SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIE
propos de dire rapidement ce qu'est la Nouvelle- Calédonie comme géographie et comme histoire. Le lecteur, après avoir pris connaissance de cette (erre lointaine, s'y dirigera plus à l'aise et y suivra mieux les divers incidents de l'insurrection canaque.
La Nouvelle-Calédonie s'étend du sud-est au nordouest, entre les 20° 10' et 22* 26' de latitude méridionale et entre les méridiens de 161° et 164* 25' à l'est du méridien de Paris. C'est, après la Nouvelle-Zélande, l'Ile la plus considérable de ce « monde maritime » ou de cette Océanie qui comprend toutes les
pu
îles éparses baignées par Tocéaii Pacifique. Le sol est montagneux et de formation très ancienne. La nature y a éprouvé de violentes convulsions, dont on retrouve les traces à chaque pas. La partie la plus bouleversée est le centre même de File. Les massifs des montagnes y semblent jetés dans le plus grand désordre. Sans se relier les uns aux autres, ils se composent le plus souvent de deux ou trois sommets très élevés, projetant d^énormes contreforts dans toutes les directions et dont les pentes à peu près inaccessibles encaissent tantôt de simples filets d'eau, tantôt des torrents considérables. La côte est, à l'exception de quelques baies, bordée de falaises escarpées et de pentes abruptes ; la côte sud, où le sol est rouge et ferrugineux, est moins accidentée. Les contreforts des montagnes ne viennent plus que rarement jusqu'à la mer et sont remplacés par des collines d*une inclinaison douce. Les plaines y sont vastes et fertiles. Au sud comme à Touest, ces plaines alternent avec de grandes forêts que forme une végétation serrée et où dominent les grands arbres du chêne-gomme, du kaori, du pin colonnaire et du tamanou. Dans les plaines, l'herbe haute, la ronce vivace, l'arbuste nain, le laurier-rose, le cactus épineux, le bananier, le palmier grêle et svelte avec son parasol de verdure.
et le cocotier rugueux à larges feuilles. La plaine est souvent aussi peuplée de grands arbres, dontTespèce la plus connue est le niaouli. La feuille mâchée a la saveur du thym et calme la soif du voyageur. Elle assainit Tair et les marais où elle tombe et est une des causes de la salubrité du pays. L'écorce s'en détache toute blanche avec de longs filaments, s'émiette sous le doigt ; elle sert à la toiture et aux cloisons des cases canaques, et la nuit, entre leurs mains, s'allume comme une torche. Le niaouli ressemble au bouleau par son écorce, ses rameaux peu serrés et la petitesse de ses feuilles. Il est habitant ordinaire des étendues du sol que les forêts n'envahissent pas ; son parfum est pénétrant et se dissémine dans Tair, par intermittences toutefois. C'est le génie de la santé, bienfaisant, un peu mystérieux. Le nord de File, où se trouvent, ainsi que dans le nord-est, les mines de cuivre, de nickel et d'or, a des roches basaltiques de formes bizarres et des falaises toutes percées de grottes.
Sur toute l'Ile, qui a environ dix lieues de large et cent vingt de long, il n'y a qu'un seul animal, un oiseau, le kagou. Encore est-il rare. 11 habite les forêts, a quelque chose du hibou et est d'un aspect triste, avec un gloussement monotone.
Il n'y a ni fauves dans les forêts, ni oiseaux dans
•^ SOCVENIUS DE LA NOUVELLECALÉDONIK
Tair, ni bêles courantes dans la plaine. Aussi cette nature volcanique et puissante, cette flore luxuriante des tropiques n'onl-elles point de bruits vivants. Elles ne tressaillent qu'au souffle du vent. La Nouvelle-Calédonie est silencieuse.
L'île entière, aune distance plus ou moins rapprochée de ses bords, est entourée d'une ceinture de corail. Du côté de la haute mer, ce récif est une muraille à pic de plusieurs centaines de mètres de profondeur. A sa face intérieure, il se relie en s'évasant par un arc concave à la croûte sous-marine de Tlle et à nie elle-même, dont le sous-sol est partout de corail. Là, le fond est moyen et l'ancre peut y descendre. Ainsi, tandis que la mer déferle du large sur le récif, avec un bruit lourd, en un ruban d'écume, il y a entre le récif et la côte une navigation intérieure en eau bleue et tranquille. Toutefois, des aiguilles y percent çà et là en écueils au ras de l'onde, ou des îles y surgissent, pareilles à des corbeilles de verdure et frangées de sable fln. D'aiUeurs, par intervalles, la ceinture de corail s'interrompt, a ses coupures, ses passes accessibles, par lesquelles la vie de TOcéan pénètre dans ces lagunes et les anime de son flot rapide. Elles sont la mer avec ses caprices soudains et
C'est le 4 septembre 1 774 que la Nouvelle-Calédonie fut découverte par Cook. Il Tabordii par Test et reconnut vers le cap Colnett, du nom du volontaire qui le signala, Tile d'un seul arbre (île Pin), île plate, remarquable par un sapin gigantesque qui existe encore aujourd'hui. De là, les deux bâtiments de l'expédition traversèrent la chaîne du grand récif et vinrent mouiller au nord de Balade. Cook y vit pour la première fois les indigènes. Ils vinrent, dans de nombreuses pirogues, faire des échanges le long du bord, et les Anglais, à leur tour, descendirent à terre. Les livres de voyages représentent naïvement la scène. Le canot est accosté au rivage. Les officiers débarquent. Ils ont la culotte blanche, les bas de soie, les souliers à boucle, le frac bleu galonné d'or, les cheveux poudrés et le tricorne. C'est le costume du bord. L'élégant navire de guerre, c'est un salon armé qui se déplace pour les parages lointains ou pour les combats. On y est en toilette de bal. Les sauvages sortent nus d'un bouquet de cocotiers, s'avancent à la rencontre des étrangers. Ils sont tout à la fois curieux, avides et caressants. D'ailleurs tels ils étaient aux temps de Cook, de Bougainville et de La Pérouse, tels ils sont encore aujourd'hui. Ils vous demandent votre mouchoir qu'on leur donne, puis votre montre
qu'on leur refuse. Ils la volent alors et s'enfuient. On la reprend, et ils vous tuent. Ils ne sont encore nés qu'à la sensation. Ce sont les appétits (Tinstinct qui les gouvernent.
