CHAPITRE VIII
Les Noces divines. — Une retraite de grâces. — La dernière larme d'une sainte. — Mort de son père. — Comment Notre-Seigneur comble tous ses désirs. — Une victime d'Amour.
AUT-iL VOUS parler, ma Mère, de ma retraite de profession ? Bien loin d'être consolée, l'aridité la plus absolue, presque l'abandon, furent mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle. Ah !
Je vois que bien rarement les âmes
Sœur Thérèse de i Enfant-Jésus.
le laissent dormir tranquillement en elles. Ce bon .Maître est si fatigué de taire continuellement des frais et des avances, qu'il s'empresse de profiter du repos que je lui otTre. Il ne se réveillera pas sans doute avant ma grande retraite de l'éternité; mais au lieu d'en avoir de la peine, cela me fait un extrême plaisir.
Vraiment, je suis loin d'être sainte; rien que cette disposition en est une preuve. Je devrais, non pas me réjouir de ma sécheresse, mais l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler de dormir bien souvent pendant mes oraisons et mes actions de grâces. Eh bien, je ne me désole pas! Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés; je pense que, pour faire des opérations, les médecins endorment leurs malades; enfin je pense que le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se souvient que nous ne sommes que poussière '.
Ma retraite de profession fut donc, comme celles qui suivirent, une retraite de grande aridité. Cependant, sans même que je m'en aperçusse, les moyens de plaire à Dieu et de pratiquer la vertu m'étaient alors clairement dévoilés. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions. Il me nourrit à chaque instant d'une nourriture toute nouvelle; je la trouve en moi, sans savoir comment elle y est. Je crois tout simplement que c'est Jésus lui-même, caché au fond de mon pauvre petit cœur, qui agit en |moi d'une façon mystérieuse et m'inspire tout ce qu'il veut que je fasse au moment présent.
Quelques heures avant ma profession, je reçus de Rome, par le vénéré Frère Siméon, la bénédiction du Saint-Père,
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bénédiction bien précieuse qui m'aida certainement à traverser la plus furieuse tempête de toute ma vie.
Pendant la pieuse veille, ordinairement si douce, qui précède l'aurore du grand Jour, ma vocation m'apparut tout à coup comme un rêve, une chimère; le démon — car c'était lui — m'inspirait l'assurance que la vie du Carmel ne me convenait aucunement, que je trompais les supérieurs en avançant dans une voie où je n'étais pas appelée. Mes ténèbres devinrent si épaisses que je ne compris plus qu'une seule chose : n'ayant pas la vocation religieuse, je devais retourner dans le monde.
Ah ! comment dépeindre mes angoisses ! Que faire dans une semblable perplexité? Je me décidai au meilleur parti : découvrir sans retard cette tentation à notre Maîtresse. Je la lis donc sortir du chœur; et, remplie de confusion, je lui avouai l'état de mon âme. Heureusement elle vit plus clair que moi, se contenta de rire de ma confidence et me rassura complètement. D'ailleurs, l'acte d'humilité que je venais de faire avait mis en fuite le démon comme par enchantement. Ce qu'il voulait, c'était m'empêcher de confesser mon trouble et, par là, m'entraîner dans ses pièges. Mais je l'attrapai à mon tour : pour rendre mon humiliation plus complète, je voulus aussi tout vous dire, ma Mère bien-aimée, et votre réponse consolante acheva de dissiper mes doutes.
Dès le matin du 8 septembre, je fus inondée d'un fleuve de pai.K et, dans cette paix qui surpasse tout sentiment \ je prononçai mes saints vœux. Que de grâces n'ai-je pas demandées ! Je me sentais vraiment la « reine », et je profitai de mon titre pour obtenir toutes les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats. Je n'oubliai personne : je voulais que ce
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jour-là tous les pécheurs de la terre se convertissent, que le purgatoire ne renfermât plus un seul captif. Je portais aussi sur mon cœur ce petit billet contenant ce que je désirais pour moi :
« 0 Jésus, mon dii'iii Epoux, faites que la robe de mon baptême ne soit jamais ternie 1 Prenez-moi, plutôt que de me laisser ici-bas souiller mon âme en commettant la plus petite faute volontaire. Que je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul! Que les créatures ne soient rien pour moi, et moi, rien pour elles ! Qu'aucune des choses de la terre ne trouble ma paix.
