‹ St Francois de SalesChapitre 17 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le précédent chapitre était tout de morale et de spiritualité. Celui-ci sera tout littéraire, si ce n'est que, quand on parle littérature à propos de saint François de Sales, bon gré mal gré on parle encore morale.

Je voudrais accomplir un acte de justice littéraire et acquitter une dette nationale en marquant la vraie place de ce fils de la Savoie dans l'histoire de la prose française. On l'a faite et on la fait encore beaucoup trop petite, *et cela par une raison très glorieuse pour lui. Le saint aimable et admirable, le consolateur par excellence, l'apôtre jamais lassé, le guide puissant et doux vers la perfection chrétienne masquent l'écrivain et le font oublier. Tout lecteur ressent, il est vrai, le charme de son langage ; mais telle est dans ses écrits la valeur des choses et leur attrait qu'on va droit à elles sans s'arrêter à la forme.

C'est cependant un fait historique que, littérairement, saint François de Sales a eu un rôle à lui, un rôle considérable dont on ne peut se dispenser de tenir compte sous peine de laisser une lacune impossible à combler dans la genèse de notre prose. Qu'on me per-

mette, pour mettre cela en lumière, de recommander le procédé que voici.

Lisez une page d'Amyot, une page de Balzac, une page de Fénelon, et essayez de saisir la physionomie de chacune d'elles et révolution littéraire que marquent la seconde comparée à la première, la troisième comparée aux deux autres.

Amyot a un vieux style, ce qui veut dire le style d'une langue encore jeune. Ce style a le je ne sais quoi de vif et de naïf que l'archevêque de Cambrai, avec un tact si juste, signalera et regrettera dans sa « lettre à l'Académie ». Il a la bonhomie, l'absence d'apprêt, l'aisance que donne un naturel parfait. Mais sa langue n'est pas encore pleinement déliée, ses constructions sont souvent gauches et lourdes ; gaucherie charmante, et qui a de la grâce comme celle d'un enfant; lourdeur si exempte de solennité qu'elle n'estjamais ennuyeuse. Vous est-il arrivé de contempler en ses ébats un tout jeune chien de Terre-Neuve, ses grosses pattes encore molles, ses gambades qui trébuchent et qui le font rouler par terre, ses mouvements à la fois souples et empêtrés? Le bon Amyot (mettant à part la dignité épiscopale dont il est revêtu) y a quelque ressemblance.

Balzac a rejeté toutes ces enfances, le genre de gaucherie qui les accompagne, et aussi leur grâce et le doux sourire qu'elles appellent sur les lèvres. Il est élève de rhétorique et, sans conteste, le premier de sa classe. Soit qu'il cause, soit qu'il écrive un billet à un ami, il fait des discours, des discours avec plan, brouillons et ratures, des discours qu'il écoute avec com*

plaisance quand il se les récite après les avoîr mis au net. Sa rhétorique est noble, son discours a quelque éloquence, sa phrase est ferme et solennelle ; mais à la gaucherie de l'enfant a succédé celle du rhétoricien, qui a moins de charme. Il s'embarrasse dans les plis de sa période comme dans les plis d'une toge, et il en sort avec un air grave, mais avec une tension musculaire où l'effort est trop visible pour que l'effet soit très agréable. Avec lui et par lui, la langue est entrée dans la phase cicéronienne et va y rester longtemps. Chez Descartes ce sera presque la même chose, avec cette différence que la solidité du fond soutiendra et justifiera l'ampleur un peu laborieuse de laforme. Puisje dire sans blasphémer que quelque chose de semblable se retrouve encore dans les premiers sermons de Bossuet, jusqu'à ce que la grandeur du génie, qui est toujours simple, et la profondeur d'un aVt dont le triomphe est de ne point paraître aient corrigé et transfiguré ce cicéronianisjyie en y infusant du Démosthène, de l'Homère, de la Bible et, par-dessus le tout, du Bossuet? Toujours est-il qu'à partir de Balzac, cette majesté oratoire qui ne se détend pas assez, et qui fatigue un peu par la continuité de sa noblesse, se retrouve à des degrés divers dans tout le courant principal de la prose française du grand siècle. Je ne dis pas qu'elle s'y trouve partout; il y a une prose alerte, spirituelle, aiguisée, un peu railleuse qui est celle de Pascal dans les Provinciales^ de Molière, de Mme de Sévigné ; celle-là procède de ce qu'on a appelé le vieil esprit gaulois, auquel le contact des littératures classiques et la fréquentation de la bonne compagnie ont donné plus de

délicatesse et de tenue. Mais la prose noble et oratoire, la prose en grande toilette a le pas jusqu'à la fin.