Les relations de Cook avec les Canaques furent amicales. C'est par d'autres sauvages qu'il devait être tué. Sa fin n'est pas seulement triste, elle est sombre. Frappé de haches, percé de sagaies, il reste sur le sable, tandis que ses embarcations rejoignent leur bord. On ne vient chercher son corps que le lendemain, et, les sauvages s'étant dérobés, on ne peut tirer vengeance de sa mort. Il expire ainsi, tout seul, avec une agonie de quelques heures peut-être, non loin de son navire et dans d'amères pensées. Les hommes de génie ne voudraient mourir que dans la plénitude du triomphe ou quand leur œuvre est achevée.
En appareillant de Balade le 13 septembre, Cook était sorti du récif et avait d'abord voulu tourner l'Ue par le nord. La chaîne du grand récif extérieur, qui s'étendait toujours à perte de vue dans le nord- Dord-ouest, le détourna de ce projet. Il vira de bord et prolongea la côte dans le sud-est. C'est ainsi qu'il arriva à l'île de Kunié. 11 la reconnut le 23 septembre et la nomma île des Pins, à cause de la grande quan-
tité d'arbres de cette espèce qu'il y aperçut. C'est à l'île des Pins que se termina son exploration de la Nouvelle-Calédonie.
Après Cook, ce fut La Pérouse. Les relations des voyages de Cook et de ses importantes découvertes avaient éveillé l'attention de la France, et La Pérouse parlit en 1788 avec deux bâtiments, la Boussole et \ Astrolabe^ pour l'océan Pacifique. Ses instructions lui prescrivaient une reconnaissance complète de la Nouvelle-Calédonie et des ressources qu'elle pouvait offrir. L'amiral partait pour des terres inconnues, il y disparut. Les dernières nouvelles qu'on reçut de lui datent de Botany-Bay, en Australie. On y voit aujourd'hui, parmi les promeneurs et le bruit de la civilisation, une colonne élevée à sa mémoire. A deux pas du monument, on envoie des dépêches télégraphiques en Europe et dans le monde entier. On a su bien longtemps après que l'expédition se termina à Vanîkoro par un naufrage. D'ailleurs La Pérouse n'alla sans doute pas en Nouvelle-Calédonie, il n'y existe aucune trace, aucun souvenir de son passage.
Ce fut le contre-amiral Bruny d'Entrecasteaux qu'on envoya à la fin de 1791 à la recherche de La Pérouse. Il arriva en vue de l'île des Pins le 16 juin 1792, explora la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie
et le grand récif du nord, puis chercha La Pérouse dans les archipels voisins. Ne Payant pas trouvé, il revint en Nouvelle-Calédonie et mouilla, le 18 avril 1793, à Balade, au premier mouillage de Cook, où il passa trois semaines. A cette relâche, on s'aperçoit des instincts hostiles et des goûts anthropophages des naturels. Aussi le capitaine d'un des bâtiments, M. Huon de Kermadec, venante mourir, on l'enterre sur un tlot, nuitamment et sans bruit, de crainte que son corps ne soit enlevé. Le capitaine Huon repose encore sur cet îlot. Les bâtiments qui passent auprès voient sa tombe et la saluent.
Il n'y a plus de marins français à la Nouvelle-Calédonie qu'en 1827. C'est alors le commandant Dumont d'Urville qui détermine le premier la position de l'extrémité septentrionale des grands récifs. Toutefois il ne fait que passer. Enfin, au mois de janvier 1854, quatre mois après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par le gouvernement français, le Cvipitaine de vaisseau de Montravel, commandant la Consiantine, en visitant les divers points de Tîle, découvre la bonne et sûre rade de ^Nouméa, qui fut choisie pour l'établissement du chef-lieu de la colonie. Bientôt après, la colonie elle-même allait être affectée à la transportalion.
