‹ St Francois de SalesChapitre 2 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Saint François de Sales appartient à la fin d'un siècle où ce qu'il y a de plus apparent est le relâchement moral, la renaissance audacieuse du paganisme dans les mœurs en même temps que dans les idées et dans les écrits. Cependant, par un contraste sauveur, ce même siècle a produit une moisson merveilleuse de grandes œuvres, de grandes institutions, de grandes saintetés catholiques. Au milieu des splendeurs du mal, le bien y brille d'un éclat incomparable, grâce auquel ce grand siècle païen est aussi un grand siècle de renaissance chrétienne, et ce temps de pertes et de désastres pour l'Église un temps de conquêtes et de triomphes. Ajoutons que ce bien éclatant suppose une somme beaucoup plus considérable encorr de bien obscur, un sol fertile sur lequel a pu croître et s'épanouir cette végétation magnifique. Nous avons des preuves nombreuses que ce sol a existé. Et qui

SAINT FBANÇOIS DE SALES, i

connaîtrait bien, comme on commence à le faire, les papiers de famille de cette génération où s'étalèrent tant de scandales, v découvrirait, beaucoup plus nom breux encore, de beaux et modestes exemples de ces vertus qu'on appelle antiques, parce qu'elles ont pour trait caractéristique une certaine force d'âme que nous sommes accoutumés à voir ou à imaginer chez les héros d'Hérodote, de Tite-Live ou de Plutarque, — qu'on nomme aussi patriarcales, à cause, dirait Féneîon, d'une aimable simplicité qui rappelle le monde naissant et qui contraste avec la complication très artificielle de notre vie moderne, — mais qu'il vaut mieux appeler franchement, de leur vrai nom, des vertus chrétiennes. La droiture, la délicatesse, la cordialité, cette grande chose qui s'appelle l'honneur et dont la prétention subsiste si souvent quand sa réalité a disparu, la fidéhté inviolable au lien conjugal, l'attachement au sol natal, le patronage moral et matériel exercé aussi loin que s'étendent les domaines, toutes ces vieilleries étaient vivantes et florissantes dans quantité de maisons seigneuriales ou bourgeoises et y préparaient par la discipline domestique ces hautes vocations religieuses qui furent d'un si grand secours à l'Église au milieu de ses périls, d'un si grand exemple au monde au milieu de ses scandales. Saint François de Sales eut son berceau dans une de ces familles,

Il naquit au château de Sales, le 21 août iSôy, de François de Sales, seigneur de Nouvelles, et de la fille

unique de Melchior de Sionnaz, seigneur de laTliuille et de Vallières. Celle-ci avait hérité la seigneurie de Boisy de sa mère Bonaventure de Chevron Villette, veuve en premières noces de Philippe de Dérée. Elle l'apporta en dot à son époux à condition qu'il en prendrait le nom, et le seigneur de Nouvelles devint ainsi M. de Boisy. Dignes l'un de l'aulre par l'égale illustration de leur naissance, M. et Mme de Boisy ne l'étaient pas moins par le caractère. Lui, nourri aux armes et aux affaires, mêlé par conséquent à tout ce que les cours avaient d'intrigues et les camps de licence, était un homme tout droit, ferme et loyal, inébranlable dans sa foi catholique grâce à un ferme bon sens qui ne se laissa jamais prendre aux sophismes de l'hérésie et jngea du premier coup la « prétendue Réforme » sur ses origines, grâce surtout à une régularité invariable dans les exercices de la vie chrétienne. Elle, limitant son action au gouvernement de sa maison seigneuriale, était le modèle des épouses parce qu'elle était le modèle des chrétiennes, s'appliquant avec une autorité douce et une infatigable vigilance à faire régner parmi ses serviteurs la paix, l'ordre, la moralité, la piété, et à remplir ce beau ministère de la charité qui fut, de tout temps, la gloire des grandes dames chrétiennes. Puis, quand, après sept ans de mariage, un premier berceau, celui de notre saint, fut occupé au château de Sales, elle embrassa dans toute son étendue la mission de former l'âme de son fils et de l'élever pour Dieu. Elle voulut être la première à donne le lait de la piété à l'enfant tant désiré dont elle n'avait pu être la nourrice. Avec le concours d'un pieux prêtre,

M. Déage, qui fut depuis son précepteur, elle se fit sa première catéchiste, ne se bornant pas à la lettre du texte, mais y joignant tout ce que le cœur et la raison d'une mère savent trouver pour inspirer à l'enfant, dès ses premières années, le culte de toutes les saintes choses, pour creuser au cours naissant de sa vie comme un lit de bonnes habitudes, d'horreur pour le mensonge, de générosité, d'obéissance, de compassion et de respect pour les pauvres, de crainte filiale et de souverain amour de Dieu.

