PORTRAIT PHYSIQUE
DE
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Nous trouvons dans le portrait que Ribeira nous a laissé de la grande Thérèse de Jésus, les traits sous lesquels est fidèlement peinte la petite Thérèse de l'Enfant-Jésus (sauf de légères modifications indiquées en italique) :
« Elle était grande de taille et fort bien faite. Elle avait les yeux pers, les cheveux blonds, les traits fins et réguliers, les mains très belles. Son visage était d'une très belle coupe, bien proportionné, le teint de lis : il s'enflammait quand elle parlait de Dieu et lui donnait une beauté ravissante. Sa figure était ineflfablement limpide, tout y respirait une paix céleste. Enfin tout paraissait parfait en elle. Sa démarche était pleine de dignité en méfne temps que de simplicité et de grâce; elle était si aimable, si paisible, qu'il suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et l'aimer. »
Conseils
et Souvenirs
Dans les entretiens de Thérèse avec ses novices, nous trouvons les plus précieux enseignements.
Je me décourageais à la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre elles, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit :
« Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche.. Peine inutile! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche! non ; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre. »
« Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de 1 amour, disait-elle encore, est celui de rester toujours bien
258 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
petite ; c'est ainsi que j'ai fait ; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père saint Jean de la Croix :
Et m'abaissatit si bas, si bas,
Je 7n élevai si haut, si haut,
Que je pus atteindre mon but!... »
Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui' dis : « Cette fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible. » Elle me répondit :
« Pourquoi cherchez-vous à vous mettre au-dessus? passe^i dessous tout simplement. C'est bon pour les grandes âmes de voler au-dessus des nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu'à supporter patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouillées! Nous nous sécherons ensuite au soleil de l'amour.
« Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance : un cheval nous barrait un jour l'entrée du jardin; on parlait autour de moi cherchant à le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout doucement entre ses jambes... Voilà ce. que l'on gagne à garder sa petite taille ! »
« Notre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée : « Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destinée » Je me figure que ces places de choix, refusées à de grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants.
« David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que lepetit Benjamin présidera les assemblées (des saints)-? »
* Matt., XX, 23. — * Ps. Lxvii, 29.
Conseils et Souvenirs. 2 5g
« Vous avez tort de trouver à redire à ceci et à cela, de chercher à ce que tout le monde plie à votre manière de voir. Puisque nous voulons être de petits enfants, les petits enfants ne savent pas ce qui est le mieux, ils trouvent tout bien ; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de mérite à faire ce qui est raisonnable. »
« Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs œuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les proverbes : « O tout petit! renc^. apprenez de moi la finesse \ »
« Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse?
— Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.
— Vous n'éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait : « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me damner »?
— Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, les petits enfants ne se damnent pas.
— Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit d'enfance ? Qu'est-ce donc que rester petit?
' Prov., I, 4.
26 o Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.
— Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, ne pas trop s'affliger de ses fautes; enfin, c'est ne point gagner de fortune, ne s'inquiéter de rien. Même chez les pauvres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire ; mais, quand il a grandi, son père ne veut plus le nourrir et lui dit : « Travaille maintenant ! tu peux te suffire à toi-même. » Eh bien '..c'est pour ne pas entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle! »
Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir, aussi m'appelait-elle « le petit enfant ». Pendant une retraite elle m'adressa ces délicieux billets :
« Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même sans le sentir, c'est le moyen de le forcer à vous secourir, à vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher.
« C'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement, faites ce que vous pourrez pour détacher votre cœur des soucis de la terre, et surtout des créatures ; puis, soyez sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez dans l'abîme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus tout en noir mais tout en blanc. Oui, tout sera revêtu de la blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le suivrons partout où il ira... Ah ! profitons du court instant de la vie! faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d'en souff'rir. »
« Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu'étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de
Conseils et Souvenirs. 261
consolations par trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Cœur de Jésus !
« Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux : c'est le seul sacrifice que Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effrayera pas, puisqu'il ne la verra plus ; et bientôt le calme, sinon la joie, renaîtra dans son cœur. »
Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence :
« Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres « repenties ». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux ; et je me serais faite l'aputre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu...
— Mais comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur?
— Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer. »
« Oh ! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir !
— Dites plutôt à perdre! C'est Jésus 'qui se charge de remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous faire descendre : il vous attend au bas de la vallée fertile de l'humilité. »
« Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses. »
« Vraiment, vous êtes une sainte !
— Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des saints : Je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces... Vous verrez au ciel que je dis vrai.
— Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas ?
— Oui, depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil couchant dore le sommet des arbres; ainsi mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu'elle est exposée aux rayons de l'amour. Si le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et ténébreuse.
— Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment
faire ?
— Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile, mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage de se vaincre; si Tâme y correspond, elle se trouve immédiatement dans la lumière. .l'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith : « Vous ave{ agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié '. » D'abord, il faut agir avec courage ; puis le cœur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire. »
» Judith, XV, II.
Conseils et Souvenirs. 263
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont j'avais seule besoin :
« Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les yeux baissés pendant le réfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait de vous, ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres, vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh 1 sans doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d'être regardé par vous ; mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux ; et même, nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous. »
Je lui confiais que je n'arrivais à rien ; et je m'en décourageais.
« Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur ; je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas à en faire ma joie ; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu'elles étaient écloses.
« Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répugnance à souffrir, à être humiliée ; s'il permet que toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tombent à terre
264 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
sans rien produire, ne vous troublez pas. En uji clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir'de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.
« Nous lisons dans l'Ecclésiastique : « // est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête ; beaucoup s'en sont étonnés et ont honoré Dieu.
(I Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès '. »
— Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à vous, on vous reconnaît de la vertu ?
— C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est^ là votre gain. Se croire soi-même imparfaite et trouver les autres parfaites, voilà le bonheur. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre ; ce sont elles qui perdent en joie intérieure ! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain.
« Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis : au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir. »
« Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d'autres âmes.
— Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que j» suis devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je
1 Eccl., XI, 12, i3, 22, 23, 24.
Conseils et Souvenirs . 265-
sois son interprète près de vous qu'il m'aime davantage : il me fait plutôt votre petite servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.
« Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de toutes sortes de bonnes choses. Tous les petits chats viennent en prendre leur part ; ils se disputent parfois à qui en aura davantage. Mais l'Enfant-Jésus est là qui guette 1 « Je veux bien que vous buviei dans ma petite écuelle, dit-il, mais prenez garde de la î'enverser et de la casser ! »
« A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis posée à terre. Pour les Prieures, ce n'est pas la même chose : étant placées sur des tables, elles courent beaucoup plus de périls. L'honneur est toujours dangereux.
« Ah ! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent les premières places! Quel funeste encens! et comme il faut qu'une âme soit détachée d'elle-même pour n'en pas éprouver de mal ! »
« C'est une consolation pour vous de faire du bien, de procurer la gloire de Dieu. Que je voudrais me voir aussi privilégiée !
— Qu'est-ce que cela me fait que le bon Dieu se serve de moi, plutôt que d'une autre, pour procurer sa gloire? Pourvu que son règne s'établisse dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de personne.
« Je regardais, il v a quelque temps, la mèche d'une petite veilleuse presque éteinte. Une de nos soeurs y approcha son cierge ; et, par ce cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors cette réflexion : « Qui donc pourrait se glorifier de ses œuvres? Ainsi, par la faible lueur
206 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
-dt cette lampe, il serait possible d'embraser l'univers. Nous -croyons souvent recevoir les grâces et les lumières divines par le moyen de cierges brillants ; mais d'où ces cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-être de la prière d'une âme humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue, abaissée à ses propres yeux, près de s'éteindre.
« Oh ! que nous verrons de mystères plus tard ! Combien •de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces -dont j'ai été comblée aux instances d'une petite âme que je ne connaîtrai qu'au ciel !
« C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se •communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans leur patrie, elles puissent s'aimer d'un -amour de reconnaissance, d'une affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale de la terre.
« Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous les saints s'entre-devront quelque chose.
« Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs le bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les imartyrs, nous ressemblerons aux martyrs ; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs ; avec les vierges, comme les vierges ; et de même que les membres d'une même famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos frères, sans la moindre jalousie.
« Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort •<le la Providence, nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront eux-mêmes en possession ?
« Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant •ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d'un amour incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des jsympathies délicieuses et surprenantes. Le privilégié d'un
Conseils et Souvenirs. 267
apôtre, d'un grand docteur, sera peut-être un petit pâtre ; et l'ami intime d'un patriarche, un simple petit enfant. Oh ! que je voudrais être dans ce royaume d'amour ! »
« Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien, notre seule ressource c'est d'offrir les œuvres des autres. Voilà le bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix :
Revenez, ma colombe,
Car le cerf blessé Apparaît sur le haut de la colline, Attiré par l'air de votre vol, et il y prend le frais.
