‹ St Alphonse de LiguoriChapitre 61 sur 71 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Les premières impressions qu'éprouva Lis^uori en se retrouvant au milieu de sa conorréijation, clans le couvent de Saint-Michel, à Pagani, furent une joie délicieuse et une sorte de rajeunissement. « Je me crois en paradis », écrivait-il. La musique avait toujours été sa distraction favorite. Il se fit apporter ses anciens morceaux. On lui demanda de composer de nouvelles mélodies. « Oui, répondit-il, un Libéra pour mes prochaines obsèques. » Quel contentement de rouvrir son clavecin, dont il s'était interdit de jouer depuis treize ans! « ^laintenant que je ne suis plus évêque, disait-il, c'est bien permis. » Et durant les douze années de vie qui lui restent, h travers des épreuves dont nul n'aurait pu prévoir ni l'âpreté ni la durée, se placeront ainsi quelques éclaircies, rapides, clairsemées, faisant songer aux floraisons éphémères d'arrièresaison.

Des soucis que réservait à saint Alphonse, en son extrême vieillesse, l'institut qu'il avait fondé, les plus cuisants ne furent pas probablement ceux que causèrent des attaques venues du dehors, et auxquelles on était depuis longtemps habitué; mais pourtant elles se déchaînèrent alors plus acharnées que jamais, et jamais elles ne parurent plus près de ruiner Tœuvre si laborieusement commencée. « Nos adversaires, note le malheureux recteur dans sa correspondance de novembre 1770, redoublent d'efforts pour consommer notre perte. » Ils vont bientôt chanter victoire. Tanucci se montre décidément hostile, soit que le spectre de la mainmorte lui porte ombrage, même évoqué à propos d'un ordre aussi pauvre, soit qu'il se laisse impressionner par les anathèmes dont les austères moralistes de lettres et de salons accablent la race des casuistes et des jésuites. Il dessaisit la juridiction qui avait presque achevé l'instruction du procès Sarnelli, et qui allait donner raison aux Rédemptoristes. « Jolies nouvelles ! écrit Liguori le 28 janvier 1776. Si elles se confirment, il ne nous reste d'autre espoir que Dieu; mais Dieu est plus puissant que Tanucci. — Un grand danger nous menace, explique-t-il en mai : peut-être allons-nous être chassés de toutes nos maisons et voir anéantir l'œuvre de nos missions. — Je me représente notre congrégation comme une petite barque au milieu de la mer, battue de tous côtés par les vents; et j'attends que Dieu nous fasse connaître

où il veut hi conduire et Tarrèter définitivement.

S'il veut qu'elle coule à fond bénie soit sa sainte

volonté! » Ces dernières lignes venaient à peine d'être tracées, lorsqu'à la fin d'octobre le choc de la tempête fut soudain détourné par une secousse politique, qui ne put guère ne pas être considérée, à Nocera, comme providentielle. Tanucci qui s'opposait à l'entrée au conseil de la reine Marie-Caroline, bien qu'elle fût mère d'un dauphin depuis un an, était congédié. Le marquis délia Sambuca, qui le remplaçait, ne devait pas sans doute mettre fin à tous les démêlés du gouvernement napolitain avec l'Eglise; mais il était moins hostile que son prédécesseur aux ordres religieux, et il fit signer, en mars 1777, une ordonnance royale rendant l'affaire Sarnelli au tribunal primitivement chargé de la juger*.

Au cours de cette crise la pensée de Liguori s'était souvent reposée avec complaisance sur les maisons des Etats pontificaux. « Nos maisons du royaume de Naples, écrivait-il le 3o mai 1776, n'offrent que peu ou point de garanties pour la

I. Liguori ne regrettait pas que raffaiie traînât. « Le temps, disait-il, est un galant iiomme et il sert à merveille les intérêts des persécutés. » L'alTaire traîna vingt ans environ, et le jugement définitif, qui intervint en août 1783, donna complètement gain de cause aux Rédemptoristes. Leur autre adversaire acharné, l'intendant Maffei, mourut en 1778, et les nombreux enfants qu'il laissa sans ressources furent généreusement secourus par les Porcs qu'il avait si durement molestés.

