‹ Sr Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte FaceChapitre 22 sur 75 · SŒUR THERESE DE L'ENFANT-JESUS · texte numérisé non relu

SŒUR THERESE DE L'ENFANT-JESUS

préparant les vases sacrés lorsqu'elle était sacristine.

(D'apri-s un..- iilioCujjraiiliic ilo juin 1896.)

Histoire d'une âme. — Chapitre huitième. 141

Je me représente mon àme comme un terrain libre, et je demande à la sainte Vierge d'en otcr les décombres, qui sont les imperfections; ensuite je la supplie de dresser elle-même une vaste tente digne du ciel, et de l'orner de ses propres parures. Puis j'invite tous les Anges et les Saints à venir chanter des cantiques d'amour. 11 me semble alors que Jésus est content de se voir si magnifiquement reçu; et moi, je partage sa joie. Tout cela n'empêche pas les distractions et le sommeil de venir m'importuner; aussi n'est-il pas rare que je prenne la résolution de continuer mon action de grâces la journée entière, puisque je l'ai si mal faite au chœur.

X'ous vovez, ma Mère vénérée, que je suis loin de marcher par la voie de la crainte ; je sais toujours trouver le moyen d'être heureuse et de profiter de mes misères. Notre-Seigncur lui-même m'encourage dans ce chemin. Une fois, contrairement à mon habitude, je me sentais troublée en me rendant à la sainte Table. Depuis plusieurs jours le nombre des hosties n'étant pas suffisant, je n'en recevais qu'une parcelle; et, ce malin-là, je fis cette réflexion bien peu fondée : « Si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon cœur ! » Je m'approche... O bonheur! le prêtre, s'arrêtant, me donna deux hosties bien séparées! N'était-ce pas une douce réponse ?

O ma Mère, que j'ai de sujets d'être reconnaissante envers Dieu! Je vais vous faire encore une naïve confidence : Le Seigneur m'a montré la même miséricorde qu'au roi Salomon. Tous mes désirs ont été satisfaits; non seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanité sans l'avoir expérimentée. Ayant toujours regardé ÎVlère Agnès de Jésus comme mon idéal, je voulais lui ressembler en tout. La voyant peindre de charmantes miniatures et composer de belles poésies, je pensais que je serais Heureuse de savoir

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peindre aussi', de pouvoir exprimer mes pensées en vers et de faire du bien autour de moi. Cependant je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels, et mes désirs restaient cachés au fond de mon cœur.

Jésus, caché lui aussi dans ce pauvre petit cœur, se plut à lui montrer une fois de plus le néant de ce qui passe. Au grand étonnement de la communauté, je réussis plusieurs travaux de peinture, je composai des poésies, il me fut donné de faire du bien à quelques âmes. Et de même que Salo^non se tou7'nant vers les ouvrages de ses maitis. où il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et ajfliction d'esprit sous le soleil-, je reconnus, par expérience, que le seul bonheur de la terre consiste à se cacher, à rester dans une totale ignorance des choses créées. Je compris que, sans l'amour, toutes les a'uvres ne sont que néant, même les plus éclatantes. Au lieu de me faire du mal, de blesser mon âme, les dons que le Seigneur m'a prodigués me portent vers lui, je vois qu'il est seul immuable, seul capable de combler mes immenses désirs.

Mais, puisque je suis sur le chapitre de mes désirs, il en est d'un autre genre que le divin Maître s'est plu à combler encore : désirs enfantins, semblables à celui de la neige de ma prise d'habit. Vous savez, ma Mère, combien j'aime les fîeurs. En me faisant prisonnière à quinze ans, je renonçai

* Ce désir, Thérèse le gardait dans son cœur depuis son entance. Voici ce qu'elle nous confia plus tard :

« J'avais dix ans le jour où mon père apprit à Céline qu'il allait lui faire donner des leçons de peinture, j'étais là et j'enviais son bonheur- Papa me dit : « Et toi, ma petite reine, cela te ferait-il plaisir aussi d'apprendre le dessin? » J'allais répondre un oui bien joyeux, quand Marie fit remarquer que je n'avais pas les mêmes dispositions que Céline. Elle eut vite gain de cause : et moi, pensant que c'était là une bonne occasion d'offrir un grand sacrifice à Jésus, je gardai le silence. Je désirais avec tant d'ardeur apprendre le dessin que je me demande encore aujourd'huir comment j'eus la force de me taire. »

* Eccles., II, II.