« Vous le voyez, l'Epoux, le Cerf blessé n'est pas attiré par la hauteur, mais seulement par ïair du vol, et un simple coup d'aile suffît pour produire cette brise d'amour. »
« La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant la vote de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir ' ; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites
* Jerem., x, 23.
208 Sœur Thérèse de i Enfant-Jésus.
âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui disons : « Mon pied a chancelé, votre miséricorde. Seigneur, m'a affermi ' », il nous tend la main ; mais, si nous voulons essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections : voilà la vraie sainteté pour nous. »
Je me plaignais un jour d'être plus fatiguée que mes sœurs, parce qu'en plus d'un travail commun j'en avais fait un autre qu'on ignorait. Elle me répondit :
« Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses frères, et n'estime les siennes que des égratignures. Pourquoi sentez-vous à ce point cette fatigue ? C'est parce que personne ne la connaît...
« La bienheureuse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de cacher le second qui devint ainsi l'objet de la compassion des sœurs.
« Ce sentiment nous est naturel ; mais, c'est faire comme le vulgaire de désirer qu'on sache quand nous avons du mal. »
«11 ne faut jamais croire, quand nous commettons une faute, que c'est par une cause physique, comme la maladie ou le temps ; mais attribuer cette chute à notre imperfection sans
1 Ps. xcui, i8.
Conseils ci SoiD'cnirs. 26g
jamais nous décourager. Ce ne sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est '. »
« Le bon Dieu n'a pas permis que notre Mère me dît d'écrire mes poésies à mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander, de peur de faire une faute contre la pauvreté. J'attendais donc l'heure de temps libre, et ce n'était pas sans une peine extrême que je me rappelais, à huit heures du soir, ce que j'avais composé le matin.
« Ces petits riens sont un martyre, il est vrai ; mais il faut bien se garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille choses qui nous rendraient la vie religieuse agréable et commode. »
Un jour que je pleurais, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur.
« Vous avez bien raison, lui répondis-je, je l'avais moi-même pensé, et désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu ; à lui seul je confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours. » Elle reprit vivement :
« Pleurer devant le bon Dieu ! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez paraître triste, bien moins encore devant lui que devant les créatures. Comment ! ce bon Maître n'a pour réjouir son Cœur que nos monastères ; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde ; car le plus souvent sur la terre, au lieu de
' Imitation, 1. xvi, 4.
2^0 Sœur Thérèse de l' Enfant-Jésus.
reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit ; et vous feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de l'amour désintéressé. C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler.
« Je le sais, il a si bon cœur que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes ; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en vous. Jésus aime les cœurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous lui cache?vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui ?
« Le visage est le reflet de l'âme, ajouta-t-elle, vous devez. sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content. Lorsque vous êtes seule, agissezencore de même, parce que vous êtes continuellement en, spectacle aux Anges. »
Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte devertu héroïque à mes yeux ; mais elle me dit :
« Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le droit d'attendre de votre fidélité ? Vous devriez. plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour. »
Peu satisfaite de cette réponse, j'attendais une occasion difficile, pour voir comment sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus. s'y comporterait. Cette occasion se présenta bientôt. Notre Révérende Mère nous ayant demande un travail fatigant et sujet à mille contradictions, je me permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un seul instant la trouver en défaut ; je la vis toujours gracieuse, aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se déranger, de servir les autres? elle i>e présentait avec entrain. A la fin, n'y
Conseils et Souvenirs. 2^ v
tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui avaient agité mon âme.
« Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour être constamment joyeuse, calme et semblable à. vous-même ?
— Je n'ai pas toujours fait ainsi, me répondit-elle, maisdepuis que je tie me recherche jainais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse voir. »
« A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre angélique Maîtresse, vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres ; pratiquez-y un complet détachement de vous-même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos sœurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt, quand même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez, pas à reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force nouvelle pour pratiquer la vertu ; parce que vous n'aurez pas cherché à vous satisfaire, mais à faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que l'on gagne à se renoncer en toutes choses !...
— Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez: toujours fait?
— Oui, je me suis oubliée, j'ai tâché de ne me rechercher
en rien. »
« Il faut être mortifiée lorsqu'on nous sonne, lorsqu'or» frappe à notre porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus
Sœur Thérèse de F Enfant-Jésus.
avant de répondre. J'ai pratiqué cela; et je vous assure que c'est une source de paix. »
Après cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me dérangeais promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut témoin et me dit :
« Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela ! Vous venez de faire une action plus glorieuse que si, par des démarches habiles, vous aviez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les communautés religieuses, et que toute la France vous acclamât comme Judith !»
Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, elle répondit :
« Au réfectoire, nous n'avons qu'une seule chose à faire : accomplir cette action si basse avec des pensées élevées. Je vous l'avoue, c'est souvent au réfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour. Quelquefois, je suis forcée de m'arrêter en songeant que, si Notre-Seigneur était à ma place, devant les mets qui me sont servis, il les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie mortelle, il a goûté aux mêmes aliments; // mangeait du pain, des fruits...
« Voici mes petites rubriques enfantines :
« Je me figure être à Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si l'on me sert, par exemple, de la salade, du poisson froid, du pin ou quelque autre chose qui a le goût fort, je l'offre au bon saint Joseph. A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mûrs, etc.: et les mets des jours de fête, particulièrement la bouillie, le ri-:;, les confitures, je les offre à l' Enfant-Jésus. Enfin, lorsqu'on m'apporte
Conseils et Souvenirs. 2y3
un mauvais dîner, je me dis gaiement : Aujourd'hui, ma petite fille, tout cela c'est pour toi ! »
Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux. Cependant, un jour de jeûne, où notre Révérende Mère lui avait imposé un soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à son goût.
Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.
« Mais dépéchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!
— Oh ! non ; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en chercher de grandes ? »
C'est ainsi que, pendant son noviciat, — je l'ai su dans les derniers mois de sa vie — une de nos sœurs, ayant voulu rattacher son scapulaire, lui traversa en même temps l'épaule avec sa grande épingle, souflFrance qu'elle endura plusieurs heures avec joie.
Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intérieure. J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on avait lue à la récréation en son absence. Le soir, elle me manifesta le désir de la lire à son tour et je la lui donnai. Quelque temps après, comme elle me rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pensée au sujet d'une chose qui, particulièrement, avait dû la charmer. Elle parut embarrassée et me répondit enfin :
« Le bon Dieu m'en a demandé le sacrifice, à cause de Tempressement que j'ai témoigné l'autre jour ; je ne l'ai pas lue... »
Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit : « Que Notre-Seigneur a bien fait de nous prévenir qu'il y a
plusieurs demeures dans la maison de son Père ! Sans cela il nous l'aurait dit '... Oui, si toutes les âmes appelées à la perfection avaient dû, pour entrer au ciel, pratiquer ces macérations, il nous l'aurait dit, et nous nous les serions imposées de grand cœur. Mais il nous annonce qu'il y a plusieursdemeures dans sa maison. S'il y a celle des grandes âmes, celles des Pères du désert et des martyrs de la pénitence, il doit V avoir aussi celle des petits enfants. Notre place est gardée là, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Père céleste et l'Esprit d'amour. »
« Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée ; et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire : je pense aux peines, aux souffrances qui m'attendent; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois, plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de gagner la vie de mes enfants, puisque je suis mère des âmes. Ensuite je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis :
« Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre ! Aujourd'hui, reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir. »
Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser, regardant en passant les fleurs du jardin. Sœur
' Joan., XIV, 2.
Conseils et Souvenirs. 275
Thérèse de l'Enfant-Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit :
« Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre ? »
« Savcz-vous quels sont mes dimanches et jours de fête?... Ce sont les jours où le bon Dieu m'éprouve davantage. »
Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite sœur me dit :
« Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage ? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez ! Si vous vous trouvez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'àmes ! »
Je lui demandais si Notre-Seigneur n'était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit :
« Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables ; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité : c'est d'être
2J6 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
aveugle! et il est une science qu'il ne connaît pas : c'est le calcul. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.
« S'il fallait qu'il y vit clair et qu'il sût calculer, croyezvous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle !
« Voyez plutôt : Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde.
« Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre parle cœur ; c'est là son côté faible... »
Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle parut très émue et me dit :
« Si vous saviez ce que j'éprouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une faute ! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le cœur du bon Dieu quand on revient vers lui !... Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera même davantage : il nous aimera plus encore qu'avant notre faute ! . . . »
Conseils et Soio'enirs. 2jy
J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu ; et, malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection : « On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulezvous que je ne tremble pas ? » Elle me répondit :
« Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.
— Comment cela ?
— C'est tout simple : ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre ; je ne sais pas faire d'économies : tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.
« Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Notre- Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.
« N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur?-'
— Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors ?
— Que dites-vous là ? Notre-Seigneur est la Justice même ; s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement ; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur cœur.