‹ Sr Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte FaceChapitre 32 sur 75 · Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus · texte numérisé non relu

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus

— Pour jouir de ce privilège , croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte d'offrande que vous avez composé?

— Oh! non, les paroles ne suffisent pas... Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement. On n'est consumé par l'amour qu'autant qu'on se livre à l'amour.»

Je me repentais amèrement d'une faute que j'avais commise. Elle me dit :

« Prenez votre crucifix et baisez-le. »

Je lui baisai les pieds.

« Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Père? Bien vite, passez vos mains autour de son cou et baisez son visage... »

J'obéis.

« Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses. »

Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues ; alors, elle me dit :

« C'est bien, maintenant tout est pardonné ! »

« Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir mérité que d'être accusée à tort.

— Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n'ai rien à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.

« Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des choses. Alors votre âme s'élèvera audessus des créatures. Tout ce qu'on peut me dire maintenant

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me laisse absolument indifférente, parce que j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.

« Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre ? Laissons cela, ne ■disons rien, c'est si doux de se laisser juger n'importe comment ! Il n'est point dit dans l'Evangile que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa sœur l'accusait d'être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit : « Marthe ! si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon repos. » Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne tant de paix à Tàme ! »

Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle •ce billet :

« Que le juste me brise par compassion pour le pécheur f Que l'huile dont on parjume la tête n'amollisse pas la mienne ' . Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste ; mais, par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore que l'huile des louanges, si douce à la nature, n' a7nollisse pas ma tête, c'està-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.

« O mon Jésus ! votre nom est comme une huile répandue^ ; •c'est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures. »

' Ps. cxL, 5. — * Cant., i, 2.

Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.

« Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons des juges de paix, mais seulement des anges de paix. »

« Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disaitelle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels ? si les religieuses sont pressées ou non ? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison ? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, v employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.

« J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre '. C'est bien l'image de ce que nous devons faire : ne travailler que d'une main, en effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche de s'unir au bon Dieu. »

« Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas ! déception cruelle ! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre ! En voyant ce désastre, en pensant qu'il me

' Esdras, 11% iv, 17.

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Allée des marronniers dans le jardin du Carme! de Lisieux.

(La petite voiture que l'on voit, après avoir servi au père de Sœur Thérèse de l'EiifaïU-Jésus,

pendant ses années d'infirmité, fut donnée au Carinel.

C'est dans cttte voiture que la Servante de Dieu, malade. K installée à cette même place.

écrivit les dernières pages de sa « Vie >*.)

Conseils et Souvenirs. 28 1

faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon cœur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu : « Si j'étais dans un autre monastère, pensai-je, qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux ? » Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères ; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher. »

Une novice demandait à plusieurs sœurs de lui aider à secouer des couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller à ne pas les déchirer, parce qu'elles étaient passablement usées. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus dit :

« Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccommoder ces couvertures?... Comme vous agiriez avec dégagement d'esprit ! Et, si vous faisiez remarquer qu'elles sont faciles à déchirer, comme ce serait sans attache ! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais la plus légère ombre d'intérêt personnel. »

Voyant une de nos sœurs très fatiguée, je dis à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus : « Je n'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes saintes. » Elle reprit aussitôt :

« Oh ! je ne suis pas comme vous ! Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié 1 Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu ; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh ! que je les plains ! ils me font pitié ceux-là ! Je mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager. »

282 Sœur Thérèse de i Enfant-Jésus.

« Si je devais vivre encore, l'office d'infirmière serait celui qui me plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me venait directement de l'obéissance, je me croirais bien privilégiée. Il me semble que je le remplirais avec un tendre amour, pensant toujours à ce que dit Notre-Seigneur : « J'étais malade et vous m'ave^ visité '. » La cloche de l'infirmerie devrait être pour vous une mélodie céleste. Il faudrait passer tout exprès sous les fenêtres des malades, pour leur donner la facilité de vous appeler et de vous demander des services. Ne devez-vous pas vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander ? Si vous voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs et de couronnes. Vous savez bien que nous prétendons être de petits martyrs : à nous de gagner nos fDalmes !

« Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'autant plus méritoires : « L'homme patient vaut mieux que l'homme Jort, et celui qui dompte son âme vaut mieux que celui qui prend des villes ^. »

<< Par nos petits actes de charité pratiqués dans l'ombre, nous convertissons au loin les âmes, nous aidons aux missionnaires, nous leur attirons d'abondantes aumônes ; et, par Jà, nous construisons de véritables demeures spirituelles et matérielles à Jésus-Hostie. »

' Matt., XXV, 36. — ^ Prov., xvr, 32.

Conseils et Souvenirs. 28S

J'avais vu notre Mère parler de préférence à l'une de nos sœurs et lui témoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise elle me dit :

« Vous croyez aimer beaucoup notre Mère?

— Certainement! Si je ne l'aimais pas. il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.

— Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument : ce n'est pas notre Mère que vous aimez, c'est vous-même.

« Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque TOUS pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il TOUS semble être délaissée. »

Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières :

« Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions.

« ... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées les plus extravagantes qui me viennent à l'esprit. *

Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.

On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode, et je la regrettais. Elle me dit alors :

« Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas être heureuse ! »

Etant chargée de l'ermitage de l'Enfant-Jésus, et sachant que les parfums incommodaient une de nos Mères, elle se priva toujours d'y mettre des fleurs odorantes, même une petite violette, ce qui fut matière à de vrais sacrifices.

Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de la statue, notre bonne Mère l'appela. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, devinant bien que c'était pour lui faire enlever la rose, et ne voulant pas l'humilier, prit la fleur et, prévenant toute réflexion, elle lui dit :

« Voyez, ma Mère, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on pas que cette rose vient d'être cueillie dans le jardin ? »

Elle disait un jour :

« Il y a des instants où l'on est si mal che^^ soi, dans son intérieur, qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous oblige pas alors à rester en notre compagnie. Souvent même, il permet qu'elle nous soit désagréable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen de sortir de che{ soi que d'aller rendre visite à Jésus et à Marie, en courant aux œuvres de charité. »

« Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intérieur de la sainte Famille, c'est de penser à une vie tout ordinaire.

Conseils et Souvenirs. 285

« La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus était Dieu, mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins cachées, et, comme nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous pas remarqué cette parole du texte sacré : « Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait ' », et cette autre non moins mystérieuse : « Ses parents étaient dans l' admiration de ce qu'on disait de lui ^ »? Ne croirait-on pas qu'ils apprenaient quelque chose? car cette admiration suppose un certain étonnement. »

« A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à contre-cœur. C'est celui-ci : «Inclinavi cor meum adfaciendas justijicationes tuas in œternutn, propter retributionem ^ .»

« Intérieurement je m'empresse de dire : « O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes. »

« Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes choses. Sur la terre, même dans la sainte Ecriture, il y a le côté obscur et ténébreux. Je m'afflige de voir la différence des traductions. Si j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain. »

Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait dans son enfance. C'était un kaléidoscope,

' Lucas, II, 5o. — - Ibid., 33. — •' J'ai incliné mon cœur à l'observation de vos préceptes, à cause de la récompense, Ps. cxviii, 12.

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésiis.

sorte de petite longue-vue, à l'extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses couleurs ; si l'on tourne l'instrument, ces dessins varient à l'infini.

<< Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce qui pouvait produire un si charmant phénomène; lorsqu'un jour, après un examen sérieux, je vis que c'étaient simplement quelques petits bouts de papier et de laine jetés çà et là, et coupés n'importe comment. Je poursuivis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur du tube. J'avais la clef du problème.

« Ce fut pour moi l'image d'un grand mystère : Tant que nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinité, figurée par les trois glaces, leur donne un reflet et une beauté admirables. Jésus, nous regardant par la petite lunette, c'est-à-dire comme à travers luimême, trouve nos démarches toujours belles. Mais, si nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il ? Des brins de paille... des actions souillées et de nulle valeur. »

Un jour, je racontais à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus les phénomènes étranges produits par le magnétisme sur les personnes qui veulent bien remettre leur volonté au magnétiseur. Ces détails parurent l'intéresser vivement, et le lendemain elle me dit :

« Que votre conversation d'hier m'a fait de bien ! Oh ! que je voudrais me faire magnétiser par Notre-Seigneur ! C'est la première pensée qui m'est venue à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour. »

Conseils et Soi(reni7-s. 28 y

Avant ma profession, je reçus par ma sainte Maîtresse une grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit :

« L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler;, d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment. »■

Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. « Jamais, je n'aurai la force d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi ! »

J'étais à genou.x: depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans, même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument transformée.

Le lendemain, je racontai à ma sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus ce qui s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause.

« Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison, de prier pour vous, demandant à Notre-Seigneur de vous consoler, de changer votre âme et de: vous montrer le prix des souffrances. 11 m'a exaucée! »

jSS Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.

Comme je suis enfant de caractère, le petit Jésus m'inspira, pour m'aider à pratiquer la vertu, de m amuser avec lui. Je ■choisis le jeu de quilles. Je me les représentais de toutes grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifier les âmes que je voulais atteindre. La boule du jeu, c'était mon amour. Au mois de décembre 1 896, les novices reçurent, au profit des missions, différents bibelots pour leur arbre de Noël. Et voilà que, par hasard, il se trouva au fond de la boîte enchantée un •objet bien rare au Carmel : une toupie. Mes compagnes dirent : « Que c'est laid! A quoi cela peut-il servir? » Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant : « Mais c'est très amusant ! ça pourrait marcher une journée entière sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet! » Et làdessus je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans l'étonnement.

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, et, le jour de Noël, après la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule la Jameuse toupie avec cette petite lettre dont l'enveloppe portait comme adresse :

A ma petite épouse chérie, JOUEUSE DE QUILLES 5?^r la Montagne du Carmel.

Nuit de Noël 1896.

