Les missions
En iSSg, François de Borgia demandait au père Laynez d'être envoyé aux missions de Tlnde. Dès lors, il n'avait pas cessé d'ambitionner l'apostolat et le martyre. « Bien que je sois avancé dans la cinquantaine, écrivait-il en 1 567, je n'ai pas perdu cependant l'espérance de voir ces régions, et d'y finir ma vie dans le service de Dieu et des âmes. Pater mi^ viri" liter âge et esto robustus! vous souvenant de la faveur que Dieu fait à ceux qui, par obéissance, sont envoyés dans les missions apostoliques, et peuvent consacrer leur vie et leur mort à un aussi grand service de Dieu, sans sortir de la sécurité et de l'obéissancerelîgieuses. » Peu de mois après, il répétait : « Non ! je n'ai pas perdu l'espoir de mourir là-bas, et je voudrais que tous ceux qui vont dans l'Inde, envoyés par la sainte obéissance, comprissent la grâce que Dieu leur fait par une ôi excellente vocation. »
Ce que François de Borgla n'obtint pas pour lui, Dieu le lui accorda largement pour ses fils. S'il ne put s'employer lui-même à la conversion des infidèles, il eut la gloire d'y consacrer beaucoup de religieux, d'ouvrir à sa Compagnie de nouveaux champs d'apostolat, et d'y voir tomber un grand nombre de martyrs.
Les lointaines missions d'Asie, fondées par saint François-Xavier, n'avaient jamais été visitées. Dès le début de son généralat, Borgia résolut de leur ménager le réconfort et l'appui d'une visite régulière. Par suite, les chrétientés de l'Inde et du Japon furent renouvelées. Avec une vigilance, une fermeté, une tendresse sans bornes, il s'employa aussitôt à remédier aux besoins, aux abus, aux souffrances qu'on lui signalait.
Il comprit, tout d'abord, que, plus qu'ailleurs, il faut, aux missions, peu d'hommes, mais des hommes d'élite t( bien persuadés qu'ils ne vont point baptiser des milliers d'infidèles, mais souffrir pour Jésus-Christ, et apprendre, comme des enfants, des langues barbares ». Dans toutes les provinces, il fait donc appel aux volontaires, demande les listes des candidats, félicite ceux qui s'offrent, entoure de maternelles délicatesses ceux qui partent, relève, par des lettres fréquentes, ceux qui luttent au loin, ceux surtout que la lutte décourage.
Aux élus, il annonce leur départ avec des accents, parfois prophétiques, et qui les devaient enthousiasmer. Le P. Jean-Baptiste de Segura fut massacré au
Pérou, en iSji. Le 7 juin iSôy, Borgia lui écrivait: « Mon cher Père, voici une bonne nouvelle pour qui la désirait tant. L'ordre est donné que le P. Jean- Baptiste aille verser son sang dans les régions oà tant d'autres ont été répandre le sang du prochain, et qu'il aille offrir Tor de la charité où tant d'autres ont été chercher celui de la terre, et qu'il aille conquérir des âmes, et, par ses prédications, ouvrir une nouvelle brèche dans cette forteresse du nouveau monde. Je ne sais trop si je dois me réjouir parce que je vous aime, ou regretter votre départ.... Les bons vieux de Tolède le regretteront : ils sont vos parents selon la chair, mais les vrais pères de votre âme^ s'en doivent réjouir, ainsi que les saints au ciel. Recommandez-moi à Notre-Seigneur, et écrivez-moi souvent les prouesses que la main divine opérera par vous, et par ceux qui partent avec vous. Il y en aura au moins dix, qui composent l'avant-garde.... Ensuite, viendront les enseignes et les capitaines.... »
La plus éprouvée des missions de la Compagnie était, alors, celle d'Ethiopie. Jean Nunès Barreto, Melchior Carneyro et André de Oviedo avaient été nommés, le premier, patriarche d'Ethiopie, les deux autres, évéques coadjuteurs. Les trois évéques partirent, en i565, pour Goa. Le patriarche mourut dans cette ville ; Carneyro devint administrateur des églises du Japon. Seul, Oviedo gagna l'Ethiopie. Le pape et le roi de Portugal, trompés par de fausse» avances, avaient fondé, sur la conversion de l'Abyssinie, des espérances qui furent cruellement trompées»
174 l'homme de dieu.