Histoire d'une âtue. — Chapitre huitième. 14?

pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes émaillées des trésors du printemps. Eh bien, jamais je n'ai possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel !

Il est d'usage dans le monde que les fiancés off"rent de jolis bouquets à leurs fiancées; Jésus ne l'oublia pas... Je reçus à foison pour son autel des bluets, des coquelicots, de grandes pâquerettes, toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Une petite fleurette de mes amies, la nielle des blés, avait seule manqué au rendez-vous; je souhaitais beaucoup la revoir, et voilà que dernièrement elle vint me sourire et me montrer que, dans les moindres choses comme dans les grandes, le bon Dieu donne le centuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont tout quitté.

Un seul désir. le plus intime de tous et le plus irréalisable pour bien des motifs, me restait encore. Ce désir était l'entrée de Céline au Carmel de Lisieux, Cependant j'en avais fait l'entier sacrifice, confiant à Dieu seul l'avenir de ma sœur chérie. J'acceptais qu'elle partît au bout du monde, s'il le fallait, mais je voulais la voir comme moi l'épouse de Jésus. Ah ! que j'ai soufl'ert en la sachant exposée dans le monde à des dangers qui m'avaient été inconnus ! Je puis dire que mon afl'ection fraternelle ressemblait plutôt à un amour de mère, j'étais remplie de dévouement et de sollicitude pour son âme. Un certain jour, elle dut aller avec ma tante et mes cousines à une réunion mondaine. Je ne sais pourquoi j'en éprouva^ plus de peine que jamais, et je versai un torrent de larmes, suppliant Notre-Seigneur de l'empêchei' de danser... Ce qui arriva justement ! Il ne permit pas que sa petite fiancée put danser ce soir-là — bien que d'habitude elle ne fût pas embarrassée pour le faire gracieusement. — Son cavalier s'en trouva lui-même incapable, il ne put faire autre chose que marcher très religieusement avec mademoiselle, au grand étonnement de toute l'assistance. Après quoi, ce pauvre monsieur s'esquiva

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■tout honteux sans oser reparaître un seul instant de la soirée. Cette aventure, unique en son genre, me fit grandir en confiance et me montra clairement que le signe de Jésus <!'tait aussi posé sur le front de ma sœur bien-aimée.

Le 29 juillet 1894, le Seigneur rappela à lui mon bon père si éprouvé et si saint 1 Pendant les deux ans qui précédèrent sa mort, la paralysie étant devenue générale, mon oncle le gardait près de lui, comblant sa douloureuse vieillesse de toutes sortes d'égards. Mais à cause de son état d'infirmité et d'impuissance, nous ne le vîmes qu'une seule fois au parloir pendant tout le cours de sa maladie. Ah ! quelle entrevue ! Au moment de nous séparer, comme nous lui disions au revoir, il leva les yeux et, nous montrant du doigt le ciel, il resta ainsi bien longtemps, n'ayant pour traduire sa pensée que cette seule parole prononcée d'une voix pleine de larmes : « .1 u ciel ! ! ! »

