CHAPITRE IV
LA DERNIERE LEGATION
La congrégation triennale des Procureurs allait se réunir à Rome, au mois de juin 1571. Bannissant toute autre préoccupation, Borgia étudiait les graves affaires qui devaient lui être soumises, quand, le i^ juin, Pie V le fit appeler. Chypre était sur le point de se rendre aux Turcs, et le pape, non content de Talliance défensive, conclue déjà avec TEspagne et Venise, rêvait de coaliser toutes les forces chrétiennes pour une croisade décisive. A cet effet, il résolut d'envoyer deux légations aux princes catholiques. Le cardinal Comendon, ancien légat en Pologne, était député auprès de Tempereur Maximilien et du roi de Pologne, Sigismond; le cardinal Michel Bonelli, neveu du pape, auprès des rois d'Espagne et de Portugal. Au cardinal Comendon, Pie V assigna le P. Tolet comme assesseur; à son neveu, il voulut donner François de Borgia.
Le P* Polanco, inquiet, représenta au pape la déception que causerait à la Compagnie Tabsence de son général, pendant la congrégation, et le danger
qu'un tel voyage ferait courir au P. François, dont la santé était précaire. Pie V hésita, puis, jugeant qu'au bien de l'Église il fallait tout sacrifier, il maintint son ordre. « Il me parut inouï, écrivait, quelques jours plus tard, Borgia, quand Sa Sainteté me le notifia. Je suis peu utile pour toute affaire importante, et il me semblait avoir une excuse dans mon âge et mes infirmités.... Mais l'obéissance, due au Vicaire de J.-C, m'a imposé silence, et m'a même donné du goût pour les fatigues. Elle me portera, joyeux, par terre et par mer.... Il ne m'est rien venu à la pensée, pour éviter d'obéir, quand j'ai connu la volonté de Sa Sainteté. J'ai compris que par elle se manifestait la volonté de Dieu. Puisqu'il a mis ce voyage dans l'esprit de son Vicaire, il mettra, en mon corps, les forces nécessaires. » François de Borgia ne se faisait pourtant point illusion : ce voyage lui coûterait la vie ; il l'offrit avec ferveur.
Il bâte donc les travaux de la congrégation, nomme de nouveaux Provinciaux, envoie des missionnaires au Mexique. Son active correspondance porte partout de derniers ordres, de paternelles recommandations. Le 3o juin, il part, laissant le P. Jérôme Nadal comme vicaire.
Son secrétaire, le P. Polanco, le P. Miron, assistant d'Espagne et de Portugal, le F. Marcos l'accompagnaient, ainsi que trois procureurs d'Espagne. Désireux d*entretenir, parmi les siens^ une oraison continuelle, il disposa que chacun, à tour de rôle, prierait pendant une heure. Le cardinal Bonelli
voulut que son cortège ecclésiastique imitât cet exemple.
Par une délicate attention, le roi Philippe II avait chargé D. Ferdinand de Borgia de recevoir, à la frontière d'Espagne, et de conduire jusqu'à Madrid, son père, François, et le légat. Ruy Gomez, le cardinal Espinosa, le roi lui-même écrivirent à Borgia pour lui souhaiter la bienvenue. Tout le voyage du saint général allait être un triomphe, auquel son humilité essaiera vainement de se dérober, juste réparation des injustices mortifiantes, ressenties dix ans plus tôt.
Le 28 août, Borgia était à Barcelone. La ville accueillit avec transport son ancien vice-roi, si méconnaissable. Elle n'avait point perdu ses habitudes de brouille : un litige divisait les chapitres et les officiers royaux, et Tévêque de Majorque, chargé de le juger, n'arrivait point à accommoder les parties. Elles s'en remirent à Borgia, qui, en un jour, les réconcilia.
