CHAPITRE V
Dans les premiers jours de mai, on crut François prêt de trépasser. Delà cathédrale, on lui porta une relique insigne de saint Maurelius, premier évêque de Ferrare, et tous les assistants invoquèrent le saint avec grande dévotion. Le lendemain, les médecins trouvèrent le malade soulagé, et, très prompts à l'espérance, ils laissèrent croire à une prochaine guérison.
A Rome, on y comptait ; on voulait, du moins, se faire longtemps illusion. François traîna tout Tété; en septembre, on comprit qu'il ne passerait pas Tautomne, qu'il tomberait avec les feuilles. Aussi bien, ne formait-il qu'un vœu : mourir h Lorelte ou à Rome, et, se sentant perdu, il voulut partir le 3 septembre. Cette résolution, qui dénotait une singulière énergie, effraya le duc de Ferrare. Les médecins ne s'y opposèrent point. A quoi bon ? Aucun espoir ne leur restait. On s'arrêta huit ou dix jours à Lorette et à Macerata; puis Ton reprit le douloureux voyage.
En dépit des souffrances que lui causait la moindre secousse, le mourant ordonna aux porteurs de presser
le pas, mais comme, malgré tout son courage, il ne pouvait s'empêcher de gémir, il demanda qu'on fît le vide autour de la litière. Son frère Thomas était revenu de Rome, le chercher à Lorelte, et suivit, avec angoisse, cette agonie, dont il craignait, à tout instant, de voir le terme. A quelques journées de Rome, François empira. Enfin, le 28 septembre, touchant à la porte du Peuple, il fit arrêter sa litière, et joignant les mains, remercia Dieu d'avoir pu achever d'obéir. Il fut une demi-heure en oraison. Le P. Jérôme Nadal, qui l'avait rejoint,le fit conduire à la maison professe. François descendit de sa litière, reçut l'obédience de nombreux religieux accourus pour le recevoir, et fut porté dans sa cellule, que cardinaux et prélats envahirent aussitôt. Le mourant était doublement satisfait : cette vie, tant de fois ofiTerte, il l'avait immolée au service de TÉglise, et il échappait au cardinalat, que Grégoire XIII, on le lui disait, était déterminé à lui imposer.
On lui demanda de nommer un vicaire, c II me suffit, répondit-il souriant, de rendre compte de moi à N.-S. » Il reçut le saint viatique, demanda pardon de ses fautes, et se refusa aux visites qui troublaient son recueillement. Il vécut ainsi deux jours, gardant sa pleine connaissance et sa paix coutumière. Don Thomas implorant sa bénédiction : « Mon Père et mon fils, lui dit-il, je vous recommande d'être un bon ministre de l'église qui vous sera un jour confiée ; » prophétisant ainsi le futur épiscopatdu jeune clerc. Thomas lui demanda aussi de bénir les membres de
leur famille. « Nommez-les moi tous, dît François, pour que je les recommande tous à Dieu^ » et, un à un, il bénit ses enfants et ses frères. De lui-même, il recommanda à son frère un pauvre ânier, qui Tavait, en i55o, accompagné de Gandie à Rome. Thomas pleurait. <t Ne pleurez p<is, dit François. J'en ai la ferme espérance, je n*ai aucun motif de m'attrister. » On lui porta du bouillon. « Mais j'aurai bientôt fini », fit-il observer, et comme on insistait, alléguant une ordonnance, François but ce bouillon.
Désireux d'avoir un souvenir de son frère, don Thomas manda un peintre, qui, dissimulé dans la chambre, esquissait déjà les traits du mourant. François ne parlait plus, mais il se douta du manège; il serra la main de son frère, et détourna la tète, en marquant du déplaisir. On écarta un moment le peintre, qui revint bientôt, et acheva son ouvrage.
Le 3o septembre, un peu après minuit, François de Borgia mourut, sans avoir connu la moindre angoisse, le moindre trouble, avec la sérénité confiante de rhomme qui a toujours fait son devoir.
