‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 6 sur 54 · SAN FRANCISCO · texte numérisé non relu

SAN FRANCISCO

sérails. On y parle toutes les langues^ on s'y meut dans la fièvre de Timpatience, on ne s'y repose qu'à la bâte, bruyamment ou en quelque sorte pour s'étourdir. L*or y semble la monnaie du temps trop lent à s'écouler. La ville elle-même, si énorme qu'elle soit, toute compliquée de civilisation et de vices émigrés, est jeune et fébrile. Elle ne s'assied pas ; elle marche et grandit. Bien moins brutale que Nevv-York, plus colorée, souriante, elle est pour les États de l'Ouest et du Nord-Ouest la cité de l'avenir.

J'étais arrivé le 22 janvier, et je savais que la goélette à voiles sur laquelle je devais m'embarquer pour Taïti parlait le 23 de chaque mois. Je n'avais donc pas de temps à perdre. Mais le 23 janvier était un dimanche. Le consul était à la campagne, je ne le trouvai pas. J'ignorais d'ailleurs le nom de la goélette, qui, d'un moment à l'autre, allait partir, si elle n'était patrie déjà. Je vis qu'il fallait me résigner à passer un mois à San Francisco. J'en étais contrarié, mais point très fâché. Russ-Home^ oii j'étais descendu, me plaisait ; la ville aussi. J'avais une chambre avec un balcon sur la rue Montgomery. Pendant un mois, j'étudierais San Francisco et j'y vivrais doucement en attendant les fatigues futures. Le marin s'improvise ces existences éphémères qui vont bien à l'incertitude de ses

destinées. Je m'occupai de l'installatiOD de ma chambre pour ce long séjour. GependaDt, vers quatre heures du soir, je sortis.

Le temps avait complètement changé; la pluie tombait fouettée par le vent, et, au débouché de la rue, à l'entrée du port, ce vent soufflait par rafales du sud-ouest. Les navires, pressés les uns contre les autres, s'enire-choquaient et tendaient leurs amarres. La goëletle n'avait pas dû partir par ce temps-la. En efTet, lorsque je rentrai à l'hôtel, j'y trouvai le chancelier du consulat. Il m^apprit que la Paloma n'avait pu appareiller et que son départ était remis au surlendemain. Il ajouta que tout était ainsi pour le mieux, puisque j'y prenais passage. Je ne le contredis pas. Cette tempête subite, à la place du demi-printemps de la veille, m'avait gâté San Francisco.

Le 25 janvier, à dix heures du matin, la Paloma levait son ancre et appareillait. C'est' une jolie petite goélette qui s'incline gracieusement sur l'eau, se redresse, s'incline encore. Elle va coujrir ainsi pendant de longs jours, d'horizon en horizon, sur les solitudes de l'océan Pacifique. Elle a peut-être 35 mètres de long sur 5 de large, comme le palace car^ mais ce n'est pas le palace car qui s'est mis en route sur la mer,

c^est le navire en bois très simple, goudronné, sans autre ornement que de la cotonnade jaune en rideaux des cabines. Il y a un roof à Tarrière, percé de petites fenêtres ouvrant au ras du pont, et qui donne sa hauteur à la grande cabine de deux mètres carrés où Ton mange. Tout autour de ce salon des passagers, quatre cellules avec deux couchettes superposées. On peut se tenir debout devant les couchettes, le nez ou le dos contre le rideau jaune. A tribord, en avant des cellules, la chambre du capitaine ; à bâbord, Toffice. Tout à l'arrière, sur le pont^ la roue du gouvernail. En avant du roof, la cale et le pont, chargés de bois. On m'a fait la gracieuseté d'une planche étroite et longue qui me sert de promenade. Près du mât de misaine, à la proue, la cuisine et le logement de l'équipage.

Un petit monde en raccourci que la Paioma. Le capitaine et sa femme sont d'aimables gens, très simples, des Suédois qui aiment la France et parlent un peu le français. Le capitaine Nyssen est un excellent marin, doux et calme, qui, depuis dix ans, fait cette traversée de San Francisco à Taïti. Madame Nyssen a été jolie, est encore accorte, et s'est faite, en vraie femme de marin, la compagne de son mari. Le second du bord est un Danois, le lieutenant

un Anglais. Sous une rude écorce, ils sont polis, réservés et respectueux. La hiérarchie maritime a passé par là. La mer est une grande aristocrate, bienveillante et qui, de degrés en degrés, façonne ses serviteurs à son image.

