I. En i568, quatre missionnaires, se rendant de Cochin
à Goa, avaient été attaqués par des Musulmans. Trois furent
tués, un vendu en esclavage et tardivement racheté par des
chrétiens. En quelques années, Borgia eut donc la gloire de
compter, parmi ses fils, soixante-six martyrs.
se plaignait, au besoin, de leur rareté. Chaque courrier qui partait de Gandie, de Madrid, de Toro, lai en portait de son fils Carlos, de son gendre le comte de Lerme, de sa fille Jeanne, marquise d'Alcauices, de ses sœurs, clarisses à Gandie et à Madrid, de ses antres enfants, Jean, Alvaro, Alphonse et Ferdinand, de ses frères et même de ses vieux serviteurs d'autrefois qu'il n'oublia jamais. Aux lettres, on joignait parfois des caisses de conserves, du sirop de canne à sucre, de la fleur d'oranger. Il remerciait, mais priait de suspendre ces envois inutiles. Il suivait avec intérêt les travaux de son plus jeune frère Thomas, étudiant à Alcala, les prouesses et les victoires de Galceran de Borgia, capitaine général d'Oran, la brillante carrière de son fils Jean, nommé en i569 ambassadeur d'Espagne à Lisbonne, les soucis du comte de Lerme, majordome, puis gardien du malheureux infant don Carlos.
On lui annonce la naissance de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, et il s'en réjouit. Tous lui écrivent avec un souverain respect, une confiante affection. On compte sur ses prières, auxquelles on attribue tous les bonheurs de la famille; on sollicite ses conseils. Ceux qui souffrent, parmi les siens, recourent à son intercession qu'il ne refuse pas, et il est touchant, parmi les débris de cette correspondance inédite, de retrouver les lettres d'une Lucrèce de Borgia, arrière-petite-fille d'Alexandre VI et religieuse à Ferrare, et d'un César de Borgia, exilé à Naples, malheureux, repoussé des siens, et ne trou-
vant d'appui qu'auprès de François, qu'il nomme son seul seigneur et son seul père.
Borgia envoie, un jour, à son fils Carlos une carte du monde, une montre, un retable et un livre de chasse. Quelle joie à l'arrivée de ces présents! « Je savais, lui écrit Carlos, que le monde était petit. Je m'en doute mieux maintenant, et l'estimerai comme il le mérite.... La montre m'a ravi : elle est bonne et choisie par une bonne main. Elle me rappellera que je dois réparer tant d'heures perdues.... Les images sont merveilleuses... Quant au livre de chasse, s' ajoutant à vos permissions d'autrefois, il me permettra de répondre à ceux qui me reprochent de consacrer du temps à un exercice si nécessaire à ma santé et à ma juste distraction. »
Rien de guindé dans cette correspondance : l'abandon de fils retrouvant un bon père. Et comme ouest inquiet de le savoir malade et d'être sans nouvelles ! De son côté, il répond simplement, s'intéressant aux santés, aux procès, aux mariages, à la carrière de ses fils. Il sait plaisanter aimablement. Sa charité est exquise. A Gandie, un vieux serviteur a été renvoyé pour une faute. Il le recommande à son fils, avec une tendre compassion, a C'est le premier serviteur que je me souvienne avoir eu, écrit-il. Ne faites pas attention à une faute, mais aux bons offices qu'il a rendus pendant soixante ans. Ainsi vous imiterez la miséricorde de Dieu, et j'en aurai une particulière satisfaction. » Deux de ses sœurs, clarisses, meurent à Gandie. Pour consoler celle qui reste au couvent,
il lui expose, avec une effusion séraphique, le bonheur de rame qui va vers Dieu. Son fils gagne un procès : a Tant mieux! vous aurez plus d'argent pour faire des aumônes. »
