VI. — Physiologie pathologique
Un des traits les plus caractéristiques de la spirochétose ictérohémorragique chez le Cobaye, c'est la sensibilité extrême de ce Rongeur vis-à-vis du Sp. icterohemorragiæ . A condition que la dose inoculée ne soit pas trop minime et que la virulence n’ait pas disparu, l’injection de ces microorganismes entraîne presque invariablement la mort au bout d’un petit nombre de jours; autant qu’on en doit juger par une expérience portant sur plus d’un millier d’animaux, la proportion des sujets réfractaires est infime. Si on introduit des Spirochètes dans le cœlome d’un Cobaye, ceux-ci, ainsi qu’on peut s’en assurer par des ponctions répétées, y conservent leur aspect normal pendant un certain temps; la phagocytose y est insignifiante et le sérum sanguin de même que l’exsudât péritonéal n’exercent, in vitro , aucune action défavorable sur leur vitalité. Cependant, au bout de quelques heures, on ne retrouve trace des parasites pas plus dans la cavité générale que dans toute autre région du corps. Les Spirochètes feraient leur première réapparition, environ sept heures après l’injection, dans le foie (P. Uhlenhuth et Fromme); au bout de quarante-huit heures (parfois moins), ils pénètrent dans le torrent circulatoire, d’où ils émigrent dans la plupart des tissus et humeurs de l’organisme, notamment dans le foie, la surrénale et le rein. Dans l’organisme, un certain nombre de parasites disparaissent soit par sénescence, soit par lyse, soit par phagocytose; par contre, une quantité considérable continue à pulluler dans les organes et les humeurs jusqu’au moment de la mort; enfin, avec l’urine sont évacués dans le milieu ambiant une proportion non négligeable de parasites.
Au cours de sa multiplication au sein des tissus, le Sp.
LA SPIROCHÉTOSE
icterohemorragiæ provoque une série de troubles qui ont été étudiés en détail page 52 et que nous résumerons très brièvement ici. Tout d’abord, il se produit une élévation passagère de la température, puis une baisse assez rapide; finalement l’animal succombe dans l’hypothermie et l’adynamie.
Entre temps, le sang se modifie profondément : nette dès le deuxième jour après l’inoculation, la diminution des hématies persiste on même s’aggrave. Cette déglobulisation paraît précéder les hémorragies qui ne font jamais défaut, chez le Cobaye, au cours de la spirochétose ; enfin, la veille de la mort, l’ictère (1) est manifeste. Nous sommes ainsi conduits à nous occuper d’un des processus les plus obscurs de la pathologie générale; malheureusement l’étude de la spirochétose ne jette guère de clarté sur ce problème.
Dès le début de leurs recherches, R. Inada et R. Kaneko ont établi que, en dépit de l’ictère intense que présente le Cobaye spirochétosique, la bile ne se précipite point dans le tissu hépatique et que les voies biliaires ne cessent pas de jouir de la perméabilité normale. Depuis, M. Brulé et Moreau ont pleinement confirmé cette constatation et se sont convaincus de l’intégrité histologique des voies biliaires. Par conséquent, dans la pathogénie de l’ictère spirochétosique, on ne peut, en aucune façon, songer à incriminer l’obstruction des canaux excréteurs du foie. Mais, cette conclusion négative laisse entier le problème pathogénique. A cet égard, nous ne pouvons faire valoir que des considérations vraisemblables, mais point d’arguments probants.
Des notions classiques, il résulte que la bile dérive, en partie, des produits de régression de l’hémoglobine. Or, une des réactions les plus précoces, qu’on observe au cours de la spirochétose, consiste dans la diminution de nombre des hématies ; d’autre part, l’organisme ne tarde pas à être le siège
(1) tous les Cobayes ayant présenté de l’ictère ne succombent pas. Avec F. Widal, nous avons observé un animal qui, à la suite de l’inoulation de virus humain, montra un léger ictère, surtout net à la vulve.
; e Cobaye, en question, guérit; il avait acquis l’immunité et son sérum agglutinait le Sp. icterohemorragiæ .
LA SPIROCHÉTOSE CHEZ LES ANIMAUX
de processus hématophagiques extrêmement actifs au niveau des ganglions lymphatiques et aussi, à un degré moindre, dans plusieurs autres tissus, notamment dans le foie, dans la rate et dans le poumon. On est, de la sorte, amené à se demander si la macrophagie des hématies, dont on peut rechercher l’origine dans des perturbations du milieu hémolymphatique, n’est pas en rapport direct avec l’hypersécrésion biliaire qui engendre l'ictère.
En outre de ce syndrome dominant, il nous faut encore signaler, pour mémoire tout au moins, les modifications structurales que la spirochétose ictérohémorragique imprime à nombre de tissus, en particulier, aux surrénales, au foie, aux reins et aux ganglions lymphatiques. Au point de vue cytologique, la rénovation caryocinétique des cellules rénales et hépatiques, pour n’être pas spécifique, mérite cependant une attention particulière.
En l’absence d’une toxine élaborée par le Spirochète, comme cause première de toutes les perturbations signalées ci-dessus, on est réduit à suspecter l’action même des substances constitutives du corps de ces parasites ; l’abondance extrême de ceux-ci dans certains organes donne une certaine vraisemblance à cette supposition.