« 0 Jésus, je ne vous demande que la paix !... La paix, et surtout /'amour sans bornes, sans limites! Jésus ! que pour vous je meure martyre ; donnez-moi le martyre du cœur ou celui du corps. Ah ! plutôt donnez-les-moi tous deux l
« Faites que je remplisse mes engagements dans toute leur perfection, que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds, oubliée comme un petit grain de sable. Je m'offre à vous, mon Bien-Aimé, afin que vous accomplissiez parfaitement en moi votre volonté sainte, sans que jamais les créatures y puissent mettre obstacle. »
A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je déposai, selon l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte Vierge ; je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur...
La Nativité de Marie! quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus ! C'était la petite sainte Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus. Ce jour-là, tout était petit; excepté les grâces que j'ai reçues, excepté ma paix et ma joie en contemplant le soir les belles étoiles du firmament, en pensant que bientôt je m'envolerais au ciel pour m'unir à mon divin Epoux, au sein d'une allégresse éternelle.
Le 24 eut lieu la cérémonie de ma Prise de Voile. Cette fête fut tout entière voilée de larmes. Papa était trop malade
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pour venir bénir sa reine ; au dernier moment, Mgr Hugonin qui devait présider en fut empêché lui-même ; enfin, à cause de plusieurs autres circonstances encore, tout fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix se trouvait pour moi au fond du calice. Ce jour-là, Jésus permit que je ne pusse retenir mes larmes... et mes larmes ne furent pas comprises... En effet, j'avais supporté sans pleurer des épreuves beaucoup plus grandes ; mais alors, j'étais aidée d'une grâce puissante ; tandis que, le 24, Jésus me laissa à mes propres forces, et je montrai combien elles étaient petites.
Huit jours après ma Prise de Voile, ma cousine, Jeanne Guérin, épousa le D^" La Néele. Au parloir suivant, l'entendant parler des prévenances dont elle entourait son mari, je sentis mon cœur tressaillir : « Il ne sera pas dit, pensai-je, qu'une femme du monde fera plus pour son époux, simple mortel, que moi pour mon Jésus bien-aimé. » Et, remplie d'une ardeur nouvelle, je m'efforçai plus que jamais de plaire en toutes mes actions à l'Epoux céleste, au Roi des rois qui avait bien voulu m'élever jusqu'à son alliance divine.
Ayant vu la lettre de faire-part du mariage, je m'amusai à composer l'invitation suivante que je lus aux novices, pour ieur faire remarquer ce qui m'avait tant frappée moi-même : combien la gloire des unions de la terre est jpeu de chose, comparée aux titres d'une épouse de Jésus :
Le Dieu Tout-Puissant, Créateur du ciel et de^la terre, souverain Dominateur du monde, et la Très Glorieuse Vierge Marie, Reine de la cour céleste, veulent bien vous faire part du mariage spirituel de leur auguste Fils, Jésus, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, avec la petite Thérèse Martin, maintenant Dame et Princesse des royaumes apportés en dot par son divin Epoux : l'Enfance de Jésus et sa Passion, d'où lui viennent ses titres de noblesse : de I'Enfant- Jésus et de la Sainte Face.
j36 Swu>- Thérèse de l'F.nfant-Jésus.
N'ayant pu vous inviter à la fête des Noces qui a été célébrée sur la Montagne du Carmel, le 8 septembre 1890, — la cour céleste y étant seule admise — vous êtes néanmoins priés de vous rendre au Retour de Noces qui aura lieu Demain, jour de l'Eternité, auquel jour Jésus, Fils de Dieu, viendra sur les nuées du ciel, dans l'éclat de sa majesté, pour juger les vivants et les morts.
L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir prêts et à veiller.
Et maintenant, ma Mère, que vous dirai-je ? C'est entre vos mains que je me suis donnée à Jésus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai-je besoin de vous écrire mes secrets ? Ah ! je vous en prie, pardonnez-moi si j'abrège beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.
L'année qui suivit ma profession, je reçus de grandes grâces pendant la retraite générale. Ordinairement les retraites prèchées me sont très pénibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y étais préparée par une neuvainc fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir! Le Révérend Père, disait-on, s'entendait plutôt ù convertir les pécheurs qu'à faire avancer les âmes religieuses. Eh bien, je suis donc une grande pécheresse, car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour me consoler.
