Saint Pie V et Saint François
Dieu qui voulait, à cette époque, la renaissance de rÉglise, permit que trois saints y travaillassent de concert : François de Borgia, Charles Borromée et Pie V.
Une intime amitié unissait Tarchevéque de Milan et le général de la Compagnie. Borromée aidait généreusement Borgia, souvent même sans qu'on le sût. Il se plaignait parfois, il est vrai, qu'en échange de ses largesses, le général ne lui donnât point, pour son collège, d'assez nombreux et d*assez brillants sujets. Il acceptait avec déférence ses conseils. L'austère Borgia, plus ménager des forces d'autrui que des siennes, rappelait l'archevêque à la prudence; il lui mandait de se soigner, de conserver sa santé pour mieux servir Dieu et le prochain.
Le pontificat de Pie V, et le gouvernement de François de Borgia, commencés à quelques mois
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d'intervalle, s'achevèrent presque en même temps*. Borgia mourut en obéissant au Pape, et, pendant six ans, il seconda^ de toute son âme, le zèle ardent du Pontife.
Le jour où, en grand apparat. Pie V allait prendre possession de la basilique du Latran, passant devant la maison professe, il aperçut François de Borgia, qu'entourait sa communauté. II l'appela, et, arrêtant son cortège, il embrassa cordialement François, et s'entretint quelque temps avec lui. Cet hommage, on le comprit, s'adressait, non seulement à l'homme, mais au général.
A ses amis, les cardinaux Trushes et Hozius, Borgia racontait souvent les traits de vertu du nouveau pape, ses énergiques desseins de réforme et d'apostolat. Lui-même, il donnait généreusement à Pie V des missionnaires pour l'Allemagne, des aumôniers pour les armées et les escadres, des linguistes pour traduire, en divers idiomes, le catéchisme du concile, ou pour aider à corriger la Bible. Aucun appel à son dévouement ne le trouva hésitant. C'est lui qui, racontant au Pape comment l'Université d'Ingolstadt exigeait de ses docteurs une profession de foi catholique, inspira à Pie V l'idée d'imposer cette profession de foi, d'abord aux universités de Pérouse et de Bologne, puis à toutes les universités catholiques. C'est lui encore, qui, le 20 mai i568, demanda à Pie y de confier à une commission de cardinaux
T. Pie V fut élu le 7 janvier i566, et mourut le i" mai 1572.
le soin de promouvoir la conversion des infidèles et des hérétiques. Le Pape nomma aussitôt deux commissions, composées, chacune, de quatre cardinaux. La congrégation de Propaganda Fide ne devait être créée que le 22 juin 1622, par Grégoire XV, mais elle était en germe dans celles que Pie V avait instituées, à l'instigation de François de Borgia.
Une fièvre pestilentielle avait envahi Rome en i566. Elle avait son foyer dans le quartier, alors marécageux et malsain, de la Trinité du Mont ; 4 000 maisons étaient contaminées. Un homme héroïque, Jean- Paul Bubalo, fit, de sa maison, un hôpital; et bien que le fléau lui eût enlevé sa femme et son fils aîné, il ne cessa point de distribuer des secours, mais bientôt débordé, il recourut au cardinal Marc-Antoine Amulio, qui fit appel, aussitôt, au zèle intelligent de François de Borgia. Borgia demanda au Pape des secours, fit recueillir des aumônes par les capitaines des quartiers, puis, distribuant la région pestiférée en quinze sections, il organisa, en chacune, une sorte d'ambulance, fournie de remèdes et de vivres, dirigée par un Père et un Frère, Les étudiants du collège romain, et ceux du collège germanique se firent hospitaliers volontaires, et les quinze dispensaires ne suffisant point, Borgia loua une maison, destinée à devenir un hôpital central. Quarante de ses religieux s'employèrent, pendant cette épidémie, au service des malades, mais ce fut la prévoyance du général qui triompha du fléau. Pie V et Rome entière lui en
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furent reconnaissants, et quand, en i568, une épidémie analogue s'annonça, ce fut immédiatement à François de Borgia que Pie V confia Tadministration des secours.
