I. Traité de Vamour de Dieu, 1. II, chap. xix
grâce divine et par la fidèle correspondance de la volonté humaine qui les accepte, s'établit, se fortifie et s'étend dans une âme le règne de la charité. « Elle est comme un soleil en toute l'ame pour l'embellir de ses rayons, en toutes les facultés spirituelles pourles perfectionner, en toutes les puissances pour les modérer, mais en la volonté comme en son siège pour y résider et luy faire chérir et aymer son Dieu sur toutes choses*. »
Mais ce soleil a une aurore pendant laquelle « le Saint-Esprit respand les premiers rayons et sentimens de sa lumière et chaleur vitale dedans nos cœurs ». Et c'est « un playsir délicieux de voir ce soleil des vertus quand petit à petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va desployant sa clarté sur une ame, et ne cesse point qu'il ne l'ayt toute couverte de la splendeur de sa présence. O que cette aube est gaye, belle, amiable et aggréable^! »
Et quand le grand jour a succédé à l'aurore, est-ce tout? Non; le progrès est sans terme. Car un cœur de créature, limité dans sa puissance, ne peut jamais aimer le bien infini autant qu'il est aimable. C'est sa condition de n'être jamais aussi grand que son objet quand cet objet est Dieu; et d'un autre côté, c'est son privilège de pouvoir, par la grâce de Dieu, s'agrandir toujours. « Le cœur qui pourroit aymer Dieu d'un amour égal à la divine bonté auroit une volonté infiniment bonne, et cela ne peut estre qu'en Dieu seul. La charité donq, entre nous, peut estre perfectionnée jus-
1. Traité de l'amour de Dieu, 1. II, chap. xxii, a. liid., ibid., chao. xin.
ques à l'infini, mais exclusivement*. » C'est la formule même de la perfectibilité indéfinie dans l'ordre moral, chimère si on croit qu'elle se réalise nécessairement par une évolution fatale, mais réalité sublime si on] l'accepte pour ce qu'elle est, pour une loi qui oblige leî libre arbitre et qui le jugera si elle n'est pas observée.'
L'histoire radieuse de ces progrès de l'amour divin! dans l'âme fidèle, l'histoire douloureuse de ses décadences dans celle qui n'a point su garder le don de] Dieu et faire valoir le talent confié par le père de famille, sont dans ce traité deux admirables chapitres] où les limites de cette étude ne me permettent pas d'entrer. Je veux seulement m'arrêter aux effets de cel| amour, d'abord sur les sentiments du cœur et les résolutions de la volonté, ensuite sur l'allure et la physio-l nomie habituelles des âmes qu'il gouverne, enfin sur| ces vertus sociales qu'on l'accuse de supprimer à sonj profit.
Saint François de Sales a consacré tout un livre de son Traité à la peinture des sentiments que l'amour divin fait naître dans le cœur.
Tout amour se complaît dans la contemplation de ce qu'il aime et veut du bien ou plutôt désire tous les biens àce qu'il aime ; complaisance ex. bienveillance sont donc ses deux mouvements essentiels.
Or, quand l'amour a Dieu même pour objet, le cœur
I, Traité de V amour de Dieu, 1. III, ebap. I.
plongé « comme dans une mer infinie dont les eaux ne sont que perfection et bonté » ne trouve, de quelque côté qu'il tourne ses contemplations, aucune limite à cette complaisance sacrée qui lui fait « savourer la bonté divine » sans jamais le rassasier. Car « la jouisance d'un bien qui contente tousjours ne se flétrit jamais, ains se renouvelle et fleurit sans cesse, » à la différence du bien fini « qui termine le désir quand il donne la jouissance et ote la jouissance quand il donne le désir, ne pouvant être possédé et désiré tout ensemble * » . Rien donc ne s'entend mieux et plus aisément que ce premier mouvement de l'amour.
Mais comment entendre le second ? « Nous ne pouvons désirer d'un vrai désir aucun bien à Dieu parce que sa bonté est infiniment plus parfaite que nous ne sçaurions ni désirer ni penser et parce que tout bien luy est présent.... Sans doute si nous pouvions penser qu'il eust besoin de quelque bien, nous ne cesserions jamais de le lui souhaiter au prix de nostre vie, de nostre estre et de tout ce qui est au monde. » Mais nous sentons bien que cela est « une imagination de chose impossible, et en fin de compte nous aymons chèrement cette impossibilité de pouvoir lui désirer aucun bien puisqu'elle provient de l'incompréhensible immensité de son abondance ». Encore une fois comment accorder avec ce que nous savons de Dieu et de sa perfection infime ce mouvement et ce vœu naturel de l'amour? Le voici.
« Considérant que nous ne pouvons aggrandir Dieu