CHAPITRE I
Vers Tan 43o, commence en Grande-Bretagne Tînvasîon saxonne. Une cinquantaine d'années apW*s, les lieux de débarquement et les premières conquêtes ne forment encore sur les côtes de la grande île, à Test et au sud, qu'une suite de postes sans cohésion. Au milieu du sixième siècle, les zones de conquête ont grandi jusqu'à se rejoindre; la race teutonne occupe une bande large et irrégulière (|ui fait, presque sans déchirure, le tour de la moitié de l'île. Mais toujours de nouvelles masses arrivent de Germanie; c'est un courant continu, certains cantons d'Allemagne en sont dépeuplés. Le Kent est si bien envahi qu'il n'y reste pas un Breton : il est vrai qu'il a fallu près de dix ans pour anéantir les Celtes et les déloger de leurs inexpugnables forte-
SAINT AUGUSTIN DK CANTERBUHY. 1
SAINT AtlirSTIX [tE (.'AXTEHKVIIV.
rcMCR de t» fnriîi d'Aiiderida. Le \\ essex mel vinglsix nus il se fonder dans le sud; puis, b cet endroit, l'tiivnitînn H':irrJ^ie pendant un demi-siècle et ne reprend (]ue plits tard sa marche envahissante. Sur ci'Uo orientale, les tribus germaines afiliient toujours,' hotunies, femmes, iroupeaux. I.a poussée vers l'io- K'-rif^ur fflt irrésistible. I^s llretons son! chassés de piirtout, ne gardant ver» la seconde moitié du sixiëma Mi'cle «juc In vallée de la Tamise jusqu'à Londres.
Invasion fiToee , au moins dans les premiers temps' La réiiMlanoe des Itrctons, qui avaient retrouvé I' nergie d'autrefois, exaspérait les hordes Jutes Saxonnes. Par malheur, l'ensemble manquait da lu résistance plus encore pent-fitre que dans l'aVU^ que. Si los cliufs germains agissaient chacun poi sou propre compte, les roitelets bretons ue s'insp» raient que de leurs dangers personnels. L'histoinf de la guerre contre les Romains recommençait; ef* Corts héroïques, magnifiques coups de main, mais j[isouciancc et égoïsme. On ne secouait son indifférence que lorsque, gagnant de proche en proche, les Saxons étaient en vue.
Le moine Gildas, qui, du fond du pays de Galles, assistait li ces déroutes continues, s'écriait dans soa style étrange: « .lustc chAtimenl des anciens crimes : d'une mer à l'autre mer, s'clala l'incendie venu (l'orient, allisé par des mains saerilcges, dévastant lus villes et les campagnes, et ne s'arrélanl que lorsi|Uo sa langue rouge cl sauvage eût léché a peu près luuie la surface de l'ile, justjij';) VOcêiiii ocddenla]. ... Alors, sous les coups de bélier, les ailles croulaient; les habitants, avec les chefs de leurs églises, les
clercs et tout le peuple... parmi les crépitements de la flamme, tombaient morts h terre. Effroyable spectacle ! a travers les places publiques, portes des tours arrachées de leurs gonds, pierres des murs, saints autels, cadavres en lambeaux, rouges de sang coagulé et h demi gelé, tout était mêlé, brové, comme sous un épouvantable pressoir. Pas d'autre sépulture que les maisons en ruines ou le ventre dos bètes ou des oiseaux de proie ; je ne parle pas de Tâme des saints, si toutefois il s'en est trouvé beaucoup que les anges aient pu, en ce temps-là, porter dans les hauteurs des cieux... Combien de ces misérables, poursuivis jusque dans la montagne, étaient égorgés par masses! d'autres, mourant de faim, se livraient pour toujours en esclaves, trop heureux d'échapper pour une heure a la mort. 11 y en avait qui passaient la mer avec de grands gémissements; et, sous les voiles gonflées, ils chantaient en ramant : Dedisti nos tariquajn oi*es esca?'um, et ingenttles dispersisti nos, Deiis. Quelques-uns, retranchés dans les montagnes, au milieu des précipices, dans les forêts épaisses, sur les rochers de la mer, toujours au guet et tremblants, gardaient pourtant une patrie. »
Ces pauvres fugitifs ont, dit-on, laissé leurs traces dans certaines grottes du Yorkshire. Aux couches des débris accumulés, on a pu conjecturer l'histoire lamentable des habitants. Les hyènes d'abord v dévorèrent les restes des ours, des bisons et des mammouths ; puis parut une race de sauvages aux haches de silex et aux flèches d'os. Ceux-là, depuis longtemps, avaient disparu, quand arriva une famille de
t SAISI" Al'OUSTlN DE CASTEHUIliV.