Toujours il juge des clioses en homme établi en Dieu, et qui n'apprécie la terre qu'autant qu'elle mène au ciel. « Oh! écrit-il à une de ses sœurs, la valeur d'une heure de temps employée au service de Dieu, et en œuvres saintes et pieuses ! Oh ! la valeur d'un acte d'amour sincère, parti d'un cœur fervent, offert avec humilité et reconnaissance!... » « Ce que je désire, mande-t-il à l'impératrice Marie, une de ses plus habituelles correspondantes, c'est de voir V. M. rapprochée de son Dieu et détachée du monde, pour tant qu'elle en soit souveraine, et disposée à faire, en tout, ce qui est de la plus grande gloire de Dieu. Tout ce qui n'est pas cela, vaut peu et est moins encore.... Les Turcs menacent l'empire.... Le Père des miséricordes permet ces épreuves, afin de nous arracher à des habitudes, d'autant plus nuisibles, que nous y faisons moins attention : l'ingratitude de ses bienfaits, l'amour pour ce qui passe, l'oubli de ses commandements, et un million d'autres choses qu'on se permet, et qui se paient toutes ensemble.... Je supplie V. M. de profiter de ce temps: le Seigneur a promis de demeurer en ceux qui sont dans la tribulation. Quelle consolation dans les peines ! Quelle faveur : ne pas perdre Dieu ! Que craindra celui en qui le Seigneur habite ? Afin de l'obtenir, quelle peine ne serait pas bien employée ? Si ce bonheur
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manquait, à quoi serviraient les victoires, et raccomplissement de nos désirs ? )> Il tient un langage analogue a la peine de Portugal. François de Borgia fut le père spirituel des princes de son temps, et aucun prédicateur de rois n'eut un langage aussi élevé, moins exempt de complaisance, à la fois dévoué, respectueux et surnaturel.
Sa sainteté n'était ni maussade, ni chagrine, ni compassée, mais naturelle et joyeuse. Cette âme sereine vivait dans la lumière et dans la paix. Elle les répandait autour d'elle. Il respirait l'allégresse. Sa seule vue, disent ceux qui l'ont connu, portait à la ferveur et à la joie. L'amour de Dieu, le zèle des âmes, l'oubli complet du monde et de soi, l'hu* milité, Taffection pour sa double famille, s'harmonisaient en lui avec une parfaite eurythmie, de même que son excessive austérité s'unissait à une condescendance débonnaire pour autrui. Il recommandait la mesure, et d'éviter des fatigues, des pénitences excessives. Lui, le pénitent rigide, il écrivait à un maître des novices d'Inspruck : « Votre projet de mortifier les novices, il le faudra communiquer au Père Provincial. Pour moi, j'ai toujours cru que la mediocritas aurea convenait mieux, et était plus durable, aussi bien en Germanie qu'ailleurs. »
Aussi était-il aimé autant que vénéré. C'est dire à quel point les peintres et les historiens l'ont souvent défiguré, ceux-là en lui donnant des traits rébarbatifs, ceux-ci en lui prêtant un caractère farouche.
Usé par les travaux, les soucis, les pénitences, François de Borgia avait pourtant fourni une carrière laborieuse. Remis de ses périodiques attaques de goutte, après quelques jours de repos à Tivoli ou à Frascati, il reprenait son régime d'abstinences, de jeûnes et de macérations. Mais, durant Tété de i568, il fut saisi de fièvres violentes, compliquées d'une tumeur au genou et de crises de goutte . On le crut perdu ; seul, son secrétaire répétait : « Nous avons trop besoin de lui, pour que Dieu nous le prenne. » Au mois de mai iS6g^ il était à peine convalescent; cependant, le 4 niai, il voulut aller à son cher sanctuaire de Lorette, remercier la Sainte Vierge des grâces reçues durant sa longue maladie. Il revint de Lorette guéri, et résolu à « amender sa vie )» . En une lettre adressée à toute la Compagnie, il exhorta ses frères flc à suivre leur vocation avec plus d'empressement, d'amour et de force ». Non content de cette exhortation commune, il s'adressa directement à ceux dont l'action avait plus d'influence. Il sentait qu'une dernière étape le séparait seule du terme : il la voulait franchir avec courage.