I. Hamon, 1. I, chap. t
espérances, à ses assurances d'honneurs humains pour sa maison. Le chanoine Louis de Sales s'empara, avec une pieuse dextérité, d'une circonstance fortuite pour adoucir au noble vieillard l'amertume du calice. Le prévôt, nous dirions aujourd'hui le doyen, du chapitre de Genève étant venu à mourir, il demanda au Pape, de concert avec l'évêque, ce poste important pour son jeune cousin. La négociation, conduite à l'insu du principal intéressé, eut un prompt succès, et François n'en put croire ses oreilles quand le bon chanoine vint lui en révéler le mystère. Sa profonde humilité resta confondue à l'annonce d'une dignité si soudaine et si haute. Mais, lisant la volonté de Dieu dans ce qui avait été fait sans lui, et voyant là un moyen de faire tomber les résistances de son père en mettant pour lui la consolation à côté du sacrifice, il n'hésita pas à accepter. Puis, ayant fait provision de courage, il alla enfin s'ouviir à M. de Boisy.
La scène fut ce qu'on pouvait la prévoir. M. de Boisy souhaitait passionnément le bonheur de son fils; mais il se croyait plus capable que personne d'en fixer les conditions. Il avait vu en lui le continuateur de sa race, et la vocation sacerdotale venait tout renverser. Enfin, et sans se l'avouer, comme beaucoup d'excellents pères, bons chrétiens d'ailleurs, mais encore un peu trop attachés au moi, il n'admettait pas volontiers que quelqu'un, fût-ce Dieu, vînt se mettre entre son autorité et l'obéissance filiale; dans cette rivalité, dont sans doute il ne se rendait pas compte, il eût voulu que le dernier mot lui restât. Mais François y apporta tant de patience, tant de tendresse, tant de respec-
tueuse éloquence, que le digne vieillard rendit enfin les armes, se reprochant d'avoir voulu entrer en lutte avec Dieu. « Eh! bien, mon fils, puisque vous m'assurez que c'est lui qui vous a inspiré cette résolution, je vous crois sur parole. Faites ce que le Seigneur demande de vous ; qui suis-je pour lui résister ? » Et il bénif en pleurant le jeune homme qui pleurait prosterné à ses pieds. Le sacrifice avait été si dur pour M. de Boisy qu'il en tomba malade jusqu'à donner un moment de vives inquiétudes.
François était doublement préparé à recevoir les saints ordres par la sainteté d'une vie déjà presque sacerdotale, et par la profonde science théologique dont il avait fait provision sous ses maîtres, aux Universités de Paris et de Padoue, alors que ses succès académiques ne laissaient deviner en lui que le meilleur des étudiants en lettres, en philosophie et eu droit. Les délais furent donc aussi abrégés que possible. Trois semaines après le consentement de son père, il reçut les ordres mineurs; quatre jours plus tard, le sous-diaconat ; trois mois ensuite, le diaconat, après trois autres mois, la prêtrise (iSgS).
Parmi les résolutions qu'il prit dans sa retraite préparatoire au sacerdoce et qu'il tint jusqu'à sa mort, j'en relève une seule qui dit tout et illumine de sa .clarté tout l'intérieur de cette âme : celle de faire de tous les moments de la journée une préparation continuelle à la célébration de la messe du lendemain, de manière à pouvoir répondre en vérité à qui lui deman-
I, Ilamon, 1. I, chap. v.
clerait : Que faites-vous à l'instant présent? « Je me prépare à célébrer la messe. » Là est tout le secret de sa vie intime, de sa sérénité recueillie parmi la variété et Taccablement des affaires, de sa perfection harmonieuse, de son progrès continu jusqu'à la dernière heure.
