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pas môme les hommages de cette adorable Victoire battant des ailes et posée, comme un oiseau, sur la main belle et robuste d’Athéné : tous ces traits expriment heureusement, à mon sens, la concentration puissante de la pensée. Que l’on n’ait pas assez remarqué à quel point cette physionomie est méditative, je le conçois ; il nous faut, aujourd’hui, des bras qui agissent., des yeux qui pleurent de grosses larmes, des sourcils froncés, des bouches souriantes qui s’ouvrent pour laisser voir de belles dents. Que l’on n’ait pas vu combien ce grave et imposant visage répondait fidèlement au sens philosophique du mythe grec, je n’en suis pas surpris ; mais je n’en suis que plus porté à estimer l’artiste consciencieux et sincère qui, dans des conditions incomplètes et nécessairement défavorables, s’est efforcé de chercher la vérité, sans plus, au risque, prévu peut-être, de ne recueillir que quelques rares suffrages.
Quelques-uns ont demandé à quoi bon tant de frais et tant de peines pour une œuvre de difficile réussite et que si peu d’esprits devaient goûter. On sait bien où ce mot à quoi bon ? mènerait à la fin, les arts et les lettres. Mais je tiens que l’œuvre deM. deLuynes et de Simart a été^itile; non-seulement elle nous a donné une idée des magnificences de l’art grec en son plus beau temps, mais elle a fait plus ; elle a rappelé à nos artistes que le plus grand sculpteur qui fut jamis mit sa gloire à exprimer ce
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qu’il y a de plus invisible au monde : la pure pensée divine.
Dans les combats représentés sur les deux faces du bouclier et sur la tranche des sandales, conformément aux indications des textes, on a remarqué la facilité surprenante avec laquelle Simart était parvenu à reproduire le style et les motifs de la sculpture grecque. L’exécution en est d’une verve si aisée et si franche qu’on les dirait tracés d’original. C’est moins une copie des hommes et des chevaux de la frise et des métopes du Parthénon, que la nature grecque retrouvée par un pénétrant instinct h travers des images qui d’ailleurs l’idéalisaient, mais ne l’altéraient pas.
Le bas-relief du piédestal où, comme Phidias, l’artiste a figuré Pandore vêtue et parée par les dieux, a été plus admiré que le bouclier et que la statue ellemôme. Et pourtant, tout n’y est pas à louer; Simart y a répandu, du moins sur quelques personnages, une grâce un peu mignarde qui a séduit les amateurs de peinture et de sculpture de genre. Était-ce un volontaire sacrifice fait à nos goûts actuels et comme une espèce de part du feu? Je ne sais. Mais, ce qui doit l’absoudre, c’est que là même il n’a pas dépouillé ses habitudes sérieuses, et que le style grave et ferme l’emporte encore sur le style mou et fleuri. Le Jupiter assis a la majesté douce que lui attribuent la poésie et la sculpture; le Mercure, accoudé sur
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son genou, est d’une élégante jeunesse ; l’Apollon, qui appuie sa main sur l’épaule de Vulcain, rappelle, par sa fière attitude, l’Apollon du Belvédère ; mais ses formes sont plus solides, sa poitrine plus virile et plus large, ses jambes et ses articulations plus fortes ; en un mot, il a de cette santé brillante que Phidias ne croyait pas indigne de ses dieux.
