‹ St. Augustin de Canterbury et ses compagnonsChapitre 6 sur 15 · L\ MISSION DE SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

L\ MISSION DE SAINT AUGUSTIN

» chants d'Eglise se répandaient à travers la Gaule la Germanie (i\ On voit que Grégoire n'oublia sa chère Angleterre; il compta sans doute sur "làaurmonie pour se frayer la route des âmes. Nos Kiissionnaires aujourd'hui font-ils autre chose avec i^urs accordéons et leurs boites a musique ?

Qu'était Augustin avant cette heure qui décida de sa vocation? qu'étaient ses compagnons? Le Vénéirable Bède ne nous dit qu'une chose : tous étaient moines craignant Dieu. L'opinion généralement reçue veut qu'ils aient été bénédictins [i). Ils étaient gens du peuple; le même historien a bien soin de noter plus tard que saint Mellitus, chef d'une seconde expédition, sortait d'une noble famille. La remarque pourra sembler à tout le moins \ superflue ; il faut la faire cependant : saint Augustin n'était pas sans valeur humaine. On l'a nié sous prétexte qu'il était moine. Sans doute la vie du cloître n'est guère pour faire connaître le monde; mais c'est là une ignorance qui n'a rien d'essentiel h Tesprit religieux. L'ancien préteur devenu pape en jugeait ainsi. Pour ses entreprises les plus délicates, et qui supposaient l'expérience des hommes, il préférait les moines; il trouvait que le surnaturel el le bon sens suppléent a bien des choses. Il y a des exemples qu'il se soit trompé et qu'il ait mal placé sa confiance ; du moins ne peut-on pas alléguer en preuve saint Augustin. Il connaissait le prieur, il le savait « docile et entreprenant, pieux.

(i) Joan. Diac. Vila S. Gr^. 11^ 8.

(a) Barouius croit qu'ils suivaient la règle de S. ¥*vy\\V\Vks>.

L' SAINT AKil. .STIN DE CAXTERBURY.

enthuiisîaste oi discret » (i';. Il le choisit; ce choix seul est un assez bel éloge : il dispense presque d*en savoir davantage. El pourtant voici ce qu'on écrit : .

c« La méthode que suivit Grégoire, montre une erreur de jugement, imputable en partie à son caractère, en partie à l'esprit du siècle. Une des aber- ' rations du temps était Toubli complet des causes secondes que Dieu tient en sa main. Les yeux toujours fixés sur la cause première, les hommes s'attendaient toujours à des miracles, et, ce qu'ils attendaient d'abord comme probable, ils l'imaginaient \lte comme fait accompli. Grégoire se disait que s'il pouvait mettre la main sur des hommes d'une religion vive et d'une grande piété, l'œuvre irait toute seule, par la seule intervention de Dieu... Tandis que toute rhistoire rend témoignage de la ferveur, de l'abnégation, de la persévérance dans le bien des quarante missionnaires, nous ne trouvons pas parmi eux, un seul homme d'esprit supérieur, et, en conséquence, nous les voyons, pris en corps, manquer absolument de courage moral (vt). »

Ainsi parle un protestant, et c'est une page prise entre vingt. 11 est bien entendu qu'il faut être homme du monde pour être bon missionnaire, et qu'un moine ne peut être un esprit supérieur. Allégations qui sentent trop l'esprit de parti pour qu'il faille s'y arrêter. Quant au courage moral qu'on dénie aux quarante premiers apôtres de l'Angleterre, d'autres écrivains protestants montrent plus d'é-

(i) Hook, Lifos of Anhbisliops of Canietbury^ t. I, p. 5o. (2) Hook. Op. vit., I, p. 56.

quité. L'historien Kemble, auteur « plus érudit qu'enthousiaste », dit Montalembert, estime Tœuvre de ces moines allant conquérir un monde, à Theure où Rome, leur patrie, est menacée par les Lombards, plus héroïque que Taudace de Scipion s'embarquant pour Carthage, quand Annibal est aux portes de Rome. M. Lavisse met leur entreprise apostolique au-dessus des courses victorieuses d'Agricola.