Cq. beau ciel étant devenu son partage, les liens qui retenaient dans le monde son ange consolateur se trouvaient rompus. Mais les anges ne restent pas sur la terre : lorsqu'ils ■ont accompli leur mission ils retournent aussitôt vers Dieu, •c'est pour cela qu'ils ont des ailes! Céline essaya donc de voler au Carmel. Hélas! les difficultés semblaient insurmontables. Un jour, ses affaires s'embrouillant de plus en plus, je dis à Notre-Seigneur après la sainte communion : « Vous savez, mon Jésus, combien j'ai désiré que l'épreuve de mon père lui servît de purgatoire. Oh ! que je voudrais savoir si mes vœux sont exaucés. Je ne vous demande pas de me parler, je vous demande seulement un signe : \'ous connaissez l'opposition deS<vur"' à l'entrée de Céline; eh bien, si désormais elle n'y met plus d'obstacles, ce sera votre réponse, vous me direz par là que mon père est allé droit au ciel. »

O miséricorde infinie! condescendance ineffable! Le bon Dieu, qui tient en sa main le cœur des créatures et l'incline

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comme il veut, changea les dispositions de cette sœur. La première personne que je rencontrai aussitôt après l'action de grâces, ce fut elle-même qui, m'appelant, les larmes aux yeux, me parla de l'entrée de Céline, ne me témoignant plus qu'un vif désir de la voir parmi nous ! Et bientôt Monseigneur, tranchant les dernières difficultés, vous permettait, ma Mère, sans la moindre hésitation, d'ouvrir nos portes à la petite colombe exilée '.

Maintenant je n'ai plus aucun désir, si ce n'est d'aimer Jésus à la folie! Oui, c'est I'amour seul qui m'attire. Je ne désire plus ni la souffrance, ni la mort, et cependant je les chéris toutes deux ! Longtemps je les ai appelées comme des messagères de joie... J'ai possédé la souffrance et j'ai cru toucher le rivage du ciel ! J'ai cru, dès ma plus tendre jeunesse, que la petite flcùi- serait cueillie en son printemps ; aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point d'autre boussole. Je ne sais plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme. Je puis dire ces paroles du cantique de notre Père saint Jean de la Croix :

Dans le cellier intérieur De mon Bien-Aimé, j'ai bu... el quand je suis sortie.

Dans toute cette plaine

Je ne connaissais plus rien, Et je perdis le troupeau que je suivais auparavant.

.Mon àme s'est employée Avec toutes ses ressources à son service ; Je ne garde plus de troupeau, Je n'ai plus d'autre office.

Car maintenant tout mon exercice est iV'ai.mer.

' Ce fut le 14 septembre 1894. Céline devint S' Geneviùi^e de Sainte- Thérèse.

1^6 Sa'ur Thérèse de V Enfant-Jésus.

Ou bien encore :

Depuis que j'en ai l'expérience, Vamour est si puissant en œuvres Qu'il sait tirer profit de tout, Du bien et du mal qu'il trouve en moi, Kt transformer mon âme en s(/i.

O ma Mère, qu'elle est douce la voie de l'amour ! Sans doute on peut tomber, on peut commettre des infidélités ; mais l'amour, sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant plus au fond du cœur qu'une humble et profonde paix.

Ah ! que de lumières n'ai-je pas puisées dans les œuvres desaint Jean de la Croix ! A l'âge de dix-sept et dix-huit ans je n'avais pas d'autre nourriture. Mais plus tard, les auteursspirituels me laissèrent tous dans l'aridité ; et je suis encore dans cette disposition. Si j'ouvre un livre, même le plus beau, le plus touchant, mon cœur se serre aussitôt et je lis sanspouvoir comprendre ; ou, si je comprends, mon esprit s'arrêtesans pouvoir méditer.

Dans cette impuissance, l'Ecriture sainte et l'Imitation viennent à mon secours; en elles je trouve une manne cachée,, solide et pure. Mais c'est par-dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons ; là je puise tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite àmc. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux. Je comprends et je sais par expérience que le royaume de Dieu est au dedans de nous '. Jésus n'a pas besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes ; lui. le Docteur des docteurs, enseigne sans bruit de paroles. Jamais je ne l'ai entendu parler; mais je sais qu'il est en moi. A chaque instant, il me

' Lucae, xvii, 21.