Quand une colonie se forme, c'est d'abord divers points du littoral, les plus favorables, qu'elle occupe. Ainsi fut-il de Nouméa, qui se trouve au sud-est de l'île, non loin de son extrémité, puis de Canala, sur la côte est en diagonale avec Nouméa, puis de Uarai et de Bourail sur la côte ouest, tous deux à l'ouest de Nouméa, à environ vingt et trente lieues de distance, enfin de Pam à l'extrémité nord de la Nouvelle-Calédonie. On communique facilement, par la navigation intérieure, de l'un de ces points à l'autre. Les rades de Nouméa, de Canala, de Pam sont excellentes; celle de Uarai ou de Teremba, très grande et très sûre, n'a que peu de profondeur; celle de Bourail est exposée au ressac de la mer de l'ouest . Par la suite, ces cinq points devinrent les chefs-lieux des cinq arrondissements de Nouméa, de Canala, d'Uarai, de Bourail et du Diahot. La destination de chacun d'eux s'accusa également. Nouméa fut le centre du gouvernement, de l'administration, du commerce et de la transporlation. Canala eut un établissement pénitentiaire, et, par ses colons libres, s'occupa de culture et de mines. Il en fut de même de Pam ou du Diahot. Uarai eut le pénitencier agricole de la Fomvari,etun village agricole de colons, Moindou. Bourail devint une grande exploitation de cultures
par les transportés, un lieu qu'ils occupèrent presque exclusivement, destiné à prospérer et à grandir par eux et pour eux. Dans la rade même de Nouméa, il faut mentionner Tîle Noû et la presqu'île Ducos.
L'île Noû, c'est le bagne proprement dit; c'est là que débarquent les convois de France, que se retiennent les indociles et les inutiles, que se font les vrais travaux forcés. La presqu'île Ducos, séparée de l'Ile Noû par un bras de mer, était réservée à la déportation dans une enceinte fortifiée. En dehors de la Nouvelle-Calédonie, mais si près d'elle qu'elle en est un» dépendance, Tîle des Pins, qui était le siège de la déportation simple, et, à l'est, à quelques heures de mer, les îles Loyalty, où il y a des Canaques, des missionnaires, anglais et français, et un résident avec quelques employés. Peu à peu, depuis vingt ans, tout cela s'est créé. En beaucoup d'endroits, il y a des camps de transportés, notamment à Bouloupari, à 18 kilomètres dans les terres, à mi-chemin de Nouméa à Teremba. Aux différents chefs-lieux, aux différents camps, il y a un poste militaire, un télégraphe, un bureau de poste. La civilisation, par degrés, sort de ses langes. Des communications s'ébauchent. Il y a, — f\fii belles routes de plusieurs kilomè-
très, des routes muletières de deux mètres de large aux flancs des montagnes, au-dessus des précipices, et, par les forêts et les plaines de niaoulis ou de marais, d'innombrables sentiers canaques, le passage d'un homme, que les Européens, ainsi que les sauvages, suivent à la flle indienne.
En dehors des centres de population, il y a /a Brousse. De même que les Australiens disent constamment bush life^ life in the bush^ on dit la vie dans la brousse. La brousse, c'est la broussaille, c'est le niaouli, la forêt, la montagne, la vallée ou la plaine. Là, au hasard d'un beau sile, d'une exploitation propice, d'un cours d'eau, sont des habitations de colons libres. Ils sont venus de tout pays, fuyant peutêtre les malheurs qui les ont atteints dans la mère patrie, en cherchant une nouvelle. Us sont ardents, aventureux, infatigables, travailleurs. C'est la solitude qu'ils ont convoitée, une renaissance de leurs forces, l'absence des hommes, une terre qui leur appartienne, une petite famille qui soit uniquement à eux, qui grandisse à leurs côtés. C'est par un individualisme presque farouche qu'ils débutent. Leur effort se tend^ devient fécond. L'aisance arrive. Alors aussi le cœur s'amollit, se fait meilleur. Il y a la légitime fierté des résultats obtenus. L'individualisme,
c'est le commencement des sociétés neuves, le renouveau des sociétés vieilles. L'homme s'y ressaisit, oublie, s'y retrempe, converge de nouveau à la vie sociale. Le fils plante sa tente à côté de celle du père, prend femme, fait souche à son tour. Ainsi natt la station, puis le village, puis le bourg. Je crois que ces habitations éparses dans la brousse sont l'avenir des libérés d'une colonie pénitentiaire. Les coupables ne se plaisent point entre eux, leur compagnie leur pèse, ils s'y revoient dans le visage les uns des autres, y secouent mal la honte ancienne, y sont rappelés à leur infamie. Tout au contraire, la grande nature ne leur fait point de reproche, elle est silencieuse et discrète, leur sourit en ses magnificences, les recueille en son bien-être. Ils sont confiants avec elle comme ils le sont avec la femme qui a épousé leur sort, avec les enfants qui sont nés d'eux, et dont le regard hmpide ne reflète, pour eux, rien du passé. C'est l'isolement libre et le travail libre qui font ces métamorphoses de la bête en homme, et du paria eu colon.
Aujourd'hui, toutefois, à fort peu d'exceptions près, ces habitations de la brousse n'appartiennent qu'à des colons libres. Elles s'élèvent généralement sur les bords d'un ruisseau ou d'une rivière, ou dominent
une petite colline. Les plus riches sont en bois ou en remplissage de pierres, les plus pauvres en torchis et même en peaux de niaoulis. Le toit est en paillette. Tout alentour, elles sont munies d'une véranda, appentis extérieur ombragé par des Hanes, où Ton vit en plein air. A côté, un potager. Aon loin de là, un paddock ou enclos pour les chevaux et les vaches laitières. La plupart de ces colons se livrent à Télève du bétail. De grands troupeaux paissent dans la brousse, élisent un espace, et ne le quittent guère. Pour les garder, pour faire le recensement annuel, les colons entretiennent des hommes à cheval armés de longs fouets à court manche. Je parlerai de ces slockmen. Les chevaux sont intelligents et doux, avec la sûreté de pas d'une mule et des jarrets de chèvre. Us errent en liberté près de la maison ou dans le paddock. On va vers eux en secouant du maïs dans un tamis, ils viennent aussitôt et se laissent prendre.