Il est vrai que cet héroïsme devait avoir son heure de défaillance.

Ils quittèrent la ville sainte vers le mois de juin 5g6. En peu de temps, ils furent sur le sol de France.

Une de leurs premières étapes en Gaule fut le grand monastère de Lérins, où saint Patrice jadis avait séjourné neuf ans. Augustin avait à visiter, de la part du pape, Tévêque d'Aix, Protais, et un officier bourguignon, le patrice Arigius. Il dut laisser ses compagnons à Lérins; et ce fut sans doute pendant cette absence de leur chef, que les moines, abandonnés à eux-mêmes, cédèrent à cette tentalion de -découragement qui est restée célèbre. Avaient-ils cru, en donnant leur nom, s'engager dans une entreprise sans risques ni dangers? Ils ne connaissaient point les peuples qui leur étaient confiés. La première description qu'on leur en fit les inquiéta.

Des hommes, que saint Grégoire désigne par le litre vague de « maledici homines )>, sans plus pré-

ciser, leur dépeignirent une race de barbares qui c'était peine perdue que de prêcher la foi. allait de la vie : on ne les laisserait pas débarqu < du reste ils ignoraient la langue, bref l'entrepu^ii était folle. Les documents abondaient : les lelti*( de Sidoine Apollinaire, \'îeilles de cent ans, mai toujours vraies, racontaient les pirateries saxoncei et leurs chasses à Tesclave ; le mot de Salvien, prêtre de Marseille, résumait dans une formule le jugement des Romains : « Les Goths sont perfides, mais pudiques; les Alains impudiques, mais francs; les Saxons cruels, mais chastes ; les Francs menteurs, mais hospitaliers » . On pouvait conclure des Saxons continentaux aux Saxons insulaires. Or, il n'y avait pas vingt ans, une de leurs bandes, détachée de Tarmée lombarde, avait passé les Alpes, pillant, ravageant, faisant des esclaves. On les avait repoussés. Puis ils étaient revenus plus nombreux, en deux armées, emmenant cette fois avec eux femmes, en fants, bestiaux. Ils avaient enlevé et consommé sui place toutes les moissons en gerbe des campagnes d'Avignon; puis, ayant acheté le droit de franchii le Rhône, ils avaient indignement trompé les gens d'Auvergne, faisant passer pour or des pièces d'airain toutes neuves.

Devant ces faits ou d'autres semblables, les missionnaires cédèrent à la tentation et demandèrent à rebrousser chemin. Il faut bien le dire, il y avait une lacune dans l'organisation de k petite armée ; on avait eu raison de compter sui la sainteté des moines, peut-être avait-on tenu trop ocu de compte de la faiblesse humaine. L'autorité

Augustin n'était pas assez forte. Simple prieur,

ialgré le titre d'évêque qui lui était réservé s'il

privait à fonder son église, pouvait-il imposer sa

/^olonté avec toute l'efficacité désirable? On peut

supposer que ces récils énervants n'eurent aucune

prise sur lui, mais il crut devoir retourner à Rome

perler la requête des découragés. Il partit. Fllicnne,

abbé de Lérins, profita de l'occasion pour offrir au

pape un petit lot de plats et de cuillers pour ses

pauvres.

Grégoire ne goûta pas les raisons alléguées, et

bientôt Augustin revint avec une lettre doucement

énergique à l'adresse de ses compagnons. « Il valait

'wieux ne pas vous engager, que de reculer après

avoir commencé. Avec grand soin, mes très chers

fi's, vous devez mener a bonne fin ce que vous avez

dtrepris, par la grâce du Seigneur. Que ni la fatigue

^^ voyage, ni les langues méchantes, ne vous cf-

fruîcnl. De toutes vos forces, de toute votre éner-

g^o , faites ce à quoi Dieu vous a poussés. Obéis-

se:i en tout avec humilité a Augustin votre chef qui

revient à vous. Nous l'avons constitué votre abbé.

