‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 2 sur 54 · LA PRAIRIE · texte numérisé non relu

LA PRAIRIE

Faute de cet alibi, l'accusé, convaincu de crime, était reconnu coupable. La seule peine était la mort. Les condamnés étaient pendus. On avait passé des cordes aux branches horizontales des grands arbres qui ombrageaient, en pleine campagne, le lieu des séances du comité desLinchers, etles corps, Fun après l'autre, se balançaient dans l'espace, aux regards et aux trépignements de joie de la multitude. C'était la revanche pour tous ceux qui avaient souffert, pour ceux-là surtout qui avaient eu peur. Et, pour que le hideux spectacle prit fin, il fallait que la nuit en dissipât l'attrait en le couvrant de ses ombres. C'est ainsi que, grâce à la loi de Lynch, Témigration vers le Far west fut purgée des brigands qui l'entravaient et put s'étendre librement des bords de l'Atlantique à ceux du Pacifique. Le Transcontinental railway devait être et fut en effet quelques années plus tard le couronnement de son œuvre et la consécration de ses conquêtes.

A partir de Chicago, ville de bois tumultueuse qui s'incendie de temps à autre, et, comme le phénix, renaît plus brillante de ses cendres, on aborde la Prairie des romans de Cooper. Pendant deux jours et deux nuits, on traverse, à perte de vue, une solitude de plaines. L'été, c'est, sous la brise, une houle de verdure des hautes herbes. En cette saison, c'est une

herbe rase, drue, immobile, saupoudrée de neige. Pas un arbre. De loin en loin, une troupe de chevaux ou de buffles qui s'enfuit au galop et disparaît comme un point noir à l'horizon. Ce grand silence, cette nappe de terre, plate et déserte, ont la mélancolie de l'inflni. Et les Sioux? Pour la dernière fois, ils vinrent au nombre de six cents, montés sur leurs poneys, se ruer à toute vitesse, par la nuit sombre, contre la locomotive, cette bête de feu qui soufflait la flamme par ses naseaux. De ses tampons, la bête les jeta au large, de ses roues les écrasa. Elle ne les revit plus, à peine se douta de ce qu'elle avait fait. Maintenant on en retrouve quelques-uns aux stations, par groupes de mendiants. Ils sont là, les cheveux relevés au sommet de la tète, noués par un ruban, ornés de quelque plume qui fut celle d'un chef. Ils ont sur leurs épaules d'un rouge jaune une couverture bariolée et trouée, et, sur le dos des femmes, il y a un bissac où sont les provisions et les enfants. Ils se font des rentes de la civilisation qu'ils n'ont pu tuer.

La Prairie, c'est le second paysage de ce continent qu'on traverse. Aux haltes, il n'y a plus que des villages. Le mouvement a cessé. Au lieu des garçons de restaurant empressés et remuants, ce sont de jeunes servantes, en vêtement bleu et rose, actives et dis-

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