Ma petite épouse chérie,

« Ah ! que je suis content de toi ! Toute l'année tu m'as beaucoup amusé en jouant aux quilles. J'ai eu tant de plaisir que la cour des anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins m'ont demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres ont voulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas plus

Conseils et Souvenirs. 28g

agréable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber une quille avec ia boule de ton amour. J'ai répondu à tous qu'ils ne devaient pas se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai dit que, certainement, ton sourire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant et en t'oubliant toi-même.

Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à le demander à mon tour. Vas-tu me refuser?... Oh! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh bien, je voudrais changer de jeu : les quilles, ça m'amuse bien, mais Je voudrais maintenant jouer à la toupie; et, si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle; tu vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait pas s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperçoit sautera de joie et dira : A/i! que c'est amusant! ça peut marcher toute la journée sans s'arrêter !...

Moi, le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire tourner la toupie, il faut des coups de fouet ! Eh bien, laisse tes sœurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers celles qui seront les plus assidues à accélérer ta marche... Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut et nous pourrons jouer sans souffrir. •i>

Ton petit frère, Jésus.

J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui lui causait une peine très grande.

Un jour, il lui vint une idée lumineuse : prenant sur sa table de peinture une coquille de moule, et me tenant les maias pour m'obliger à ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans cette coquille. Au lieu de continuer à pleurer, je ne pus alors m'empècher de rire.

« Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de pleurer tant que vous voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille. »

2go Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soiréeen pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit-:

« Vous avez pleuré. — Est-ce dans la coquille? »

Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit :

« Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur vôtrecompte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement mat recommandation. J'y attache une importance capitale pour votre âme. »

Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission de pleurer librement sa mort.

« Pourquoi pleurer ma mort ? Voilà des larmes bien inutiles.. Vous pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. Mais,, après cela, il faudra reprendre la coquille. »

Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des. efforts héroïques.

Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'im-pitoyable instrument; mais, quelque besoin que j'en eusse, lesoin que je devais prendre à courir d'un œil à l'autre distrayait. ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieu.x moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande; sensibilité.

Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution ; et voici le billet qu'el ^ m'envoya :

« Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation de votre âme, vos racines mangent de la terre.., il faut entr'ouvrir, ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges vienne, comme une rosée divine,, vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque.

Conseils et Souvenirs. 2gi

« Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les prières qui sont faites pour ma guérison servent à augmenter le feu qui doit me consumer, »

« Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre. — Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes. — Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer }non petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges. »

A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de grâces fussent terminées pour lui parler et lui demander ses conseils. Elle s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientôt elle nous laissa faire, disant :

« J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après ses prédir cations, le peuple venait aussitôt troubler sa solitude. Approrchez de moi tant que vous voudrez. Je dois mourir les armes à la main, ayant à la bouche le glaive de iesprit qui est la parole de Dieu '. »

« Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment devons-nous les faire?

* Ephes., vt, 17.

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

— Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec l'épouse des Cantiques : « Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée; et ce n'est qu'en les dépassant un peu que j'ai trouvé Celui que J'aime ' / » Si vous demandez humblement et sans attache où est votre Bien-Aimé, les gardes vous l'indiqueront. Toutefois, le plus souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir dépassé toute créature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas répété cette strophe du Cantique spirituel :

.Ve m'eiwoye-:^ plus

Désormais de messagers

Qui ne savent pas me dire ce que je veux.

Tous ceux qui s'occupent de vous, sans exception, Me parlent continuellement de vos mille grâces Et tous me blessent encore davantage ; Et surtout ce qui me fait mourir C'est un je ne sais quoi qu'ils ne font que balbutier ^. »

« Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine. »

« Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie

' Gant., V, 7; m, 4- — * Saint Jean de la Croix,

Conseils et Souvenirs. 2g3

spirituelle : à mesure que Je gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en enfer, alors je leur donne mes trésors et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire : « Maintenant, je vais travailler pour moi. »

« Il y a des personnes qui prennent tout de manière à se faire le plus de peine, pour moi c'est le contraire : je vois toujours le bon côté des choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie. »

« Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres. »

« Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n'avez pas tort ; à celle-là : Vous avez raison » ; et tout ea lisant, je pensais : « Oh ! moi je n'aurais pas fait ainsi, il faut toujours dire la vérité. »

« Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai, car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de mettre le tort sur les absents ; aussitôt celle qui se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas aimée, tant pis ! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir la vérité. »

2g4 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

« Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la faire ; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le cœur.

« 11 ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là et ne passe laisser attendrir au point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir après l'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c'est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir ses torts, à s'humilier. Autrement elle s'habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera revenir sa mère pour essuyer ses larmes. »

« Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellemetii en votre bouche et en vos cœurs\ » Si nous trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons jamais. Ayons toujours « le glaive de l'esprit » pour la reprendre de ses torts ; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la lutte. Ne disons pas : « Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, elle ■est à abandonner ! » Oh ! ce serait de la lâcheté ! Il faut faire son devoir jusqu'au bout. »

« Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au parloir je n'avais pu réussir à le consoler, je m'en allais le cœur navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce

' Ephes., VI, 17.