^^ohez que le mieux pour vos âmes sera de faire

^^vit ce qu'il décidera. Que le Dieu Tout-puissant

^'^Vi8 protège de sa grâce, et m'accorde à moi de

^^^ir dans la gloire les fruits de vos labeurs. Je ne

P^îs travailler avec vous, du moins que je me

^**0"ave, pour prix de mes désirs, dans la joie de la

'^^compense. Que Dieu vous garde, mes chers fils. »

(Bip. 6, i5).

II n'y avait plus qu'à se mettre en route sous la Conduite du nouvel abbé.

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]lî

CZ.Z Aii£"3>^ ^'^i^ p:*ri-eiiT ^3 JTiu>«i lettres. Pour *.>uit iiÎT if**, f-r^trar»- i^ P*p^ *^t comme tracé ] îtiaf-raire . Lf Tc^vair*^ àf^inh êtrp lon^. fatigant; et, poisqiaf' If^ s: î<*Sv»ii nuirez Tt^ menaient pas aveuirlémenl j*-ar cc'iiijiïf^ ?n Diea. Grégoire avait pitié de leiar îaiir»i««î>e. <•! lenr assurait des appuis faansiiiiïs. Il «onlait aufsâ îiiteresser à son entreprise rctis el evé^ues de Gaule. Pour chaque étape dans les ailles episcopaîes ou royales, il avait donné à ses moines un mot de recommandation.

Il remercie Tabbé Èdenne et le félicite, sur le lémoi«rna«^e d Au^stin. du bon ordre de sa maison. Le Patrice Ari^us était un bon serviteur de la papauté : plus d'une fois le pape ordonna à ses envoyés de ne rien faire que par ses conseils : cette fois il lui recommande ses missionnaires. Puis ce sont des missives pour les évèques. Augustin joue au passage le rôle de délégué ; il jHirte de Wlle en ville les volontés papales, en même temps qu'il demande aide et secours pour son œuvre. A Marseille, il s'agit du patrimoine de saint Pierre. Auprès de l'év«''fjue d'Arles, Vii^le, le pape est plus pressant; depuis quelques années les aumônes ne viennent plus; « il est exécrable, dit-il, que ce que les rois n'spectenl, les évoques se Tapproprient ». Puis il t'onutrcie le métropolitain d'Aix, Protaîs, des services <hgâ rendus à Augustin, et le charge d'obtenir, fût-

I ce par la menace, que Virgile accomplisse enfin son I devoir. X Vienne les voyageurs rencontrèrent Téi vèque Didier, le futur martyr. De là ils gagnèrent ■ I^yon, puis Autun.

I Augustin s'en allait ainsi vers le nord, suivi de

r ses quarante moines. La multitude de voyages qui

remplit la vie des évoques d'alors suppose une

grande facilité de communications. Le réseau de

voies romaines était encore intact. Il v avait bitMi

dmnombrables droits à payer, douanes, péages,

octrois, sans parler de taxes étranges sur les timons,

'es bètes de somme, l'herbe qu'on foule, la rive

^ue l'on côtoie, la poussière qu'on soulève. Mais on

peut supposer que nos voyageurs en étaient exempts.

Ils allaient à petites journées, faisant de longs

séjours dans les villes et les monastères. Tout l'hiver

^^ 596-597 fut employé a traverser la (iaule. Ils

s^ïtiblent être restés plus longtemps à Autun, point

central, à mi-chemin entre la Provence et le nord,

^ Çfcortée des villes royales, Metz et Orléans. L'é-

^'^cjue Syagrius se montra si empressé pour eux que

'^ pape, un peu plus tard, l'en récompensa en lui

^*>. voyant le pallium. Aujourd'hui encore, les évè-

ÎVi.e8 d'Autun ont droit à cet insigne, en souvenir

^^^ passage de l'apôtre.