Le caractère des hommes supérieurs est d'imprimer aux événements une marche nouvelle et puissante. S'il fût resté dans le monde, François de Borgia eût, vraisemblablement, modifié l'histoire de son époque. Il eût peut-être rempli, auprès de Philippe II, la charge qui échut au prince d'Eboli. Peut-être eût-il été, à la place du duc d'Albe, commis au gouverne-
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ment des Pays-Bas ; et quelle autre direction eussent reçue les affaires qu'il aurait conduites ! Dieu remploya à une œuvre plus haute. La G>mpagnie de Jésus n'avait encore qu'une notoriété restreinte, qu'un crédit discuté. Comme toute œuvre à peine fondée, elle avait à vaincre des hostilités redoutables, à s'étendre, à s'organiser, à s'affermir dans la pratique de ses constitutions et de ses règles. Laynez avait jeté, dans les conciles et les colloques, une lumière qui avait rejailli sur elle. Il la laissait, cependant, à peine instruite de ses constitutions, repoussée de France, combattue en Espagne, insuffisamment pourvue de moyens de formation. Il lui fallait un protecteur, dont le nom seul l'accréditât, dont l'indiscutable sainteté lui servît de modèle et d'apologie, dont la 'douce énergie assurât l'empire de la règle, dont l'initiative hardie et prudente développât ses œuvres. François de Borgia fut ce protecteur providentiel. Après saint Ignace, il n'est personne à qui elle soit plus redevable qu'à lui. Et, dans l'église catholique, Borgia fut un des exemples les plus marquants du renouvellement des âmes après la Renaissance, exemple d'autant plus saisissant, que son nom rappelait les plus grandes hontes de l'âge précédent.
En 1607, tous les fils de François de Borgia étaient morts; son arrière-petit-fils, Carlos, régnait à Gandie depuis i5g5; un de ses petits-fils, le duc de Lerme,
gouvernait l'Espagne au nom de Philippe TH. Il advint, cette année-là, que la marquise de Cea, belle-fille du duc de Lerme, fut miraculeusement délivrée par rintercession de son saint bisaïeul. Parti de si haut, le bruit du prodige retentit dans toute TEspagne, et, avec lui, se répandit la dévotion au thaumaturge. Le duc de Lerme fit son œuvre d'obtenir la canonisation de son grand-père, et d'amener ses restes à Madrid.
A sa demande, les procès des Ordinaires furent aussitôt ouverts à Madrid, Sara gosse, Barcelone, Valence et Gandie (1608-161 1). Le 3 avril 1617, Févêque de Drago apportait à Madrid les lettres pontificales, approuvant ces premiers travaux, et ordonnant l'ouverture des procès apostoliques. Les lettres furent présentées à Philippe III, et solennellement portées au cardinal de Tolède. A cet acte, qui honorait si fort sa maison, le duc de Lerme donna un grand éclat. Dix grands d'Espagne, trente titulos de Castille, cent chevaliers de Saint- Jacques escortaient le commissaire apostolique, et le duc de Lerme, à cheval, entouré de sa cour, fermait le cortège.
Les procès furent clos dans l'année. Toute la société espagnole, on peut le dire, grands,* évèques et prêtres, religieux, bourgeois et petites gens, affirmèrent la sainteté de François de Borgia et demandèrent sa glorification. On la désira encore plus vivement, quand ses restes furent arrivés à Madrid, à l'automne de 161 7, et déposés dans l'église que le duc de Lerme avait élevée pour les recevoir.
François de Borgia savait la valeur des épreuves.
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Il parut récompenser son petit-fils, le duc deLerme, en permettantsa disgrâce. Le 3 mai 1618, Philippe III signifiait son congé à son ministre, et Texilait dans ses terres. La perte du duc de Lerme avait été machinée par son propre fils, le duc d'Uceda, et par son ingrat protégé, le comte d'Olivarès. La chute eût été plus profonde, si Lerme, prévoyant sa disgrâce, n'avait rendu sa personne inviolable, en sollicitant et en obtenant, peu auparavant, de Paul V, la dignité cardinalice.
Le vide se fit aussitôt autoardu cardinal-duc, qui ne songea plus qu'à son âme, aux pauvres, et à obtenir la canonisation de son grand-père.
Le 3i août 1624» la Congrégation des Ritesdéclara qu'on pouvait procéder, faw/ à la béatification quà la canonisation de François de Borgia, et, qu'en attendant, on pouvait l'appeler Bienheureux. Le duc de Lerme et la grandesse d'Espagne exultèrent de joie. Un des leurs atteignait le faîte des honneurs, et leur fierté autant que leur foi s'en trouvait satisfaite. La reine d'Espagne offrit, pour contenir les restes du Bienheureux, la châsse d'argent qui les abrite encore^ et les Bofgia se concertèrent pour solenniser triomphalement la béatification du glorieux ancêtre.
