TAITI
le monde. J*ai mon navire, mes officiers, mes matelots. El si j'emploie ce pronom possessif, ce n'est point par une pensée de propriété ou d*autorité, mais par suite de ce large courant d'aQection qui, pendant trois ans, va s'établir d'eux à moi, de moi à eux. Là est le secret de la force armée, des services qu'elle peut rendre et des succès qu'elle remporte. La discipline, c'est Taffection.
A Taïti, non moins qu'à Nouka-Hiva, je me sens réfraclaire à la légende. Et cependant, ici, elle fait foi. Les poètes ont chanté la fille d*Otaïti^ — qu'ils n'ont pas connue. Les navigateurs Font célébrée. Après une longue traversée, c'est excusable. Toutefois, à Taïti, la légende change de forme. Les jeunes femmes ne viennent plus en ondines se jouer autour du navire. Sous la verdure des grands arbres, vêtues de tuniques flottantes, elles apparaissent, en une perspective bleuâtre, comme les nymphes de l'Ile de Calypso. Leur taille est élégante, leur démarche est envolée. C'est à peine si l'herbe du chemin se courbe sous leurs pas. Mais, de près, l'illusion s'enfuit, la guenon reste. Du moins pour moi. Peut-être faut-il pour complices à la légende l'amoureuse folie et les juvéniles audaces de la vingtième année.
Taïti est, d'ailleurs, le plus charmant paysage qui
se puisse voir. Les bois mythologiques dont l'ombre est profonde, les berceaux de verdure, les corbeilles de fleurs, la moire des cascades aux flancs des coteaux, s'y fondent à l'œil en une harmonie douce et souriante. Une brise embaumée imprègne l'air, court sous les feuillages. L'eau des ruisseaux, d'une transparence argentée, bondit sur ses cailloux et s'éloigne en chantant. La mer n'est plus qu'Amphitrite dont le sein se gonfle et respire. Aux feux du jour succède la splendeur des nuits. Les senteurs agrestes se mêlent aux parfums attiédis. Toutes les molles langueurs de la nature enserrent l'Ile, Tembrasent et l'apaisent.
Aussi les mœurs des habitants étaient et sont encore douces et enfantines. La pensée vague dans le repos du corps, les chants et la danse sont leurs plaisirs. On se rassemble le soir au bord de la mer pour chanter les Hyménées. Ce sont des mélodies indécises et tendres. La danse, abandonnée et lascive, n'est pourtant pas, comme chez la plupart des peuplades sauvages, la trop brutale mimique du plaisir. Il semble qu'elle ait la pudeur de ces belles nuits où Diane la regarde de ses yeux clairs.
^^neïti a aussi des distractions pour les Canaques.
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