C'était l'époque de la grande puissance de

*^^i:*unehaai. La vieille reine a été fort calomniée :

^ï^le gardait les vices de sa race; maïs ceux qui

■^ vivaient connue jeune, comme Grégoire de Tours,

■^^li reconnaissaient des vertus, du bon sens^ voire

^«la décence. Elle montrait une foi solide. Kn tout

^ïts, à l'époque où nous sommes, elle n'avait commis

SA xMISSION. 49

saint Augustin à travers la Gaule. Une tradition le fait passer par Angers. D'Orléans, où il put voir le roi Thierry, il gagna Tours, où devait l'attirer le tombeau de saint Martin. Songeait-il que le grand thaumaturge semblait déjà l'attendre dans sa petite chapelle au seuil de l'Angleterre ?

Une légende assez célèbre se rattache à cette partie du voyage. Descendant toujours la Loire, le saint arriva aux Ponts-de-Cé, à quelque distance d'Angers, ia troupe de missionnaires venait de passer le pont, long d'un mille, qui traverse le fleuve à cet endroit. A la vue de ces étrangers, qui s'avançaient à pied, humhletnent vêtus, les gens du village s'attroupèrent et hairèrentla route. Bientôt ce fut le tour des femmes : comme des furies, elles criaient, hurlaient, ricaiiï^ienl. Les moines étaient poursuivis, poussés, tirés, j^tésà terre; ce fut une cohue. Il y avait là un bel ox*me touffu : Augustin voulut s'arrêter sous l'arbre 6^ y passer la nuit; mais les femmes revenaient sans c^sse à la charge. Pour se défendre contre l'une d^^lles plus acharnée que les autres, il avait déjà '^ vé le bâton, quand Dieu intervint. Le bras se détondil comme un arc, le bâton fila comme une floche à trois cents mètres. Suivi des siens, le saint ^l>bé courut au lieu que Dieu lui marquait ainsi. Le '^âlon s'était fiché en terre et une belle source avait J^îlli. On Se désaltéra, on rendit grâces à Dieu, et tous passèrent la nuit à chanter. Mais voilà que du pi'ochain village, les gens aperçurent descendant du ^îcl une belle gerbe de rayons qui se reposaient sur les missionnaires. Ils comprirent alors leur faute. Cependant la nuit s'achevait. Dès le petit jour, les

ifO SAINT ArorSTIX DE CAXTERBURY.

gens de Ce accoururent : il était trop tard, leurs victimes de la veille cheminaient déjà en hâte vers Angers. Ils se lamentèrent sur leur péché d'autant plus que la fontaine miraculeuse leur disait assez de quelles bénédictions ils s'étaient privés. Puis, regardant à terre, ils virent une inscription tracée sur le sable : « Ici reposa le serviteur des serviteurs de Dieu, Augustin, envoyé par le Bienheureux pape Grégoire à la conversion des Anglais ». Ils décidèrent qu'on élèverait là une église. Et voici la merveille : pas une femme ne pouvait entrer dans l'église ni boire à la source. Si bien que des pèlerins d'Angers, venus en grand nombre à Canterbury, s'étonnaient que les femmes pussent librement pénétrer dans l'église du bienheureux : c'est, leur dit-on, que les femmes saxonnes furent plus charitables que les Angevines.

Or, une illustre matrone des environs d'Angers prétendit un jour avoir raison de cette défense étrange. Un gros cierge à la main, comme pour flatter le saint, elle voulut passer outre. Une force invisible la terrassa et elle mourut, répandant ses entrailles sur le sol. On comprit la leçon. Cependant, pour que les femmes ne fussent pas absolument privées des faveurs de saint Augustin, on construisit, tout près de la porte, à leur usage, un petit réduit oii elles pussent prier et assister à la messe.

Un évèque d'Angers, nommé Geoffroy, venu en pèlerinage à Canterbury au temps de l'hagiographe Goscelin, après avoir constaté que les traditions des deux églises étaient semblables, raconta un prodige dont lui-même, disait-il, avait été témoin. La dévotion

Y 'vers le saint se répandait en Anjou, surtout de-

118 que la conquête normande avait multiplié les

^faiâons entre l'Angleterre et la France. On agran-

ttlm petite église expiatoire des Ponts-de-Cé, puis

évèqoe >înt faire la dédicace. On était au 9.6 mai,

été du saint, les blés achevaient de mûrir, les

hamps étaient superbes. La foule cependant gros-

^ianit toujours. Bientôt les chemins ne suffisent

Jns. On passe les haies, on envahit les moissons,

UMit est foulé aux pieds. Le travail d'une année était

perdo. Mais on pria le saint : un mois ne s'était pas

éooulé, la moisson reverdit, se releva, et dépassa

toutes les espérances. Et ainsi, dit l'historien, le

miracle nouveau confirma les miracles passés (i).