Le royaume de Valence attendait impatiemment le saint duc\ que Carlos, duc actuel de Candie, François son fils, Alphonse son frère, vinrent, avec de nombreux gentilshommes, recevoir à Sagunte. Deux haies de peuple bordaient la route qui conduit à Valence. Borgia ordonna à ses fils de se mettre au service du légat, et, la veille de l'entrée solennelle à Valence, il se glissa dans la ville, par une porte voisine du collège de la Compagnie, fuyant ainsi toute ovation. Le dimanche, il prêcha dans la cathé-
drale, en présence du légal et de Tarchevêque. Il y eut bataille aux portes, et^ dans les rues, la foule criait : « Où est le saint? » On ne se lassait pas d'admirer ce grand seigneur devenu si humble, cet homme, jadis si corpulent, et transformé en une [vivante image de la pénitence.
Le saint archevêque, Jean de Ribera, vint le voir au collège. François, pris de la goutte, était alité. En entrant dans sa chambre, Ribera s'agenouilla, et il s'agenouilla encore quand il fut près du malade. Cette marque d'honneur bouleversa François, qui aurait voulu sauter de son lit, pour se jeter lui-même aux pieds de Tarchevêque.
Gandie espérait revoir son cher souverain, et le cœur de François dut battre bien fort, en se sentant si près de sa bonne ville, d'où sa sœur et ses petites filles, clarisses, l'appelaient, où tant de souvenirs lui eussent rappelé un cher passé. Aucune prière ne put le décider à y reparaître. Il demeura quatre jours à Valence, et apaisa bien des discordes. Dans une conférence aux Pères du collège, il avoua que Dieu l'avait grandement mortifié en le ramenant dans un pays où il avait, pensait-il, tant ofiensé le Seigneur.
Le 29 septembre, le légat entrait à Madrid. Sur la route, Borgia, rencontrant un seigneur superbement monté, avait semblé admirer son cheval. Le gentilhomme surprit le regard de François, fit richement seller sa bête, et l'envoya à celui qui avait su l'apprécier, et qui était jadis, il s'en souvenait, si brillant
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cavalier. Borgia fut touché du généreux procédé, mais rendit le cheval.
Avant d^accueillir officiellement le légat, Phi* lippe II voulut voir François, et il le reçut en ses bras : les anciennes défiances étaient tombées. La cour suivit Texemple du maître ; Tlnquisition autorisa, d'elle-même, Timpression des Œui>res du chrétien, autrefois condamnées par elle, qu'elle déclarait maintenant un ouvrage irréprochable et très pieux. La réparation était complète.
En Espagne, les partisans des droits régaliens étaient en lutte ouverte avec les défenseurs des immunités ecclésiastiques. Borgia amena le rmà cl»rcher des moyens d'entente; il les indiqua, et son intervention eût été plus bienfaisante, si la mort de Pie V, suivie de la sienne, n'eût coupé court, bientôt après, aux négociations commencées. Les marques de vénération qu'on prodiguait au saint général lui étaient odieuses, et pour s'y dérober, il s'enfermait dans la maison de son fils Ferdinand, et y passait des journées en prières. Aux cérémom'es de la cour, auxquelles il devait assister, son humihté prenait d'habiles revanches. Dans une procession, on l'avait, en qualité de ministre du pape, placé près du légat. Mais il voit pendre la traîne du cardinal, la saisit, et, tcte nue, remplit l'office de caudataire. Sa fille, la marquise d'Alcaîiices, lui avait envoyé du linge. Il le distribue aux pauvres de l'hôpital. A Gandie, le F. Marcos avait d4 intervenir pour lui faire accepter un vêtement neuf que lui offrait son fils Carlos.
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Il visitait, un jour, à Madrid, sa sœur Marguerite, mariée à Frédéric de Portugal. On lui présenta les enfants. « Il y en a bien une autre toute petite, » dit François. On alla chercher cette dernière. Elle était déjà vêtue en clarisse ; on ne la comptait pas : on la destinait au couvent. « Elle ne sera point religieuse, déclara François, mais dame et unique héritière de ses parents. » Les aînés moururent, et Tenfant dédaignée devint, en effet, duchesse de Pastrana.