Et puis arrivez à Fénelon. Ce n'est plus Amyot; car sa phrase coule avec une merveilleuse aisance sans être jamais ralentie par ces constructions pénibles qui gênent la marche des prosateurs du xvi* siècle. Ce n'est pas Balzac; caria pompe et l'affectation sont, grâce à Dieu, des vices qu'il ne connaît pas. Ce n'est pas non plus Pascal dont il n'a pas le mordant ni la concision redoutable; ni Sévigné, dont il n'a pas le tour un peu mondain; ni Molière, dont la verve audacieuse et presque libertine répugne à la gravité douce de son allure habituelle. D'où donc procède-t-il? Des Grecs sans doute; mais à travers qui? A travers saint François de Sales. Cette filiation ne l'empêche pas sans doute d'être lui-même et d'être un homme de son siècle. Moins d'abandon, moins de vivacité, moins de saveur, un ait plus grand, plus savant, plus varié, voilà les différences. Mais l'air de famille y est, impossible à mécon naître. Et la distance des deux langues et des deux styles est beaucoup moindre qu'on ne s'y attendrait, à consulter les dates qui entre l'un et l'autre mettent tout un siècle.

C'est là ce qui frappe tout de suite dans les écrits de saint François de Sales. Par les dates il est bien du xvi^ siècle, quoiqu'il l'ait dépassé de vingt-deux ans; car lorsque ce siècle finit, il en avait trente -trois; âge où l'homme parle la langue qu'il parlera toujours et où la manière de l'écrivain est à peu près fixée. \\ en est par l'orthographe et par une partie du vocabulaire. Mais par le tour, par l'aisance des coustructiousi

par le dégagement de la phrase il est plus moderne, plus près du français définitif non seulement que les hommes de son temps, mais que Balzac, que Richelieu, que Descartes, que Voiture, que tous les écrivains de la première moitié du siècle suivant. Ouvrez à peu près au hasard V Introduction à la vie dévote ou la Correspondance; lisez en une page non dans un texte modernisé, mais dans le texte vrai et original qui nous est enfin rendu tout entier. Et quand vous aurez lu, vous direz, quelques vieux mots mis à part, ains, voirement, nuisance, avette, Aulieu de mais, à la vérité, dommage, abeille : la langue française est faite, et ces pages pourraient être écrites aujourd'hui. L'expérience en est facile ; et il faut laisser au lecteur le plaisir de la faire à son gré. Le plus souvent il reconnaîtra que [tout ce qui pourrait être tenté pour perfectionner le style du saint auteur ne réussirait qu'à le gâter.

C'est sur ce style que je voudrais insister. Mais ici plus qu'ailleurs le style est Vhomme même', et l'étude de la forme ne nous éloigne pas de l'âme exquise et parfaite qui la créa à son image.

Lorsqu'on écrit pour ne rien dire, le seul mérite au quel le style puisse viser c'est d'arrêter le lecteur, de l'amuser à la porte et de l'empêcher d'entrer. Car derrière cette porte il n'y a rien, et sous ce vêtement nous trouverions non un corps vivant, mais un mannequin d'osier. C'est pourquoi on nous offre des comparaisons magnifiques qui n'éclaircissent aucune pensée, de grands mouvements oratoires qui ne répondent à aucun sentiment, des formules solennelles qui ont uq air d'oracle, qui annoncent des choses profondes et ne

couvrent que le vide, tout un appareil d'éloquence qui ne laisse derrière lui qu'un plaisir pour l'oreille.

Lorsqu'on écrit pour dire des choses vraies, pour exprimer des sentiments sincères, profonds, élevés et purs, la fonction du style change ; et sa qualité essentielle, — unique, à bien dire, — est d'être transparent, \ransparent comme une vitre si nette qu'on ne la voit^| p«s, mais qu'on voit toutes choses à travers elle, transparent comme une atmosphère limpide qui n'intercepte rien ni de la lumière du jour, ni de la couleur des objets. Cette transparence implique la propriété du langage, % la correction, le naturel, le bon goût; car l'absence de ces qualités interposerait un obstacle entre l'esprit du lecteur et la pensée et le cœur de l'écrivain. Impliquet-elle autre chose qui soit propre à la forme et puisse s'isoler du fond ? Je ne le pense pas. Grâce, force, éclat, grandeur, émotion, rien de tout cela ne doit être plaqué par le dehors comme des ornements de plâtre sur une muraille nue; tout cela doit venir de l'intérieur h la surface comme une germination et un épanouissement naturels; et si un style a tous ces mérites ou quelquesuns, c'est à la pensée et au sentiment qu'il en est redevable. Qu'il se garde donc d'y ajouter quelque chose du sien. Il n'est qu'un interprète ; toute sa vertu est d'être fidèle, tout son art doit être de s'eflFacer.