Au printemps de Sgj, la troupe de missionnaires, suivie de quelques interprèles, quittait enfin les côtes de France.

Partis probablement de Boulogne, ils ne tardèrent pas k voir les falaises de Douvres, rongées du haut en bas parla mer qui y taille de hautes parois blanches. Comme au temps des légions romaines, le navire doubla le cap, où jadis, sur une tour, flambait un grand feu, en manière de phare. Puis la côte s abaissa peu à peu; lès collines crayeuses, arron-

(i) Gosceliu^ f^ita S. Au g.

SAISI' Al't.illSTIN M'. rANTEUBL'IlY.

Kiiiitmel, ruviiieni vers l'intérieur, lout s Je b(iU et d'fiprbagcs, Une longue grève i 8^ ' recourbait en forme de fnux vers le non

buluii. d'une voie roniulDe. A l'horizon, les f InisOB se redrcssuient, encadrant de 'blanc une jol bai? où les bateaux plats des Saxons avaient reraplai les Btationnaires de la flotte romaine.

Le navire avançait toujours. Sur la gauche, etit In {tiage et l'ile triangulaire de Thunct, un cao «'ouvrait assez, large, semé d'îlots de sable, l'i sorte de promontoire bus commandait l'entrée, co ronné d'un carré de murailles épaisses, créneléf armées de tours aux quatre angles. Sur les penU une ville abandonnée, des maisons romaines 'a l< rouge, délabrées et désertes, un amphithéâtre, • au pied, les débiis d'un (juai de débarquemei C'était la Rutupiae des Romains, plus tard Riclil roogh, — ville célèbre en son temps, centre d'u série de places fortes qui s'échelonnaient le lonj; toute la cote point de départ de toutes les voies i marnes de Bretigne, grand port de commerce, d' I on exptdnit pour Rome les chargements de h phgc finieuse pir ses huîtres petites et savoureus SI ^nulLes jusque sur les marchés de la capitale, unis depuis cent ins, une solitude et une ruine.

J ( n L\n s irtt ti dans un petit havre de l'île 1 Inncl Vussiiiil d bartjué, Augustin envoya au I ili Ibert un niessige. 11 disait en substance q in i\ ut de Rome Tpporiaiit la bonne nouvelle, p jnetiini i qui putevall l'oreille les éternelles je du ticl et unr io\ uité sans lin avec le Dieu vtv et vtritiblc

En attendant le retour de Tenvoyé, les moines eurent quelques jours pour se familiariser un peu avec ces barbares qui les avaient si fort effrayés de i loin. Ils virent les gens du peuple dans leur blouse f de laine ou de grosse toile, aux manches collantes, et délicatement ouvragée sur les épaules et la poitrine; les jambes serrées de bandes de deux couleurs, et la tête sous un capuchon. Les chefs avaient le baudrier, Tépée à garde dorée, le mantelet bleu couvert de broderies fantaisistes. Ils purent entrer dans les maisons saxonnes en bois, dans les larges halls, salles communes, où, le repas fini, les hommes, assis en rond sur des bancs, buvaient la bière servie par les femmes, pendant que la harpe passait de main en main, qu'un poète chantait ou qu'un bouffon faisait ses cabrioles. Peut-être l'hospitalité leur imposa-t-elle de dormir là, sur des bottes de paille, les pieds au feu, autour du foyer central, dans une atmosphère de fumée ; avant-goût de la vie de missionnaire.

La réponse d'Ethelbert ne se fit pas trop attendre. Le roi ordonnait aux étrangers de rester à Thanet; lui-même viendrait les voir. En même temps, il donnait des ordres pour que rien ne leur manquât (i).

