‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 3 sur 54 · LE LAC SALÉ · texte numérisé non relu

LE LAC SALÉ

crêtes. Elles vont bien à cette contréd calme et per-* due, ne la troublent pas, l'égayent un peu. Toujours les six plats sur la même assiette, l'eau glacée et le thé. Le soir, le spectacle du palace car est original. Les canapés se transforment en lits, les cloisons obliques s'abaissent et forment une seconde couchette audessus de la première. De long^ rideaux se tirent de bout en bout. Il n'y a plus de hbre, au milieu du wagon, qu'un étroit couloir. C'est là que les voya-^ geurs procèdent à leur toilette de nuit. Pour les hommes, c'est \ite fait. Ils ôtent leur redingote et leur gilet, et c'est dans leur lit qu'ils achèvent de se déshabiller. Pour les femmes, c'est moins commode. En se dissimulant sous le rideau, elles défont leur robe. On aperçoit un bras nu, un rond d'épaule. Puis le rideau relombe. Très naturellement, le mari et la femme occupent la même couchette. Honni soit qui mal y pense 1 Ne dorment-ils pas sous l'égide du mariage? Le chemin de fer passe, dans la nuit, sur les bords du lac Salé, au pays des Mormons. Le mormonisme est peut-être une loi naturelle méconnue ou du moins négligée jusqu'ici. Il convient, en effet, à l'orgueil de l'homme, à ses fantaisies qui se déplacent, à son despotisme débonnaire, un peu naïf. Tel est le coq en ses allures. Les poules, après avoir été honorées

de la faveur du maître, se secouent les ailes, vont picorer un grain de mil. Ainsi des femmes mormones. Leur métier ne leur déplaît point, ne déplairait peut-être pas à d'autres. Admises au rang d'épouses, elles n'ont plus la jalousie farouche. Le devoir se simplifie et s'espace. En ses circonstances moins fréquentes, il leur porte honneur et profit. Elles ne sont plus vis-à-vis les unes des autres que des collaboratrices aimables, un peu moqueuses, du grand œuvre. Et si la déesse Lucine se montre, ne fût-ce qu'en perspective, favorable à quelqu'une des épouses, celle-ci aussitôt, joyeuse et fière, s'écarte ostensiblement du mari, qui ne la retient pas, pour aller à l'enfant qui l'appelle. Ses plaisirs, gr&ce à la déesse, ne sont que suspendus, sans qu'eUe s'en plaigne; elle n'y prendra plus goût qu'à son heure, et, de la sorte, nul ennui ne la distraira de l'attente maternelle. L'association a cet effet que, pour chacune de ces femmes, la dignité, la tranquillité et Tindépendance s'asseyent au foyer domestique. EUes peuvent y être les Aspasies d'une nuit et les matrones d'une année.

Brigham Young, ce Briarée pour lequel il n'y eut point de chômage, fut le grand prêtre de ce gynécée industrieux et modeste. Il aura des continuateurs.

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sinon des égaux. Tout est relatif. Le seul inconvénient est que quelques hommes auraient le monopole d'un trop grand nombre de femmes. Le remède serait d'introduire la pluralité des hommes pour les épouses dédaignées ou disponibles. Le mormonisme, exclusif aujourd'hui, deviendrait ce qu'a été de tout temps une société policée. Rien ne serait changé. 11 n'y aurait qu'un mot de plus pour une situation déjà connue.

Par une pente insensible depuis deux cents lieues, le chemin de fer s'est élevé aux sommets des montagnes Rocheuses et de la sierra Nevada. Tous les pics ont disparu sous la neige. Ce n'est plus qu'une succession de mamelons d'une blancheur éblouissante et pourtant douce à la vue. Par une illusion d'optique, il semble qu'on suive les sinuosités et les inclinaisons de ces collines et de ces vallées et qu'on navigue, tout près du ciel qui le rejoint, sur cet océan de ouate. Ce qu'il y a de singulier, c'est que d'épaisses rafales de neige passent, sans tempête perceptible, dans cette immensité. Peut-être les grandes hauteurs étoufifent-elles le bruit, ne veulent-elles que le silence. La rumeur se fait en bas, loin d'elles. Elles sont au-dessus des ouragans qu'elles déchaînent.

De distance en distance, il y a de longs hangars en bois, des fences^ destinés à servir d'abri au train

en détresse que surprendrait la neige. Depuis la Prairie, il n'y a plus que des stalious, une auberge en bois, toute seule. Quelquefois, auprès d'elle, un poste télégrapliique ou de quelques soldais. On surveille encore Timprévu.

Puis, comme on a monté, on redescend, sans s*en apercevoir, par une contrée nouvelle, d*un aspect changeant et printanier. C'est le troisième paysage, celui de la Californie, qui commence. Il y a des chutes d*eau, eu cascades superposées, aux flancs des montagnes couvertes de sapins. Des sources thermales jaillissent du sol, s'élèvent en une pluie d'argent qui fume. La campagne est riante, avec des arbres, des troupeaux, des maisons et des usines. Ce n'est plus seulement TAméricain qu'on rencontre, c'est le Mexicain à cheval, au poncho rayé de couleurs, au large chapeau sur la résille, aux longs éperons. L'Amérique espagnole se fait sentir, en son influence aimable et pittoresque, jusqu'en Californie.

Les buffets ont, pour le service, des Chinois en pantalons boufTants, en souquenille bleue. Cette race astucieuse, intelligente et souple, dont le flot inquiétant déborde déjà dans l'Amérique de l'Ouest, fait les serviteurs modèles et les marchands habiles, mais les uns sans dévouement et les autres d'une habileté

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