Le plus souvent, il y a quelques indigènes çà et là, et à quelque distance dans un bois, sous un bouquet de cocotiers, apparaissent les toits pointus de leurs cases. Les colons ont à se déplacer, soit pour se rendre à ISouméa ou aux chefs-lieux, soit pour traiter des affaires entre eux. Quelquefois ils voyagent dans
leur huggy^ léger véhicule fait pour la brousse, de forme américaine, haut sur roues, résistant à tous les chocs, facile à réparer. Mais, presque toujours, c'est à cheval. On emporte un rechange dans un paquet ficelé sur la selle, et on fait cent kilomètres par jour. On ne va qu'au pas ou au petit galop, le trot est fatigant.
Quelquefois, auprès des chefs-lieux ou des établissements, on trouve des hôtelleries, mais ordinairement on s'arrête à l'habitation qu'on rencontre à la fin du jour, qu'on la connaisse ou non. L'hospitalité est large et cordiale. Il y a un lit pour le voyageur, et il s'assied à la table de ses hôtes. Ces soirs-là, sous la véranda, on s'attarde. Les nouvelles s'échangent. Cette colonie naissante n'est-elle pas un petit monde oîi les intérêts se mêlent, où les personnalités s'accusent? Puis la conversation s'épuise, on se tait. La nuit est douce et tiède, le ciel d'un bleu profond semé d'étoiles; la lune raye la mer de sa lumière argentée, où l'on entend au loin le sourd grondement des flots sur le récif. La fumée des cigares s'envole, et les regrets et les souvenirs l'accompagnent. On se souhaite enfln le bonsoir, en se serrant la main, avec un soupir peut-être. C'est la patrie absente qui a
Le reste de la Nouvelle-Calédonie, c'est-à-dire le territoire presque en entier^ est occupé par dés tribus disséminées d'indigènes. Ces tribus, sauf des agglomérations de quelques-unes d'entre elles, qui forment ainsi des sortes d'États, sont indépendantes les unes des autres. Plusieurs villages composent d'ailleurs une tribu. Le langage est difTérent, mais ce sont les mêmes mœurs. Les chefs des villages relèvent du chef de leur tribu. C'est la féodalité organisée, mais avec un maître absolu au sommet. Autant de territoires cependant, autant de petites sociétés.
Le grand chef est le chef à l'oiseau. Il a une étoile en bois placée horizontalement au faite d'une grande case, qui est celle du gouvernement, et une main au-dessus de sa propre case. La chèferie est héréditaire, et la loi salique est en vigueur. Chez les peuplades primitives, l'homme est au-dessus de la femme, et un homme commande à la foule. Toute la famille du chef est environnée de grandes marques de respect.
Le chef est le soleil de la tribu. Quand un grand chef vient de rendre le dernier soupir, son successeur envoie des messagers à chaque village : « Allez dire que le soleil est couché. » Les hommes ne passent près du chef qu'en se courbant; à son approche,
les femmes s'écartent de son chemin, n'osant le regarder. Si elles sont obligées de poursuivre leur roule près du lieu où il est, elles n'y passent qu'en rampant.
Le chef a auprès de lui quelques hommes de confiance et conseillers intimes. Mais, pour les grandes entreprises, il consulte les vieillards de la tribu. C'est l'ordre des vieux. Il y a de grandes réunions, les pilous-pilous, où se célèbrent les fêtes, où se préparent la guerre ou la paix. Dans les temps ordinaires, la tribu cultive ses champs, récolte ses provisions. Les plaisirs sont rares ; la paresse, doublée d'une sorte de méditation rêveuse, est un des plus vifs : le tabac y aide.
Ce sont aussi de poétiques légendes qui se redisent le soir à la veillée, parmi ces êtres naïfs et subtils tout à la fois, avec des fnssons de désir ou des effrois superstitieux. On croit aux génies: génies de l'air, de l'eau et des forêts. Ceux-là, favorables ou funestes selon l'occurrence, on peut se les re,ndre propices. C'est affaire au takata^ ou sorcier, et à ses sortilèges. Ce sorcier est l'interprète des génies, le bouffon du chef, qu'il amuse et quMl conseille selon ses passions, et le médecin de la tribu. On n'a que Fidée vague d'un Dieu bon et tout-puissani, mais on l'a très
précise d'un diable redoutable et trèg méchant. Peutêtre est-ce là, de par les missionnaires, une importation catholique. Le dieu des Canaques, c'est le diable.
Les villages se composent de cabanes ayant la forme de ruches d'abeilles avec une porte très étroite et très basse. Il n'y a ni cheminée ni fenêtre. Les Canaques s'y enferment la nuit pour se préserver des moustiques. On couche sur de la paille étendue autour du feu qui brûle au milieu de la case. Le jour, s'ils reviennent de la pêche ou de la culture, les sauvages y réparent leurs filets, taillent leurs sagaies, façonnent leurs casse-tête, aiguisent leurs haches. Ils y polissent aussi, en les terminant en pointes, leurs pierres de fronde, ou, d'un burin informe, gravent sur le bambou des figures d'hommes ou d'animaux.
