L EVEQUE DE SAINTE- AGATHE
On ne fit pas sans peine accepter la mitre à un religieux de soixante-cinq ans, épuisé par le travail, les maladies, les austérités. Il fallut que les instances du pape fussent bien vives. Clément XIII se trouvait en effet dans un extrême embarras à l'occasion du siège vacant de Sainte-Agathe-des- Gotbs, petite ville* située aux confins du vieux Samnium, surTemplacement de l'ancienne Saticola, entre Bénévent et Capoue. Ce n'est pas que des cent vingt-trois évêchés, parfois peu opulents, que comptait le royaume des Deux-Siciles, celui-ci fût le moins convoité avec sa population de ^o ooo âmes, son revenu de 600 ducats (i i 000 francs) et le voisinage de Naples. Les aspirants ne faisaient pas défaut : bien au contraire. Ils étaient, assure
I. De 8000 habitants aujourd'hui (5 000 alors) dans la province de Bénévent, à 12 kilomètres de la gare de Dugenta.
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Tannoia, au moins soixante; et parmi eux figuraient des évêques, des arclievêques; et celui qui était le plus puissamment recommandé n'était nuère recommandable. Aussi le Souverain Pontife avait-il accueilli avec empressement Tidée suggérée par le cardinal Spinelli de choisir, en dehors de tous ces concurrents, un prêtre universellement vénéré, dont la supériorité notoire imposerait silence à la foule des compétiteurs déçus.
Alphonse reçut à Nocera, en mars 1762, le courrier de la nonciature lui apportant Tappel du Saint-Père. Ce fut pour lui comme un coup de foudre. Il résista, supplia, ne se soumit qu'en gémissant, tomba malade; mais dès que la volonté de Dieu lui eut paru manifeste, il embrassa vaillamment ses nouveaux devoirs. Au moment de quitter son cher couvent, il donna sa parole qu'il y reviendrait finir ses jours. La peine qu'il éprouvait de se trouver, en quelque sorte, hors de la congrégation, à cause de ses péchés, disait-il, allait d'ailleurs être un peu atténuée par la faveur que lui accorda Clément XIII de rester recteur majeur, avec un vicaire général* gouvernant en son nom. Il vint à Rome, fit le pèlerinage de Lorette, s'entretint longuement avec le Pape et, au mois de juin, fut sacré dans l'église de la Minerve. Le mois suivant, malgré l'excessive chaleur de l'été italien, il arrivait à Sainte- Agathe. La modestie de son
I. C'est le P. André Villani qui fut appelé à remplir cette charge.
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équipage, son austère simplicité, sa bonté, son esprit de foi meltaient^autour de lui une attirante auréole de sainteté. On lui fit une réception triomphale, avec détonations, feux d'artifice, acclamations et longues sonneries, tandis que lui songeait sans doute aux difficultés de sa tâche. ïl la sentait d'autant plus lourde que le laisser-aller de son prédécesseur pendant un épiscopat de vingt-sept ans lui transmettait un champ mal tenu et peu en ordre; son diocèse ressemblait, si Ton ose emprunter à Tannoia sa dure comparaison, à un linceul rempli d'animaux immondes.
Pour extirper les abus, pour faire cesser les scandales publics, spécialement ceux qui, offensant la chasteté, lui inspii aient une particulière horreur et n'étaient que trop multipliés, on imagine bien que Liguori allait user de tous les moyens qui se trouveraient à sa disposition. Non seulement l'évêque avait droit de justice et prison pour son clergé, mais encore il pouvait souvent recourir au bras séculier dans une société où ni l'inconduite ni l'irréligion ne semblaient devoir échapper à toute répression pénale. Dès le mois d'octobre 1762, on vit arrêter deux mauvais prêtres; et le prélat écrivit ii un curé : « Dites partout que c'est moi, et non pas un autre, qui ai obtenu du roi l'incarcération. Je veux qu'on sache que c'est moi. » Il avait commencé d'ailleurs par reprendre paternellement les coupables ; il les avait même fait asseoira sa table, bien qu'ils fussent de tristes personnages. L'un,
chanoine de la cathédrale, vivait depuis longtemps dans le désordre, se croyant trop protégé pour que Ton osât sévir contre lui, lorsqu'en pleine place de Sainte-Agathe, les archers l'empoignèrent. L'autre, un de ces clercs assez nombreux, qui avaient un bénéfice et pas de ministère, était revenu non corrigé d'un exil de cinq années. Aussi violent que débauché, il se vengea odieusement des plaintes formulées par la mère d'une femme avec laquelle il s'était compromis. Une nuit d'août, il tua la pauvre mère d'un coup de mousquet, tiré dans la porte de sa maison, et qui blessa aussi un de ses jeunes enfants. D'autres ecclésiastiques, séculiers ou réguliers, durent également à la sollicitude épiscopale plus ou moins d'exil ou de prison ^ D'autres enfin, très impressionnés par la manière d'agir de leur nouveau pasteur, jugèrent prudent d'opérer d'eux-mêmes une salutaire réforme dans leur mode d'existence. On suppose bien que les laïques, non moins nombreux certes, qui faisaient scandale, ne se trouvaient pas davantage en sûreté sous une pareille administration. Elle leur donnait de fréquents témoignages de sa surveillance attentive^ et très infor-
1. Liguori obtint, dans la seule année 1768, le renvoi de cinquante-deux mauvais religieux. Il envoyait volontiers dans les prisons de l'évêché les prêtres fréquentant les cabarets. L'exil lui paraissait le meilleur traitement à infliger aux prêtres entretenant de mauvaises relations (Lettre du 12 mars 1772 à l'évêque de Gaëte).
