I. — Propriétés générales
A. Le Spirochète d’Inada et Ido s’observe principalement à l’intérieur des tissus des Mammifères, chez lesquels il vit soit comme commensal, soit comme parasite; on le trouve également dans certaines excrétions, notamment dans l’urine ; enfin, il existe dans le milieu extérieur, tout au moins de façon passagère, mais là, il est extrêmement difficile à déceler et surtout à identifier.
Chez les animaux sensibles, le parasite ne tarde pas à apparaître dans le torrent circulatoire ; dès le deuxième jour, il est décelable dans le sang du Cobaye; pour l’Homme spirochétosique, la période la plus favorable à ce point de vue est représentée par le premier septénaire de la maladie ; il y a ainsi une phase septicémique prodromique, à la suite de laquelle les Spirochètes pénètrent dans les tissus, avec une élection marquée pour certains d’entre eux; suivant l’espèce zoologique, on observe des différences à ce point de vue; mais, d’une façon générale, les surrénales, le foie et les reins renferment des proportions élevées (progressivement croissantes) de parasites; en revanche, la rate, le poumon et les parois artérielles sont pauvres en microorganismes (1).
D’une façon générale, le Sp. icterohemorragiæ , aussi bien dans les humeurs organiques que dans les tissus, mène une vie extracellulaire; il paraît affectionner les zones périphériques des éléments anatomiques qu’il entoure souvent d’une
(1) Pour les indications détaillées, se reporter p. 101 et 142.
LA SPIROCHÉTOSE
sorte de guirlande. C’est là, en particulier, le cas de la surrénale et du foie (fig. 2); mais, dans le rein (fig. 3), il s’accumule dans les étroits carrefours de tissu conjonctif interposés aux tubes urinipares pour, de là, passer à travers l’épithélium de revêtement, dans la lumière canaliculaire ; finalement, il est évacué avec l’urine dans le milieu extérieur.
A l’intérieur du parenchyme rénal, le parasite offre donc un premier exemple d’une vie intracellulaire, transitoire il est vrai; chez le Cobaye, il pourrait également traverser les éléments hépatiques (A. Monti), et à s’en rapporter à R. Inada et R. Kaneko, ces rapports deviendraient permanents dans le foie de l’Homme, où les Spirochètes seraient habituellement renfermés à l’intérieur des cellules. Enfin, au cours des processus phagocytaires, il est fréquent d’observer des parasites dans le c.ytoplasma des leucocytes.
B. Dans toutes les conditions où on peut l’examiner à l’état vivant, le Sp. icterohemorragiæ est mobile : il paraît présenter une rotation sur place et, d’autre part, il se déplace assez rapidement dans les directions les plus variées suivant des trajets à peu près rectilignes. La cause de ces mouvements nous échappe complètement et nous ne saurions même envisager quel peut être à ce point de vue le rôle respectif des cils et de l’hélice. En tout cas, au point de vue de la motilité, il se différencie nettement du Treponema pallidum ; en effet, comme on l’a vu, il se meut beaucoup plus lentement et n’est point sujet aux brusques déplacements qui caractérisent le microorganisme de la syphilis.
G. Le mode de formation des Spirochètes est encore énigmatique ; nous ne nous rendons que très imparfaitement compte de la façon dont ils naissent; les jeunes cultures renferment des formes de dimensions extrêmement variables; d’autre part, un des modes de multiplication, tout au moins, consiste dans la bipartition transversale ; à ces faits se bornent nos connaissances sur le développement de ces microorganismes. En revanche, nous possédons quelques notions précises sur leur fin : les cultures offrent des exemples de la mort par sénescence, caractérisée
LE PARASITE
par l’amoindrissement de la molilité, l’aspect granuleux et finalement l'émiettement du corps en fragments qu'on retrouve dans le milieu ambiant. Il convient de signaler ici un second mode de destruction, la lyse. Ce phénomène s’observe facilement sur le Sp. icterohemorragiæ maintenu dans un liquide organique (exsudât cœlomique, sérum, etc.], provenant d’un animal immunisé contre la spirochétose. La première modification se traduit par un ralentissement des mouvements; ensuite, le filament perd de sa réfringence, de bleu très pâle il devient blanchâtre, il s’effiloche, et, finalement, il se résout en corpuscules granuleux.
D. En dehors du corps des Mammifères, la vie des Spirochètes est des plus précaires; dans l’urine, recueillie sans précaution, ils persistent plusieurs heures; la survie et la virulence se prolongent pendant 1 à 2 jours dans le même liquide réparti en tubes scellés. A la température du laboratoire, les parasites se conservent durant de longues heures dans le sang défibriné, dans l’eau physiologique, les liquides de Ringer et de Locke; à la glacière, les organes et humeurs des Cobayes spirochétosiquès ne perdent leur virulence qu’après plusieurs jours.