Ethelbert hésitait. Il connaissait le christianisme par sa femme et l'évêque Liudhard. Tous deux avaient silencieusement préparé les voies à

(i) Une tradition locale veut tiiie la reine Bertlie soit venue voir les missionnaires que Dieu lui envoyait. On montre dans l'église de Minsler la pierre où Augustin se serait assis pour l'entretenir.

«4 *INT ALi.iKSTIN Hr C VNTKUllMiY.

l'Kviii] — un peu tiniidcmeul aussi peut-être,

ciii' saint lirégoire semblera plus r.ird reprocher h lïi ri-iiie [lerthe d'avoir été lenle à convertir son mari. Tandis (|ii«, lui, Hiirrifiaît encore ii ses dieux dans va ancien édifice romain, Derthc et Liudhard à queltjues pus de la, dons la petite basilique de Saint-Martin, avaient prié cl chanté les louanges de Dieu. Ils avaient prêché d'exemple, et, sans rien dire, assoupli le civur du roi. Mais Liudhard était mort, la reine restait seule chrétienne , il était temps ijiie saint Aug'ustin arrivât.

I.e roi avait sur la religion des idées de barbare; c'était pour lui uUuire de magie. S'il ne se décidait pas, c'est qu'il avait peur de ces hommes venus de si loin. U craignait leurs enchantements, cl, persuadé qu'en plein aîr il n'avait rien à redouter, il leur défendit l'abord de Cauterbnrj, décidé d'aller les trouver en personne. Ne croirait-on pas lire quelque récit de nos missions actuelles, où, si souvent, le zèle vient se heurter aux défiances eufantines d'un roitelet sauvage?

Au jour dit, le roi arriva dans l'ile de Thanet, et convoqua les nouveaux venus à un conseil. Sous un arbre, le roi s'assit, entouré de ses guerriers. Tous étaient en armes, la lance ou le sabre à la main, le casque de fer forgé eu hure de sanglier sur la léte, lii cotte de mailles sur le corps, et, au bras, le bouclier de tilleul a bosse de fer. Cependant les moines se niellaient en procession; d'abord une grande croix d'argent, puis une large bannière dorée avec rîniagcdu Sauveur, puis les moines, et Augustin, qui les dépassait tous de ia lùtc et des épaules. Ils chan-

taient les litanies; et, pour la première fois, les mélodies grégoriennes retentissaient sur la terre anglaise, où, pendant mille ans, elles allaient emplir les voûtes d'un millier d'églises monastiques. L'assemblée des Saxons put entendre se développer cette douce et lente mélopée à deux chœurs, si différente des hymnes germains. Mais elle ne comprit pas la solennité de cette scène unique dans l'histoire de l'Eglise, où le vieux monde barbare, représenté par ce roi et ses fidèles assis sur l'herbe, attendaient la vérité qui venait à eux en chantant. Ailleurs, la foi s'était glissée en cachette ; elle tombait comme une graine dans le sol idolâtre, apportée, on ne sait comment, par ce va-et-vient du commerce ou des armées qui mêle les idées en mêlant les homuies; elle germait lentement, et, un jour, aux coups répétés de ceux qui voulaient la jeter à terre et lui couper jusqu'aux racines, on s'apercevait qu'elle était devenue grand arbre. Ici, rien de semblable. En plein air, sur une plage semée de ruines, parmi les débris d'une civilisation raffinée, en face de cette mer houleuse el triste qui tour à tour avait apporté à cet endroit même les galères de César et les barques de leurs ancêtres, les Saxons assistaient muets, un peu défiants à cette troisième invasion. Et voici qu'inondant le rivage elle se déroulait lente et harmonieuse, pacifique et étrange. Dans leurs robes de moine, les quarante conquérants apportaient bien des choses que ces barbares ne soupçonnaient pas, une civilisation, des arts nouveaux, une littérature, un lien avec l'ancien monde, une vie surnaturelle intense, des germes de sainteté qu'une ^éwé\^XA»w

allait faire éclore et dix siècles de gloires religieuses. L'histoire chrétienne de la Grande-Bretagne se renouait et recommençait plus belle.

