‹ St Francois de SalesChapitre 33 sur 68 · I. Introduction à la vit dévote, IV* partie, cbap. xi et xn · texte numérisé non relu

I. Introduction à la vit dévote, IV* partie, cbap. xi et xn

qui viennent ou s'en vont selon le vent qui souffle du dehors, mais des vertus et des fruits de Tamour.

Et la merveille, c'est que ce détachement de toute créature produit la perfection du dévouement et de l'amour pour les créatures. Le soleil vaporise l'eau des mers et des fleuves, il dessèche la terre en attirant toute son humidité; mais ces eaux, condensées dans les hautes régions de l'atmosphère, retombent sur le sol en pluies qui le fécondent. Il en est de même de l'amour de Dieu; Dieu veut et prend pour lui tout le cœur de l'homme ; et après qu'il l'a tout pris, après qu'il Ta rempli et dilaté de son amour, il le répand tout entier sur l'humanité avec l'immensité des trésors dont il l'a enrichi.

Le fait est là, vivant, palpable, splendide. Saint François de Sales, nous nous en souvenons, après l'avoir mis en lumière dans une page éloquente, exprimait le désir que quelque serviteur de Dieu fît un livre sur cet admirable sujet, ne se doutant pas, — les saints s'ignorent toujours, — que sa vie l'écrivait jour par jour.

D'ailleurs, non plus avec ses actes, mais avec sa plume, il avait composé, dans Y Introduction à la vie dévote^ plusieurs chapitres du livre que ses vœux appelaient.

Nous avons déjà rencontré ce petit ouvrage, perle sans prix de la littérature et de la philosophie chrétienne; il n'y en a pas, après Y Imitation^ qui ait eu

et ait encore plus de lecteurs. Mais qu'on le relise k ; * la lumière de la grande doctrine que nous venons d'ex- '^1 poser; on en saisira mieux l'esprit, l'unité, la haute ambition pour le progrès moral des âmes; et l'on reconnaîtra qu'il est tout entier un fruit de cette doctrine dans ses applications à la conduite des personnes que Dieu appelle à faire leur salut dans le monde. « La charité, » y est-il dit, « n'entre jamais dans un cœur qu'elle n'y loge avec soy tout le train des autres vertus, les exerçant et mettant en besoigne ainsy qu'un capitaine fait ses soldats : mais elle ne les met pas en œuvre ni tout a coup, ni également, ni en tous tems, ni en tous lieux. Le juste, comme l'arbre planté sur le cours des eaux, produit son fruit en son tems*. »

Tout le livre est là. D'abord le principe, la source, le ressort principal, le régulateur suprême : l'amour; — puis les productions de l'amour, enfants qui gar- , dent les traits de leur père, les vertus particulières dont le train est logé dans l'âme, mais dont les fonctions, les relations et les œuvres sont réglées selon la loi d'une sagesse inspirée par l'amour.

Tout est à lire et à savourer dans ces chefs-d'œuvre d'analyse morale, de fine critique, de tendre et virile discipline, où se reconnaît à chaque page la longue habitude de manier les âmes, et où une infinie compassion pour leurs misères s'allie dans une combinaison savante et charmante avec l'énergique résolution de secouer leur torpeur et de les mener en avant. Rien n'est plus pratique ; car le saint auteur, prenant l'âme

|, Introduction à la vie dévote^ III* partie, chap. >.

telle qu'elle est, très faible, — et où elle est, au pied Je la montagne, — ne lui demande aucun sacrifice sans mettre à côté ce qui le rend possible et y fera trouver de la douceur. Rien n'est plus élevé, car il ne. se contente pas pour elle du passable ou du médiocre ; mettant devant ses yeux le modèle parfait et vivant, il lui donne pour loi le perfectionnement continu et sans terme.

Le titre indique le but : former la dévotion et en faire la vertu mère, le principe de toutes les autres vertus.

Le septicisme railleur du dernier siècle et du nôtre a donné à ce mot de dévotion et à son adjectif un sens étroit et ridicule. Mais la chose que le mot désigne est, en soi, la plus haute et la plus large qu'il y ait au monde. Dévotion signifie dévouement, et non pas dévouement vague et sans objet précis, mais dévouement, don de soi, à Dieu et aux hommes pour Dieu.

Mais il importe avant tout de distinguer la dévotion véritable des contrefaçons qui lui font tant de tort, non pas des hypocrisies qui ne sont qu'un mensonge et qui, trompassent-elles les hommes, ne trompent ni Dieu, ni le trompeur, mais de celles qui se font illusion à elles-mêmes eu plaçant l'essence de la dévotion dans quelqu'un de ses exercices extérieurs sans aller jusqu'à l'esprit inspirateur qui seul peut donner à la vie l'unité et l'harmonie. « Chacun peint la dévotion selon sa passion et fantaisie. Celuy qui est adonné au jeusne se tiendra pour bien dévot pourveu qu'il jeusne quoy que son cœur soit plein de rancune ; et n'osant point tremper sa langue dedans le vin ni mesme dans l'eau, par lobriété, ne feindra point de la tremper dedans le sang

du prochain par la mesdisance et calomnie. Un autre s'estimera dévot parce qu'il dit une grande multitude d'oraysons tous les jours quoy qu'après cela sa langne se fonde toute en paroles fascheuses, arrogantes et injurieuses parmi ses domestiques et voysins. L'autre tire fort volontiers l'aumosne de sa bourse, mais il ne peut tirer la douceur de son cœur pour pardonner à ses ennemis; l'autre pardonnera à ses ennemis, mais de tenir rayson à ses créanciers, jamais qu'à vive force de justice. Tous ces gens là sont vulgairement tenus pour devotz, et ne le sont pourtant nullement*. »

Si la vraie dévotion n'est rien de tout cela, qu'estelle donc? « Elle présuppose l'amour de Dieu, ains elle n'est autre chose qu'un vray amour de Dieu, mais non pas toutefois un amour tel quel, mais un amour parvenu jusqu'au degré de perfection auquel il nous fait opérer soigneusement, fréquemment et proraptement. Elle n'est autre chose qu'une égalité et vivacité spirituelle qui non seulement nous rend promptz, actifz et diligens à l'observation de tous les commandemens de Dieu, mais outre cela nous provoque à faire promptement et affectionnement le plus de bonnes œuvres que nous pourrons, encores qu'elles ne soyent aucunement commandées, ains seulement conseillées ou inspirées*. — Si la charité est une plante, la dévotion en est la fleur; si elle est une pierre pretieuse, la dévotion en est l'éclat; si elle est un baume, la dévotion en est l'odeur de suavité^. »

Page 1