Philippe II venait d'avoir un fils, Tinfant D. Ferdinand. A la cérémonie du baptême, il voulut que Borgia se tînt prés de Tinfant et le portât quelque temps dans ses bras. Il avait tant aimé, lui-même, se sentir, jadis, en ces bras fidèles!
La légation en Portugal avait une double fin : obtenir du roi D. Sébastien qu'il prît part à la croisade,, et surtout, que, pour assurer l'avenir de sa dynastie, il consentit à se marier. A peine majeur, D. Sébastien, alors âgé de dix-sept ans, s'était affranchi de la tutelle de sa grand'mère, la reine Catherine. Il avait même dépossédé de leurs charges certains officiers de la reine, qui, outrée de ces procédés, voulait abandonner le Portugal et revenir en Espagne.
Le P. Louis Gonzalez de Camara, chargé, à son corps défendant, de l'éducation du jeune roi, avait fait de son élève un prince irréprochable, l'idole du Portugal. Mais Sébastien était arrière-petit-fils de Jeanne la Folle. Une invincible obstination, un amour
insensé du péril, l'idée fixe d'imiter les exploits de Scanderberg, dénotaient, chez lui, des tendances fatales. Tant qu'il vécut, Gonzalez détourna le roi de ses projets d'expédition en Afrique. Le maître disparu, personne n^eut plus d'empire sur ce prince exalté, qui alla sombrer, en 1678, à Alcazar-Khebir,
En attendant, la reine Catherine jalousait l'influence que Gonzalez, à sa prière, avait prise sur le roi, et, ni elle, ni Philippe II, ni Gonzalez, ne pouvaient persuader à D. Sébastien d'accepter les alliances qu'on lui offrait. Le cardinal-légat et Borgia avaient pour mission de vaincre les résistances royales, et de concerter l'union de Sébastien et de] Marguerite de Valois, sœur de Charles IX. Ils étaient à Lisbonne, le 3 décembre iSyi.
Le 9, Borgia avait déjà triomphé. D. Sébastien écrivait au pape qu'il mettait ses vaisseaux au service de la cause catholique, et qu'il consentait à demander la main de la princesse française. La reine, elle aussi, était gagnée : elle promettait de ne plus quitter le Portugal. Borgia laissait la paix où il avait trouvé le trouble; mais il n'était pas le maître des événements, et ce ne fut point sa faute si l'alliance, trop tard acceptée, ne put être conclue. Marguerite de Valois était, sur ces entrefaites, promise à Henri de "Navarre.
Pie V avait mandé à son légat de se rendre a la cour de France. Borgia dut l'y accompagner. Depuis six mois, il résistait, mieux qu'on eût osé l'espérer, aux fatigues des voyages, mais l'hiver, auquel il
était si peu habitué, s*annonçait très rude. On lui représenta, que, sur les routes de France, il trouverait la mort. II alla au-devant d*elle.
Le 27 janvier, Borgia était, à Bordeaux, Thôte de Jean de Lauze, conseiller au Parlement. Ce magistrat fut si touché de la vertu du général, qu'il s'entremit aussitôt pour fonder et pour doter un collège de la Compagnie. Les bons égards de quelques catholiques ne pouvaient cacher aux voyageurs les ruines dont les guerres de religion avaient jonché le pays. Leur vue fit plus de mal à Borgia que le froid de rhiver. Le 2 février, il voulut célébrer la messe dans une église profanée et déserte. En la disant, il ne s'arrêta point de pleurer, et, tout le jour, il ne cessa de répéter : « Deus^ çenerunt gentes in hœre^ dàatem tuam, Polluerunt templum sanctum tuum! » ou encore : « Dereliquerunt pactum tuum filii Israël ; altaria tua destruxerunt^ prophetas tuos occiderunt gladioT »
La cour était à Blois. Le légat y parvint le 6, Borgia le 8. On était alors en carnaval, et Charles IX eut la bizarre idée d'aller au-devant du religieux, déguisé comme pour un bal. Le légat s'était d'autant plus hâté d'arriver à Blois, que la reine de Navarre l'y avait devancé, et, qu'elle aussi, convoitait, pour son fils, la main de Marguerite de Valois, qu'elle
I. Mon Dieu, les gentils ont envahi votre héritage. Ils ont souillé votre temple saint. — Les fils d'Israël ont trahi votre alliance; ils ont détruit vos autels, et, de leur glaive, immolé vos prophètes.