M. de Boisy laissait avec confiance son premier né en si bonnes mains, sans se désintéresser toutefois de son éducation et sans abdiquer le devoir d'intervenir dans les grandes circonstances. Persuadé, comme le dit très bien Mme Swetchine, qu'un bon chrétien doit être superlalivement un honnête homme, il ne badinait point sur les questions de probité; en conséquence, il fit un jour fouetter l'enfant, à la vieille mode, pour avoir dérobé à un ouvrier du château une aiguillette de soie dont les vives couleurs l'avaient tenté. Un aveu sincère avait suivi de près la faute ; mais M. de Boisy n'en jugea pas moins la correction nécessaire pour prévenir à jamais le retour dépareille tentation; et la leçon eut un plein succès.

Les biographes ne mettent guère d'autre méfait à la charge de cette première enfance qui offre pour trait principal un merveilleux et charmant épanouissement de sincérité, de charité, de piété communicative et de zèle naïf pour la gloire de Dieu.

Ses études, commencées, de la sixième à la huitième année, au collège de la Roche, à sept kilomètres du

château paternel, se continuèrent au collège d'Annecy où il était encore lorsqu'il obtint, à onze ans, la faveur d'être tonsuré. M. de Boisy, qui destinait François à la magistrature et rêvait pour lui un brillant avenir dans le monde, n'avait vu dans ce désir qu'un caprice de ferveur passagère. Mais, pour l'enfant, cet acte, bien que n'impliquant aucun engagement définitif, était un pas très sérieux vers le sanctuaire. Aussi, quand vint pour lui, à treize ans, le moment d'entrer à l'Université de Paris, ce fut sur sa demande qu'on l'envoya au collège de Clermont dirigé par les jésuites, plutôt qu'au collège de Navarre qui passait pour un peu mondain et dissipé, — un peu lancé, comme on dirait aujourd'hui, — et dont le séjour l'effrayait pour sa vocation naissante.

Il devint bientôt l'honneur de l'Université par ses succès dans les plus savantes études littéraires, puis dans toutes les parties de la philosophie. Il aimait d'autant plus la science qu'il ne la recherchait pas pour elle-même, mais pour Dieu auquel elle conduit et pour le bien des âmes qu'on ne peut éclairer sans elle. Nous verrons plus tard l'évèque reconnaître sa dette envers elle en faisant d'une petite ville de Savoie un véritable foyer d'études à la fois scientifiques et littéraires, une petite académie française au milieu des Alpes quelque vingt ans avant celle de Richelieu.

A ses moments perdus, et parce que son père le voulait, il apprit l'escrime, l'équitation et la danse, et y devint fort habile. Mais son cœur n'était ni à l'épée, ni aux chevaux, ni aux sarabandes. Sa résolution de se consacrer tout entier à Dieu s'affermit en lui h mesure

que ses succès sérieux ou frivoles semblaient l'inviter à briller dans le monde. Toutes les vertus qui font la beauté de la jeunesse, la piété fervente, la pureté virginale, l'amour des pauvres, le zèle pour les âmes, l'humble défiance de soi qui met le cœur en garde contre ses propres défaillances, la modestie qui fait pardonner le succès, la cordialité et la bonne grâce qui rendent la vertu aimable et contagieuse, marchaient dans sa vie du même pas que les études. La grâce de la vocation sacerdotale se fortifiant en lui, il se lia solennellement, au pied d'une statue de la Sainte Vierge, par le vœu de chasteté perpétuelle ; et il semblait que rien ne pût troubler un si bel ordre et si bien gardé.

L'épreuve vint cependant comme elle vient toujours. A une date que nous ne pouvons préciser, mais qui paraît voisine delà dix-huitième année, se développa en lui, sous forme d'une tentation cruelle, une tragédie intérieure dont le dénouement pouvait être funeste. Cette âme qui aimait Dieu et ne voulait rien aimer qu'en lui et pour lui se crut, par une sombre chimère qui l'obsédait et que sa raison désavouait en vain, baie de Dieu et destinée à le haïr éLernellement avec les damnés. Il avait beau, pour se délivrer de l'obsession, se plonger dans l'étude de la théologie et suivre, sur la question de la prédestination, le plus autorisé des guides, saint Thomas d'Aquin, rien n'y faisait. « Au milieu de ces dures angoisses, il desséchait à vue d'œiî, la pâleur couvrait ses joues, son teint se fanait. Bientôt la jaunisse envahit tout son corps et lui causa des douleurs aiguës ; il ne pouvait presque ni manger, ni boire,

ni dormir, et à peine pouvait-il marcher ou se tenir sur ses pieds chancelants'. »