r<'-rii{,àës brrtoiis <]ui pousstnieDl devant eux teiirs besliiitix, poFPMoldii'vr*'». I.t's femme» avaienldû bouclef u lii ItAtc leurs (ibules de brim/e el d'émail, el réunir i|U«li{ue« linrdrtt; les hommes, prendre leur épée il ^Hiilo d'ivulr«, rumiis»cr Iniit ce que la maison tutiiienail de vieille!) monnaies, dc|iuis des piêcesd» 'l'injnn jutqii'aui misérables « minimi » de la dénulcnrint puis sauter a cheval el punir. La caverne, ■liiiiii Htiti bruvère, nux pnrois d'un ravin, servît da rfhi)j(t. (JucliiucM m noircis parlent du moment oii. pitur vivro, tin ont dA (uer leurs chevaux: des cailliin* ntllf[ts marquent l'heure où, les poteries de liTM' i>nciirï> Irniche» ne ptiuvnnt affronter le feu, (■Il t'ilUllit le repas en jetnut dans la terrine des piinruH brâlunlDH. I*uis les fuseaux manquèrent et ItiH fkiMtweft ri) liri^ui de nouveaux, vaille que vaille, iitm ilo* uHAenienU de i-ebut (i).
tu (il'H|id«'llt'eliij;ne alors offrit un iragique specl'hlr INiilln ptirt uilleui-s en Europe, la civilisation illiliiitiMIK nv l'Ma phisconiplëtement devant la bar- ' liilliri U iml vrili qu'elle n'uviiil t^té que de surface : lliilimHiB m Ti'IU'H s>lalent peu mêlés- Les vaïnijlUlllH nvuluDl hAli surtout des villes de garnison, iltu lurlcniNNi*)) ni don enmps. Une ruce mixte avaic' l<li II dii nu l'iiviixil' qui peuplait Londres, Verulam,
I •.l<lii:ïlrt, Niiil., Ions les ^'rnnds centres militaires iiiiiiiii^ii'i'iiiv ; iiiiiis Ui nuijorilo des liretons se
II 11,111 :i l'i'iiiil, liniiilriiHe et toujours prête à aider :.r,ii:> iiiiiiii li'.a iii\iihii>iis de l'icles qui. franchissant
CELTES ET S.4X0XS. 5
les grandes murailles du nord, pénétraient jusqu'à la Tamise. Sauf quelques îlots de population romaine, le pays resta ce qu'il était par le passé; d'une ville à l'autre, s'étendaient de vastes solitudes; les voies romaines traversaient des forêts, des landes, des marais peuplés de taureaux sauvages et de loups. Là, dans leurs cabanes isolées, les Bretons vivaient épars, bergers demi-sauvages, gardant leur langue et leurs lois ; gens robustes, mais incapables d'organisation politique.
Devant l'invasion, que devinrent les vieilles cités britanno-romaines? Parfois, comme à Deva ou à Anderida, la population fut exterminée. Deva se releva plus tard, mais on ne connaît d'Anderida que l'emplacement et les ruines, un grand carré de murailles; au douzième siècle, c'était un amas de pierres sans un habitant. D'autres villes avaient si complètement disparu qu'on n'a su longtemps où en chercher les restes.
Calleva Atrebatum n'était pas une ville militaire entassée entre d'étroites fortifications, comme Lincoln, mais une cité marchande, vaste agglomération étalant en sécurité son forum, ses quartiers, ses faubourgs, sans murailles ni citadelle. Comment et quand succomba-t-elle? On l'a retrouvée naguère sous la moderne Silchester, avec sa basilique chrétienne et sa muraille improvisée à la veille de l'invasion.
LTriconium eut le même sort : du moins on sait la date de sa chute, 583. Plus vaste que la Londres romaine, elle était pour le barde breton, « la blanche ville dans la vallée, la ville en pierre qui brillait
« &UÏPr ACCI<STIS Dfi CAXTBMVKV.
iwuiff netnr« p«nm te* TorMa vertes de U conirée t <,>iinnd te Innlc \ rrtini, re n'élait i|a*QD amu riiinvft noircir*, ■ th gabi» mus feu. sans lumièi •an* rhansiia» ■. On n'j enienj |>lit» qae le a lie ratf;)i! i|ui tietil «'abrru«rr ù uue lH>i»son toute fniiche. le «ang qui eoule du cteur d*^ K\ iidvllan It lilimd I'. Ou a (lélrrrÉ ITrîroniDin. I^es larges ruM dp IsdtétftaicDt encore jonrhêes d'ossements, cl l'un truuva de* Mjuelcltcs humains jusque dans les hvpo- Ciiufties des l>nin» et de» mnisons.