Stabilité. Elles ne forment point un seul corps, elles ne sont rattachées ensemble que par un pain à cacheter. Nous devons faire tous nos efforts pour les maintenir; mais, disons-le sans détour, si la congrégation ne franchit pas les limites du royaume, jamais elle ne sera vme véritable congrégation. » Et, comme pour répondre à ses désirs, aux maisons de Scifelli et de Saint-Ange de la Coupole, viennent se joindre deux fondations nouvelles. Tune à Frosinone, dans la Romagne, en 1776, et l'autre à Bénévent même, dans Tancienne maison des Jésuites, en 1777- Tant pour constituer ces établissements que pour leur obtenir Tapprobation papale, le recteur ne néglige aucun détail, pas même les petits cadeaux* destinés à entretenir Tamitié d'un abbé dont les bons offices étaient utilisés à Rome.

L'année 1779 fut vraiment une année heureuse. Non seulement l'auteur de la Théologie morale fit paraître une huitième édition dans laquelle il avait pu préciser, sur ces délicats problêmes, sa pensée définitive^; non seulement sa sainteté sembla dominer un moment les forces naturelles, comman-

1 . « Dès demain, écrit-il av(?c conviciion le 3 décembre 1776, je donnerai commission à Naples, et je ferai acheter les huit jambons, quatre paires de fromages et une boîte de douceurs. Pour celle-ci, je la veux exquise..., du pain d'ëpices de choix fait par des religieuses, et autres choses semblables, par exemple un gâteau d'amandes grillées. »

2. La nuevièrae, qu'il donna en 1785, ne modifie pas la précédente.

der aux nuages du ciel et aux flammes du Vésuve ; mais encore un mémoire qu'il ne craignît pas d'adresser directement au roi obtint le décret du 2 1 août, approuvant expressément le gouvernement extérieur de la congrégation, autorisant chacune des quatre maisons du royaume à avoir son supérieur, sous la direction de Liguori, et à former de jeunes sujets. Les Rédemptoristes étaient si peu en défaveur qu'ils furent chargés officiellement de recommander aux fidèles une croisade contre les pirates barbaresques, croisade que Pie \ I avait encouragée d'une bulle et d'indulgences, mais pour laquelle la marine des Deux-Siciles demandait des subsides pécuniaires.

On crut opportun de profiter des bonnes dispositions du gouvernement pour solliciter une approbation plus ample, qui mettrait définitivement la congrégation en sûreté. On voulut qu'une reconnaissance légale sanctionnât les statuts intérieurs consacrés par Benoît XIV, du moins ceux qui ne se heurtaient pas aux dispositions du décret de 1^52 sur le régime des biens. On allait s'engager ainsi dans d'inextricables embarras. Il était nécessaire, pour éviter un déchaînement d'oppositions bruyantes, que la négociation fût menée dans le plus grand secret. Les Pères Majone et Cimino en furent chargés. Ils rapportèrent bientôt un projet, dans lequel ils disaient avoir respecté la substance de la règle. Confiant et ne jetant qu'un rapide coup d'œil sur un manuscrit difficile à déchiffrer,

Liguori, assisté du Père ViUani, accepta ce travail. L'approbation royale lui fut accordée à la fin de janvier 1780. Lorsque les pièces revinrent à Nocera et furent lues cette fois, la consternation fut générale. Le règlement n'avait maintenu ni les vœux de religion, ni le serment de persévérance, ni Tautorité du recteur majeur. « On m'a trompé >>, disait douloureusement saint Alphonse, et il écrivait, le 10 mars : « Je cours risque de devenir fou.... Le nouveau règlement, œuvre du Père Majone, est presque en entier contraire à mes vues. » Et pourtant le Lundi saint suivant, 20 mars, il adressait à rinfidèle négociateur ce touchant appel : « Oublions tout le passé, mettons sous les pieds tout ce qui est arrivé. Je vous prie de vous en retourner dans votre maison de Ciorani, et, si cette maison ne vous plaît pas, choisissez celle que vous voudrez. Soyez sur que je vous aimerai comme auparavant : vous le verrez par expérience. »

Pour réparer le mal, de suite on convoqua les représentants de la congrégation, deux par maison, en assemblée extraordinaire qui se tint à Pagani de mai a juin 1780, fixant les points essentiels à maintenir dans la règle; et, afin d'obtenir une nouvelle approbation officielle d'un gouvernement décidément bienveillant, on entama des négociations, qui aboutirent à un plein succès, dès le mois de février 1781. On put espérer un moment que le trouble et les divisions allaient cesser. Mais sur la première difficulté s'en étaient greffées d'autres,