Les esprits frivoles, que l'enchantement des choses passagères détourne des grandes réalités de la vie à venir, trouveront peut-être matière à sourire dans de telles imaginations. Mais, dit très bien Bossuet, il ne faut jamais rire des peines intérieures. Et celle-ci était d'autant plus digne de compassion et de respect que, pour cette âme éprise de Dieu, la désolation suprême était la crainte de le haïr un jour. Aussi ne fut-ce point par le raisonnement qu'il sortit de cette crise formidable, mais par un acte vraiment héroïque de pur amour auquel Dieu sans doute voulait le conduire à travers ces ombres de la mort. « O Seigneur », s'écriat-il dans un de ses moments d'angoisse, « si je ne dois point vous voir, ne permettez pas du moins que jamais je vous maudisse et vous blasphème! Et si je ne puis vous aimer en l'autre vie puisque personne ne vous loue en enfer, que du moins je mette à profit, pour vous aimer, tous les moments de ma courte existence ici-bas* ! »

Dieu l'attendait là comme il avait attendu Abraham à l'instant du sacrifice,- et l'épreuve de l'amour eut sou » heureux dénouement comme l'avait eu l'épreuve de l'obéissance. Peu de temps après, étant entré dans l'église de Saint-Etienne-des-Grès où se trouvait la sainte image dont nous avons parlé, il y récita le Sou-

1. Vie de saint François de Sales, par M. l'abbé Hamon, curé de Saint-Sulpice, I. I, chap. m.

2. Fie de saint François de Sales, par Ch. Auguste de Sales, «ou neveu et son successeur au siège de Genève,

venez-vous, demandant, avec une confiance sans bornes dans la toute-puissance suppliante de Marie, la paix pour son âme et le retour des forces de son corps. Il se releva moralement et physiquement guéri. Ce n'est pas assez dire, il se releva plus saint qu'auparavant, plus aimant, mieux préparé à soulager les âmes dans toutes les épreuves de la vie intérieure.

L'éducation de ce temps était cosmopolite, chaque Université ayant sa réputation pour un genre particulier d'études. M. de Boisy, attiré par la renommée du célèbre Pancirole, professeur à l'Université de Padoue, voulut que son fils allât étudier le droit à cette illustre école. Il y passa plus de quatre ans, pendant lesquels on le vit ce qu'on l'avait vu à Paris, le plus brillant, le plus modeste et le plus vertueux des écoliers.

Or il y avait à Padoue un groupe d'étudiants auxquels déplaisait fort la conduite du jeune gentilhomme, censure muette de la leur. Ils imaginèrent contre lui toute sorte de méchants tours. Un soir, plusieurs d'entre eux se mirent en embuscade pour l'effrayer et le maltraiter, pensant qu'un jeune homme si doux, si humble, si studieux, si clérical ne devait pas être fort brave et que sa poltronnerie leur apprêterait à rire. Comme François passait sans défiance regagnant son logis, ils l'accostèrent brusquement avec des insultes et des menaces, et déjà ils se jetaient sur lui quand le jeune clérical, usant du droit de détense et se souvenant de ses leçons d'escrime, dégaina, les fit reculer, les poursuivit l'épée à la main, et finalement les contraignit de demander grâce.

Ils n'eurent plus envie de recommencer. Mais

n'ayant pu l'intimider, ils essayèrent de le corrompre en plaçant sur son chemin une de ces tentations que les Saints Livres recommandent de combattre par la fuite. François se dégagea du guêpier avec une résolution et une soudaineté qui ne laissèrent que confusion aux auteurs de ce diabolique complot.