D'auires ville* sn relevèrent. Vers le Mii-cle, Winehester prit Ih ptaoe de l'ancienaeGweaU llelf^anim; niais nu builième siècle, Cambritlge eiiciire un tas île déeonibres. La station militaire' do I)eva resta quatre tents ans un désert satts noi I' lBsolitudftducaaipri>main(i)«jusqu'àce qu'on relevât sous le nom vague de Cliester, n le camp', i-;i«lrii n. York ne couvrit ce qui avait été tlburacmâ ijuc KoiiK (laiiiit. I.e Londres anglais n'égala le Loii> iliiiiini romain (gu'ii la veille de la conquête nor* iiiiiiidi!. l.'ciireinte de Diiroverniim, toute petite iju'ollo élnil, se trouvait encore trop lurge pour le (iiiiiterliury saxon.
le 1
i'riiihiil r.i: Il'ihjw l'hglisi; di^puriiissail. comme loin le reste.
L'Eglise avait été, dans la Grande-Bretagne, la sîeule chose solide fondée par les Romains et qui ait survécu au départ des légions. Ses évoques siégèrent dans les conciles d'Arles et de Sardique, soumis comme les autres aux légats du Pape ; évoques indigents, puisque dans le synode de Rimini, ils furent les seuls à accepter d'être nourris aux frais de l'empereur Constance. Leurs rapports avec les églises du continent, et spécialement avec Rome, étaient aussi suivis qu'ils pouvaient l'être, isolée qu'était la Bretagne aux extrémités du monde habitable. Mais enfin, de toutes parts, on avait les yeux sur la lointaine chrétienté; et, quand un docteur voulait chanter les conquêtes de l'Evangile, c'est vers la Bretagne qu'il se tournait : la foi avait été jusque-lu î L'église bretonne avait eu ses martyrs, et, au premier rang, saint Alban ; elle avait eu son hérésiarque en la personne de Pelage. Elle connaissait la vie monastique. Les papes et les églises sœurs de la (ianic veillaient sur elle, lui députant des apôtres ou des réformateurs, Germain d'Auxerre et Virtricius de Rouen, Ninian, Palladius et Patrice. En un mol, c'était une église constituée et vivant de sa vie propre.
Mais, elle aussi, fut emportée par le torrent. Les basiliques furent brûlées, démolies ou consacrées aux dieux germains. « Les prêtres étaient massacrés, dit le Vénérable Bède, on pourchassait par le fer et le feu l'évêque et son troupeau, et personne n'était la pour ensevelir les cadavres mutilés. » (l'est la fuite du dernier évêquc de Londres, Théonus, avec quelques fidèles, emportant les vases s'Acrés et
8 SAINT AUGrSïlX lŒ CAXTERBURY.
les reliques, qui date la prise de la ville par les Saxons (586) . L'évêque d'York, nommé Tadioc, parvint lui aussi à gagner les montagnes galloises (i). Alors commença la fameuse émigration de moines, de laïques et d'évèques qui jeta les débris de l'église dispersée en Armorique et jusqu'en Espagne. Bardes et soldats, chefs de clan suivis de leur peuple, abbés à la tête de leurs religieux, s'entassaient, dans les barques de cuir; on emportait tout avec soi. Une patrie nouvelle se fondait, à qui l'on donnait quelquefois le nom de la patrie abandonnée. Des anachorètes troublés dans leur solitude cherchaient au delà des mers un désert plus tranquille, et trouvaient en route un évèché. Ce n'était pas sans regret toujours; et les Bretons d'Armorique gardèrent longtemps le souvenir du pays d'origine. « In exulatu atque in captivitate in Francia commoramur », écrivait trois cents ans plus tard Radbad, évêque de Dol.
Puis le courant se fit irrésistible. L'émigration est contagieuse : une fois la route montrée, les terres lointaines attirèrent invinciblement les Celtes k l'humeur voyageuse, remuants et inconstants. Les invasions saxonnes ont a peu près cessé que l'émigration dure toujours ; ou plutôt, il se fait entre les provinces celtes un grand va-et-vient de moines et d'anachorètes. Chez un certain nombre, c'est inquiétude de race et besoin de changement : « Passer les mers, dit Gildas, traverser les immenses
(i) Bède^ I^ i5.Cliron. de Mathieu de Weslminsler^, adann,
continents, rien ne les effraie, ils y trouvent leur plaisir. » Chez d'autres, c'est le désir de s'instruire et de trouver ailleurs une vie plus sainte ou des règles plus étroites. Autrefois, quand ils étaient païens, ils rêvaient d'un pays éternellement en paix, où le corps, éternellement jeune, ne se flétrissait jamais, où il n'y avait que jeunes gens et jeunes filles, où l'on ne connaissait fatigue, maladie ni mort. Chrétiens et moines, ils le cherchent encore, mais dans l'ascétisme et la solitude, qui mènent au ciel (i). Que restait-il, après cela, sur les terres envahies de la vieille église bretonne? Il subsista bien quelques Bretons épars à l'état d'esclaves et de parias, d'autant plus nombreux qu'on avançait davantage vers l'ouest. Il est peu vraisemblable que les Saxons n'aient pas épargné, quand ils le pouvaient sans danger, au moins le nombre d'hommes suffisant pour l'exploitation de leur conquête. On a remarqué que dans certains patois, celui du Lancashire par exemple, pas un terme de législation, de guerre, de luxe, n'est d'origine celte : il n'en est plus de même pour les mots burlesques et grossiers. Ailleurs, les termes d'agriculture, de métier, de domesticité accusent une origine bretonne. Il resta donc quelque chose de l'ancienne population. Et plus tard, elle se distingua longtemps de la race conquérante à son wergild inférieur.
