‹ St Francois de SalesChapitre 15 sur 68 · I. Saiute Chantai, Déposition, art. xxxvn · texte numérisé non relu

I. Saiute Chantai, Déposition, art. xxxvn

et qui, — rexpérience s'en fait tous les jours sous nos yeux, — n'aboutissent qu'à dessécher les branches en les séparant de la racine par où la sève arrive.

Que ceux-là ne connaissent de saint François de Sales que ce que nous venons d'en dire, ils ne manqueront pas de s'écrier : A quoi bon dans la vie sociale les gens qui aiment tant Dieu? Si le cœur est plein de cet unique amour, comment y pourrait-il encore rester quelque place pour l'amour des hommes?

A cette thèse officiellement en faveur aujourd'hui, et qui compte sur l'avènement de l'athéisme universel pour réaliser le rêve de l'universelle fraternité, notre saint fournit deux réponses.

La première est sa vie. Il a bien fallu, — de quelque façon que la chose soit possible, — que, Dieu ayant pris chez lui toute la place, il en restât encore pour les hommes; car assurément il est, parmi les illustres de son temps, un de ceux qui les ont le plus aimés; et je n'en connais pas qui les ait aimés d'une façon plus aimable. Il a aimé ses amis, et ce sera un de nos regrets de ne pouvoir nous arrêter longuement à ce coin charmant de son histoire. Il a aimé les siens avec une tendresse incomparable : Mamère et moi^ cest tout un, disait-il. Il a été de ceux qu'on peut offrir pour modèles à tous les amis, à tous les fils, à tous les frères. Mais il a, de plus et surtout, aimé tous les hommes^ les étrangers comme les siens, ses ennemis comme ses amis. 11 a aimé des inconnus jusqu'à se donner absolument à eux, jusqu'à exposer cent fois sa vie pour leur faire du bien, jusqu'à leur êlre, à toute heure de jour et de nuit, un serviteur toujours prêt, toujours

dispos, toujours tendre, toujours les bras ouverts, et la bourse avec les bras, et le cœur avec la bourse. Et s'il a eu des préférences, c'a été pour deux classes d'hommes : les pauvres, d'autant plus recherchés cle lui qu'ils étaient plus abandonnés et plus répugnants ; les ennemis, d'autant plus chers à son cœur que leurs offenses étaient plus graves et leur haine plus furieuse. Je n'ose pas dire combien de philanthrophes estimables on pourrait faire avec la monnaie de cet homme qui aimait trop Dieu pour aimer l'humanité, combien de vies de citoyens utiles on pourrait remplir avec les bienfaits, les services privés et publics, les dévouements que ce mystique a fait tenir dans la sienne.

Là est le mystère pour les libres penseurs. Cela ne se peut pas, disent-ils. Cela est cependant, il faut donc que cela soit possible. Et ce qui leur rend l'énigme plus indéchiffrable, c'est que non seulement ces hommes qui n'aimaient que Dieu ont su aimer leurs semblables, mais qu'encore ils les ont aimés à un degré, avec une continuité, une délicatesse, une universalité, une abnégation, un élan, un héroïsme dans les petites choses et dans les grandes qu'on ne rencontre que chez eux. Voyez notre saint au confessionnal. « Il quittait tout pour cela. Tous les dimanches et fêtes quantité de personnes y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes galeuses, puantes et remplies de grandes abjections. 11 les recevait tous sans différence ni acception de personnes, avec égal amour et douceur. Au contraire, je crois fermement qu'il recevait ces derniers avec plus de charité intérieure et les cares-

sait plus tendrement*. » — Voyez-le au lit des malades. « Une fois il alla visiter un vieillard qui sentait fort mauvais. Sa fille lui dit : Monseigneur, je crains que vous ne sentiez quelque mauvaise odeur. Il répondit : Ce sont des roses pour moi^. » — Enfin, suivez-le partout en repassant sa vie, et recueillez un dernier témoig^nage de sainte Chantai résumant, on peut le dire, celui des contemporains : « Plusieurs croient, et je suis de ce nombre, qu'il a consommé et abrégé sa vie pour la charité et satisfaction du prochain; car souvent il quittait le boire, et le manger, et le dormir pour cela ; il souffrait des travaux et des incommodités insupportables à tout autre que lui; et je le sais'. »

Pour les esprits que j'ai en vue et qui, hélas I s'appellent légion, c'est à n'y rien comprendre. La vérité est que tout s'explique si on prend le contre-pied de leur thèse. Quand on aime tant Dieu, on n'aime plus les hommes, disent-ils. Il faut dire, au contraire : Quand on n'aime pas Dieu, on n'aime pas les hommes, ou on ne les aime pas comme cela. On ne les aime que pour ce que chacun d'eux a d'aimable, et c'est peu de chose; ou on les aime par une heureuse bienveillance d'humeur qui peut aller loin dans l'obligeance et la libéralité, qui peut inspirer un élan et un dévouement d'un instant, mais qui reste infiniment en deçà d'une disposition habituelle aux vrais sacrifices ; ou enfin on les aime pour les liens que la famille ou la patrie ont établis avec eux. Il n'y a que les chrétiens pour qui

I. Sainte Chantai, Déposition^ art. XLii, a. Ihid., art. xxxvi.

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