Les Calédoniens sont moins noirs que les nègres. Hommes et femmes ont les cheveux crépus et courts, sauf pour les hommes qui portent le deuil. Leur front est évasé, leurs lèvres grosses et saillantes, les dents admirables, le lobe de Toreille agrandi et déchiré par des rouleaux qu'ils y introduisent. Le visage, selon qu'il lui plaît, est immobile ou pétille de sagacité. La ruse et la prudence y sont aux aguets jusqu'à ce que
la passion y éclate en des traits d'une animation extraordinaire ou d'une férocité froide. Le corps est souple et nerveux, d'une dangereuse harmonie de formes. 11 sert bien les desseins de ces âmes frustes, cauteleuses ou sans frein* Il peut bondir comme le tigre et ramper comme le serpent. Il est en outre d'une vitalité telle qu'il résiste aux blessures. Il faut le tuer deux fois.
L'originalité du costume canaque, c'est qu'il n'existe pas ou si peu qu'il n'y a pas lieu de s'étendre à son sujet. Les hommes enveloppent leur chevelure dans un mouchoir noué en turban avec leur fronde et souvent orné de verdure et de plumes. Ils portent un collier en poil de roussette, des bracelets de coquillages aux bras et aux jambes, se mettent dans le lobe de l'oreille un rond de bois gros comme un bouchon, se serrent le ventre avec une ceinture de cuir ou de corde, et se frottent la poitrine avec de l'huile et de la suie. Or ce ne sont là que des coquetteries de toilette. Quant au costifme réel, de même qu'Achille n'était vulnérable qu'en un seul point, il ne s'adapte qu'à une seule partie du corps. Ce n'est pas le talon. L'accoutrement est une éto£fe de couleur voyante. Il arrive parfois que deux grands chefs se rencontrent : alors, dans un but de courtoisie ou de
haute diplomatie, ils échangent entre eux ce vêtement succinct, et, Tayant échangé, s'en parent aussitôt. C'est signe de courtoisie et de bons procédés.
Les femmes ontla chevelure courte et crépue, comme la chenille d'un casque. Elles ont la poitrine nue et les reins ceints d'une ceinture de fibres de pandanus. Elles fument la pipe et s'ornent le cou de colliers faits de graines ou de poil de roussette. Physiquement, elles sont loin de valoir les hommes. Très jeunes, elles ont une grêle et indécise beauté. Ce sont plutôt des adolescents que des jeunes filles. Elles se montrent gaies et familières comme des enfants que Ton gâte. Les Canaques aiment leurs petits. Plus tard, elles deviennent la proie d'un mari, puis sa bête de somme. Elles font toutes les corvées du ménage, de la culture et de la guerre. Elles se flétrissent vite, avec un air morne et résigné, restent néanmoins des animaux lents et vigoureux. On les voit marcher indéfiniment, ployées sous le faix. Si elles faiblissent, un coup du bois de la hache les ranime, et parfois, si elles s'épuisent de courage et de forces, le fer de la hache les achève. Absence de galanterie et despotisme. A la halte, elles déposent leur fardeau, s'accroupissent à terre, fument leur pipe. Les jeunes, pour se délasser, vont au ruisseau d'eau claire, s'y
baignent, folâtrent ensemble, rient encore. Les vieilles ne bougent pas, ne rient plus. La vie, pour les femmes canaques, n'est qu'une dure et longue servitude.
Je ne suis pas arrivé tout d'un coup à la Nouvelle-Calédonie. Le 1" janvier 1876, je m'embai'quais au Havre sur un paquebot transatlantique, le Labrador, et je quittais la France. Cruelle heure que celle-là. La France, les affections, les habitu-
des, les plaisirs sont tout près encore, et cependant disparus. Hier n^aura pas de lendemain. On «st isolé et triste, on se met en marche pour des années d'inconnu. Le navire lui-même, par ces grises et froides journées d'hiver, est mélancolique. Il sortait des jetées parmi de rares spectateurs. Des frères des Écoles chrétiennes, avec une grâce gauche, adressaient des saluts d'adieu à quatorze petites sœurs des pauvres qui étaient à bord. Les grands chapeaux à la Basile s'agitaient de bas en haut, de haut en bas, en signe de condoléance et de bons souhaits. Les petites sœurs répondaient de leurs mouchoirs et de leurs coiffes. Ces genres neutres avaient, en leurs manifestations, quelque chose de grotesque et de touchant. Ils ont renoncé à la vie et, par un espoir plus haut, n'en ont accepté que le dévouement et l'obscurité. Admirables ou condamnables en cela, ils passent sur cette terre sans chaleur et sans émoi. Les quatorze petites sœurs eurent à la fois le mal de mer; on les mit en tas dans une cabine. Elles ne reparurent sur le pont que quelques jours plus tard, en troupeau, récitant des prières.
La traversée fut farouche, sur des lames vertes que fouettait le vent, avec un gros roulis et les craque-
menls de la membrure. Nous n^étions que neuf passagers. Nous n'occupions qu'un petit point dans la belle salle à manger faite pour deux cents convives. Les fauteuils vissés au plancher nous enserraient de leurs deux bras, résistaient victorieusement au roulis et au tangage. Cette table à trois services, aux vins glacés, était bizarre. On n'y avait pas faim. En hiver, il n'y a que les exilés qui partent, les exilés de leur fortune ou de leur carrière.