Conseil et Souvenirs. 2g5

jour, je n'avais plus de chagrin quand on s'en allait triste : je •confiais au bon Dieu les souffrances de ceux qui m'étaient •chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais •compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai

fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas • davantage : je demande simplement à Jésus de réparer ce que

j'ai fait. »

<' Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été ■ comblée ?

— Je pense que l' Esprit de Dieu souffle où il veutK »

Elle disait à sa Mère Prieure :

« Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la 'plus légère infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort. »

Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit :

« Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si je disais : « J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer »; •ou bien : « O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi » ; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, •et j'y succomberais certainement.

« Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du 'fond du cœur : « O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois infidèle ! »

« Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de

• Joan., m, 8.

2g6 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus : «Seigneur^ donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort », ce courage ne lui aurait pas été refusé. « Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas : « Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux »? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses : la première qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit : « Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères^ »; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi. »

J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent : « Oh ! que la vie est triste! » Mais elle me reprenait aussitôt, disant :

« La vie n'est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez : « L'exil est triste », je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom ; et, puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!... »■

Elle était elle-même d'une gaieté ravissante :

Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et

' Lucae, xxii, 32.

Conseils et Souvenirs. 2g j

nous lui disions : « Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez ?...

— Mais je mourrai de mort! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit à Adam de quoi il mourrait? Il lui a dit : « Tu mourras de mort ' / »

— Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!

— Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher,, c'est le bon Dieu. La mort n'est point un fantôme, un spectre horrible comme on la représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que la fnort est la séparation de l'âme et du corps, ce n'est que cela ! Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu. »

« Le divin Voleur viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de raisin ?

— Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier : «Au voleur! f ! » Au contraire, je l'appelle en disant : « Par ici! par ici ! »

Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle me répondit :

« Toutes ces images ne me font aucun bien ; je ne puis me nourrir que de la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre la vision éternelle.

— J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de votre départ.

— Ah ! voilà une chose que je n'aurais jamais faite L.

' Gen., II, 17.

Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.

Demander des consolations!... Puisque vous voulez me res- ■sembler, vous savez bien que, moi, je dis :

Oh ! ne crains pas. Seigneur, que je t'éveille : J'attends en paix le rivage des deux...

Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve, nous n'avons que cette vie pour vivre de foi. »

« Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur : « Je viendrai bientôt et je j)orte ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses .œuvres * », je me dis qu'il sera bien embarrassé pour moi : je n'ai pas d'œuvres... Eh bien ! il me rendra selon ses œuvres a Lui ! •»

« Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, •ou bien alors personne ne va droit au ciel !

— Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours .contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, •eh bien ! je me promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreu.K dans la fournaise, en chantant le cantique de l'amour. »

« Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.

— S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; tous se couvrent .ae leurs ailes à la vue de Dieu, je me garderai bien de me couvrir de tnes ailes ! »

• Apoc, x.xi:, 12.

Conseils et Souvenirs. 2g g

Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc <;onsolée dans la prison par ses voix. Elle me dit :

« Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D'en haut, les saints m'encouragent, ils me disent : « Tant que tu •es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission ; mais plus tard, ■après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes. »

« Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je «l'ai jamais fait ma volonté sur la terre. »

« Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas? — Non, je descendrai. »

Citons encore ce trait touchant :

Quelques mois avant la mort de soeur Thérèse de TEnfant- Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de saint Louis de Gonzague, et l'une de nos bonnes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d'un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Corbinelli.

« C'est vous le petit Louis, dit-elle à notre sainte petite sœur, et moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel, souvenez-vous de moi.

— Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous chercher ?

— Non, je n'ai pas encore assez souffert.

3oo

— O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert. »

Et Mère Hermance du Cœur de Jésus de répondre :

« Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut la sanction de l'autorité. »

En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure; et, sans y attacher d'importance, elle donna une réponse affirmative.

Or, l'un des derniers jours de sa vie, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut ce mot :

« Diles à Mère du Cœur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit Louis.

— C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus que j'ai compris... »

A partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui arriva, en effet, un an après.

Et, suivant la prédiction du petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se trouva tout près de la sienne.

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l'ICnJanl-JéfUS. (Cimrdtre de la fille de Linieux.)

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Acte d'offrande de moi-même, comme victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux du bon Dieu.

Cet écrit a été trouvé, après la mort de sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus, dans e livre des saints Evangiles qu'elle portait jour et nuit sur son cœur.

O mon Dieu, Trinité bienheureuse, je désire vous aimer et vous faire aimer, travailler à la glorification de la sainte Eglise, en sauvant les âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui souffrent dans le Purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre royaume; en un mot, je désire être sainte, mais je sens mon impuissance, et je vous demande, ô mon Dieu, d'être vous-même ma sainteté.

Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi ; je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la P'ace de Jésus et dans son Cœur brûlant d'amour.