Les milieux du monde extérieur, qui paraissent leur être le moins défavorables, sont représentés par les eaux potables, les eaux de rivière plus ou moins polluées, les eaux d’égout, enfin les boues, notamment celles des mines, à condition toutefois que leur réaction soit neutre. Ce ne sont là d’ailleurs guère plus que des suppositions rendues vraisemblables par certaines observations cliniques (voir plus bas, p. 201).
E. Les Spirochètes sont extrêmement sensibles à presque tous les agents physiques et chimiques : la mort survient après quelques heures seulement de séjour sous la cloche à vide; après dessiccation, on peut impunément injecter à un Cobaye plusieurs grammes de foie farci de parasites ou encore tout le culot de centrifugation d’un tube de culture dont 0,5 cm3 détermine une spirochétose fatale. La lumière solaire leur est défavorable (Cesa-Bianchi). Une élévation
LA SPIROCHÉTOSE
modérée de température leur est funeste : du sang, chauffé pendant une heure à -f- 55°, perd son pouvoir infeclant; burine, maintenue 30 minutes à -f- 70°, devient inoffensive; en moins d’une demi-heure, une culture portée à 56^ est lysée.
Les substances chimiques ont une action des plus nocives : un léger degré d’acidité est incompatible avec la vie des Spirochètes; en présence des antiseptiques dilués, tels que le crésol, l’acide phénique, l’éther, l'eau oxygénée, l’eau de Javel, etc., la mort ne tarde pas à survenir; c’est encore là le cas de la bile, des sels biliaires et de l’oléate de sodium.
L’action spirochéticide in vitro de la bile et des sels biliaires, signalée tout d’abord par P. Uhlenhuth etFrommer a été bien étudiée par M. Garnier et J. Reilly; d’après ces derniers (2), cette notion permet « de comprendre la marche si curieuse de la spirochétose ictérigène de l’Homme; dès que l’ictère apparaît, le rein se ferme et le pigment biliaire, de même que l’urée, est retenu 'dans l’organisme ; la température s’abaisse progressivement à mesure que la jaunisse se développe ; une amélioration très nette se manifeste et le sang devient incapable de transmettre la maladie au Cobaye. Cette première chute de la fièvre semble bien due à l’action de la bile, qui, se répandant dans le sang, le prive de sa virulence. Mais cette action antispirochétosique de la bile ne suffi t pas pour immuniser l’organisme; la maladie continue et 1 esnouvelles poussées fébriles témoignent de l’effort réactionnel de l’économie pour fabriquer les anticorps nécessaires à la production de l’immunité ».
Que la bile détruise in vitro le Sp. icterohemorragiæ, la fait n’est point contestable. Mais on peut se demander si cette action s’exerce in vivo. M. Garnier et J. Reilly reconnaissent, eux-mêmes, que l’addition de sérum sanguin rend souvent cette humeur inofîensive pour le Spirochète ; H. Noguchi est plus affirmatif et déclare que le virus n’est pas modifié par le mélange bile-sang; enfin, quelques auteurs ont constaté la présence de Spirochètes vivants dans la vésicule biliaire. D’autre part, commeat expliquer, dans la con-
LE PARASITE
ception de M. Garnier et J. Reilly , la pullulation du parasite au voisinage immédiat, parfois même à l’intérieur des cellules hépatiques gorgées de hile. Rien ne prouve que, dans l’organisme vivant, les sels biliaires du sang et des cellules se comportent de la même façon que ceux de la vésicule agissant in vitro. De ce que nombre de parasites sanguicoles, tels les Hémamibes du paludisme, se détruisent au bout d’un certain temps dans du sang extrait de leur bote, on ne saurait cependant conclure que ce tissu leur est défavorable quand il circule dans le corps de ce même bote. Enfin, nombreuses sont les maladies où on ne peut invoquer la cholalémie pour expliquer la fièvre cyclique non plus que la disparition de la septicémie.
Vis-à-vis de la saponine (M. Garnier et J. Reilly, puis H. Noguchi), le Sp, icterohemorragiæ offre une résistance remarquable, qui le distingue des genres et espèces voisins.
Comme on le verra ci-après (p. 66), ces réactions sont susceptibles de fournir des indications utilisables au point de vue de la spécification des différentes formes du groupe.
F. A l’égard des autres microorganismes, le Sp. iclerohemorragiæ ne paraît guère mieux protégé que vis-à-vis des agents physiques et chimiques. Placé en concurrence vitale avec des Bactériacées banales, il ne tarde pas à succomber ainsi que le montre l’expérience suivante due à H. Noguchi : in vitro, il n’y a pas survie des Spirochètes mis en présence des fèces: mais, dans le filtrat d’une macération de matières fécales, ces microorganismes persistent pendant quatre jours environ et l’addition de sérum transforme cette dernière en un milieu de culture passable.