Les statues en ronde-bosse placées dans des niches ou disposées dans le champ des frontons, rapprochent la sculpture de l’architecture ; les bas-reliefs des métopes ou des frises unissent les deux arts ; les figures appelées cariatides les confondent. La cariatide, en effet, n’est qu’une colonne ou un pilastre à forme humaine ; les pieds de la statue sont le socle de la colonne ; le corps en est le fût; la tête, le chapiteau ; la corbeille, le tailloir. On conçoit que de tels corps, passés à l’état d’élément architectonique, ne doivent rien exprimer, si ce n’est la force inébranlable dans l’immobilité absolue. Ce serait un contre-sens que de mettre dans leurs membres du mouvement, ou de la passion sur leurs visages. Ainsi l’ont entendu les Grecs, nosmaîtres en ce genre encore. J’aipu admirer, sur place, le goût avec lequel ils ont modelé et posé les cariatides du Pandroséum d’Athènes. Les visages de ces belles femmes sont impassibles ; les plis de leur vêtement tombent droits, comme les cannelures d’une colonne dorique. Ce sont bien des êtres vivants changés en pierre. Cependant, elles sont si merveil-
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leusement constituées, que si un miracle les venait animer, on sent quo la vie coulerait largement et librement en elles. Simart pensait à ces modèles accomplis quand il a exécuté les deux groupes de cariatides jumelles que* l’on voit aux angles du pavillon du Louvre qui est vis-à-vis des Tuileries ; mais là encore il n'a pas subi les procédés de l’art grec ; il les a faits siens. Les têtes, les bras, les mains entrelacées de ses cariatides sont magnifiques; le type antique et pur de leur visage est quatre fois varié avec la plus exquise finesse; leurs traits ne sont ni hébétés ni morts ; ils ne sont que froids. Les draperies du groupe de gauche sont à mille petits plis, comme celles des Parques du Parthénon; celles, au contraire, du groupe de droite, sont à jets plus larges et plus hardis. Les unes et les autres dessinent, sous leur moelleux vêtement, des formes pures, jeunes et fermes de contour, à la façon de l’antique, mais un peu plus riches peut-être et selon le goût de la renaissance. Un des maîtres actuels les plus illustres déclare n’avoir vu, après les cariatides grecques, rien de plus achevé. Regardées de près, elles sont aussi soignées et finies qu’elles sont belles de loin. Par malheur, c’est encore une de ces œuvres de première valeur auxquelles leur destination enlève la récompense d'un succès populaire; mais le succès durable leur est acquis.
(/a été la dernière composition que Simart ait
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terminée. J’y ai insisté, parce que ià, comme dans toutes ses statues allégoriques, dans ses frises du château de Dampierre et dans sa Minerve, il a donné la vraie mesure de ses facultés les plus personnelles, c’est-à-dire le sentiment intime de la beauté sculpturale et le don de l’expression et du style. Toutefois il a montré ces facultés dans d’autres œuvres encore, telles que sa Vierge avec Jésus enfant (1), ses médaillons de la musique, pour M. de Vandœuvres, sa petite Vénus, demi-nature, pour M. Marcotte-Genlis, et la grande statue de Napoléon I er , qui accompagne le monument funèbre des Invalides.
Demeuré jeune et ardent jusque dans la maturité de l’âge, au sein d’une famille unie où tous les arts, heureusement cultivés, lui venaient en aide, tantôt pour le distraire, tantôt pour l’animer au travail, Simart a fait des progrès jusqu’au dernier jour. Modeste et simple, il écoutait les critiques et recevait les conseils avec la docilité d’un enfant. D’autres auront déployé une puissance plus saisissante ; aucun u’aurR eu plus de science, plus de goût, plus de
Le beau talent de Simart n’est pas contesté. Sa place est faite, et la postérité, qui commence pour lui, la lui conservera. M. Ingres, son maître, a dit que la statue et les bas-reliefs du tombeau de l’Enw
(1) Aujourd’hui placée dans la cathédrale de Troyes,
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pereur aux Invalides sont les chefs-d’œuvre de la sculpture moderne. Le mot de génie a même été prononcé par les admirateurs de Simart. Cherchons, avant de terminer cette étude, comment il a conquis un tel rang, et aussi quelles causes ont empêché et empêchent encore sa popularité d’égaler ses facultés éminentes.
Constatons d’abord que Simart n’a jamais pensé que la sculpture moderne pût atteindre l’idéal de beauté de physique que la plastique des Grecs avait réalisé. Il était convaincu et il disait que les maîtres de la renaissance, malgré leur puissance et leur originalité, n’avaient pu s’élever à cette hauteur.
Les modernes lui paraissaient d’ailleurs incapables de sentir aussi profondément que les Grecs, le charme des formes visibles. « Le temps, disait-il, » d’intéresser le public seulement parla forme n’est
» pas près d’arriver, s’il doit jamais venir (1)
» Nous ne sommes plus au temps des Grecs, où il » suffisait de faire une statue belle par la forme » seulement, où il suffisait de bien représenter » l’homme. Le peuple alors s’y connaissait autant
(1) Simart, statuaire, menibre de l'Institut, étude sur sa vie et sur son œuvre, par M. Gustave Eyriès, p. 82. Ce savant, consciencieux et pieux ouvrage a été publié plus tard que notre notice, dont M. Eyriès a bien voulu citer de nombreux fragments. Nous sommes heureux de compléter notre premier travail à l’aide de l’ouvrage de M. Eyriès.