Je vous offre encore tous les mérites des Saints qui sont au ciel et sur la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints Anges; enfin je vous offre, ô bienheureuse Trinité, l'amour et les mérites de la sainte Vierge, ma xMère chérie ; c'est à elle que j'abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter.

Son divin Fils, mon Epoux bien-aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : « Tout ce que mus demanderez à mon

3o2 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Père en mon nom, il vous le donnera. » (Joan., xvi, 23.) Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs... Je le sais, 6 mon Dieu, plus vous voule^ donner, plus vous Jaites désirer.

Je sens en mon cœur des désirs immenses, et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! je ne puis recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire; mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant? Restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie.

Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des méchants, et je vous supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire. Si par faiblesse je tombe quelquefois, qu'aussitôt votre divin regard purifie mon âme, consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même.

Je vous remercie, ô mon Dieu, de toutes les grâces que vous m'avez accordées : en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour, portant le sceptre de la croix ; puisque vous avez daigné me donner en partage cette croix si précieuse,, j'espère au ciel vous ressembler, et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre passion.

Après l'exil de la terre, j'espère aller jouir de vous dans la patrie ; mais je ne veux pas amasser de mérites pour le ciel, je veux travailler pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur sacré, et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.

Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides; car je ne vous demande pas. Seigneur, de compter mes œuvres... Toutes nos justices ont des taches à vos yeux! Je veux donc me revêtir de votre propre Justice, et recevoir de votre amour la possession éternelle de vous-même. Je ne veux point d'autre trône et d'autre couronne que vous, ô mon Bien- Aimé !

Prières. 3o3'

A VOS veux, ie temps n'est rien ; un seul Jour est commemille ans \ Vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous.

Afin de vivre dans un acte de parfait amour, je m'offre;

COMME VICTIME d'hOLOCAUSTE A VOTRE AMOL'R MISERICORDIEUX,

VOUS suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon àme les flots de tendresse infinie qui sont renfermésen vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre amour, ô mon Dieu !

Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant vous, me fasse enfin mourir, et que mon âme s'élance sansretard dans l'éternel embrassement de votre miséricordieux: amour !

Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur, vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois,. jusqu'à ce que, les ombres s étant évanouies ^, je puisse vous redire mon amour dans un face à face éternel !!!...

Marie-Françoise-Thérèse DE l'Enfant-Jésl's

ET DE LA SAINTE FaCE,

rel. car m. ind.

Fête de la Très Sainte Trinité, le 9 juin, de l'an de grâce 1895.

* Ps. Lxxxix, 4. — 2 Cant., iv, 6.

3o4 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Consécration à la sainte Face.

((Composée pour le noviciat.;

O Face adorable de Jésus ! puisque vous avez daigné choisir particulièrement nos âmes pour vous donner à elles, nous venons les consacrer à vous.

11 nous semble, ô Jésus, vous entendre nous dire : « Ouvrezmoi, mes sœurs, mes épouses bien-aimées, car ma Face est couverte de rosée, et mes cheveux sont humides des gouttes de la nuit '. » Nos âmes comprennent votre langage d'amour; nous voulons essuyer votre doux Visage et vous consoler de l'oubli des méchants. A leurs yeux, vous êtes encore « commue caché... ils vous considèrent comme un objet de mépris ^ ! »

O Visage plus beau que les lis et les roses du printemps, vous n'êtes pas caché à nos yeux ! Les larmes qui voilent votre divin regard nous apparaissent comme des diamants 'précieux que nous voulons recueillir, atin d'acheter, avec leur valeur infinie, les âmes de nos frères.

De votre bouche adorée, nous avons entendu la plainte •amoureuse. Comprenant que la soif qui vous consume est une soif d'amour, nous voudrions, pour vous désaltérer, posséder un amour infini !

Epoux bien-aimé de nos âmes! si nous avions l'amour de tous les cœurs, cet amour serait à vous... Eh bien, donneznous cet amour, et venez vous désaltérer en vos petites épouses.

Des âmes. Seigneur, il nous faut des âmes! surtout des âmes d'apôtres et de martyrs ; afin que, par elles, nous embrasions de votre amour la multitude des pauvres pécheurs.

O Face adorable, nous saurons obtenir de vous cette grâce l Oubliant notre exil, sur les bords des Jleuves de Babylone, nous chanterons à vos oreilles les plus douces mélodies.

' Gant., V, 2. — - Is., LUI, i.

J^rièrcs. 3o5

Puisque vous êtes la vraie, l'unique patrie de nos âmes, yios cantiques ne seront pas chantés sur une terre étrangère ' .

O Face chérie de Jésus! en attendant le jour éternel, où nous contemplerons votre gloire infinie, notre unique désir est de charmer vos yeux divins, en cachant aussi notre visage, afin qu'ici-bas personne ne puisse nous reconnaître... Votre regard voilé, voilà notre ciel, ô Jésus !

Prières.

Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera '.