2. Elle s'étendait même hors du diocèse. Voy. une lettre du 16 août 1765 à l'un des membres du conseil de régence
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mée : affichage rigoureux, à la porte de Téi^lise, des noms de ceux qui ne remplissent pas leur devoir pascal, fussent-ils les premiers gentilshommes, et si l'interdit ne paraît pas touché, appel au bras séculier*; emprisonnement de blasphémateurs, que Ton ne peut plus faire exposer sur la place publique avec un mors dans la bouche; expulsion de comédiens, ou de bateleurs promenant deux danseuses de corde habillées en hommes ; déplacements de militaires trop mauvais sujets, ou de sbires des douanes; détention ou bannissement de libertins, célibataires ou mariés, bourgeois ou nobles, en dépit de toutes les colères, insultes et menaces ; incarcération ou exil de femmes se conduisant mal. Il arrivait même à celles-ci d'être battues de verges, et, pour les obstinées, Liguori eût souhaité que ce fût plus fréquent". Il ne voulait pas
afin de faire saisir et brûler des livres impies chez un libraire français de Naples, et une lettre au roi (1768) afin de faire appliquer les lois défendant et punissant les duels.
1. Dans le seul exemple que cite Tannoia, le récalcitrant empêchait aussi sa sœur, par force, de remplir son devoir pascal.
2. Je partage pleinement les regrets exprimés à cet égard, dans le procès de canonisation, par le promoteur de la foi, observant que « beaucoup, surtout parmi les ecclésiastiques, désapprouvent ces corrections comme inopportunes et se contentent de procédés moins violents pour diriger les peuples ». Mais bien d'autres indices accusent ({ue cette société-là ne respectait décidément pas assez la dignité, l'indépendance ni même la vie de la personne humaine. Que penser, par exemple, de l'ordonnance par laquelle Charles III, pour protéger sou gibier, interdit de
clans son diocèse souffrir de filles de mauvaise vie. Il comprenait que, pour éviter de plus grands maux, on les tolérât dans les grands centres*; mais partout ailleurs il entendait que les lois permettant de les poursuivre fussent appliquées. Sur ses instances nombre de prisons furent à cette fin bâties ou réparées et continuellement garnies. Au dire de son grand vicaire, « il ne tint pas seulement en activité les tribunaux et les seigneurs, mais il remuait jusqu'au ministère etàla cour suprême ». Ecrivant à un nouvel évêque% il lui recommandait de se ménager l'amitié du gouverneur de sa province pour que celui-ci appelant ces malbeureuses leur fit prendre l'engagement de changer de vie. Si elles manquent à leur promesse, on provoquera leur emprisonnement; on offrira de payer les gens de police. « Tous mes revenus, continuait-il, passent, pour ainsi dire, entre leurs mains. » On doit ajouter
garder un seul chat dans l'île de Procida, sous peine de mort ?
1. Leur nombre à Naples (une trentaine de mille) et Icuis envahissements au moment où s'établirent les Bourbons provoquèrent une active campagne du P. Sarnelli. Dans un mémoire publié en 1736 il exposa le mal. 11 s'occupa de protéger les jeunes filles en péril, de soutenir les repenties, d'assainir Ja cité. Il plaida si bien sa cause que, dès 1738, Tanucci fit rendre une ordonnance reléguant les femmes de mauvaise vie dans un quartier spécial, au faubovirg Saint- Antoine. Ces mesures ne paraissent point avoir été inefficaces s'il faut en croire le i'oyagcitr français qui visita Naples en 1765-1766.