Quant aux œuvres sacerdotales, il les embrassa toutes avec une passion et une persévérance incroyables, se dépensant sans compter à la visite des pauvres, au soulagement des malades, surtout aux confessions, soit qu'il s'agit des mendiants les plus déguenillés et les plus répugnants ou des scrupuleux les plus interminables. Les prédications seules auraient suffi à l'absorber sans une sorte de miracle de la multiplication du temps. Partout on le demandait, nulle part il refusait, aussi peu soucieux de ménager ses forces que de conserver à sa parole, en la faisant plus rare, quelque attrait de curiosité. Il contait lui-même à ce sujet une charmante anecdote qui sert aussi à montrer quelles obligations lui eut alors l'éloquence religieuse et comment il contribua à ses progrès en la rendant plus simple et plus évangélique : « J'avais le meilleur père du monde, mais qui avait passé une grande partie de sa vie à la cour et à la guerre dont il savait mieux les maximes que celles de la théologie. Pendant que j'étais prévôt, je prêchais en toute occasion tant à la cathédrale que dans les paroisses et jusque dans les moindres confréries. Je ne savais ce que c'était que de refuser, tant m'était chère la parole de Notre Seigneur : Donnez à tous ceux qui i'ous demandent. Mon bon père, entendant sonner le sermon, demandait qui prêchait. On lui disait: Qui serait-ce, sinon votre fils? Un jour il me prit à part, et
me dit : Prévôt, tu prêches trop souvent; j'entends, même en des jours ouvriers, sonner le sermon, et toujours on me dit : c'est le prévôt, le prévôt. De mon temps, il n'en était pas ainsi ; les prédications étaient bien plus rares, mais aussi quelles prédications! Dieu le sait, elles étaient bien étudiées ; on disait des merveilles; on alléguait plus de grec et de latin en un sermon que tu ne fais en dix ; tout le monde en était ravi et édifié ; on y courait à grosses troupes ; vous eussiez dit qu'on allait recueillir la manne. Maintenant tu rends cet exercice si commua qu'on n'en fait plus de cas, et on n'a plus autant d'estime de toi'. » Mais le jeune prêtre ne tenait nullement à ce qu'on fît grande estime de lui; et, bien qu'excellent humaniste, il ne jugeait pas nécessaire au salut des âmes d'alléguer tant de grec à ses sermons. Il continua donc à se prodiguer, se préparant ainsi, à son insu, au milieu d'une population simple dans sa foi et dans ses mœurs, à exercer bientôt le ministère de la parole devant des auditoires fort différents et dans des conditions véritablement héroïques. Les prédications d'Annecy allaient être le noviciat de la mission du Chablais.
Le Chablais, province de Savoie, est ce massif montagneux qui s'élève sur la rive méridionale, aujourd'hui française, du lac de Genève depuis Hermance à l'ouest jusqu'à Saint-Gingolf à l'est. L'hérésie n'avait
I. Esprit de saint François de Sales, par Camus, évêcjue de Belley, IIP partie, § ix.
point encore pénétré dans cette contrée paisible lorsque, en i535, les protestants de Berne l'envahirent et s'emparèrent de sa partie occidentale en même temps que des pays de Vaud et de Gex, également soumis à la domination du duc de Savoie. Le prétexte était de défendre Genève contre les attaques de ce prince. L'occasion fut l'impuissance où le réduisait l'invasion de ses états de Piémont par François P^ Les vrais motifs furent l'ambition politique et le fanatisme sectaire des Bernois, qui voulaient à la fois agrandir leur territoire et propager le protestantisme par la force des armes. Ils interdirent en conséquence l'exercice du culte catholique dans toute leur conquête, expulsèrent les prêtres qui ne voulurent point apostasier, supprimèrent les communautés religieuses, confisquèrent les propriétés ecclésiastiques, démolirent les églises ou les affectèrent à leurs prêches, et mirent partout des ministres à la place des curés.
Cette situation ne fut pas changée lorsque, vingtneuf ans plus tard (i564), Emmanuel-Philibert obtint des Bernois, moyennant l'abandon de ses droits sur le pays de Vaud, la restitution de Gex et du Chablais; car ce retour ne fu' consenti que sous cette dure clause que le culte catholque continuerait d'être interdit dans ces deux provinces.
En 1589, les Bernois, profitant d'une brouille survenue entre Henri III et le nouveau duc Charles-Emmanuel, envahirent une seconde fois le Chablais et y causèrent tous les maux imaginables. L'attaque fut victorieusement repoussée, et les Bernois durent signer à Nyon un nouveau traité qui rétablissait partout la
liberté des catholiques et bornait à trois villes le libre exercice du culte protestant. Mais, bientôt après, les Bernois, soutenus par ceux de Genève, recommencèrent hmrs attaques, dirigées cette fois contre le pays de ('•ex; ils dégageaient ainsi le duc des conditions d'un traité qu'ils déchiraient les premiers.
Les hostilités durèrent jusqu'en i5g3. La conversion de Henri IV ayant alors retiré aux agresseurs leur meilleur point d'appui, ils demandèrent et obtinrent une trêve qui, réservant la question de Gex, laissait le duc de Savoie en paisible et pleine possession du Chablais.