Le 14 janvier, le Labrador arrivait à New-York. Je n'ai vu que pendant vingt-quatre heures cette grande ville affairée et brutale. C'était assez. Le lendemain soir, je prenais pour San-Francisco le chemin de fer transcontinental du Pacifique. Dans ce voyage, qui dure sept jours et sept nuits, il y a trois contrées diverses, trois paysages d'aspect différent. De New- York à Chicago, c'est notre campagne du Nord, avec des plaines et des arbres, des villages et des routes. C'est en civilisation que se font les relais. Trois fois par jour, pour un repas d'une demi-heure, le train s'arrête. Ce sont des hôtels, avec des garçons en veste noire, en tabher blanc. A la mode américaine, six mets sur une même assiette, du thé ou de l'eau glacée. Le jmlace car, dans la journée, ressemble à une galiote. Cloisons droites percées de fenêtres carrées.
puis obliques et se rejoignant à une solive longue qui forme le plafond. En bas, des banquettes se faisant face. Un couloir au milieu, et à chaque extrémité de ce salon, de trente à trente-cinq mètres de longueur sur quatre à cinq de largeur, des portes sur le wagon voisin, avec lequel on communique par une passerelle. La liberté est entière, avec des renseignements utiles, (c Ne mettez point la tête à la croisée, vous pourriez être blessé ou tué. — N'acceptez point déjouer avec les personnes qui vous le proposeront, ce sont des voleurs. » Néanmoins vous faites ce que vous voulez. Vous vous penchez en dehors de la portière si cela vous convient, ou vous jouez avec un gentleman qui a son revolver dans une petite poche de son pantalon, un peu en arrière de la hanche. On ne fume que dans le compartiment des émigrants. 11 est tout à Tavant, à courir les premiers risques, naturellement. Les poêles de fonte y sont chaufiTés à blanc ; des bancs en bois, et, le soir, quelques quinquets. C'est une assemblée singulière d'hommes et de femmes : des chapeaux de toutes formes, des vêtements de toute date, gros, usés, point sordides, le revolverà chaque ceinture, les souliers ferrés, les bottes fortes. Sur les visages des hommes, à barbes incultes, rouges ou fauves, sur les traits amaigris des femmes, une vo-
lonléâpre, concentrée, tranquille, un esprit d'insouciance et d'audace, né de Thabitude de la lutte. Avec cela, de la bonhomie rude. Ils vous acceptent pour un des leurs. Peu de paroles, c'est du temps perdu, mais Toffre d'un coup de gin ou de brandy à même la bouteille, ou d'un cigare ou de leur pipe. C'est de nos jours encore — entre gens qui ne se nuisent pas — la vieille fraternité du Far west.
C'est que le Far west est l'histoire de l'Amérique et qu'il a abouti, comme résultat des temps, à cette œuvre gigantesque du Pacific railway qui relie New- York à San-Francisco. Le Farwest^ c'est-à-dire ces contrées qui s'étendent à l'ouest du territoire des provinces unies, a^ dès la première heure de l'indépendance, tenté les Américains. Ce n'était pas l'ouest seulement, mais le Far wcst^ c'est-à-dire le lointaini de ces terres, de ces prairies, de ces forêts, de ces lacs, au delà desquels on arriverait à l'océan Pacifique, si toutefois il était jamais possible d'y arriver.
Les Américains, en ce qu'ils ont de policé, ne sont que les enfants ingrats de l'Angleterre, et ce qu'il y a de vertus en eux leur vient de cette mère patrie. La guerre de l'Indépendance, qui ne saurait se rattacher aux seules aspirations nobles d'un peuple vers la liberté ou à un incontestable besoin de bien-être et
d'activité, n^a résulté que d'un malentendu commercial, ou plutôt les Américains ont compris qu'ils étaient sur une terre jeune, aux sources mêmes d'une incalculable richesse qu'ils n'ont voulu partager avec personne, surtout avec ceux qui, les ayant faits ce qu'ils étaient, y auraient eu droit autant qu'eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit , dès qu'ils eurent secoué la tutelle de l'Angleterre, l'expansion des Américains au delà des limites où les nécessités de leur croissance comme peuple les avaient maintenus jusqu'alors, fut subite et irrésistible. Trop nombreux , déjà très riches, avides de ce nouveau monde qui était à la portée de leur audace et de leur esprit d'aventure, ils s'y avancèrent, la hache d'une main, le fusil de l'autre, en infatigables pionniers. Ce mouvement se fît partout à la fois, du sud au nord des provinces unies, par routes parallèles qui toutes allaient à Touest. La Caroline du Nord,, le Tennessee, le Kentucky, le Missouri, le Mississipi, l'Arkansas et le Texas cherchèrent leur voie vers le soleil couchant.
Cela ne se fit pas par des émigrations en masse. 11 faut une idée haute ou un sentiment pour ébranler les multitudes. Les appétits matériels ne remuent que les individus. Il est vrai qu'ils les remuent tous, quoique isolément. Ce fut, chez chaque Américain qui
n'était pas retenu au premier sol, une pensée tenace d'aller à Fouest.