J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes que je me sentais incapable de dire; et voilà que mon âme se dilata parfaitement, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée. Le Père me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort, mais sur lesquels je n'osais avancer. Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu : « En ce moment, ajouta-t-il, je tiens sa place auprès de vous ; eh bien, je vous affirme de sa part qu'il est très content de votre âme. »
Oh ! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles ! Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient
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ne pas faire de peine au bon Dieu. Cette assurance mecombla de joie ; elle me fit supporter patiemment l'exil de la. vie. C'était bien là, d'ailleurs, l'écho de mes pensées intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est plus tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cœur de mère! Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les petites indélicatesses involontaires de son enfant. Que de fois^ n'en ai-je pas fait la douce expérience? Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule des caresses maternelles ; je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer : avec l'amour, non seulement j'avance, mais je vole !
Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au Carmel des Cieux.
Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d'avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point inimitable, mais sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires. Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations.
Un dimanche, en entrant à l'infirmerie pour lui faire ma petite visite, je trouvai près d'elle deux sœurs anciennes; je me retirais discrètement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air inspiré : « Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un motà vous dire : vous me demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous donne celui-ci : « Serves Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon enjanl, que îiotre Dieu est le Dieu de la paix. »
Après l'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu'aux larmes et convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme. Ce jour-là, j'étais e.itrèmement éprouvée,, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si)
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fêtais aimée de Dieu. Mais la joie et la consolation qui remplacèrent ces ténèbres, vous les devinez, ma Mère chérie...
Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue; elle m'assura n'en avoir reçu aucune. Alors mon admiration fut plus grande encore, vovant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Ah ! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte ; c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.
Le jour où cette vénérée Mère quitta l'exil pour la patrie, je reçus une grâce toute particulière. C'était la première fois ■que j'assistais à une mort ; vraiment ce spectacle était ravissant ! Mais pendant les deux heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espèce d'insensibilité s'était ■emparée de moi ; j'en éprouvais de la peine, lorsqu'au moment même de la naissance au ciel de notre Mère, ma disposition intérieure changea complètement. En un clin d'œil, je me sentis remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, comme si l'âme bienheureuse de notre sainte Mère m'eût donné, à cet instant, une partie de la félicité dont elle jouissait déjà ; ■car je suis bien persuadée qu'elle est allée droit au ciel.
Pendant sa vie, je lui dis un jour : « O ma Mère, vous n'irez pas en purgatoire. » — « Je l'espère ! » me répondit-elle avec douceur. Certainement le bon Dieu n'a pu tromper une ■espérance si remplie d'humilité; toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve.
Chaque sœur s'empressa de réclamer quelque relique de notre Mère vénérée ; et vous savez, ma Mère, celle que je ■conserve précieusement. Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait à sa paupière comme un beau diamant. Cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller lorsque la dépouille mortelle de notre Mère fut exposée au
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chœur. Alors, prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir, sans être vue de personne, et j'ai maintenant le bonheur de posséder la dernière larme d'une sainte.
Je n'attache pas d'importance à mes rêves, d'ailleurs j'en ai rarement de symboliques, et je me demande même comment il se fait que, pensant toute la journée au bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil. Ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer. Presque toujours je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si mes rêves ont une apparence poétique, vous voyez, ma Mère, qu'ils sont loin d'être mystiques.
Une nuit, après la mort de Mère Geneviève, j'en fis un plus consolant. Cette sainte Mère donnait à chacune de nous quelque chose qui lui avait appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses mains étaient vides. Me regardant alors avec tendresse, elle me dit par trois fois : « A vous, je laisse moji cœur. »
Un mois après cette mort si précieuse devant Dieu, c'està-dire dans les derniers jours de l'année 1891, l'épidémie de Tinfluenza sévit dans la communauté ; je ne fus que légèrement atteinte et restai debout avec deux autres sœurs. Il est impossible de se figurer l'état navrant de notre Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine ; la mort régnait partout ; et lorsqu'une de nos sœurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hélas ! l'abandonner aussitôt.
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre vénérée Mère Sous-Prieure ; je l'assistai avec l'infirmière pendant son agonie. Cette mort fut bientôt suivie de deux autres. Je me trouvais seule alors à la sacristie et je me demande comment j'ai pu suffire à tout.