Il y a deux passagers, un vieux médecin allemand qui va s'établir à Taïti, et un jeune Irlandais d'une maison de commerce à Papelti. Le cuisinier est Chilien ; c'est un grand homme sec et maigre, brandissant toujours un coutelas, avec un feulre pointu et à larges bords sur la tête. Les six matelots sont des Canaques de Taïti. Il y a Tom^ un terre-neuve; Bed, un roquet, puis une chèvre, Mirza; un cochon familier, si rempli de gentillesse qu'il ne sera sans doute pas tué ; des poules, et enfin des pigeons qui ont leur pigeonnier dans le grand mât.

Pendant les premiers jours, il fait froid. Les Canaques grelottent, les bêtes dorment. A l'arrière, on fait connaissance et l'on s'essaye à causer, par une pantomime expressive et dans une langue surprenante où tous les idiomes se mêlent. Je comprends le désarroi de la tour de Babel. D'ailleurs, on mange beaucoup, on mange même trop à bord de la Paloma. Du café, un déjeuner, un lunch à une heure, un dîner, le thé. J'en arrive très vite à supprimer le lunch.

Le 31 janvier, après six jours de route au sud, les premières chaleurs arrivent. C'est un printemps délicieux dans Tazur du ciel et des eaux. Les nuages sont bleus avec des flocons blancs. La mer bleue se ride sous une brise tiède et légère. Le soleil a de chauds et purs rayons. La Paloma s'anime et s'égaye. Et cela va durer longtemps. Il n'y a pas une corde à toucher. La goélette, aux mêmes amures, s'incline aux vents alizés, laisse derrière elle un sillage argenté. Les pigeons décrivent autour des mâts de grands cercles concentriques, s'absentent parfois jusqu'au soir, reviennent au gîte. JRedel Tom aboient aux poules, qui se réfugient effarouchées dans leurs cages. Mirza bêle et allaite ses chevreaux. Le cochon gambade et folâtre avec les Canaques, qui se réchauffent à leur soleil et rient de n'avoir rien à faire.

Le capitaine a fait son point et dort dans sa cabine. Madame Nyssen coud. Le second tient nonchalamment la barre. Le docteur allemand boit de la bière sans relâche. Il en a sa provision particulière qu'il a emportée avec lui. Il arrive, sa bouteille à la main, fait sauter le bouchon : « Push, monsieur, béer, champaign, très bon, voulez-vous ? » Il en boit trop, ne se décourage, ni ne le regrette. Il a le procédé de

Vitellius pour recommencer. Le jeune Irlandais fend du bois éternellement. Il aime à dépenser ses forces. Sa manière est originale et pleine d'imprévu. D'un coup vigoureux il plante sa hache dans le morceau, puis il la renverse attachée au bois, et à tour de bras, (le volées successives, c'est le morceau de bois qu'ail frappe contre un billot de chêne. La bûche, à chaque fois, s^entaille plus profondément au contact du coin de fer qui la pénètre, et se sépare en deux parties qui, violemment, au hasard, se projettent au loin. Le cochon en est atteint, en grogne de douleur, et, sur mon promenoir, j'en ai la tête effleurée. Le cuisinier chilien contemple l'Irlandais avec admiration, et, de son coutelas, égorge un poulet.

Tai réglé ma vie comme un moine. En dehors des heures où je me promène, je lis des romans anglais indéfiniment. Ils sont de circonstaoce après avoir traversé TAmérique, tous de Cooper. Le Dernier des Mohicans^ les Pionniers, la Prairie. La prairie, j'en ai encore devant les yeux la mélancolique étendue. C'est aussi Pendennis de Thackeray, une admirable et curieuse étude des mœurs et de la littérature anglaises, et le Mari et femme de Wilkie CoUins, la mordante critique de ces exercices si vantés du sport, qui, poussés à outrance, tuent le corps

et i*ftme des jeunes hommes. Puis la nuit tombe, subite, comme un rideau de théâtre, sombre d'abord, où s'allument ensuite les étoiles. Après le dîner, M. et madame Nyssen se promènent, en quatre pas, affectueusement enlacés, sur le roof. Le jeune Irlandais et l'Allemand jouent au piquet.

L'officier de quart veille^ les Canaques dorment. Je me promène encore, un peu tristement ; car je pense, malgré moi, à ceux que j'ai quittés, à ce Paris qui est si loin et dont je m'éloigne de plus en plus. C'est donc vrai, je suis parti. A minuit, je me couche. Dans la vie active, le sommeil est la halte. Dans l'existence contemplative, il est l'oubli. Au début, Tom venait partager mon lit. Mais il a trop de puces, je me suis séparé de mon compagnon.