Le cardinal-duc de Lerme mourut le i5 mai 1625,, et vit, du ciel, les fêtes que Madrid célébra, du 3o septembre au 8 octobre suivant. Elles eurent l'éclat, le luxe, la surcharge que TEspagne de Philippe IV donnait à ses cérémonies. A la procession, qui conduisit par les rues la châsse du Bienheureux, figuraient deux
cent cinquante religieux, quatre cents prêtres, trois cents chevaliers de Saint-Jacques, le conseil des Ordres, et, soutenant les cordons de la châsse, quarantesept descendants directs de François de Borgia. Aux processions et aux panégyriques, s'ajoutèrent des drames, des feux d'artifice, des concours littéraires. Luis de Gongora fut un des lauréats du concours.
Le décret de 1624 autorisait à la fois, et la béatification et la canonisation de François de Borgia. Mais Urbain VIII ayant ordonné, en i63i, de ne canoniser un Bienheureux qu'après de nouvelles procédures, la cause de François fut arrêtée. On la reprit le 26 février 1647. ^^ i665, Alexandre VII approuva les nouveaux procès^ instruits à Valence et à Tolède. Aux SIX miracles, établis pour la béatification, on en ajouta deux, choisis parmi trente prodiges de valeur bien diverse. Le 10 septembre 1668, Clément IX déclara la procédure close. Le 21 juin i670,ClémentX signa la bulle de canonisation, et, le 12 avril 1671, Rome vit placer sur les autels saint François de Borgia, saint Gaétan, saint Philippe Beniti, saint Louis Bertran et sainte Rose de Lima.
Quand parvint à Madrid, -le 3 mai 1671,1a nouvelle de la canonisation du saint, de toutes les tours, bourdons et cloches sonnèrent à Tenvi ; et aussitôt, on se prit à rêver de fêtes dont la splendeur effacerait celles de 1625.
Le 19 juillet 1 671, une pittoresque cavalcade sortait du collège impérial. Elle comptait cent enfants^ de onze à quatorze ans, tous gentilshommes, montés
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et parés avec un luxe fou. C'étaient les hérauts, chargés de publier, sur les places de Madrid, l'ouverture d'un concours littéraire en l'honneur de saint François.
Le aS juillet, l'octave des fêtes commença. Les maisons disparaissaient sous les tentures précieuses ; les principaux couvents avaient dressé des sortes de reposoirs, d'une opulence inconcevable aujourd'hui. A la vue de pareilles splendeurs, l'ambassadeur d'Angleterre se serait écrié : « Ce duc de Gandie était donc bien grand, qu'en son honneur on jette dans les rues de quoi payer un royaume ? »
L'église du collège impérial s'était parée d'un décor churrigueresque,qui avait coûté quarante mille ducats. Aux processions, figurèrent des statues habillées, dont certaines portaient pour soixante mille ducats de pierreries. Les murs de la maison professe étaient tendus de brocart d'or, le pavé de l'église couvert de tapis d'Orient..,. J'imagine que, du ciel, le bon saint s'affligea d'hommages si dispendieux. On était au dernier règne de la dynastie d'Autriche ; Charles II avait dix ans, et l'on prenait, autour de lui, la pléthore pour la santé, l'exagération pour la beauté. Les juges du concours littéraire firent, du moins, un bon choix: leur premier lauréat fut le grand Calderon.
Le i®*" avril 1767, Charles III bannissait les Jésuites de ses royaumes, par un de ces actes d'absolutisme quihumilientprofondémentceuxquivoudraientcroire au progrès constant des idées morales. Deux ans après, Téglise de François de Borgia, et les reliques qu'elle
abritait, furent données aux Oratoriens. Vint l'invasion française. Le i8 août 1809, Joseph Bonaparte pillait Targenterie des églises et des palais — autre retour aux âges barbares ! — Sommé de livrer lâchasse de saint François, son gardien eut Tidée de la peindre d'un badigeon couleur de bronze, qui la sauva. Elle erra de chapelle en chapelle, jusqu'au 3o juillet 190 1 . A cette date, le saint corps fut, avant le jour, transporté à l'église où on Thonore aujourd'hui.
Le beau temps de son culte fut, évidemment, le règne des derniers souverains de la maison d'Autriche. Par sa mère, il était de leur sang. Il avait été l'ami de Charles-Quint, malgré tout le serviteur fidèle de Philippe II. La plus illustre grandesse d'Espagne se flattait, du moins par alliance de descendre de lui. Le nom de Borgia s'est éteint en 1743. Saint François reste encore un des patrons les plus vénérés de Madrid, et s'il ne connaît plus les triomphants hommages que lui décernaient les cours de Philippe IV et de Charles II, sa vie admirable obtient, dans le monde entier, de ceux qui la connaissent, un culte d'imitation qu'il ne doit pas moins apprécier.
Puisse cet ouvrage en augmenter la ferveur!