Dès le lendemain de cette transaction, le duc comprit que son premier devoir de prince chrétien, comme aussi l'évident intérêt de sa sécurité politique, était de favoriser le retour des habitants de ce pays à cette foi catholique que la plus injustifiable violence avait éteinte chez leurs pères un demi-siècle auparavant. Il demanda donc sur-le-champ des missionnaires à l'évêque, qui s'empressa d'envoyer à Thonon, capitale du Chablais, un pieux prêtre revêtu du titre et des pouvoirs de curé. Cette première mission aboutit à un échec complet ; les bourgeois hérétiques, entendant à leur façon la liberté promise aux catholiques par le traité de Nyon, s'insurgèrent, appelèrent des soldats de Berne et de Genève, détruisirent le château fort qui dominait la ville, et finalement forcèrent leur nouveau curé à se retirer sans avoir rien fait.
L'évêque, qui était un saint, ne songea pas un ins-
/ tant à abandonner la partie et à désespérer de ces
chères brebis rebelles. Il réfléchit beaucoup, pria
encore plus, et se décida à convoquer un conseil de
guerre, je veux dire une assemblée de ses chanoines et de ses principaux prêtres. Il leur exposa la situation dans toute sa gravité et tout son péril, et termina son discours par ces nobles paroles qui tout à la fois animaient les courages et demandaient un conseil : « Il est vrai qu'il faut se dévouer à de grands travaux, affronter des périls faits pour effrayer les courages les plus intrépides. Mais si, tous les jours, l'appât d'un gain temporel fait braver aux marchands les tempêtes et les écueils de l'Océan, si ni la vue des dangers ni la crainte des travaux ne les arrête, les ministres de Jésus-Christ, qu'animent des vues bien plus hautes, je veux dire les grands intérêts de la gloire de Dieu et du salut des âmes, pourraient-ils, par une insig^ne lâcheté, reculer devant les risques et les obstacles? Non; j'estime trop mon clergé pour douter un seul instant que je n'y trouve des hommes courageux, prêts à se dévouer pour la conversion des hérétiques. Le courage, je le sais, ne suffît pas; il faut un ensemble de qualités rares pour réussir dans une œuvre si importante et si difficile; et c'est cette considération qui m'a porté à vous rassembler ici pour m'éclairer par vos conseils et vous demander quels sont ceux en qui vous pensez que je pourrai trouver la volonté et les moyens de s'acquitter dignement de cette mission. » L'ordre des préséances appelait le jeune prévôt à parler le premier. Il se leva donc et dit ces simples paroles : « Monseigneur, si vous me jugez capable de cette mission et que vous m'ordonniez de l'entreprendre, je suis prêt à obéir, et je serai heureux de votre choix; in uerOo tuo laxabo rete.n Le pieux vieil-
lard attendait cette réponse, et sur-le-champ il accepta f rançois non seulement comme membre, mais comme chef de la mission : « A votre défaut », ajouta-t-il, «je me serais cru obligé, malgré mon peu de force et de santé, de prendre moi-même ce fardeau; je vous remercie de m'en décliarger*. »
Quel que fût son respect filial, François n'avait plus ici, comme pour son entrée dans le sacerdoce, à demander l'agrément de son père, pas plus qu'un officier pour accepter une mission de son général. Mais le bon M. de Boisy, qui n'eût pas hésité à marcher au canon et à y faire marcher tous les siens pour le service du prince et au nom de l'honneur militaire, comprenait moins vivement l'honneur et l'héroïsme de l'apostolat. Dès que la nouvelle des résolutions prises chez l'évêque lui parvint à son château de Sales, il courut à Annecy de toute la vitesse de son cheval, résolu à tout faire pour empêcher cette folie. Il se rendit d'abord chez son fils, espérant emporter la chose de haute lutte. 11 n'eut aucune peine à toucher et à déchirer ce cœur tendre et filial, mais ne put ébranler cette volonté résolue à se dévouer tout entière. Alors il l'entraîna chez révêque, et, se jetant aux pieds du saint vieillard dont il se savait aimé, il lui représenta qu'en renonçant à garder auprès de lui son cher aîné pour soutenir sa vieillesse et perpétuer les traditions de sa race, il n'avait pas dû croire qu'en reconnaissance de ce sacrifice, on le conduirait si vite au martyre. « Je ne puis consentir, » ajouta-t-il, « que