu. Aucun papier de ce genre n'était venu de la montagne à Athènes, et la poste aux lettres des brigands n'avait pas fonctionné.
Jack, que l'idée de relourner en France sans son maître, dont on pourrait le croire l'assassin, troublait singulièrement, bien qu'il n'eût pas bougé de l'hôtel d'Angleterre, ne savait à quel saint se vouer, et plus que jamais il maudissait cette manie de voyage qui entraînait un homme bien mis dans des sites farouches où des voleurs en costume de carnaval les tiraient comme un lièvre.
Quelques jours après ces recherches, Stavros reparut à l'hôtel, mais dans quel état, grands dieux! hâve, maigre, défait, l'air effaré et fou, comme un spectre qui sort du tombeau sans en avoir secoué la terre.. Son costum.e riche et pittoresque, dont il tirait vanité et qui produisait un si bon effet sur les voyageurs épris de couleur locale, lui avait été enlevé et était remplacé par des guenilles sordides tout empreintes de la boue des bivouacs; une peau de mouton graisseuse couvrait ses épaule-s, et nul n'aurait reconnu en lui le guide favori des touristes. Son retour inattendu fut signalé cala justice. Stavros fut provisoirement arrêté, car enfin, quoique bien connu dans Athènes et relativement honnête, il était parti avec un voyageur et revenait seul : circonstance que les juges méticuleux ne trouvent pas volontiers naturelle. Cependant Stavros parvint à démontrer son innocence. Son industrie de guide s'opposait logiquement à ce qu'il détruisît les
voyageurs dont il tirait profit et qu'il n'avait d'ailleurs pas besoin d'assassiner pour les voler. Pourquoi aurait-il été attendre au bord du chemin des victimes qui le suivaient de leur plein gré sur la grande route, lui accordant de leur 3r une part suffisante? Mais le récit qu'il faisait 4e la mort de Malivert était des plus étranges et vraiment difficile à croire. Selon lui, pendant qu'ils chevauchaient paisiblement l'un et l'autre dans le chemin creux à la place où l'on avait trouvé la carcasse du cheval, une détonation d'arme à feu s'était fait entendre, suivie d'une autre à un intervalle inappréciable. Le premier coup avait renversé le cheval que montait M. de Malivert, et le second atteint le voyageur même, qui, par un mouvement instinctif, avait porté la main aux fontes de sa selle et lâché au hasard un coup de pistolet.
Tiois ou quatre bandits s'étaient élancés des buissons pour dépouiller Malivert. Deux autres l'avaient fait descendre de cheval, lui Stavros, et le tenaient par les bras, quoiqu'il n'essayât pas une résistance inutile.
Jusque-là ce récit ne différait pas beaucoup des vulgaires histoires de grand chemin, mais la suite était beaucoup moins croyable, quoique le guide l'affirmât sous la foi du serment. Il prétendait avoir vu près de Malivert mourant, dont lo visage, loin d'exprimer les angoisses de l'agonie»
rayonnait au contraire d'une joie céleste, une figure d'une éclatante blancheur et d'une merveilleuse beauté qui devait être la Panagia, et qui posait sur la blessure du voyageur, comme pour lui ôter la souffrance, une main de lumière.
Les bandits, effrayés de l'apparition, s'étaient enfuis à quelque distance, et alors la belle dame avait pris l'âme du mort et s'était envolée au ciel avec elle.
On ne put jamais le faire varier dans cette déposition. Le corps du voyageur avait été caché sous une roche déplacée, au bord d'un de ces torrents dont le lit toujours sec en été est rempli de lauriers-roses. Quant à lui, pauvre diable ne valant pas la peine d'être tué, après l'avoir dépouillé de ses beaux habits, on l'avait emmené bien loin dans les montagnes pour qu'il n'allât pas dénoncer le meurtre, et c'était avec grande peine qu'il était parvenu à s'échapper.
Stavros fut relâché ; s'il eût été coupable, il lui eût été facile de gagner les îles ou les côtes d'Asie avec l'argent de Malivert. Son retour prouvait son innocence. Le récit de la mort de Malivert fut envoyé à M'"^ de Marillac, sa sœur, à peu près dans les mêmes termes où Stavros l'avait fait. L'apparition de Spirite y était même mentionnée, mais comme une hallucination produite par la frayeur sur le guide, dont le cerveau ne paraissais pas bien sain.
A peu près à l'heure où cette scène de meurtre se passait sur le mont Parnès, le baron de Féroë était retiré, selon sa coutume, au fond de son appartement inaccessible, occupé à lire cet étrange 81 mystérieux ouvrage de Swedenborg qui a pour titre les Mariages de Vautre vie.
Au milieu de sa lecture il sentit un trouble particulier, comme lorsqu'il était averti de quelque révélation. La pensée de Malivert traversa son cerveau, quoiqu'elle n'y fût amenée par aucune transition naturelle. Une lueur se répandit dans sa chambre, dont les murs devinrent transparents, et qui s'ouvrit comme ua if^mple hypèthre, laissant voir à une immense profondeur, non pas le ciel qui arrête les yeux humains, mais le ciel pénétrable aux seuls yeux des voyants.
Au centre d'une effervescence de lumière qui semblait partir du fond de l'infini, deux points d'une intensité de splendeur plus grande encore, pareils à des diamants dans de la flamme, scintillaient, palpitaient et s'approchaient, prenant l'apparence de Malivert et de Spirite. Ils volaient l'un près de l'autre, dans une joie céleste et radieuse, se caressant du bout de leurs ailes, se lutinant avec de divines agaceries.
Bientôt ils se rapprochèrent de plus en plus, et, comme deux gouttes de rosée roulant sur la même feuille de lis, ils finirent par se confondre dans une perle unique.
« Les voilà heureux à jamais; leurs âmes réunies forment un ange d'amour, dit avec un soupir mélancolique le baron de Féroë. Et moi, combien de temps me faudra-t-il encore attea- (ireV »
Tir
^^ri
rr^W
^H^Wf
wmimâjs^sâm
'■/■\/^fiC
^^^^^rl^^^..
E^Tvlvv,