Oviedo endura les plus dures captivités, [le plus affreux dénuement. Sa misère fut telle, qu'il dut labourer pour vivre, et, qu'un jour, il n'eut, pour écrire au pape, que les pages blanches arrachées à son bréviaire. Ému de sa détresse, Borgia obtint de Pie V la permission, pour Oviedo, d'aller au Japon, où son ministère serait plus fructueux. Le bon pasteur ne voulut pas abandonner son pauvre troupeau. Il se retira à Fremona, au nord-ouest d'Adoua, et, durant plus de vingt ans, entouré de quelques catholiques, il vécut dans la solitude et l'indigence. Impuissant à secourir son ancien recteur de Gandie, Borgia le consolait, du moins, par des lettres, et, tout en compatissant à ses souiTrances, il les enviait.
Les missions d'Asie durent à François de Borgia leur développement,celles d'Amérique leur existencje. Il fonda les missions de la Floride, du Mexique, du Pérou, et fit mener les premières reconnaissances dans le Tucuman et le Paraguay. Pierre Martinez, le premier missionnaire envoyé par lui en Floride, fut massacré presque en débarquant. Il semble que Borgia connut surnaturellement ce martyre : le jour même, il écrivait, sur son journal : « J'ai prié pour la Floride et pour Martinez. »
Pour répondre au désir de Philippe II, chaque année, à partir de 1 566, Borgia envoya en Floride, au Pérou et au Mexique des troupes de quinze à vingt missionnaires. Le père Segura et six de ses compagnons étaient martyrisés au Pérou, en 1571. De tels malheurs ne faisaient qu'attiser le zèle du
saint, et peut-être, d'autres, moins généreux que lui, le jugèrent-iis trop prodigue à Tégard des missions. En 1 569, le père Ignace d'Azevedo devait retourner au Brésil. Touché des besoins spirituels de cette contrée, Borgia mit une sollicitude inaccoutumée à recruter la troupe qu'Azevedo ramènerait. Comme s'il prévoyait la gloire qui lui était réservée, il la voulut nombreuse et choisie. Il pria le Provincial de Portugal de céder à Azevedo tous les sujets dont il pourrait disposer, et il en demanda vingt aux provinces d'Espagne.
Azevedo réunit à Yalderosal, près de Lisbonne, ses compagnons, jeunes pour la plupart, et, pendant cinq mois, il les prépara à leur futur apostolat par la prière, le travail, l'apprentissage des divers métiers qui leur seraient utiles au Brésil. Le 5 juillet iSjo, Tescadre de don Luiz de Vasconcellos appareillait. Azevedo et quarante missionnaires s'embarquaient sur le Santiago^ les autres missionnaires montaient divers vaisseaux. Le samedi 1 5 juillet, en vue de Palma, le Santiago^ séparé par le mauvais temps du reste de l'escadre, fut assailli par cinq vaisseaux, aux ordres de Jacques Soury, huguenot rochellois. Les Portugais firent une belle résistance, mais le Santiago fut capturé, son équipage épargné, seuls Azevedo et ses compagnons massacrés en haine de la foi.
Pie V, en apprenant le trépas des apôtres, décida qu'il les fallait invoquer, car ils étaient martyrs. Ils sont aujourd'hui béatifiés. Borgia fut fier de la mort vaillante de son cher Ignace d' Azevedo et il ne per-
mit point qu'on offrît, pour les martyrs, les suffrages accordés ordinairement aux défunts.
Après quelques mois de relâche, l'escadre de Vasconcellos s'était ralliée aux îles Tçrcères. Abandonnant ses autres vaisseaux, l'amiral équipa un navire, y réunit quinze missionnaires et ses meilleurs marins, et, malgré la présence des pirates, le 6 septembre 1571, il fit voile pour le Brésil. Le 12, un corsaire lmguenot,Jean Capdevielle, Béarnais, attaqua Vasconcellos avec cinq vaisseaux. L'amiral portugais mourut en défendant son Kord; son navire fut pris, et treize missionnaires tués. Deux seulement purent gagner, à la nage, des chaloupes qui les sauvèrent. La vaillante troupe choisie par Borgia n'avait point trompé les espérances de son chef*.