190 l/HOMME DE DIEU.
obtint. Charles IX et Catherine de Médicis traitèrent Boi^ia en Grand d'Espagne et en ambassadeur. La reine témoigna la plus grande vénération au religieux, qui dut consentir à lui laisser le chapelet qu'il portait à la ceinture. Mais, à toutes ses demandes, le roi et la reine ne répondirent que par des fauxfuyants déconcertants. Le légat ne fut pas plus heureux. Charles IX avait ses raisons d'être impénétrable : s'il eût dit un mot de ses projets de ^lassacre, la Saint-Barthélémy n'eût, sans doute, pas eu lieu.
Le 25 février, le légat quittait Blois, en hâte. Il venait d'apprendre que Pie V était fort malade. Borgia le suivit, et quand il atteignit Lyon, on fut effrayé de son état. Son plus jeune frère, Thomas, qui devint plus tard archevêque de Saragosse, avait obtenu de l'accompagner, de Madrid à Rome. Il le rejoignit à Lyon, au moment où le cardinal-légat, désireux de retrouver le pape vivant, venait de prendre les devants et de partir en poste pour l'Italie. Il faisait grand froid. La poitrine du P. François était prise, et le passage du Mont-Cenis ne pouvait que lui être fatal. Malheureusement, aucun médecin ne comprit son mal et ne parla de le retenir. Il fut transporté à Saint-Jean-de-Maurienne et à Modane. La fièvre le consumait; une sorte de dysenterie l'épuisait ; il ne pouvait, chaque jour, avancer que de deux lieues, par des chemins couverts de neige. Il arriva à Turin à bout de forces. Sur son passage, les bonnes gens sortaient des villages « comme pour
recevoir un corps saint », et lui demandaient sa bénédiction à genoux. Il se montrait très mécontent de ces marques de déférence, que son déplaisir n'arrêtait point.
Il fallait, devant lui, dissimuler toute tristesse. Un jour, revenant d'une syncope, il vil son frère Thomas pleurer. « Si je ne vous avais pas cru un homme courageux, lui dit-il, je ne vous aurais pas retiré de votre collège de Salamanque. » A Bassignano, prèsd' Alexandrie, son mal s'aggrava, et il dut s'aliter treize jours, dans la maison d'un gentilhomme. Le peuple assaillait la demeure, en criant : « Nous voulons voir le saint Père François de Borgia, » et tous prirent des visages d'orphelins abandonnés, quand le malade s'éloigna.
Averti de l'état de son cousin, le duc de Ferrare, Alphonse II d'Esté, envoya une gondole le prendre à Alexandrie. Quand François put s'embarquer, on le conduisit à Ferrare. Le duc l'attendait sur la berge, mais ne put l'attirer en sonpalais. Le religieux voulut habiter la maison de son ordre, et sentant qu'il ne pouvait continuer son voyage, il envoya son frère à Rome, et, jusqu'au 3 septembre demeura à Ferrare où il était arrivé le 19 avril.
Thomas apprit, à Bologne, la mort du pape Pie Y, et, en même temps, le cardinal Paleoto, évèque de Bologne, lui conseilla d'amener à tout prix le Père François, à Rome, affirmant que beaucoup de cardinaux songeaient à l'élire pape, et Thomas objec-
tant que son frère n*étaît pas cardinal, « le Sacré Collège, répondit Paleoto, peut faire ce qui lui paraît convenable ». Le conseil de l'évéque ne pouvait être suivi, et d'ailleurs, le i3 mai, Grégoire XIII succédait à Pie V.