Père Eternel, votre Fils unique, le doux Enfant Jésus est à moi, puisque vous me l'avez donné. Je vous offre les mérites infinis de sa divine Enfance, et je vous demande, en son nom, d'appeler aux joies du Ciel d'innombrables phalanges de petits enfants qui suivront éternellement ce divin Agneau.

De même que, dans un royaume, on se procure tout ce qu'on désire avec l'effigie du prince, ainsi avec la pièce précieuse de ma sainte humanité, qui est mon adorable Face, vous obtiendre!{ tout ce que vous voudre^. N.-S. à S'' Marie de S'-Pierke.

Père Eternel, puisque vous m'avez donné pour héritage la Face adorable de votre divin Fils, je vous l'offre et vous demande, en échange de cette Pièce infiniment précieuse, d'oublier les ingratitudes des âmes qui vous sont consacrées et de pardonner aux pauvres pécheurs.

Prière à l'Enfant Jésus.

O petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne à tes divins caprices, je ne veux pas d'autre joie que celle de te

' Ps. cxxxvi, ^. — * Joan., -vv, i6.

3o6 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

faire sourire. Imprime en moi tes grâces et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de ma naissance au ciel, les Anges et les Saints reconnaissent en ta petite épouse : Thérèse de l'Enfant- Jésus.

Prière à la sainte Face.

O Face adorable de Jésus, seule beauté qui ravit mon cœur,, daigne imprimer en moi ta divine ressemblance, afin que tu ne puisses regarder l'âme de ta petite épouse^sans te contempler toi-même. O mon Bien-Aimé, pour ton amour, j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de ton regard, de ne pas sentir l'inexprimable baiser de ta bouche, mais je te supplie de m'embraser de ton amour, afin qu'il me consume rapidement et fasse bientôt paraître devant toi : Thérèse de la sainte Face.

Prière inspirée par une image

représentant la Bienheureuse Jeanne d'Arc.

Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans votre Evangile : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ' », armez-moi pour la lutte; je brûle de combattre pour votre gloire; mais, je vous en supplie, fortifiez mon courage... Alors, avec le saint roi David, je pourrai m'écrier : « C'est vous seul qui êtes mon bouclier : c'est vous. Seigneur, qui dresse^ mes mains à la guerre ^ »

O mon Bien-Aimé ! je comprends à quels combats vous me destinez; ce n'est point sur les champs de bataille que je lutterai... Je suis prisonnière de votre amour, j'ai librement rivé la chaîne qui m'unit à vous et me sépare à jamais du monde. Mon glaive c'est I'Amour ! avec lui je chasserai l'étranger du royaume, je vous jerai proclamer Roi dans les âmes.

Sans doute, Seigneur, un aussi faible instrument que moi

* Matt., X, 34. — 2 Ps. cxLiii, I, 2.

Prières.

JOJ

ne VOUS est pas nécessaire; mais Jeanne, votre virginale et valeureuse épouse, l'a dit : « Il faut batailler pour que Dieu donne victoire. » O mon Jésus, je bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie. Puisque vous n'avez pas voulu goûter de repos sur la terre, je veux suivre votre exemple; alors cette promesse tombée de vos lèvres divines se réalisera pour moi : « Si quelqu'un me suit, en quelque lieu que je sois il y sera aussi ; et mon Père l'élèvera en honneur '. » Etre avec vous, être en vous, voilà mon unique désir; cette assurance que vous me donnez de sa réalisation m'aide à supporter l'exil, en attendant le radieux jour du face à face éternel.

Prière pour obtenir rhutnilité.

(Composée pour une novice.)

O Jésus, lorsque vous étiez voyageur sur la terre, vous avez dit : « Apprenez de jnoi que je suis doux et humble de cœur et vous trouvere-y le repos de vos âmes ^ » Puissant Monarque des Cieux, oui, mon âme trouve le repos en vous voyant, revêtu de la forme et de la nature d'esclave, vous abaisser jusqu'à laver les pieds de vos apôtres. Je me souviens alors de ces paroles que vous avez prononcées, pour m'apprendre à pratiquer l'humilité : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez vous-même ce que j'ai fait. Le disciple n'est pas plus grand que le Maître... Si vous comprenez ceci, vous sere!( heureux en le pratiquant ^ » Je les comprends. Seigneur, ces paroles sorties de votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer, avec le secours de votre grâce.

Je veux m'abaisser humblement et soumettre ma volonté à celle de mes sœurs, sans les contredire en rien, et sans rechercher si elles ont, ou non, le droit de me commander. Personne,

* Joan., XII, 26. — - Matt., xi, 29. — 3 Joan., xiii, i5, 16, 17.

3o8 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

à mon Bien-Aimé, n'avait ce droit envers vous, et cependant vous avez obéi, non seulement à la sainte Vierge et à saint Joseph, mais encore à vos bourreaux. Maintenant c'est dans l'Hostie que je vous vois mettre le comble à vos anéantissements. Avec quelle humilité, ô divin Roi de gloire, vous vous soumettez à tous vos prêtres, sans faire aucune distinction entre ceux qui vous aiment et ceux qui sont, hélas ! tièdes ou froids dans votre service. Ils peuvent avancer, retarder l'heure du saint Sacrifice, toujours vous êtes prêt à descendre du ciel à leur appel.