Et quand la pensée et le sentiment sont fondus l'un dans l'autre et comme baignés dans une lumière et une flamme qui échaufifent en éclairant, — la lumière et la flamme de l'amour pour Celui qui est à la fois la vérité et le bien, — quand nous avons pu voir de nos yeux leur rayonnement dans les actions d'un homme et attein-

cire leur foyer dans sa vie intérieure, quand cet homme s'appelle saint François de Sales et qu'il écrit, que pouvons-nous demander à son style sinon de le montrer lui-même ? que pourrions-nous lui reprocher sinon de voiler l'homme sous des ornements étrangers?

Ne craignez rien de tel. Tout artifice et toute pose lui déplaisent comme une ostentation qui blesse l'humilité ou comme un mensonge qui blesse la sincérité. 11 n'écrit pas pour la gloire ou pour l'amour de l'art, mais par devoir et pour l'amour de Dieu et des âmes. Ainsi la loi de sa vie devient la loi même de son style ; et les allures de l'homme, qui est un saint, sont les allures mêmes de l'écrivain.

Nulle affectation de profondeur. Il sait des choses profondes, et il écrit pour les dire parce qu'elles contiennent les secrets du temps et de l'éternité. Mais il ne se plaît pas à imposer au lecteur le travail de les deviner à travers des formules d'une concision cherchée ; il n'y gagnerait que de se faire admirer, et il a horreur, comme d'un larcin et comme d'un tort réel fait aux âmes, de tout ce qui arrêterait ou détournerait à son profit leur mouvement vers la vérité divine et le divin amour. Il les dit au contraire le plus clairement qu'il peut, les entourant et les pénétrant de la douce clarté qui est en lui.

Nulle affectation d'énergie ; enfler la voix pour intimider les gens, donner des indignations pour des raisons, ce ne sont point des procédés à son usage. Et cependant ce doux manieur d'âmes sait être fort et n'oublie pas qu'il a dit : o c'est charité de crier au loup ». Les Controverses fourniraient plus d'un exemple de la

vigueur avec laquelle il savait pousser ses adversaires.

Nulle affectation de bel esprit et d'élégance. Il prend sans doute un soin légitime de la tenue et de la distinction du langage, car les choses qu'il enseigne sont nobles. Mais elles sont simples aussi comme tout ce qui est vrai; et le bel esprit les gâterait en y mêlant le moi qui s'écoute et se mire.

Point de ces mouvements brusques qui trahissent les soubresauts, les défaillances, les révoltes d'une âme flottante ou insoumise. Il connaît les joies de la vie, il en connaît les douleurs, et celles-ci plus que celleslà; mais dans l'expression des unes et des autres, des secondes surtout, il met la sérénité constante de sou âme en même temps que cette vibration sympathique qui est l'accent de l'amour. Son style est paisible comme son cœur. C'est tantôt la quiétude de ses beaux lacs alpestres qui réfléchissent leurs rives et leurs cieux, et laissent le soleil pénétrer leurs flots d'émeraude ou de saphir, tantôt le mouvement rapide et régulier d'un grand fleuve qui coule toujours à pleins bords et ne déborde jamais.

Il aimait à parler des avettes (abeilles), et savait tirer de ce peuple industrieux mille comparaisons charmantes. Il est lui-même une avette de ses montagnes. Comme elles, il se cache pour faire im miel parfumé, transparent et doux.

Il a l'aisance autant que le naturel. Courte ou longue, sa phrase va d'un pied léger ou d'un pas grave, sans être jamais ni mondainement cavalière comme celle de Montaigne, ni pesante comme celle des hommes de son temps. Elle dit ce qu'elle veut dire, ce que

l'écrivain. 83

dit le discours intérieur qu'elle traduit. Et c'est pour cela qu'elle le dit avec onction ; car Touction se compose des mêmes éléments dont son âme est pétrie, de sagesse grave et bienveillante, d'autorité, de piété et de tendresse. Mais cette onction n'est jamais pleureuse; comment le serait-elle dans cette âme vaillante et souriante qui donnait pour maxime à d'autres âmes placées sous sa conduite : Vivez joyeuse et soyez généreuse ?