Le général eût, bientôt, à se défendre contre le zèle même du Pape . Pie V pensait confier à des Jésuites la visite de certains diocèses, et la maîtrise du Sacré- Palais. Borgia parvint à le dissuader, mais il dut accepter, pour les siens, la direction spirituelle de Tœu vredes catéchumènes, et la charge d'examinateurs des candidats aux bénéfices. Pie V désirait aussi que le Père François Tolet, nommé prédicateur apostolique, demeurât au Vatican. Borgia avait partout interdit à ses inférieurs le séjour dans les palais des princes. A son ami, le cardinal d'Augsbourg, au duc de Savoie, au Podestat de Venise, à son frère, Galceran de Borgia, il avait refusé des théologiens, des professeurs ou des aumôniers, résidant sous leur toit. Il avait énergiquement lutté contre des archiduchesses d'Autriche, trop désireuses de sauvegarder Tautonomie de leurs confesseurs. Il objecta au Pape les prescriptions de l'Institut. Pie V répondit qu'il n'ordonnait pas, qu'il priait. Il fallut se rendre à cette prière, mais, pour conserver au P. Tolet les avantages de la vie commune, Borgia obtint, qu'au Vatican, le prédicateur du Pape prendrait, avec lui, deux compagnons.
Le bruit courut, en i566, que Pie V allait imposer le chapeau rouge au P. François, et le journal spirituel du saint reflète, en effet, à cette époque,
une crainte très vive d'honneurs en perspective. Pie V aimait trop Borgia, pour Taffliger outre mesure, a Notre Père, écrivait-on de Rome, a fait un tel visage à ceux qui ont traité ce sujet, que personne, j'imagine, n'osera lui en reparler,.. De telles dignités n'ont pas coutume d'être imposées par force, et à qui, loin de les estimer, affirme, qu'en les lui donnant, on lui ferait plus de peine qu'en lui enjoignant de mourir. Le Pape désire que Notre Père vive. Aussi, ne pensé-je pas que, sur ce point, on le chagrine. » Les résistances de François de Borgia ne purent entraver d'autres projets de Pie V. Le pape ayant résolu de réformer les trois pénitenceries de Saint- Jean de Latran, de Sainte-Marie Majeure et de Saint- Pierre, confia les deux premières aux Franciscains et aux Dominicains, et réserva aux Jésuites celle de Saint- Pierre. Par écrit et de vive voix, le général représenta au Pape les difficultés qui soulèverait cette mesure; Pie V maintint sa décision, et, le i^maiiSyo, le collège des pénitenciers fut institué. Il comprenait douze prêtres de différentes nationalités, et avait le P. François Tolet pour recteur. Une maison, attenante au palais apostolique, lui fut assi-^ gaée.
La résolution de confier à la Compagnie la pénitencerie de Saint-Pierre avait été inspirée à Pie V par Charles Borromée, et c'est encore le saint archevêque, qui, sans vouloir être connu, avait assumé tous les frais d'installation.
Deux autres mesures, prises par le pape Pie V, coû-
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tèrent davantage à François de Borgia. Saint Ignace avait jugé le chœur conventuel incompatible avec les ministères de la Compagnie. Il avait aussi voulu, et les bulles d'institution de Tordre avaient établi, que les vœui simples, émis par les novices, au terme de deux années de probation, les constituaient vraiment religieux, leur permettaient d'être ordonnés au titre de la pauvreté, et, qu'après une période de formation assez longue, certains prêtres, seulement, seraient admis à la profession solennelle, tandis que les autres ne feraient encore que des vœux non solennels, et deviendraient coadjuteurs spirituels.
Revenant sur une disposition prise par Paul IV, puis abolie par Pie IV, Pie V désira que les maisons professes de la Compagnie eussent le chœur, et il profita, pour introduire cet usage, de la publication du nouveau bréviaire romain.
Aux ordinations de Noël 1567, Pie V défendit aussi d'ordonner des religieux qui ne fussent pas profès. Il jugeait cette défense conforme aux décrets du ( concile de Trente, et aucune représentation de Borgia ne put faire revenir le saint Pape sur une décision que sa conscience lui avait seule dictée. On s^ soumit, et jusqu'à la mort de François, aucun religieux de la Compagnie ne fut ordonné sans avoir fait sa profession.
Les adversaires des Jésuites, en Espagne surtout, donnaient à ces deux actes du Saint-Père un sens qu'ils n'avaient pas, et annonçaient résolument que le pape
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allait détruire la Compagnie. Alarmé de ces bruits, le cardinal Pacheco, archevêque de Burgos, les rapporta un jour à Pie V qui, très ému, s'écria : a Loin de nous un tel crime I »
Pie V mourut le i®"" mai 1572. Cinq mois après, François de Borgia le rejoignait au ciel. Les deux saints s'unirent, sans doute, pour faire cesser Tépreuve, que Tun avait provoquée, dont Tautre avait souffert. Le 12 décembre 1572, Grégoire XIII rétablissait l'Institut dans son premier état.