O mon Bien-Aimé, sous le voile de la blanche Hostie, que vous m'apparaissez doux et humble de cœur! Pour m'enseigner l'humilité, vous ne pouvez vous abaisser davantage ; aussi je veux, pour répondre à votre amour, me mettre au dernier rang, partager vos humiliations, afin « d'avoir pari avec vous ' » dans le royaume des Cieux.

Je vous supplie, mon divin Jésus, de m'envoyer une humiliation, chaque fois que j'essaierai de m'élever au-dessus des autres.

Mais, Seigneur, ma faiblesse vous est connue ; chaque matin je prends la résolution de pratiquer l'humilité et, le soir, je reconnais que j'ai commis encore bien des fautes d'orgueil. A cette vue, je suis tentée de me décourager; mais, je le sais, le découragement est aussi de l'orgueil ; je veux donc, ô mon Dieu, fonder sur vous seul mon espérance : puisque vous pouvez tout, daignez faire naître en mon âme la vertu que je désire. Pour obtenir cette grâce de votre infinie miséricorde, je vous répéterai souvent :

« Jésus, doux et humble de cœur, rendes mon cœur semblable au vôtre. »

' Joan., XIII, 8.

Soeuf Thérèse de l'Enfant-Jésus

LETTRES

(Fragments.)

« Celui qui enseigne la justice à son frére brillera comme un soleil dans les perpétuelles éternités. » (Dan., xii. 3.)

LETTRES

De Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à sa sœur Céline.

Lettre I^

.Jésus. J. M. J. T. 8 mai 1888.

Ma Céline chérie,

Il y a des moments où je me demande s'il est bien vrai que je suis au Carmel ; parfois, je n'y puis croire ! Qu'ai-je donc •fait au bon Dieu pour qu'il me comble de tant de grâces ?

Déjà un mois que nous sommes séparées ! Mais pourquoi •dire séparées ? Quand l'océan serait entre nous, nos âmes resteraient unies. Cependant, je le sais, tu souffres de ne plus m'avoir, et si je m'écoutais, je demanderais à Jésus de me •donner tes tristesses ; mais vois-tu, je ne m'écoute pas, j'aurais peur d'être égoïste, voulant pour moi la meilleure part, c'est- .à-dire la souffrance.

Tu as raison, la vie est souvent pesante et amère ; il est pénible de commencer une journée de labeur, surtout quand Jésus se cache à notre amour. Que fait-il ce doux Ami ? Il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse ; où «st-il ? Pourquoi ne vient-il pas nous consoler ?

Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus.

Céline, ne crains rien, il est là. tout près de nous! Il nous regarde; c'est lui qui nous mendie cette peine, ces larmes... il en a besoin pour les âmes, pour notre âme ; il veut nous donner une si belle récompense ! Ah ! je t'assure qu'il lui en coûte pour nous abreuver d'amertume, mais il sait que c'est l'unique moyen de nous préparer à le comiaître comme il se connaît, à devenir des dieux nous-mêmes ! Oh ! quelle destinée ! Que notre âme est grande ! Elevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre ; plus haut, l'air est si pur ! Jésus peut se cacher, mais on le devine...

Lettre W

20 octobre 1888.

Ma sœur chérie

Que ton impuissance ne te désole pas. Lorsque le matin nous ne sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c'est une grâce, c'est le moment de mettre la cognée à la racine de l'arbre \ ne comptant que sur Jésus seuL Si nous tombons, tout est réparé dans un acte d'amour, et Jésus sourit! Il nous aide sans en avoir l'air; et les larmes que lui font verser les méchants sont essuyées par notre pauvre et faible amour. L'amour peut tout faire ; les choses les plus impossibles lui semblent faciles et douces. Tu sais bien que Notre-Seigneur ne regarde pas tant à la grandeur des actions, ni même à leur difficulté, qu'à l'amour avec lequel nous les accomplissons. Qu'avons-nous à craindre?

Tu voudrais devenir une sainte, et tu me demandes si ce n'est pas trop oser. Céline, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique des âmes les plus privilégiées, mais bien

• Matt., III, 10.

Lettres. 3i3

d'être parfaite, comme ton Père céleste est parfait '. Tu vois donc que ton rêve, que nos rêves et nos désirs ne sont pas des chimères, puisque Jésus nous en a fait lui-même un commandement.

Lettre Iir.

Janvier 1889.

Ma chère petite Céline,

Jésus te présente la croix, une croix bien pesante ! et tu t'effraies de ne pouvoir porter cette croix sans faiblir; pourquoi ? Notre Bien-Aimé, sur la route du Calvaire, est bien tombé trois fois, pourquoi n'imiterions-nous pas notre Epoux?

