Ibid., art. xxvii
tout homme soit le procliain\ il n'y a qu'eux qui, avec le regard de la foi, sachent voir en tout homme Tobjet d'un amour que le souverain amour de Dieu commande loin de l'exclure. Et dans les âmes chrétiennes ce second amour, subordonné au premier, fils légitime et par conséquent obligatoire du premier, grandit avec lui; et c'est le suprême amour pour Dieu qui fait naître et explique ces prodiges d'amour pour l'homme qui nous frappent d'admiration et presque de stupeur dans un saint François Xavier à l'extrême Orient, dans un saint Vincent de Paul en France, dans un saint François de Sales en Savoie, dans cent autres que l'Eglise a placés sur ses autels; qui se sont renouvelés à l'infini dans une foule de vies obscures dont Dieu seul a eu le secret ; qui se renouvellent sous nos yeux dans ces humbles servantes des pauvres, des vieillards, des malades, de tous les affligés, héroïnes inconnues que la fraternité révolutionnaire veut chasser à tout prix pour le plus grand bien de l'humanité et parce qu'elles la gênent en démentant sa thèse.
D'où vient cette corrélation réelle et constante entre les deux amours, au lieu de l'opposition etde l'incompatibilité qu'on se plaît à imaginer? Elle vient de ceci: que la foi chrétienne nous montre en tout homme non seulement une image de Dieu, effacée et souillée peutêtre, mais reconnaissable encore et qui peut reprendre tout son éclat; non seulement un fils du même couple terrestre d'où tout le genre humain est issu, et un fils du même Père céleste, par conséquent, un frère ; ma»* encore un âme que le Verbe de Dieu a aimée jusqu'à ?' incarner et mourir en croix pour elle. Dès lors aucun
n SAINT FRANÇOIS DE SALES.
clirétien ne peut être disciple et imitateur du divin Maître, aucun ne sera introduit par lui dans son royaume s'il n'établit dans son âme cet amour dont ce maître lui a donné l'exemple. Et puisque le Sauveur a réservé dans son universel amour pour les hommes une place privilégiée à ceux qui sont « dans la pauvreté, l'humiliation et la souffrance », puisqu'il les a dé^ilarés premiers dans la hiérarchie surnaturelle, puisque, en quelque sorte, il s'incarne en eux jusqu'à tenir pour fait à lui-même le bien qui leur est fait, l'amour du prochain, surtout de ce prochain qui a besoin d'être assisté parce qu'il souffre et d'être aimé parce que l'égoïsme du monde le délaisse, cet amour n'est pas seulement une suite et un écoulement de l'amour de Dieu ; il en est devenu partie intégrante, à ce point que l'amour de Dieu qui ne se traduit pas en charité fraternelle est un faux amour.
Là est le mot de l'énigme, dans cette doctrine qui n'a pas été inventée pour répondre à une objection. mais qui appartient à l'économie intime et à l'essence même du christianisme. Elle est l'enseignement perpétuel de l'Eglise, développé dans les écrits et vérifie dans la vie de tous les saints, en particulier de notre saint François.
Cette doctrine est sa seconde réponse. Il fait remarquer que le souverain amour pour Dieu, en même temps qu'il occupe le cœur tout entier, laisse tout le cœur libre pour être rempli, sous sa douce royauté, par tous les amours légitimes, c'est-à-dire par tous ceux qui peuvent se rapporter à lui. « Qui dit tout ne forclost rien ; et toutes fois un homme ne laissera pas
d'être tout à Dieu, tout à son père, tout à sa mère, tout au prince, tout à la république, tout à ses enfants, tout à ses amis; en sorte qu'estant tout à chascun, il sera encore tout à tous. Or, cela est ainsy d'autant que le debvoir par lequel on est tout aux uns n'est pas contraire au debvoir par lequel on est tout aux autres*. » Telle est la possibilité du fait attestée par sa réalité. Mais il faut aller plus loin et montrer comment, suivant la parole de l'Evangile, le second commandement est semblable au premier, c'est-à-dire comment l'amour des hommes est l'écoulement et la suite nécessaire de l'amour de Dieu. « Quand nous voyons un prochain créé à l'image et semblance de Dieu, ne debvrionsnous pas nous dire les uns aux autres : tenes, voyes cette créature, comme elle ressemble au Créateur? Ne debvrions-nous pas nous jeter sur son visage, le caresser et pleurer d'amour sur elle? Et quoy donc? pour l'amour d'elle? Non certes, car nous ne savons pas si elle est digne d'amour ou de hayne en ellemesme. Et pourquoi donc? Pour l'amour de Dieu qui l'a formée à son image et, par conséquent, rendue capable de participer à sa bonté. Et c'est pour quoy non seulement le divin amour commande maintefois l'amour du prochain, mais le produit et respand luymesme dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image, puisque tout ainsy que l'homme est l'image de Dieu, de mesme l'amour sacré de l'homm-» envers l'homme est la vraye image de l'amour céleste de l'homme envers Dieu. Mais ce discours de l'amour
!• Traité de l'amour de Dieu, 1. X, chap. m,
du prochain requiert un iraitté à part'. » Il n'a pas écrit ce traité, mais il l'a fait. C'est sa vie.
Et maintenant, puisque l'admirable spectacle d'amour pour les hommes offert par cette vie et par tant d'autres ne se rencontre que dans le christianisme, il y a deux conclusions à tirer de ce privilège, l'une dans l'ordre pratique et social, l'autre dans l'ordre de la vérité doctrinale et religieuse.
Premièrement les ennemis du christianisme, ceux qui veulent le chasser des institutions, des mœurs, des écoles, de la bienfaisance elle-même, enfin et surtout des âmes et des cœurs poursuivent une entreprise non seulement antisociale, mais absolument inhumaine; ils veulent que les hommes ne soient plus aimés.
Secondement, puisque, seul, le christianisme vivant dans l'Eglise catholique produit ces beaux effets, il y a donc en lui une force qui ne se trouve pas ailleurs. Cette force n'est pas humaine; car, si elle l'était, les effets s'en rencontreraient partout où il y a des hommes; et si elle était le produit de la civilisation, ils se rencontreraient chez tous les peuples civilisés. Donc le christianisme est divin, puisque ses fruits ne sont pas de l'homme. Seul il donne par sa doctrine le vrai Dieu, le Dieu vivant. Seul il communique la grâce divine sans laquelle l'homme ne parvient par son propre effort ni à aimer Dieu, ni à aimer les hommes comme il faut les aimer. Cela revient à dire que le christianisme est divin puisque seul il fait des saints.
!• Traité de l'amour de DieUj l. X, chap. m.