Mais ces captifs gardèrent-ils la foi jusque dans leur état de servitude? On a prétendu, pour amoindrir le rôle de saint Augustin, et rattacher de force
(i) Jos. Loth^ V Ëmigralion bretonne, Rennes, 1882.
l'église anglicane actuelle à Tancienne église bretonne, — que Ton suppose gratuitement d'origine orientale et indépendante de Home, — qu'après tout, les moines italiens n'ont fait que rebâtir sur des fondations existantes. Les Saxons n'avaient pas tout exterminé, et les conversions ont été relativement faciles, parce qu'il y avait encore en Grande-Bretagne une sorte de christianisme couvant sous la cendre, et qui ne demandait qu'a se rallumer. Or, aucun document ne montre que les missionnaires romains aient trouvé cette étincelle. Il n'est pas sûr que les mariages avec les femmes bretonnes aient été si fréquents, ni que l'admiration lointaine pour Rome ait facilité le moins du monde l'adoption par les vainqueurs de la religion des vaincus (i). Pures hypothèses sans preuve sérieuse. Aussi bien, les esclaves bretons fussent-ils restés chrétiens, leur place tout au bas de l'échelle sociale, le mépris dont on les entourait, eut empêché qu'ils eussent la moindre influence sur leurs orgueilleux vainqueurs. La Grande- Bretagne était pour les trois quarts païenne, comme si jamais le christianisme n'y eût été prêché (2).
Quant aux souvenirs matériels qui ont échappé au temps, ils sont rares; çk et là, une croix sur un sarcophage, une inscription, des traces peu distinctes de basiliques chrétiennes. C'est a Canterbury qu'il faut aller pour trouver la plus précieuse relique de la chrétienté anéanlîe , la vieille petite église de Saint- Martin. Je ne connais pas de lieu en Angleterre qui
^' . Lifcs of Jrclibishops^ j). 4i-4^-
ne, Eglises séparées, p. 7 et suivantes.
suggère plus de pensées au cœur catholique que ces qaatre murs, dans le cadre que les générations leur ont fait. Glastonbury seul, dans sa quasi-solitude, avec ses ruines hantées par les vieilles légendes celtiques, ou encore la tour de Londres, avec ses images sanglantes de martyre, parlent au cœur avec la même éloquente mélancolie.
Saint-Martin de Canterbury n'est qu'une mince .paroisse anglicane de faubourg plébéien. Sur son antiquité et sa date réelle les érudits se partagent. Bède parle d'une antique église à Test de la ville, -dédiée de son temps au saint évèque de Tours et bâtie sous la domination romaine. La tradition veut que l'église ait subsisté jusqu'à nos jours. Depuis trois siècles, hélas ! les froides cérémonies anglicanes ont remplacé la messe qu'y célébraient les prédécesseurs de saint Augustin, et qu'Augustin lui-même y célébra dès son arrivée ; la lampe du sanctuaire, entretenue avec tant de soin jusqu'à la veîlle-de la réforme, nese rallumera peut-être jamais. Cette relique n'est plus pour la foule qu'une curiosité (i).
Tous les siècles ont apporté là quelque chose. Les Romains ont probablement bâti la plus grande partie des murailles; on reconnaît leurs matériaux, briques mélangées au\ assises de silex, mortier fait de sable de mer, de menus cailloux et de coquilles broyées, bien plus solide que le mortier saxon ou normand. Les Saxons v ont laissé le sanc-
(i) Voir une intéressante monographie par C. F. Roullegde, The h'islory ofS^, Martin^ s c/iurchj Londres, i8(ji.
luaire et d'antiques fonts baptismaux fort barbares. Les Normands ont tracé des arcades lourdes et chargées de grosses moulures. Plus tard, on a élargi les fenêtres; on les a enjolivées au quatorzième ou au quinzième siècle; le quinzième siècle a bâti la grosse tour carrée, aujourd'hui revêtue jusqu'au haut d'une épaisse couche de lierre. Notre siècle enfin y a fait des fouilles et des restaurations.