Échappé h ces périls, et guéri d'une maladie que tous les médecins avaient jugée mortelle*, il termina, à vingt-quatre ans, ses études de droit en prenant le grade de docteur. Ses épreuves, que Pancirole entoura d'une solennité extraordinaire et voulut présider luimême, lui firent le plus grand honneur; et l'illustre président joignit à la proclamation du résultat ces belles paroles que leur tour classique n'empêche pas d'être profondément cordiales, profondément chrétiennes et, j'ajoute profondément actuelles : « J'attendais, comme un de mes plus beaux jours, celui où je vous verrais décoré des insignes du doctorat; et ce m'est une joie d'en faire moi-même la cérémonie. Tout autre se serait acquitté de cette fonction avec plus

I. Lorsque l'amélioration se déclara, il avait déjà reçu les derniers sacrements et attendait la mort avec une sérénité douce, entretenant sa piété et sa confiance par les paroles de la Sainte Ecriture. Parmi ses dernières dispositions, en voici une étrange et sublime : « Je n'ai qu'une grâce à vous demander », dit-il à M. Déage, son précepteur, a c'est que mon corps soit donné à disséquer aux étudiants en médecine. — Que dites-vous, mon cher fils? ce serait un déshonneur pour votre famille! — Pardonnez-moi, mon bon maître, si je ne me rend" pas; mais ce me sera une consolation, en mourant, de penser que, si j'ai été pendant ma vie un serviteur inutile, je serai au moins de quelque utilité après ma mort en fournissant aux étudiants un sujet sur lequel ils travaillent sans l'avoir acheté au prix des querelles et des meurtres. » (Hamon, 1. I, chap. iv.)

d'honneur pour l'Université, aucun avec plus d'amour pour vous. Cette affection m'est inspirée par vos vertus qui égalent votre science, par votre cœur qui est aussi pur que votre esprit est éclairé. On ne peut aimer la vertu sans vous aimer : humain, charitable, compatissant jusqu'à léguer votre corps pour le bien public quand vous vous êtes vu aux portes du tombeau, vous avez été encore plus éminent en chasteté; et, grâce à la piété qui tient en vous cette vertu sous sa garde, vous vous êtes conservé pur au milieu d'une ville voluptueuse, semblable à la fontaine Aréthuse qui mêle ses eaux à la mer sans en contracter l'amertume. Enfin, l'horreur sincère de tout ce qui est mal, la pratique constante de tout ce qui est bien se joignent en vous aux sentiments nobles et généreux, et surtout à la piété la plus solide : ce sont ces vertus que le ciel récompense parla gloire que vous recevez en ce jour. » La rentrée du jeune docteur au château de Sales lut un vrai triomphe. Qui pourrait rendre la joie à la fois humaine et chrétienne de son père et de sa mère à trouver dans ce brillant et beau cavalier de vingt-cinq ans tant de grâce avec tant de sérieux, tant de savoir avec tant de piété, la soumission du petit enfant dans un homme déjà mûr? M. de Boisy voyait tous ses rêves dépassés, et l'avenir de sa race confié à un héritier qui la couvrirait de gloire. Aussi était-il le plus pressé du monde de l'établir et de le marier. II lui donna sur-lechamp la seigneurie et le nom de Villaroget, puis il l'envoya à Chambéry pour y subir, avec un éclat prévu d'avance, l'examen d'admission au titre d'avocat au Sénat de Savoie. Après quoi il le conduisit chez un

gentilhomme de ses amis dont la fille unique lui semblait (et était) digne d'un tel prétendant par ses qualités personnelles comme par sa richesse, sa noblesse et sa beauté. François, sans manquer en rien à sa courtoisie d'homme du monde, ne prit nullement, ni à cette première visite, ni à une seconde, l'attitude d'un soupirant ; et l'affaire en resta là, à la grande surprise et au grand désappointement de son père.

M. de Boisy fut plus étonné encore quand il le vit refuser la dignité de sénateur de Savoie, faveur tout à fait spontanée et inattendue à un si jeune âge. 11 ne devinait pas encore le secret; François ne l'avait confié qu'à sa mère, à son précepteur, à son cousin le chanoine Louis de Sales, à un autre Louis son frère cadet, enfin à un grand chrétien, Antoine Favre, devenu son ami pour toujours depuis leur rencontre à Chambéry. Outre ces cinq, un seul attendait ce qui allait venir, bien qu'il n'en eût reçu confidence de personne. M. de Boisy avait présenté son aîné, avec un légitime orgueil, • au pieux évêque de Genève, Claude de Granier; et celui-ci, après les premiers entretiens, avait dit aux personnes de sa maison : « Que pensez-vous de ce jeune gentilhomme ? Il deviendra un grand personnage, une colonne de l'Eglise ; il sera mon successeur en cet évêché* ».

Il fallut bien finir par s'expliquer, quoiqu'on pressentît à quel point le chrétien, en M. de Boisy, aurait peine à triompher du vieil homme quand il lui faudrait renoncer à ses projets pour ce cher fils, à ses

Page 1