plus Apres encore, et qui, elles, ne faisaient que croître. Avec le Père François de Paule, visiteur des maisons de Frosinone et de Scifelli, les autres missionnaires des Etats pontificaux avaient immédiatement déclaré qu'ils garderaient la règle consacrée par Benoît XIV, même si les Pères napolitains adoptaient une règle arrêtée par leur roi. L'assemblée de Pagani, dans laquelle Liguori avait donné, puis, sur les instances générales, repris sa démission de recteur majeur, avait été orageuse. On avait, à Rome, éveillé les inquiétudes et les défiances du Pape, déjà très mécontent des continuelles ingérences du gouvernement napolitain dans les affaires ecclésiastiques. Le 22 juin 1780, Pie VI fit écrire aux Pères des maisons pontificales de tenir à leurs règles; le 4 août, il les affranchit de tout lien d'obéissance envers leurs supérieurs des Deux-Siciles et leur interdit de se rendre dans ce royaume; enfin, le 12 septembre, pressé par le Père Leggio, il nomma le Père François de Paule président des maisons situées dans les Etats de l'Eglise, et déclara les Pères des maisons napolitaines exclus de l'institut du Saint-Rédempteur, décision qui fut définitivement confirmée le 22 août suivant, sur les conclusions de la congrégation des évéques et réguliers.

On sent de quelle blessure dut saigner sous un pareil coup le cœur d'un vieillard qui entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année et qui se voyait rejeté de la congrégation pour laquelle il avait tant

souffert depuis qu'il Tavait fondée, il y avait presque un demi-siècle. La fatale nouvelle lui fut annoncée un matin pendant qu'il se préparait à entendre la messe et à communier. Ne laissant paraître qu'un moment de stupeur, il reprit presque aussitôt son oraison et il reçut la divine hostie avec sa ferveur ordinaire. Après son action de grâces, il voulut faire sa promenade en voiture, comme d'habitude. Mais la tranquillité dos choses, qui gardent leur aspect et leur train accoutumés, n'apaise pas la douleur, lorsqu'elle est toute fraîche. Il ne put contenir la sienne. Il éclata en sanglots. Il gémissait : « Secourez-moi, le démon veut me désespérer, secourez-moi, je ne veux pas offenser Dieu. » Plus tard pourtant il devait dire qu'au plus fort de cette crise, il ne croyait avoir offensé Dieu par aucune pensée volontaire de défiance, grâce au secours de la Sainte Vierge. Le soir même, bien qu'il fût brisé physiquement, on lui retrouva sa pleine sérénité.

Les deux tronçons de la communauté devaient vivre séparés durant treize ans. Deux chapitres furent tenus en 1788; l'un nomma coadjuteur à Liguori, avec future succession, le Père Villani; l'autre élut recteur le Père François de Paule. D'ailleurs il ne faut pas imaginer qu'entre ces groupes fraternels régnât généralement l'aigre animosité qu'amènent assez souvent les différends de famille ou les rivalités de corps. Certes l'âme généreuse et tendre de saint Alphonse eût été bien

incapable de nourrir ces sentimenls-là. Il écrivait, le 8 octobre 1780 : « Mes Pères, qui résidez dans les Etats pontificaux, ne m'oubliez pas dans vos saints sacrifices, demandez pour moi la grâce d'une bonne mort... Je vous ai beaucoup aimés, tous tant que vous êtes. Le Seigneur a voulu cette division : que sa sainte volonté soit toujours adorée. » Il témoignait une joie sincère en apprenant les succès des dissidents et leurs nouvelles fondations. Lorsque Clément Hofbauer et un autre sujet autrichien, à la fin de 1784, furent admis au couvent de Saint-Julien à Rome, il prévit que ces premiers religieux de langue allemande propageraient l'institut par delà des monts. Et pourtant il traversait des heures d'accablante tristesse. « Je suis toujours dans l'obscurité, confessait-il le 4 janvier 1781; auprès de moi je n'ai personne qui me rassure. » — « Jamais, n'avait-il pas craint d'affirmer au Pape, le i5 décembre 1780, je n'ai aussi vivement souffert qu'en ces derniers jours de ma vie, les plus pénibles de tous. » Ce qui l'affligeait le plus c'est (jue, jusqu'à ce que le bref du 4 avril 1788 eût rendu aux missionnaires les pouvoirs spirituels exlraordinaires dont ils jouissaient avant la séparation, leur apostolat se trouvait absolument paralysé, Tapostolat, avertissait Liguori *, de six ou sept compagnies de missionnaires, qui pendant huit mOiS entiers sillonnaient les provinces des Deux-

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