Et, dans le paysage qui l'entoure, il n'est pas un détail qui ne raconte quelque chose du passé. Le passé romain se lit sur les pentes de la colline qui monte en arrière, autrefois couverte de villas, et sur cette route qui passe auprès, jadis bordée de tombes. Les temps saxons se retrouvent, dans ces deux fines tours jumelles élevées, bien plus tard, à l'entrée de l'abbaye de Saint- Augustin, maison mère de tous les établissements monastiques anglais. Vn peu plus loin, ce sont les temps normands, dans cette abside de la cathédrale, dont quelques parties ont vu Lanfranc; les autres, Anselme, Thomas, Edmond, les docteurs, les martyrs, les persécutés. Puis, dans cette haute tour centrale , au profil net, aux lignes simples, apparaît l'époque des grandes splendeurs temporelles de l'Eglise, alors que l'Angleterre se couvrait tout entière de la dentelle géométrique de son style gothique national. Pourquoi faut-il que de vilaines bâtisses modernes blessent le regard, là où jadis se dressait l'église abbatiale de Saint-Augustin, grande comme une cathédrale? souvenirs du triste siècle oii les évêques apostasiaient, où les moines faiblissaient, où, presque seuls à Canterbury, quelques religieux men-
diants méritaient d'être pendus ou brûlés pour la foi au siège de Rome. Mais il y a aussi le souvenir des derniers martyrs : a gauche, derrière les arbres, est le tumulus breton, aujourd'hui transformé en labyrinthe dans une promenade publique , où fut pendu, par ordre d'Henri VIII, le Bienheureux Jean Stone, moine augustin. Un peu plus près, est Oaten-Hill, la sanglante colline où périrent sous Elisabeth, trois prêtres et un laïque de Canterbury. Elle nous parle aussi de l'avenir, la petite église. Tout autour ont voulu dormir, dans cet étroit cimetière de campagne, des clergymen, des évêques, des soldats. Les croix blanches sont là côte à côte et déjà serrées. Pourquoi avoir choisi ce coin solitaire, dans un faubourg, si ce n'est par le secret amour des âges lointains qui reste au fond de tant d'âmes anglicanes? un jour peut-être cet amour les ramènera à la seule foi qui a les promesses de l'avenir et garde le dépôt de l'indéfectible tradition.
Cependant la race nouvelle s'est installée en Grande-Bretagne, transportant de Germanie son organisation, ses coutumes, sa mythologie. Plus ou moins vite selon les régions, les grands chefs de bande qui avaient mené les premières conquêtes deviennent rois. Il s'échafaude toute une hiérarchie d'assemblées et de conseils [gemot), assemblée
du village, assemblée du hundredy assemblée du comté, assemblée des sages, ou conseil du roi. Les terres sont partagées ; ce qui reste, quand chaque famille a reçu son lot, forme la terre de la commune.
On ne connaît pas encore les villes. Le Germain, dit Tacite, aime à vivre isolé; et les enceintes romaines restent inhabitées. Il y a de grands et de petits villages. Partout on sent que la guerre fait le fond de la vie saxonne ; le temps se passe à attaquer et a se défendre. Les habitations des riches sont fortifiées. Les villages et les simples fermes perdues dans la campagne ont leur retranchement en terre, surmonté d'une palissade ou d'une haie d'aubépine. A chaque instant, les querelles éclatent de lord à lord, de village à village. Les hommes libres, ceux qui laissent flotter leurs longs cheveux sur le cou, en signe d'indépendance, qui ont droit à la lance et à l'épée, ont aussi le droit de guerre privée.
Le récit de la conquête les montre de mœurs complètement barbares; pirates, voleurs, pillards et cruels, ils ont tous les vices des autres races turbulentes qui ont si profondément remué l'ancien monde plusieurs siècles durant. Ils n'étaient ni pires ni meilleurs, quand ils vivaient en Saxonie, que les Francs et les Burgondes : ils avaient plutôt un avantage, celui de n'avoir entrevu que de loin la civilisation romaine.
Quand la conquête fut achevée, ou à peu près, il se fit une sorte d'apaisement. Avec la stabilité, la '^anquillité relative des royaumes désormais fondés
CELTES ET SAXONS. ir>
^t régulièrement administrés, il y eut un certain adoucissement dans les mœurs. Les Jutes, si terribles 'Un siècle et demi plus tôt, devenus les kantiens du ^oi Ethelbert, tout païens qu'ils sont restés, semblent dociles et paisibles. Peut-être ont-ils subi €|uelque influence chrétienne, indirecte, due à la proximité des Francs et aux rapports commerciaux civec le continent. Ces Germains naguère vagabonds 86 fixent. Ils n'aimaient que la guerre et les courses surTOcéan; mais, pour les aventures maritimes, le goût leur en a passé. Ils se sont trouvés riches. Ils n'ont point apporté de (iermanie Tamour de la culture; mais ce sont des enrichis qui savent exploiter. Quanta la guerre, ils Taiment toujours, et, au besoin, les dissensions intestines leur suffisent.
