I. Sénèque, Ep. V
sance divine au secours de rinfirmité humaine. De là la prière, que le stoïcien ne connaît pas; de là le nom d'oraison donné à la méditation qui ne sera plus, comme chez Sénèque, un monologue, mais un entretien avec Dieu, un recueillement de l'âme qui, rentrant dans son intérieur, fait taire les bruits du dehors et dit à celui qui est la Vérité éternelle : Parlez^ Seigneur, car i>otre serçiteiir écoute'^ de là l'usage des sacrements; de là l'humilité à la place de l'orgueil.
Même différence dans le but. Le stoïcien est un artiste qui ne vise qu'à être satisfait de son œuvre et ne veut plaire qu'à lui-même. Le chrétien est un artiste aussi, qui travaille d'après un idéal à la fois réel et parfait que le stoïcien n'a pu connaître ; mais il ne travaille pas pour lui-même et pour se complaire dans son ouvrage ; il travaille pour obéir à celui qui est à la fois son roi et son père; il travaille pour lui plaire, il travaille parce qu'i'l l'aime. C'est pourquoi il ne se contente pas de la stricte obéissance aux commandements exprès; il va « toujours plus outre J>afin de se rapprocher davantage du divin objet de son amour; et il pénètre toujours plus profondément en lui-même afin d'arracher de son cœur, jusqu'aux dernières fibres, tout ce qui ne peut pas être consacré à son service.
Ce sont donc deux esprits, deux systèmes, deux mondes ; et jamais la sagesse antique n'a mieux laissé voir combien, même dans ses meilleurs jours, elle est chimérique, courte et stérile à côté de la sagesse chrétienne.
Le contraste éclate surtout dans les deux premières parties de V Introduction à la vie dévote^ où l'auteur
jette les fondements de son édifice'; mais il est visible^ \ aussi dans la troisième, pourvu qu'on la lise après elles et à leur lumière. Des vertus morales « touchant* lesquelles il y donne divers advis, » quelques-unes, i^J comme rhumililé et la charité, ne se rencontrent,! en fait, que dans les sociétés chrétiennes et sont des' fruits privilégiés de l'Evangile; les autres, dont les;- * analogues se retrouvent plus ou moins en dehors du christianisme, sont chrétiennes aussi dans son livre parJ leur esprit et leur portée, et parce qu'elles font partie] de ce train que l'amour de Dieu loge en toute âme oui il entre. La grâce s'y ajoute harmonieusement à lanaj tare; et le ton de l'auteur s'élève de lui-même poui monter de celles-ci à celles-là. '1
Il honore, par exemple, toutes les amitiés honnêtes. « Si vous communiques es sciences, vostre amitié esl certes fort louable, plus encor si vous communiques] aux vertus, en la prudence, discrétion, force et jus-< tice. » C'est la belle amitié qui illustra l'institut de Pythagore. Mais il y en a une autre au-dessus d'elle. « Si vostre mutuelle et réciproque communication se] fait de la charité, de la dévotion, de la perfection chrestienne, ô Dieu, que votre amitié sera pretieuse! ElU sera excellente parce qu'elle vient de Dieu, excellent^ parce qu'elle tend à Dieu, excellente parce que soi lien c'est Dieu, excellente parce qu'elle durera éter<^ nellement en Dieu. O qu'il fait bon aymer en terr<
I. La première contient « les advis et exercices requis pour conduire l'âme dès son premier désir de la rie dévote jusque» à entière résolution », La seconde contient « divers advis pour ' -iévatioa de l'âme à Dieu par l'orajson et les sacrements ».
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comme Ton ayme au ciel, et apprendre â s entre- < berir en ce monde comme nous ferons éternellement <Mi l'autre ! Il m'est advis que toutes les autres amitics ne sont que des ombres au prix de celle-ci'. »
Parmi les vertus qu'il prêche, en voici encore une que les stoïciens ont particulièrement mise en relief comme étant à elle seule la moitié de la perfection morale : la patience. Saint François de Sales, qui lui consacre un chapitre exquis, constate d'abord que par elle nous possédons nos âmes, suivant l'expression des saints livres. C'est là son fruit naturel, que les stoïciens ont connu et qui la leur recommandait. Mais ils s'arrêtaient là. Notre auteur ajoute tout de suite ces mots où la difîéi'ence des deux esprits se fait bien voir : « Ressouvenés-vous souvent que Nostre Seij^neur nous a sauvés en souffrant et endurant et que do mesme nous devons faire nostre salut par les souffrances et afflictions, endurant les injures, contradictions et dcsplaysirs avec le plus de douceur qu'il nous sera possible*. » Et après une série de développements d'une linesse et d'une vérité merveilleuses sur ceux qui veulent bien souffrir des maux éclatants et illustres, mais ne se résignent point à la souffrance lorsqu'elle est obscure et surtout lorsqu'elle est humiliante, gens « qui S n'ayment pas la tribulation, mais l'honneur qu'elle apporte, » — sur ceux, plus nombreux, qui acceptent les maux, mais non leurs conséquences, et qui, en somme, consentent à souffrir à condition que ce soit d'une façon qui leur plaise, — sur ceux qui ne se plai-
1. Introduction à la vie dévote, IIP partie, cbap. xix. ». Ibid., ch. III
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gnent pas, mais afin qu'on les plaigne; en un mot sur ■ toutes les variétés de la fausse patience et aussi sur tous les caractères de la vraie, — revenant à son point de départ, il termine par ce conseil qui est le dernier * comme le premier mot à dire aux âmes affligées : i « Voyez souvent de vos yeux intérieurs Jesus-Christ crucifié, nud, blasphémé, calomnié, abandonné et en fin . accablé de toutes sortes d'ennuis, de tristesses et de tra-; vaux, et considères que toutes vos souffrances, ni en qualité, ni en quantité, ne sont aucunement comparables aux siennes et que jamais vous ne souffrirez rien pour luy au prix de ce qu'il souffrit pour vous*. »
La différence devient contraste à propos de l'humi- i lité. Quand notre saint, dans un passage charmant, raille doucement et condamne sévèrement la vaine î gloire, il est d'accord avec Sénèque qui en dit à peu près autant. Mais, la vanité chassée, l'orgueil demeure; le stoïcien est formé, le chrétien ne l'est pas encore. La vraie humilité est intérieure ; non seulement elle ne fait pas parade d'elle-même et ne se répand point, comme sa contrefaçon, en discours humbles qui sont encore une façon de rechercher les éloges en ayant l'air de les fuir*; mais encore et surtout elle entretient et déve-