L'invidualisme était d'ailleurs et est resté la qualité dominante de la nation. L'homme a foi en luimême, dans sa force musculaire, dans son intelligence pratique, dans sa brutalité morale. 11 s'est baptisé d'un nom fruste comme lui, qui n'a pas d'étymologie précise, mais qui le peint. Il est le Yankee. Ses besoins matériels le maîtrisent et le précipitent. Il est grand mangeur et grand buveur, d'autant plus qu'il sait, à l'occasion, être sobre et subir les plus rudes privations. Cela résulte de son obstination, qui se change en patience, parce qu'elle est certaine du succès. 11 est sans gêne , parce qu'il se dépense en continuels efforts et qu il a besoin de se reposer à fond, sans entraves. Mais, après un repos strict, il reprend sa lâche. C'est en cela qu'il est infatigable. 11 est indifférent plus qu'égoïste. L'égoïsme lui supposerait une recherche raffinée de jouissances qu'il n'a pas. Toutefois il est d'une indifférence, ou pour mieux dire, d'un dédain suprême pour quiconque ne réussit pas. C'est qu'à son sens celui-là qui succombe ne méritait pas de vaincre. Son mépris de la vie, très réel, est plus aventureux que stoïque. 11 admet la mort comme une chance au jeu des événements,
mais comme une chance qui ne sortira pas. II n*a nul sentiment des arts, nul goût pour eux. Ce n'est pas qu il soit un jeune peuple, comme on Ta dit. Il n'est pas jeune, puisqu'il est le rejeton direct de la vieille Angleterre. Mais son nouveau monde lui a donné sa sève, sa jeunesse, sa fécondité terrestres et a fait de lui, puisqu'il vivait de cette nature tout exubérante de forces, moins un homme avec son développement divin, qu'un animal puissant et tout neuf, apte aux énergies d'instinct.
Aussi ses passions, dans les solitudes où il s'épand et où il n*a pas de contrôle, s'aiguisent-elles aisément de férocité. Elles ont un rut sauvage, puis s'afiTaissent pour se retremper dans la ruse et dans l'appétit. 11 a inventé le Go ahead. En avant quand même, en avant toujours. Ce sera peut-être un peuple grand et généreux dans plusieurs siècles, quand, à l'inverse de Saturne, qui mangeait ses enfants, il aura dévoré de son activité et réduit à l'état d'esclave et de simple mère nourricière cette terre turbulente; qui l'enivre de sa redoutable et toute matérielle vitalité.
Cependant, au delà d'un certain espace franchi, l'émigration vers l'ouest, si généralement individuelle qu'elle fût, rencontra de nombreux obstacles. Ce furent d'abord les sauvages, c'est-à-dire les possesseurs
de ce pays qu'on voulait conquérir et défricher, mais qu'ils parcouraient, eux, dans tous les sens, en chasseurs ou en guerriers nomades. Quoiqu'ils ne s'y établissent nulle part, ils le revendiquaient comme leur bien et n'y voulaient pas laisser pénétrer d'étrangers. Ils avaient la crainte et la haine des visages pâles. Ceux-ci n'avaient-ils donc point assez de la terre qu'ils occupaient déjà, qu'ils vinssent prendre celle-là? Us avaient, ces indigènes traqués, le sentiment vague et fier de la patrie. Elle était pour eux ces forêts et ces plaines où, de générations en générations, ils avaient fait leurs grandes chasses ou s'étaient combattus. Aussi, avec une férocité mêlée d'astuce, et sans relâche, harcelaient-ils les pionniers. Us les massacraient s'ils parvenaient à les surprendre, ou ne traitaient passagèrement avec eux que pour mieux ourdir de nouvelles trames. Néanmoins, avec de la prudence et de l'énergie, on pouvait se défendre contre eux, les écarter, sinon les refouler. Il y avait un autre obstacle, et celui-là insurmontable : la distance. Le plus généralement, le pionnier partait avec un ou deux grands chariots attelés de bœufs, qui portaient les femmes et les approvisionnements de tout genre. C'était sa famille déjà grande qu'il emmenait ainsi. Les fils, le fusil sur l'épaule , escortaient le convoi.
Si ce n'était point une famille qui se déplaçât, c'étaient quelques hardis compagnons qui s'associaient pour tenter l'aventure. A la fin du jour, on campait, assez tôt pour tuer quelque venaison et pour préparer le repas du soir. Au matin, on repartait.
Tout allait bien pendant quelques marches ; mais bientôt les chariots, cahotés sans routes tracées, se brisaient ou s'avariaient, les sauvages quelquefois volaient les attelages, puis la poudre et le plomb diminuaient. Il fallait s'arrêter. Le pionnier, se résignant, choisissait un site fertile arrosé par un cours d'eau et s'y établissait avec les siens. Bientôt une famille qu'il avait précédée le rejoignait. On mettait ses ressources en commun , et la culture ou le défrichement commençait. Le bruit se répandant qu'un établissement était formé à trente ou quarante lieues dans l'ouest, d'autres émigrants, de petits traitants, de nouvelles familles y affluaient. Le campement devenait un bourg, puis une ville s'improvisait.