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guide et m'inspire ; j'aperçois, juste au moment où j'en ai besoin, des clartés inconnues jusque-là. Ce n'est pas le plus souvient aux heures de prière qu'elles brillent à mes yeux, mais au milieu des occupations de la journée.

Parfois cependant, une parole comme celle-ci — que j'ai tirée ce soir, à la fin d'une oraison passée dans la sécheresse — vient me consoler : « Voici le Maître que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois faire. Je veux te faire lire dans le Livre de vie où est contenue la science d'amour '. » La science d'amour ! Ah ! cette parole résonne doucement à l'oreille de mon i\me. Je ne désire que cette science-là ! Pour elle, ayant donné lotîtes 7nes 7'ic/iesses. comme l'épouse des cantiques. J'estime 7i'avoir rien donné -.

O ma Mère, après tant de grâces, ne puis-je pas chanter avec le Psalmiste, que le Seigneur est bon. que sa miséricoî'de est éternelle ^ .' Il me semble que si toutes les créatures recevaient les mêmes faveurs, Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu'à l'excès; par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne commettrait la moindre faute volontaire.

Mais enfin, je comprends que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler; il faut qu'il v en ait de différentes familles, afin d'honorer spécialement chacune des perfections divines. A moi, il a donné sa miséricorde infinie, et c'est à travers ce miroir ineffable que je contemple ses autres attributs. Alors tous m'apparaissent ravonnants d'AMOLR : la justice même, plus que les autres peut-être, me semble revêtue d'amour. Quelle douce joie de penser que le Seigneur est juste, c'està-dire qu'il tient compte de nos faiblesses, qu'il connaît parfaitement la fragilité de notre nature ! De quoi donc aurais-je

• Notre-Seigneur à la B" Marguerite-.Marie. — - Cant., viii, 7. — 3 Ps. c.xii, 1.

14^ Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus.

peur? Le bon Dieu intîniment juste qui daigne pardonner avec tant de miséricorde les fautes de l'enfant prodigue, ne doit-il pas être juste aussi envers moi qui suis toujours avec lui ' ?

En l'année iHgS, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé. Pensant un jour aux âmes qui s'offrent comme victimes à la justice de Dieu, afin de détourner, en les attirant sur elles, les châtiments réservés aux pécheurs, je trouvai cette offrande grande et généreuse, mais j'étais bien loin de me sentir portée à la faire.

« O mon divin Maître ! m'écriai-je au fond de mon cœur, n'y aura-t-il que votre justice à recevoir des hosties d'holocauste ? Votre amour miséricordieux n'en a-t-il pas besoin lui aussi ? De toutes parts il est méconnu, rejeté... les cœurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures, leur demandant le bonheur avec une misérable affection d'un instant, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter la délicieuse fournaise de votre amour infini.

« O mon Dieu, votre amour méprisé va-t-il rester en votre Cœur? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant comme victimes d'holocauste a votre amour, vous les consumeriez rapidement, que vous seriez heureux de ne point comprimer les flammes de tendresse infinie qui sont renfermées en vous.

« Si votre justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la terre, combien plus votre amour miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre miséricorde s'élève jusqu'aux deux * ! O Jésus, que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre petite hostie parle feu du divin amour.»

Ma Mère, vous savez les flammes, ou plutôt les océans de grâces qui vinrent inonder mon âme, aussitôt après ma donation du 9 juin 1895. Ah ! depuis ce jour, l'amour me pénètre

' Lucae, xv, 3i. — î Ps. xxxv, 5.

Histoire d'une âme. — Cb-apitre huitièvie.

et m'environne ; à chaque instant, cet amour miséricordieux me renouvelle, me purifie et ne laisse en mon cœur aucune trace de péché. Non, je ne puis craindre le purgatoire ; je sais que je ne mériterais même pas d'entrer avec les âmes saintes dans ce lieu d'expiation ; mais je sais aussi que le feu de l'amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jésus ne peut vouloir pour nous de souffrances inutiles, et qu'il ne m'inspirerait pas les désirs que je ressens s'il ne voulait les combler.

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