‹ St Francois de SalesChapitre 19 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un des traits distinctifs de la morale chrétienne est l'importance suprême qu'elle attache à la vie intérieure et le soin qu'elle prend de la régler.

Mais qu'est-ce que la vie intérieure ? Est-ce la vie solitaire et contemplative ? Point du tout. Si elle est plus facile à mener dans la solitude que dans le monde, elle est plus nécessaire, comme le fait remarquer notre Saint, es condilions mondaines où tout dissipe que non pas es religions où tout recueille.

Elle consiste essentiellement en deux choses : d'une part l'intention, c'est-à-dire la direction de la volonté vers le but qu'elle se propose comme final ; d'autre part les affections, c'est-à-dire les sentiments dont le cœur se nourrit et qui marquent de leur empreinte les actions qu'ils inspirent.

« L'homme, » dit l'Imitation, « a deux ailes pour s'é-

■ lever déterre : la simplicité et la pureté. La simplicité

doit être dans l'intention, la pureté dans l'affection. «

Nous comprendrons cette parole profonde si nou-

considérons combien souvent nos intentions sont complexes, et combien, trop souvent, nos affections ne sont pas pures.

Voici un homme honnête et chrétien qui veut sui- 5 vre et qui suit les préceptes de la morale naturelle et ^ de la morale révélée. Il remplit fidèlement ses devoirs d'état; il est juste jusqu'à la délicatesse; il prélève en conscience sur ses revenus et sur ses heures la part des misères à soulager et des services à rendre ; il respecte la réputation du prochain; il est tempérant et J. chaste; il observe les commandements de l'Église. Il a donc des vertus; et ces vertus, par les efforts qu'elles coûtent comme par la nature des actions qu'elles produisent, ont en elles-mêmes une valeur.

Mais pour estimer au juste ce qu'elles valent, il faut savoir ce que valent l'intenlion et les sentiments de l'agent. En d'autres termes il faut savoir d'après quels 1 motifs il se détermine. Car, laissant de côté les motifs malhonnêtes qui corrompent les actes bons en soi, entre les motifs avouables il y a de grandes inégalités. On peut agir (je parle ici des chrétiens), ou par une heureuse inclination naturelle, ou par crainte des châtiments de l'autre vie, ou par désir des récompenses éternelles, ou par sentiment abstrait du devoir et respect de la dignité personnelle, ou enfin par amour de Dieu.

Ces motifs, tous bons et convergeant vers les mêmes actes, ne se valent assurément pas. Et s'ils ne se valent pas, tout le travail et tout le progrès de la vie intérieure consisteront à élever et simplifier les intentions, à épurer les affections en les détachant des motifs inférieurs

ou en subordonnant ceux-ci au motif supérieur s'il y en a un. Or il y en a un; et c'est, hors de toute comparaison, celui que nous avons nommé le dernier. Dieu étant le bien infini, aimer Dieu, c'est aimer le bien infini, c'est aimer le devoir dans sa source et sa réalité substantielle, c'est aimer la perfection morale au delà même du devoir, c'est obéir au seul amour qui ne connaisse pas d'excès et n'égare jamais ceux qui le suivent.

Et cet amour a le privilège de contenir en lui-même tous les autres motifs et de les développer en les épurant.

Il contient et développe le désir et l'amour de la récompense, car cette récompense est Dieu; il contient et développe la crainte des peines de l'autre vie, car de ces peines la plus horrible est la privation de Dieu. Le premier de ces deux motifs se dégage ainsi de ce qu'il avait de mercenaire ; il n'est plus la recherche d'un salaire et le calcul d'intérêt qui s'arrange pour acheter le moins cher possible une rémunération d'un prix infini; il est l'aspiration de l'amour à s'unir avec son objet. Le second se dégage de ce qu'il avait de servile ; la crainte n'est plus l'horreur physique pour la souffrance, mais le frissonnement de l'amour à la pensée de perdre ce qu'il aime, de le maudire et de l'offenser éternellement au lieu de le bénir et de lui plaire à jamais.

Le même amour contient et stimule la noble ambition du perfectionnement moral ; car cette ambition devient le désir, inhérent à tout amour, de devenir , semblable à ce qu'on aime. Il l'épure aussi en préseryant l'âme aimante des retours orgueilleux sur elle-

même ; car l'amour exclut ces retours où le moi se recherche au lieu de se donner.