Le roi les regardait venir ; quand ils furent tout près, il leur fit signe de s'asseoir. Saint Augustin prit la parole, un interprète traduisant a mesure. Il parla de la rédemption, de la vie et des miracles de Jésus-Christ; il raconta sa mort et sa résurrection, la conquête du monde par l'Evangile, et exposa les promesses de la vie future.

Quand il eut fini, Ethelbert fit un réponse (( loyale, sincère, et, comme on dirait aujourd'hui, vraiment libérale ». (Montalembert.) « Ce que vous dites est fort beau, vous faites de belles promesses. Mais ce sont des nouveautés où je ne sais que croire. Je ne puis y donner mon assentiment, laissant là tout à coup ce que, si longtemps, j'ai observé avec toute la nation anglaise. Mais vous êtes venus ici de loin, et, je le vois, vous voulez nous communiquer ce que vous regardez comme la vérité et le bien suprême. Je ne vous molesterai point. Au contraire, nous vous accueillons comme des hôtes ; tout ce qui sera nécessaire à votre entretien, nous le fournirons. Pi*êchez, convertissez à votre religion qui vous pourrez. »

C'était comme la charte de la liberté religieuse en termes de calme bon sens. L'enthousiasme a pu être à l'origine d'autres conversions. Il y a, dans le récit de ce qui suivit la bataille de Tolbiac, un élan et un ton d'épopée qui soulève. Que l'imagination ^pulaire y ait ajouté, je n'y contredis point, cela

itre au moins où allait l'idéal de nos pères;

mais il n'y a pas la moindre broderie épique sur le récit du Vénérable Bède. Le roi et ses fidèles examinent, calculent, se réservent, et un historien anglais protestant a pu dire sans trop flatter son pays : « Cette réponse, dans sa simplicité , contient en germe, ce semble, tout ce qu'il y a d'excellent dans notre caractère ; c'est exactement ce qu'un roi devait dire en pareille occurrence, exactement, ce qui, sous l'influence du Christianisme, s'est développé dans nos meilleures institutions. 11 y a là une aversion naturelle pour les changements, que l'Anglais conserve encore ; et, en même temps, une disposition à écouter favorablement tout ce qui se présente recommandé par l'énergie et le dévouement de ses promoteurs. II y a enfin un esprit de modération et de tolérance, le désir de jouer cartes sur table, qui est un de nos dons les meilleurs, et que, j'espère , nous ne perdrons jamais. Nous devons en vérité remercier Dieu, non seulement de nous avoir donné un Augustin pour convertisseur, mais aussi un Ethelbert pour roi (i). »

Les guerriers Kantiens répondirent au discours de leur chef, selon la coutume des assemblées, par le cri : a Aye, Aye, » et par des coups de lance sur leur bouclier, puis on se sépara.

Bientôt après, sur l'invitation du roi, les moines (i) Stanley, Memorials of Cantcrbiuy^ p. 34.

quillèrenl Tile de Thanet, traversèrent les ruines de l'ancienne Rulupiae, et s'engagèrent sur la voie romaine de Canterbury.

Le rivage où ils étaient restés quelques jours, devint, dans la suite, comme une terre consacrée, hanté epar les légendes. Le séjour des apôtres l'avait, disait-on, rendu plus fertile encore que par le passé; on n'y voyait ni rats ni serpents : Thanet était un paradis terrestre, une île sainte. Le rocher où Augustin avait mis le pied en débarquant, avait gardé l'empreinte de ce premier pas sur la lerre anglaise ; la pierre miraculeuse était toujours là, s'obslinant a revenir sur la grève toutes les fois (|u'on essayait de la déplacer. On avait bâti là une chapelle; la chapelle a disparu, remplacée par une ferme vulgaire. Un mince pli de terrain audessus de la plaine environnante, c'est tout ce qui reste de cette plage où Rome aborda pour la seconde fois.