On peut demander à la littérature des Saxons le secret de leurs mœurs; certes, ils y font preuve d'un idéal qui n'avait rien d'attique. Leur imagination païenne vivait dans un monde triste et gris. Ces grands hommes blonds, aux yeux bleus, au corps pale, s'ils rêvaient d'un paradis, se le forgeaient étrange, quelque chose comme une tabagie allemande, où l'on passe les heures à boire, assis sur un grand siège, dans un grand hall. S'il est un monde où ils aimaient à faire voyager leur fantaisie, c'est sur une mer où l'on rencontre des îles funèbres, peuplées de nains et de géants, de fantômes, de dragons et de gnomes; c'est dans un ciel où les corbeaux ricanent, où passent les aigles un lambeau de chair au bec; s'il y a des images qui les font « rire de joie », c'est celle d'un vaincu dans une fosse a serpents, d'un repas où
la terre qu'ils ont envahie ; pour retourner chez eux, ils ont coutume d'immoler dans les longues tortures de la croix un captif sur dix... Pour cela, ils réunissent la foule des condamnés, et, comme pour jouer à la justice, ils tirent les noms au sort. » « Quand vous verrez leurs rôdeurs, écrivait Sidoine Apollinaire a un ami, dites-vous bien qu'ils sont maîtres passés en pirateries. Dans leurs œuvres de brigandage , ils ont un merveilleux ensemble pour commander et obéir, enseigner et apprendre. Voilà pourquoi je vous avertis d'être plus que jamais vigilant dans cette campagne. Vous n'avez pas d'ennemi plus féroce. 11 attaque à l'improviste ; vous le guettez, il échappe. Il dédaigne ceux qui cherchent à lui barrer le chemin ; il met en déroute celui qui ne veille pas, et en pièces celui qu'il poursuit. Si on le force à fuir, il trouve toujours où s'échapper. Je dis plus ; pour ces gens-là , un naufrage est moins un objet de terreur qu'une leçon de navigation. Ils connaissent les dangers de l'abîme en hommes qui le bravent tous les jours (i). »
Qu'on prenne la liste des rois de Northumbrie au huitième siècle ; sur quinze princes, deux seulement meurent en paix. Erdwulf est chassé après deux mois ; Osred succombe dans un complot ; Osric est tué ; Ceolwuif, pris , tondu et forcé d'abdiquer; Oswulf, tuépar les gens de samaîson; Ailred, exilé; Ethelred, exilé; Elfwald, tué dans une conjuration; Osred, pris, tondu, exilé, tué; Ethelred,
(r) Sidoine Apollinaire, K[}. VILI, (i, Carni. VU.* cf. Green, The Making of En gland ^ p. 18, note -j.
ramené de son exil, rétabli sur le trône est tué par ses sujets; Osbald chassé, exilé. Même histoire, un peu moins sombre, dans le Wessex : Cynewulf est assassiné, et Brihtric empoisonné par sa femme. Ce sont les Niebelungen en action. Va ceux-là sont I chrétiens (i).
Penda de Mercie, un franc païen, compte pour sa part la mort violente de cinq rois. Voulant ré- ; duire la ville de Bamborough , qui , sur un rocher à ' moitié entouré par la mer, défiait son armée, il rase les villages voisins, amasse tous les matériaux combustibles, en fait sous les murs un gigantesque bûcher. Quand le vent se lève, Penda met le feu qui monte par-dessus les murailles avec des tourbillons de fumée.
Les mœurs privées répondent à ces exemples venus de haut. Il est vrai que Tacite nous vante la chasteté des femmes germaines, le respect du mariage, et la solidité de la famille. Ce n'est là qu'un éloge relatif; les Germains n'avaient pas les mœurs raffinées des vieilles civilisations; ils avaient à la place une effroyable brutalité; et, quand Pivresse les exaltait, — l'ivresse terrible des peuples tristes, leurs passions de barbares se tournaient en férocité.
Le Pènitential dit de saint Théodore , rédigé environ cent ans après les premiers baptêmes, contient de singulières révélations. Quand, par ces listes de . fautes souvent monstrueuses, suivies chacune d'une pénitence proportionnée et toujours fort sévère, on voit le détail des mœurs encore
ime, Ilist. d'Anglct., t. I, p. 5G-70.
païennes, on est lente de conclure qu'en somme,
avec plus d'intelligence, il n'y a pas grande différence
. morale entre ces Teutons et les races supérieures
" de nègres africains. Surtout l'on ne s'étonne plus
de l'instabilité des conversions.