De là, de ce pointd*appui, des émigrations partielles s'élançaient de nouveau versl'ouest, et, àdistanceàpeu près égale, une agglomération pareille se formait et prospérait. C'étaient les étapes de la civilisation qui se reliaient les unes aux autres par des masses d'hommes de plus en plus compactes si l'on revenait sur ses
pas, par des avant-gardes, par de simples sentinelles perdues, de Tautre côté, à rextrëme limite. Cette vaste société, disséminée par groupes abondants ou faibles, civilisée à la considérer par les souvenirs et Texpérience qu'elle avait, mais redevenant à demi sauvage par son esprit d'aventure, par les fatigues qu'elle supportait, par les périls incessamment bravés, avait pour continuelle excitation au travail et à la lutte, l'accroissement de sa richesse, la beauté toujours renaissante et féconde du terrain qu elle découvrait. Là où elle vivait, les grands fleuves, les inépuisables forêts, les montagnes sillonnées de métaux, les vallées prodigues de moissons et de fruits, lui faisaient de son territoire un inconcevable Éden de productions et de ressources. Il n'y avait pas de lois. Les mœurs créaient seules des droits, des devoirs et des coutumes. Ces mœurs étaient simples. Il y avait en elles du patriarcat, maintenu par un protestantisme rigide, comme il l'était autrefois par la loi juive. Les familles, qui appartenaient à l'autorité du père, s'accroissaient et se disciplinaient comme des troupeaux , se fractionnaient ensuite pour aller, plus avant dans la conquête, plus à l'aise , plus libres de leurs mouvements , en un site qui leur agréât, recommencer la tribu qui s'éparpillerait
32 SOUVENIRS DE LA iNOUVELLE-CALÉDOME
à son tour. Les maltitudes s'avançaient désormais vers Fouest dans l'exacte proportion du temps qu'il fallait à la hache pour s'ouvrir la profondeur des forêts et au soc de la charrue pour creuseï: le sol. A côté de cette société rude et simple, qui ne s'occupait que de produire des enfants, des troupeaux et des richesses ou de marcher en avant, il y en avait une autre bien moins nombreuse, mais absolument différente. Les vagabonds des grandes viUes des Provinces-Unies, les bandits de toute espèce que le meurtre et le vol ne nourrissaient pas suffisamment dms les vieux centres, les déclassés qui ne se faisaient ni à l'obscurité ni à la misère , les désespérés de la vie qui cherchaient une espérance dans l'inconnu, les mendiants effrontés , les paresseux et les lâches qui se font les parasites du hasard et du crime partout où ils peuvent en glaner les miettes, tout ce ramassis grouillant, entêté, insolent, prêt à tout dans l'audace comme dans la bassesse, s'était abattu sur les établissements de l'ouest. Tous ces gens-là, faméliques et redoutables, y avaient des impunités diverses. Si par hasard on les déférait aux tribunaux de l'État le plus proche, qui était souvent à cent lieues, les tribunaux, avec leur vieil arsenal de procédure et qui ne siégeaient que deux fois par an, exi-
geaient des formalités qu'on ne pouvait remplir, et, faute de témoins qui ne pouvaient se déranger, de preuves qu'on ne pouvait fournir, acquittaient les accusés. D'autres fois, s'ils étaient de la part des habitants l'objet d'une poursuite momentanée, ils se réfugiaient sur le territoire indien, où les sauvages, sachantlemal qu'ils faisaient aux colons, leur donnaient volontiers asile. De toute façon, ces malfaiteurs revenaient la tète haute , dangereux pour ceux qui avaient eu le courage de les traduire en justice, glorifiés de leurs camarades de rapine et d'orgie. Tous ces Désespérés, — on les appela bientôt ainsi, du nom de ceux d'entre eux qui ne reculaient devant rien, — se reconnaissant aux traits, qui leur étaient communs, de la fainéantise et de la révolte, s'organisaient en bandes, se choisissaient des chefs, s'associaient pour un coup à faire. Ils pillaient une maison isolée, assassinaient les voyageurs. Devenus très forts, ils introduisaient une sorte de régularité dans leur manière de procéder. Ils se contentaient de rançonner les gens qu'ils avaient surpris ou qu'ils assaillaient ouvertement. Pendant quelque temps , on n'entendait plusparler d'eux. Ils nebougeaientplus des doggeries, sortes d'auberges ou de bouges qui étaient leur repaire habituel. Ils s'y livraient à la débauche, au vin
et au jeu. Il n'était pas rare, lorsqu'ils étaient ivres ou simplement surexcités les uns contre les autres par des querelles de jeu ou par des manies d'orgueil et de préséance, qu'ils s'attaquassent à l'improviste et même en combat singulier à coups de pistolet ou de couteau. Quelques-uns de ces truands, aux heures où ils étaient désœuvrés, se provoquaient et se battaient dans un coin du cabaret jusqu'à ce que mort s'ensuivit, en présence de leurs acolytes, devenus leurs témoins. Il y avait en eux la passion du sang et des assouvissements de la brute. Quand le vin et le sang étaient cuvés, qu'ils n'avaient plus d'argent pour le plaisir ou pour le jeu, ils reparaissaient au grand jour, armés de nouveau pour leurs expéditions de rançon ou de pillage.
Cet état de choses était général sur tous les territoires d'émigration. Il ne cessa qu'en arrivant à son paroxysme. Tout à coup, presque partout, à de derniers excès des bandits, et à des époques qui se suivirent de près, on cerna les doggeries et l'on fit main basse sur les Désespérés. Les habitants honnêtes s'étaient sentis pris d'une colère et d'un désir de vengeance irrésistibles. C'est de là que naquit la loi de Lynch. L'accusation n'eut qu'à produire deux témoins, la défense dut se réduire à établir un alibi.