L'enceinte de Rulupiae eut aussi sa légende, consacrée autrefois par un ermitage et une petite chapelle paroissiale. Une sorte de bosse cruciforme, assez énigmatique, dont l'herbe courte fait tache sur les blés environnants, s'appelait encore, au siècle dernier, croix de saint Augustin. C'était, disait-on, la trace de son passage au milieu des ruines.

Tout autour, et jusqu'à l'horizon, le paysage, d'âge en âge, s'est modifié. Les falaises ont reculé devant la mer, la mer a reculé devant les boues de la Stour; les déchirures se sont comblées, les contours se sont arrondis et simplifiés. Dès le temps du Vénérable Bède, le canal de Thanet se rétrécissait;

au seizième siècle, un assez gros navire eût encore pu s'y aventurer a marée haute. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un étroit fossé encombré de joncs dans une plaine basse. Rutupiae est en plein dans les terres, et la mer a reculé d'une lieue. De la colline isolée où sont les ruines, la vue s'étend sur plusieurs kilomètres de dunes, de marais et de jardins. Rien de plus tranquille que ce grand paysage encadré entre les hauteurs boisées de Thanet, les falaises de Ramsgale coquettement couronnées d'une jolie ville, et la mer toujours un peu triste et terne sur ses bas-fonds. Tous les bouquets d'arbres cachent des fermes ou de vieilles gentilhommières blasonnées, mais tombées en roture depuis longtemps. Un peu partout, des troupeaux. Au centre, la petite ville de Sandwich avec son faux air de bourgade flamande; une ruine encore, car Sandwich eut ses jours de prospérité. Aujourd'hui Douvres et Ramsgate l'ont tuée; son port s'embourbe de plus en plus; les remparts écroulés, transformés en promenade, l'enserrent comme une ceinture de jour en jour plus lâche. De loin, elle semble mélancoliquement regarder sa jeune rivale, Ramsgate, étendre ses « piers » dans la mer, étaler ses faubourgs sur la falaise autrefois déserte, et se hérisser de clochers (i).

Il est bien éloquent pour une imagination d'Anglais ce coin de terre en face du continent. Ce fut longtemps la porte de son île.

Vers le sud, a Deal, les Romains ont débarqué avec César; sur le bord de Thanet, les Saxons ont

(i) Stanley. MeinorialsofCanterbury, p. 19.

m SAINT AUGUSTIN DE CANTERBURY.

pris pîed à Ebbsfleet. Du même endroit, un siècle et demi plus tard, saint Augustin et ses moines parlaient en procession pour Canterbury à la conquête des sept royaumes. Par d'autres plages, sont venues en Angleterre, avec les deux Guillaume, sa puissante aristocratie et sa constitution ; mais c'est par ici qu'elle a reçu la civilisation antique , les éléments premiers de sa race et sa foi des anciens jours. De Rome, il reste les murs demi écroulés de Richborough. Des vieux Saxons, il reste des cimetières. Mais tout parle des moines par qui vint la foi. Villages, hameaux, manoirs, presque tout, avant la Réforme, appartenait aux deux monastères de Canterbury ; cela leur était bien dû. On leur donna jus- (lu'au couvent de Minster, où avait vécu la douce sainte Mildred, f^irgo nardiflua. Sur le petit bras de mer deThanet, des frères lais faisaient le service du bac. i^lus bas, les moines ont, pied à pied, conquis la grève conlre les vagues et une chaussée porte encore le nom de Monks" Tf^all. Ici du moins l'œil ne renconlre pas que des ruines. Ça et là des maisons religieuses ont surgi, comme pour réconcilier le sol profané pendant trois siècles ; et parfois, au som- !n(»t des falaises de Ramsgate, sur le haut d'une lour, Hotte, comme un signe des jours à venir, un grand drapeau bleu et blanc, brodé du pallium de saint Augustin et de la devise Bénédictine : Pax (i).

(i ) Los Bc'iK'dirtiiis ont à Ramsgate un collège et une paroisse' (h'dii's à saint Angnstin.

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