Quel privilège de Jésus ! Comme il nous aime pour nous envoyer une si grande douleur! Ah! l'éternité ne sera pas assez longue pour l'en bénir. 11 nous comble de ses faveurs, comme il en comblait les plus grands saints. Quels sont donc ses desseins d'amour sur nos âmes ? Voilà un secret qui ne nous sera dévoilé que dans notre patrie, le jour où le Seigneur essuiera toutes nos larmes -.

Maintenant, nous n'avons plus rien à espérer sur la terre, les fraîches matinées sont passées % il ne nous reste que la souffrance ! Oh ! quel sort digne d'envie ! Les Séraphins dans les cieux sont jaloux de notre bonheur.

J'ai trouvé ces jours-ci cette parole admirable : « La résignation est encore distincte de la volonté de Dieu, il y a la même difféj^ence qui existe entre l'union et l'unité: dans l'union on est encore deux, dans l'unité on n'est plus qu'un \ »

Oh! oui, ne soyons qu'un avec Dieu, même dès ce monde; et pour cela soyons plus que résignées, embrassons la croix avec joie.

> Matt., v,48. — ^ Apoc, xi,4. — '.S.Jean de la Croix. — * M"" Swetchine.

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Lettre IV^

Ma chère petite sœur,

28 février il

Jésus est un Epoux de sang ', Il veut pour lui tout le sang de notre cœur! Tu as raison, il en coûte pour lui donner ce qu'il demande. Et quelle joie que cela coûte ! Quel bonheur de porter nos croix faiblement !

Céline, loin de me plaindre à Notre-Seigneur de cette croix qu'il nous envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui l'a porté à nous traiter ainsi. Il faut que notre père soit bien aimé de Dieu, pour avoir tant à souffrir! Quelles délices ■d'être humiliées avec lui ! L'humiliation est la seule voie qui fait les saints, je le sais ; je sais aussi que notre épreuve est une mine d'or à exploiter. Moi, petit grain de sable, je veux me mettre à l'œuvre, sans courage, sans force ; et cette impuissance même me facilitera l'entreprise, je veux travailler par amour. C'est le martyre qui commence... Ensem.ble, ma sœur chérie, entrons dans la lice ; offrons nos souffrances à Jésus pour sauver des âmes...

Lettre V^.

12 mars 1883.

Céline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me

fatigue, je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'éternité s'avance; bientôt nous vivrons delà vie même de

• Exod., IV, 25.

Lettres. 3i5

Dieu. Après avoir été abreuvées à la source des amertumes, nous serons désaltérées à la source même de toutes les douceurs.

Oui, la figure de ce monde passe ', bientôt nous verrons de nouveaux cieux ; « un soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des mers éthérées et des horizons infinis... » Nous ne serons plus prisonnières sur une terre d'exil, tout sera passé ! Avec notre Epoux céleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages ; Jios harpes sont suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone ^ ; mais au jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre ! Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos instruments! Aujourd'hui, nous répaiidons des larfnes en nous souvenant de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère ^ ?

Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jésus nous présente un calice bien amer ; n'en retirons pas nos lèvres, souffrons en paix! Qui àxi paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie ; pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.

Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est là, elle n'y est pas pour rien ; mais quels trésors elle nous fait acquérir! C'est notre gagne-pain; elle est si précieuse que Jésus est descendu sur la terre tout exprès pour la posséder. Nous voudrions souffrir généreusement, grandement ; nous voudrions ne jamais tomber : quelle illusion ! Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je sens par là ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras ; et si vous me laissez seule, eh bien ! c'est qu'il vous plaît de me voir j^ar terre: pourquoi donc m'inquiéter?

' I Cor., vu, 3i. — 2 Ps. cxxxvi, 2. — ^ Ibid., i, 4.

3i6 Sœur- Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, tu donneras au divin Maître un doux asile; il est vrai que tu souffriras, puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas : plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein jour sur une route émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient retarder ta marche.

Lettre W.

14 juillet 1889.

Ma sœur chérie,

Mon âme ne te quitte pas. Oh ! oui, c'est bien dur de vivre sur cette terre! Mais demain, dans une heure, nous serons au port! Mon Dieu, que verrons-nous alors ? Qu'est-ce donc que cette vie qui n'aura pas de fin ?... Le Seigneur sera l'âme de notre âme. Mystère insondable ! « L'œil de l'homme n'a point vu la lumière incréée, son oreille n'a point entendu les incomparables mélodies des deux, et son cœur ?ie peut comprendre ce qui lui est réservé dans V avenir '. » Et tout cela viendra bientôt ! oui, bientôt, si nous aimons Jésus avec passion.

Il me semble que le bon Dieu n'a pas besoin d'années pour faire son œuvre d'amour dans une âme ; un rayon de son Cœur peut, en un instant, faire épanouir sa fleur pour l'éternité... Céline, pendant les courts instants qui nous restent, sauvons des âmes ; je sens que notre Epoux nous demande des âmes, des âmes de prêtres, surtout... C'est lui qui veut que je te dise cela.

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