I. Lettre dccclxvi (sans date
a. Mme Leloup de Montfant et Mme la comtesse de Dalet.
faire qu'une mère de tant d'esprit, de perfection et de piété, et une fille de grande vertu et dévotion, ne demeurent tout à fait unies en ce grand Dieu qui est le Dieu d'union et de conjonction ; mais je sais bien pourtant que cela se fait '. »
Tout d'abord il veut, en principe, que le devoir filial, doublement sacré lorsqu'il s'agit d'assistance, soit largement pratiqué. « Cette dame se plaint que sa fille fait bourse à part parmi tant de peines et de travaux qu'elle voit à sa mère, sans la soulager de son assistance. Cela est tout à fait contraire à mes sentiments; il me semble qu'une fille qui a des moyens ne doit jamais les épargner pour sa mère '. » Il écrit dans le même sens, et avec plus de force encore à cette fille elle-même, toutefois sous la réserve de circonstances qu'il ignore et qui, présentant la situation sous un aspect différent, justifieraient une solution dififérente.
Ces circonstances existaient ; il en eut connaissance quelques mois plus tard, et elles se résumaient en ceci : que le ménage du père et de la mère était un tonneau des Danaïdes d'où l'argent s'écoulait sans profit pour personne et au grand détriment des jeunes enfants de MmedeDaiet. Il reprit donc toute la question et adressa à celle-ci une véritable consultation, trop étendue pour qu'elle puisse être reproduite ici, mais dont nous pouvons bien dire qu'elle met d'accord avec une sagesse et une délicatesse parfaites le devoir maternel et le devoir filial. Il ne retire pas un mot de l'exhortation à rétablir la paix en poussant j usqu' à l'extrême limite les con-
1. Lettre ccGCi.xxyiii. A la mère de Chastel, a5 avril i6ai. a. Ii>id.
cessions à faire aux exigences et même aux caprices des mères. Il y disait délicieusement : « O mon Dieu, ma chère dame, qu'il faut faire de choses pour lespèreset mères ! et comme il faut supporter amoureusement l'excès, le zèle et l'ardeur, a peu que je dise encore l'importunité de leur amour!* » Le fond de sa pensée reste le même. Mais comme, en pratique, il arrive que la vie commune met la vertu de douceur et de support mutuel à de trop fortes épreuves, bonnes à éviter si elles sont évitables, il suggère discrètement l'idée d'un domicile à part qui rendrait moins continus les contacts et les froissements. «Je ne vois pas comme ce ne serait pas plus à propos que vous demeurassiez à part, n'y ayant rien d'égal à la séparation des séjours pour conserver l'union des cœurs entre ceux qui sont de contraires quoi que bonnes humeurs et prétentions. ' » Peut-être y a-t-il là un peu de malice à l'adresse des faiblesses humaines, et principalement des faiblesses féminines. Mais combien douce, indulgente et discrète !
Consolations, réconciliations, ce sont, dans cette vaste correspondance, de beaux épisodes répondante des accidents particuliers de la vie humaine. Ce qui en occupe la partie de beaucoup la plus importante c'est la direction des âmes, tâche capitale dont on a vu la théorie dans un précédent chapitre et que les Lettres nous montrent en action avec une clairvoyance mer-
I. Lettre CCCCI.XXIX, A Mme la comtesse de Dalet, i5avrili6ai, a. Lettre cccci.xxxii. A la même, 1621.
veilleuse, une sûreté parfaite de doctrine, une force persévérante que la tendresse rendait irrésistible comme celle d'une mère.
Il faut insister un peu sur ce dernier point.
Il disait un jour à ses filles de la Visitation qu'aimer le prochain comme soi-même est la loi commune et obligatoire de tous les chrétiens, mais que l'aimer plus que soi-même est la loi de la perfection évangélique. « Nostre Seigneur a dit cela luy-mesme ; Ajmez-vous les uns les auù^es ainsi que je vous ai aymés ; car cela veut dire plus que vous mesmes. Et tout ainsi que Nostre Seigneur nous a tousjours préférés à lui-mesme, de mesme veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres que nous préférions tousjours le prochain à nous*. » Au service de cette loi de dévouement il apportait un cœur qui ne se donnait jamais à demi et jamais ne se reprenait, une bonté et une douceur qui obtenaient tout par amour et rien par rigueur, une effusion qui se traduisait spontanément en paroles de tendresse d'autant plus touchantes qu'on les sentait plus sincères. « II n'y a pas d'âme au monde, comme je pense », écrivait-il à Mme de Chantai, « qui chérisse plus cordialement, tendrement et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi; et même j'abonde un peu en dilection êtes paroles d'icelle, surtout au commencement — Et néanmoins j'aime les âmes indépendantes et vigoureuses et qui ne sont pas efféminées, car cette si grande tendreté brouille le cœur et l'inquiète .C'est merveille comme j'accommode
I. Entretiens spirituels : entretien IV, de la cordialité (éd. d'Annecy, t. VI, p. 67).
tout cela ensemble' >». Et cette tendresse si profondément sentie, si volontiers exprimée, si bien proportionnée aux besoins des âmes et à ses saintes ambitions pour leur progrès dans la voie des parfaits, était plus pure que le cristal et plus limpide que les eaux de son cher lac d'Annecy. Elle était absolument spirituelle ; et, si Ton cherche un mot qui la peigne tout entière, on n'en trouvera pas de plus fidèle que celui d'angelique.
Direction et dévotion sont, dans la pensée de saint François de Sales, termes corrélatifs. La dévotion est pour lui quelque chose de plus que la fidélité à observer les préceptes de la loi divine. « Elle est une générale inclination et promptitude à faire ce qu'on connaît être agréable à Dieu. Ceux qui sont simplement gens de bien* cheminent en la voie de Dieu ; mais les dévots courent; et quand ils sont bien dévots ils volent*. » Ce sont ceux-là qui, entre tous les autres, ont besoin de la direction, par cette raison très simple que la conscience, si elle suffit habituellement à distinguer le bien du mal et le licite de l'illicite, nous éclaire moins sur la route à suivre pour avancer dans la perfection, chacun selon l'état où la Providence nous a placés. Les âmes que dirigea notre saint furent donc, en général, des âmes animées du désir de la perfection chrétienne et morale; et cela, pour le dire en passant, ne contribue pas peu à la beauté de ses entretiens épistolaires avec elles. Nous y respirons l'air des sommets; nous sentons