Voilà pour le côté actif de la vie humaine. > !

Mais vivre, ce n'est pas seulement agir; c'est encore souffrir. Et la patience, qui est la vertu de bien souffrir, peut procéder aussi de principes fort divers.

On peut se soumettre par digfnité et pour se rendre le témoignage qu'on est au-dessus des coups de la fortune,— ou parce que, comprenant l'inutilité de la résistance, on espère qu'on souffrira moins à plier de bonne grâce, — ou par une sorte de résignation boudeuse et parce qu'on sait que la révolte formelle est un péché dont Dieu demandera compte; et dans ce dernier cas on avance jusqu'où on ose dans la voie des demi-murmures et de ces découragements qui sont des demidésespoirs.

Et l'on peut aussi se soumettre par amour.

Or, quoique les actions soient intermittentes, la volonté de bien agir doit être continue. D'autre part la souffrance, tant qu'elle dure, a par elle-même un caractère de permanence qui réclame la continuité de la soumission. Les actes extérieurs distincts ne sont donc qu'une broderie sur le tissu de notre vie ; le fond de l'étoffe est fait de sentiments et de dispositions. Là est la vie intérieure, l'état habituel, la respiration et la température constante de l'âme. L'âme vaut donc, en somme, ce que vaut son amour; et la question capitale de la vie morale est la question de l'amour dej Dieu.

Cet amour, fondement de la vertu chrétienne, — fondement nécessaire pour la soutenir au degré le plus

modeste, fondement suffisant pour l'élever au degré le plus héroïque et à la plus haute sainteté, — est l'unique objet et le titre du plus considérable ouvrage de saint François de Sales ; livre d'une profondeur admirable et d'une beauté très pure où le saint auteur a mis toute son âme, livre où la science la plus solide et les recherches les plus patientes disparaissent, pour ainsi dire, sous le charme d'un langage que le cœur inspire toujours, livre enfin où il a, sans le vouloir, laissé échapper le seeret de sa sainteté éminente et de ses œuvres prodigieuses.

Abordons du moins le rivage de cette noble région que nous n'oserions explorer tout entière. Et demandons à ce beau livre comment l'amour de Dieu naît, s'accroît et s'affermit dans l'âme humaine, quel état intérieur il y produit, et quel caractère il donne aux vertus.

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La vertu qui a sa base et sa racine dans l'amour do Dieu n'est pas, il faut nous en souvenir, la vertu naturelle et philosophique que l'homme se croit capable de former par son seul effort ; c'est la vertu surnaturelle et chrétienne à laquelle la volonté humaine ne s'élève qu'à condition d'être prévenue et soutenue par la grâce divine.

Le moraliste chrétien doit donc avant tout rechercher ce que ne peut et ce que ne peut pas la nature humaine quant à l'amour de Dieu. C'est ce que saint François fait en psychologue consommé.

Tl constate que, malgré la chute originelle, l'inclination naturelle nous est restée d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et que cette inclination résulte, comme une suite nécessaire, du jugement par lequel notre esprit affirme que Dieu est le souverain bien, a Quoique notre cœur soit couvé, nourri et eslevé erami les choses corporelles, basses et transitoires et, par manière de dire, sous les aysles de la nature, néanmoins au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première connoissance qu'il en reçoit, la naturelle et première inclination d'aymer Dieu, qui estoit comme assoupie et imperceptible, se resveille en un instant, et h l'improuveu paroist, comme une étincelle qui sort d'entre les cendres, et touchant nostre volonté lui donne un eslan de l'amour suprême deu au souverain et premier Prin-' cipe de toutes choses*. »

Cette inclination a été reconnaissable chez les meilleurs philosophes de l'antiquité, chez Socrate, Platon, Aristote, Epictète; elle leur a inspiré d'admirables discours; elle leur a suffi pour placer au sommet de leur morale le devoir d'aimer Dieu. Mais ni chez eux, ni chez aucun homme non assisté par la grâce divine, elle n'a été autre chose qu'un sentiment stérile; et c'est un fait historique et psychologique que nous n'avons pas naturellement le pouvoir d'aimer effectivement Dieu sur toutes choses : « Nostre chetifve nature, navrée par le péché, fait comme les palmiers que nous avons de deçà, qui font voirement certaines productions imparfaittes et comme des essais de leurs fruitz, mais depor-

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