Pour ne parler que de la violence, les haines étaient vivaces et héréditaires. Un meurtre n'allait ^' jamais seul. Dans les contrats, les réunions publi- [' ques, les pîirlemenls de toute sorte, il n'est question f que d'alliances sans cesse renouvelées, de réconciliations sans fin toujours à recommencer. Il existait une législation civile; mais, si elle était sévère pour le vol et le brigandage, le meurtre n'était guère puni. Des bandes de pillards tenaient la campagne, rançonnaient les fermes, enlevaient les bestiaux. On avait bien pris des mesures pour empêcher la vente des objets ainsi volés; il v avait toute espèce de serments à faire dans les marchés publics, toute facilité au propriétaire lésé de poursuivre son bien hors du comté. Mais le mal était incurable, et tous, du haut en bas, se livraient à ces déprédations.
En fait de châtiment, au premier vol, il y avait restitution au triple; au second vol, le paiement d'une amende égale au wcrgild du coupable, le bannissement ou la mort; au troisième, la mort sans rémission, avec confiscation des biens, dont un tiers seulement était laissé a la veuve. Plus tard, le roi Canut remplaça la mort par la mutilation du pied ou de la main ; et, si, une quatrième fois, le coupable retombait, on avait le choix entre scalper la tète, crever les yeux, couper le nez, les oreilles
ou la lèvre supérieure. Quant a Thomicide , on n'avait trouvé que des remèdes pécuniaires.
Un dernier trait peindra ce triste côté des mœurs païennes : l'esclavage. C'est en public que se faisait l'exposition et la vente des captifs. L'homme valait quatre bœufs. On défendait l'exportation des indigènes, mais l'amour du gain faisait passer pardessus toutes les lois. Rien de plus infâme en ce genre que la coutume de Bristol. Il y avait des racoleurs exprès qui couraient la campagne, enlevaient enfants et femmes, surtout les femmes enceintes, et les expédiaient dans les ports d'Irlande. Et cela dura jusqu'au onzième siècle; il fallut les efforts incessants de Wulfstan, évêque de Worcester, ses prédications continuelles, ses courses à travers les campagnes à la poursuite des marchands de chair blanche, pour mettre fin a cette tradition païenne. Encore jugea-l-on à propos, pour en finir, de faire crever les yeux aux récalcitrants.
La religion germaine, farouche et sanglante, était bien pour quelque chose dans la dureté de ces mœurs. Les images qu'elle suggérait ne prêchaient guère la douceur et la sérénité. Le dieu de la foudre, Thunder, le grand forgeron aux cheveux roux, leur apparaissait broyant tout de son marteau. Si quelqu'un mourait, c'est qu'il avait rencontré Tiw, le dieu des nuées, qu'ils adoraient sous le symbole d'une épée nue. Sur les champs de bataille planaient les Filles du bouclier, les âpres travailleuses qui faisaient leur œuvre de mort en lançant à travers la mêlée leurs bruyantes javelines. Mais la grande divinité était Odin, le dieu de la guerre, qui.
de la fenêtre de son palais céleste, trouvait son passe-temps dans les batailles humaines, distribuait la victoire à ses amis, et prenait les morts pour s'en faire un cortège, quand, sur le char de la Grande Ourse, il parcourait le ciel, son domaine. C'est lui et sa chasse qu'on entendait passer dans le vent d'hiver. Pour paradis, les Saxons n'ont rien rêvé de mieux que des nuits de débauche alternant avec des jours de carnage : toute la journée on se fait de larges blessures, le soir toutes se referment, et on boit le sang dans le crâne de ses ennemis.
Telles étaient les traditions apportées de Germanie. Mais il semble qu'une fois transplantée sur une autre terre, la vieille religion n'ait pas eu le temps de prendre solidement racine. On ne sait pas tout ce qu'un paganisme tire de force vitale de son attache au sol des ancêtres. Les légendes imprègnent jusqu'à la géographie. A chaque accident de terrain un peu notable s'attache une tradition : tout rocher, tout arbre séculaire, tout marais a joué son rôle dans les histoires qu'on raconte autour du feu ou qu'on chante en buvant la bière. Or les traditions locales n'ont pas eu le temps de germer en cent cinquante ans de guerres et de conquêtes. Çà et là seulement, sur la carte d'Angleterre, un nom propre trahit un souvenir mythologique. Le plus souvent, c'est du dieu Odin qu'il s'agit; encore le considèret-on, non comme dieu de la guerre mais comme dieu des frontières et des limites de champs.