Après dix- neuf jours de traversée, la Paloma mouille à Nouka-Hiva, aux lies Marquises. La flore équatoriale y apparaît dans tout son éclat. Les bords mêmes de la rade, au delà d'un sable jaune en coquillages, sont couverts d'une végétation puissante. Des massifs d'arbres, qui semblent détachés d'une forêt, s'y recourbent en dômes de verdure impénétrables aux rayons du soleil. Sur le sol, dans un merveilleux enchevêtrement, le fouillis des arbustes bas et des plantes grasses. Et partout, aux clairières tapissées de

mousse, le svelte élan des palmiers et des cocotiers. A peine la Paloma est^elle en rade que la légende commence. En m&me temps que des pirogues chargées de fruits, des femmes nues se dirigent en nageant vers le bord. Leurs mouvements sont d'une grâce hardie. Leurs épaules, d'un noir jaune, luisantes et perlées, émergent de Tonde. Le buste parfois en

sort à demi. La tète a une couronne de feuillage ou de fleurs.

Elles se rapprochent, les voici tout près. Ces sirènes sont des négresses. Les lèvres sont grosses, le nez écrasé, le front bas. Les cheveux, toutefois, sont fins et lisses. Le visage, d'une expression morne, ne s'anime qu'aux mobilités de l'instinct. Aux rebords des pirogues ou à l'échelle de la goélette, elles se sont accroupies sur les talons. Elles ont les mains croches et les pieds prenants. Avec des gestes simiesques, elles sollicitent les morceaux de biscuit qu*on leur montre, les attrapent au vol, les gardent en leurs bajoues ou les croquent en un cliquetis rapide de leurs dents blanches. Puis elles plongent sous le flot et, en riant, regagnent le rivage.

Vers quatre heures de l'après-midi, nous faisons une excursion dans Ftle. Sous ces ombreuses retraites, la chaleur est humide et lourde. Elle tombe du ciel.

LA VIRE Si

et le sol Texhale. De distance en distance, une case canaque. Une toiture longue en paille sur de petits troncs d'arbres. Là- dessous, du feu et de la fumée pour chasser les moustiques. Ceux-ci sont les bêtes redoutables des Marquises. La plaie qu'ils font s'envenime, ne guérit que lentement. Ils sonnent leur fanfare et peuplent Tair. Des Canaques viennent à nous et nous offrent des cocos. Ils se hissent au haut de Tarbre, des pieds et des mains, le corps écarté, en s'aidant des aspérités de Técorce. L'œil du coco se perce à la pointe d'un couteau, et le lait ou plutôt Teau qu'il contient est d'une fraîcheur délicieuse.

Ces Canaques de Nouka-Hiva, peuplades guerrières encore, sont nus et tatoués. Ils montrent ces dessins avec fierté ; mais quelquefois, tout à côté, sur la poitrine ou sur les reins, il y a des écailles blanchâtres et squammeuses. C'est la lèpre. Ils ne s'en affligent que peu, la montrent également, en la touchant du doigt, avec un rire inquiet, dans l'inconscience pourtant de ce qu'elle a d'horrible et de funeste. Les animaux sont ainsi, insouciants du mal hideux qu'ils traînent ou qu'ils voient traîner à leurs congénères. Ils ne s'en alarment que par l'odorat ou par une secrète corrélation physique quand la décomposition arrive. Alors

ils fuieot le malade ou, s'il s'agit d'eux-mêmes, s*en voDt mourir, hébétés, dans un coin.

Cinq jours après, le 22 février, la Paloma jetait l'ancre à Taïti. J'étais arrivé à ma destination, j'y trouvais la Vire et j'en prenais le commandement. La Vire^ avec quatre canons de 14 sur son pont, uue machine de 150 chevaux, une vaste cale à chargement de 400 tonneaux, ses trois mâts et ses doubles huniers, est ce qu'on appelle un aviso transport. « Je suis souris, voyez mon corps; je suis oiseau, voyez mes ailes. » Et, de fait, quand, sous le poids qu'elle porte, elle noie sa ligne de flottaison, que la mer Ta couverte de sa mousse et de sa rouille, elle a les apparences d'un obscur transport. Mais, en rade, ou dans de rapides tournées d'un service militaire, quand sa ligne d'eau se relève, quand elle s'est peinte et fourbie, que ses vergues sont dressées, que ses cuivres reluisent, elle prend, presque coquettement, les allures d'un aviso. D'ailleurs, l'air et la lumière y circulent à flots, et le bien-être y est partout. C'est un aimable et bon navire.

Les offlciers sont mes camarades de la marine. L'équipage est de cette vaillante et forte race des marins de nos côtes, simple et dévouée jusqu'à la mort. Enfin, je ne suis plus un exilé qui court

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