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» que l’artiste ; cela entrait dans son éducation ; il » prenait le goût de la forme dans les jeux où les » plus beaux hommes se montraient presque nus.
» Maintenant elle n’est qu’un accessoire (1) »
Toutefois, il n’eût pas été sculpteur s’il eût dédaigné la forme corporelle. « Le nu, ajoutait-il, le nu chas- » tement compris, chastement rendu, n’est-ce pas » la forme éternelle de la statuaire, la forme la plus » intelligible à toutes les époques (2) ? » Que s’est-il donc proposé? Il avait voulu, selon une expression qu’il répétait souvent : « Faire vivre le sentiment » chrétien sous la belle forme de l’antiquité (S). »
Oui : il a constamment cherché à verser dans les belles formes autant d’âme et autant de sentiment qu’elles en pouvaient contenir sans cesser d’être belles. Il était spiritualiste d’instinct et de dessein prémédité. Voici un mot qui le prouve comme ses ouvrages : « Là où l’âme n’entre pour rien, je ne » sais que faire (/i), » s’écriait-il un jour. Et à la même époque, à propos de son Joueur de JRezzica, qui n’était pas dans le goût qu’il préférait, il écrivait à un ami : « J’aime l’art quand il fait rêver, quand » il saisit le cœur; j’aime l’art qui fait pleurer (5). »
(1) Ouvrage cite', p. 95, 96.
(2) Ibid., p. 388.
(3) Ibid., p. 383.
(A) Ibid., p. 79.
(5) Ibid., p. 77.
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Et en effet, certaines de ses statues font rêver, par exemple, la Poésie ; certaines autres font penser, par exemple, \a Philosophie ; beaucoup de ses figures, par exemple, celles des bas-reliefs de Y Esclavage et de la Guerre aux Invalides, et son Oresle , sont pathétiques au suprême degré, de ce pathétique pur, élevé, intime, que le christianisme développe dans les âmes modernes et qui imprime à des formes même idéales et presque grecques, un caractère nouveau. Les sentiments permanents de l’humanité, il les a exprimés avec un accent plus spiritualiste et plus moderne que les Grecs ; et il a trouvé le secret de traduire en termes plastiques et antiques certains états de l’âme moderne et chrétienne, comme la résignation, la mélancolie, la foi, les révoltes de la pudeur, la honte dans la|servitude et même, dans la Loi récente déchirant les pages du droit coutumier, le dédain de la raison nouvelle pour les élucubrations juridiques du moyen âge. Et toutes ces difficultés, il les a résolues, selon nous, sans ruser, sans tricher, sans substituer jamais les moyens et les procédés de la peinture à ceux de la statuaire.
D’où vient donc qu’il est moins célèbre, moins populaire, que dis-je? moins connu cent fois que tel peintre d’un talent fort inférieur au sien? D'où vient qu’en écrivant ces lignes, j’apprendrai le nom de Simart à des hommes qui aiment l’art et qui se piquent de n’en ignorer ni les œuvres remarquables,
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ni les maîtres contemporains? Nous avons essayé d’en donner la raison dans notre précédente étude ; nous allons tâcher de la donner encore dans la suivante, en nous plaçant à un autre point de vue. Cette raison, Simart la démêlait lui-même lorsqu’il écrivait à l’un de ses amis : « Et votre Charles, qu’en » faites-vous? N’en faites pas un sculpteur; c’est un f horrible métier ! Faites-le peintre. S’il a du goût, » il se tirera toujours d’alfaire, et puis le public s’y » connaît mieux (1). » La sculpture un horrible métier, même aujourd’hui! C’était trop dire. Mais l’exagération ôtée, il reste ceci : que, dans les temps modernes, la sensibilité esthétique a perdu d’un côté et gagné d’un autre. La sculpture en soufîre et aussi la gloire des sculpteurs. Cependant souffrir n’est point mourir. La sculpture vivra donc : mais peutêtre devra-t-elle, pour conserver ce qu’elle a gardé de vitalité propre et féconde, se maintenir à peu près dans les limites qu’a respectées Simart, et se contenter d’une gloire pareille à celle qu’a conquise ce grand artiste (2).
(1) Ouvr. cil., p, 83.
(2) M. Halévy a lu à l'Institut, en octobre 1861, une très-belle notice sur Simart. L’illustre secrétaire perpétue) avait daigné, à cette occasion, nous demander et consulter notre modeste essai.