En outre, cette religion, que l'émigration sur un sol nouveau devait affaiblir, avait déjà, en Germanie même, beaucoup souffert de causes diverses. En
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II) ll>'<lr, II, >J.
Est-ce à dire que l'évangélisatîon des Anglais dut trouver un appui dans cette décadence de la religion nationale? II n'en est rien. La foi a plus de prise souvent sur un peuple qui croit à ses erreurs que sur un autre qui ne croit à rien. Par un phénomène étrange, qui se renouvelle souvent dans rhistoire du christianisme, les vieux cultes qui sem- ^ blaient mourir aux époques de scepticisme, renaisr sent tout à coup et reprennent je ne sais quelle F fureur de vie, quand ils se retrouvent en face de î la religion divinement intolérante de Jésus-Christ. l C'est ce qui arriva aux premières heures de la \ prédication apostolique en Angleterre : elle pro- : voqua une réaction païenne.
Il faut l'ajouter ; cette décadence religieuse n'était pas sans quelque compensation. De vagues idées d'une divinité supérieure, d'un au delà moins terre à terre, semblent s'être fait jour dans les âmes plus élevées. Nous en retrouverons les traces.
Mais l'obstacle restait le même, plus grand dans les mœurs que dans les croyances. Convertir un roi saxon, c'était « préparer un guerrier fils de guerriers, et fils de dieux, un superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr, et pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi des misérables, et mourir d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns envers les autres (i) ».
(t ) Lavisse, Eludes sur l'hist, d'Allemagne : La foi et la morale des Francs.
Il en ét<iit d'un roi saxon comme de Clovis , il lui répugnait d'adorer « un dieu qui ne fût pas de la race des dieux ».
Mais ces barbares avaient leur beau côté, et c'est par où le Christianisme sut les prendre. C'étaient des hommes, et leurs vices mêmes témoignent de la virilité de la race. Ils sont sérieux : voyez la réponse d'Kthelbert à Augustin; voyez surtout les longues réflexions d'Ed\>in quand saint Paulin vient lui proposer TEvangile.
11 est vrai que ce sérieux tourne facilement au triste et que la tristesse alourdit l'esprit. Ils sont hantés par l'idée de la mort; elle les poursuit partout, remplit leurs poèmes, les saisit au sortir des pesantes orgies où l'ivresse les noie; mais ils s'y habituent et la regardent en face. Le héros grec savait mourir, mais il savait fuir aussi, et nul ne lui en voulait ; le héros germain doit mourir, et pour Kii la fuite est une honte. Il lui prend dans le combat des exaltations soudaines; il y va la poitrine nue; les coups pleuvent, il ne sent rien, sa folie décuple ses forces, et il rit de voir ses blessures et le sang qui en découle.
Ajoute/ qu'ils savent aimer, d'un amour austère, profond, silencieux ; amitiés solides, faites de dévouemenf el de fidélité à la foi jurée; amour conjugal I
gaieté, presque sans sourire, mais grave, sé- "wx, tout de volonté ; amour de sujet à seigneur, maître à loyal sujet, où Ton pleure de se séparer, Ton rêve l'un de l'autre dans l'exil ; et qui, lui ssi, peut devenir une passion, mais chevaleresque ^^ idéale.
ït tout cela, défauts et vertus, brutalités et ten- ^i**«sses, se retrouvera dans les âmes saxonnes TÎstianisées. Les siècles n'effaceront pas ces traits race. Leur histoire sera pleine d'antithèses moes. II y aura des scènes d'une violence inouïe; ^ autres, où les affections saintes et désintéressées ^^ traduiront en accents que ne désavouerait pas * simour humain le plus brûlant.
Il y avait donc dans cette race saxonne, en dépit ^e sa férocité première et de sa vie sensuelle, un ^i*ésor de qualités natives que la foi n'avait qu'à ^t*ansformer. II n'est pas vrai qu'ils soient entrés de prime abord dans le Christianisme par la seule vertu de leur tempérament et de leur climat (Taine), mais il est incontestable qu'il n'était besoin que de l'Évangile pour tirer des saints de ces aventuriers et de ces chefs de bandes; — des rois comme le charmant Oswald de Northumbrie, qui meurt en plein combat poussant ce dernier cri : « Mon Dieu ! sauvez les âmes ! » — des apôtres comme le martyr saint Boniface; — des cœurs aimants comme saint Benoît Biscop, abbé de Yarrow, qui voulut mourir côte à côte avec son prieur Sigfried, poitrinaire et agonisant lui-même, et se fit coucher sur le môme grabat, la tête sur le même oreiller, pour mourir dans un dernier baiser de paix. Et peu k peu V^xxvowt 4»l
• A. HfS.