En somme, c'est bien le vrai style de la France chrétienne, clair, simple, fin, animé, résolu, tendre, avec une petite pointe de gaieté aimable qui ne s'émancipe jamais, et de douce malice qui ne fait jamais de blessure.

Il se permet cependant deux luxes.

L'un est le luxe de la tendresse ; elle déborde chez lui par des exclamations, des répétitions, des insistances affectueuses, trop sincères et cordiales pour être jamais monotones. On sent qu'un tel homme dit vrai quand il dit à quelqu'un quil lui est uni d'une très parfaite amour, et qu'il porte un cœur tout dédié au sien, car on sait quelle est la source profonde, sacrée, inépuisable, infinie de cette amour ^Ins forte que la mort. Et on ne se lasse pas de le lui entendre redire comme on se lasse des formules par lesquelles, en ce temps-là même, les gens du bel air, échangeant de ces politesses où le cœur n'est pour rien.

De protestations, d'offres et de serments Surchargeaient la fureur de leurs embrassements.

L'autre est le luxe des comparaisons sur lequel il faut insister un peu plus.

Comme son séraphique patron d'Assise, notre saint François vivait beaucoup avec la nature; et, sans nulle prétention à être poète, il en avait comme lui, au plus haut degré, le sentiment poétique, parce qu'il en avait le sentiment religieux, ce sens de l'invisible qui s'y révèle à travers le visible. Son esprit, sans cesse tourné vers les pieuses industries de l'apostolat, comprenait surtout le parti qu'on peut tirer des spectacles qu'elle offre pour élever l'âme humaine au-dessus d'eux et la conduire du ruisseau à la source, du rayon au foyer. C'est pourquoi tout lui était symbole dans les œuvres visibles de l'art divin, et dans celles aussi de l'art humain, non pas symbole cherché subtilement où l'esprit fait admirer sa finesse en imaginant des analogies artificielles, mais symbole spontanément offert où la chose sensible introduit comme d'ellemême le lecteur et l'auditeur dans la pensée morale.

L'ingénieux auteur de V Esprit de saint François de Sales a pris sur le fait ce tour habituel de son esprit, et cette poésie d'autant plus belle que le beau n'y est pas voulu pour lui-même, mais s'y ajoute par surcroît.

« Lui-même me menait promener en bateau sur ce beau lac qui lave les rives d'Annecy, ou en des jardins assez beaux qui sont sur ces agréables rivages. Et de toutes les choses qu'il voyait, il tirait autant d'élévation d'esprit. Si on lui montrait de beaux plants : Nous sommes, disait-il, le champ que Dieu cultive. Si des I bâtiments : Nous sommes l'édifice de Dieu. Si des fleurs : Quand est-ce que nos fleurs donneront des fruits? Si de rares et exquises peintures : II n'y a rien de beau comme l'âme qui est faite à l'image de Dieu.

Quand on le menait dans un jardin : Oh! quand celui de notre âme sera-t-il semé de fleurs et rempli de fruits, dressé, nettoyé, poli? quand sera-t-il clos et fermé à tout ce qui déplait au jardinier céleste? A la vue des fontaines : Quand aurons-nous dans nos cœurs des sources d'eau vive rejaillissante jusqu'à la vie éternelle? jusqu'à quand quitterons-nous la source de vie pour nous creuser des citernes mal enduites? A l'aspect d'une belle vallée : Elles sont agréables et utiles les eaux qui y coulent; c'est ainsi que les eaux de la grâce coulent dans les âmes humbles et laissent sèches les têtes des montagnes, c'est-à-dire les âmes hautaines*. »

Ceci n'est et ne veut être qu'un résumé, un cadre, un programme. Il faudrait lire tout saint François de Sales pour apprécier la grâce, la richesse, la fécondité inépuisable avec lesquelles il le remplit. On est embarrassé de choisir entre tant d'aimables spécimens dont chacun attire et retient. En voici un cependant qui me semble d'un prix tout spécial. Je le rencontre dans V Introduction à la vie dévote. L'auteur veut montrer que, dans le progrès spirituel, V empressement, comme ill'appelle, c'est-à-dire l'impétuosité inquiète et désordonnée, n'avance rien et ne peut que gâter les affaires. Après avoir donné ses raisons, il éclaire et colore sa pensée par des images.

« Les fleuves quivont doucement coulant en la plaine portent les grans bateaux et riches marchandises, ei les pluyes qui tombent doucement en la campagne la fécondent d'herbes et de graines; mais lestorrens etri-

Page 1