X. Fie de saint François de Sales, par Ch.-Aug. de Sales
l'esprit des peuples. Se flattant d'intimider François par le nombre, ils lui firent proposer une conférence où il serait seul contre eux tous. Déconcertés par le joyeux empressement de son acceptation, ils se réunirent pour régler leur programme d'attaque et rédiger avant tout une confession de foi commune. Est-il besoin d'ajouter qu'ils ne purent jamais s'entendre sur cette préface nécessaire? L'affaire allait en rester là sans l'insistance du seigneur d'Avully, chef du parti protestant àTlionon. Sous sa pression, ils prirent jour; mais un seul vint au rendez-vous ; et ce fut pour déclarer de leur part qu'il leur fallait l'autorisation du duc. François se fît fort de l'obtenir et l'obtint, en effet, au bout de peu de jours. Ils se dérobèrent encore, et cette humiliante retraite ne contribua pas peu à faire affluer auprès du vaillant champion de la cause catholique les calvinistes de bonne foi qui, ayant compté sur la conférence publique pour s'éclairer, n'avaient plus que la ressource des entretiens privés. De ce nombre fut le seigneur d'Avully lui-même qui, après de fréquentes entrevues, de profondes recherches, de vains et l^iUgs efforts pour obtenir des ministres de Berae et de Genève une réponse aux démonstrations catholiques, fit enfin avec un grand courage, le 4 octobre i5g6, son abjuration solennelle. Le mouvement commencé se prononça davantage encore après ce dernier événement. François résolut alors d'aller offrir la bataille dans Genève même au ministre LaFaye qui, après s'être vanté de le confondre à Thonon, s'était prudemment esquivé. Il se rendit, avec le seigneur d'Avully, dans cette citadelle du calvi»
nisme, contraignit le ministre, mis au pied du mur, d'accepter un débat public sur la place du Molard, le battit sur tous les points avec une vigueur qui, pendant trois heures, ne se lassa ni ne s'emporta, et le réduisit enfin à rompre la conférence après avoir lancé, comme dernier argument, une bordée d'injures.
Il ne rentre pas dans les limites de cette étude de raconter les vexations de toute sorte, les outrages, les menaces, les violences, les périls de mort à travers lesquels François poursuivit les travaux surhumains de son infatigable apostolat, ni les moyens qu'il employa pour obtenir d'abord des collaborateurs désormais indispensables à une tâche grandissante, puis le rétablissement public et solennel du culte catholique dans les paroisses du Chablais à mesure que les conversions le rendaient possible. Disons seulement qu'aucune épreuve ne lui manqua, pas même les contradictions de ses auxiliaires. Il se rencontra parmi ceux-ci des esprits âpres auxquels déplut sa manière de traiter avec les hérétiques. Taxant de mollesse sa mansuétude inaltérable, ils la lui reprochèrent durement, et finirent par le dénoncer à l'évêque comme arrêtant par ses procédés le succès de la mission. « Il gâte plus d'ouvrage en un jour que nous n'en pouvons édifier en un mois ; il prêche les hérétiques en ministre plulôt qu'en prêtre, s'oubliant jusqu'à les appeler ses frères, chose si scandaleuse que les protestants en font trophée, se promettent de l'amener à leur parti, et courent en foule entendre ses paroles doucereuses qui chatouillent leurs oreilles et son langage de fraternité. » L'évêque fit de ces plaintes le cas qu'elles méritaient, et Fran-
çois, sans plus se fâcher contre ses confrères mécontents que contre ses adversaires , continua selon sa méthode, répondant simplement aux critiques : « Je ne me suis jamais laissé aller à une invective ou à un reproche sans avoir à m'en repentir; si j'ai eu le bonheur de ramener quelques hérétiques, c'est la douceur qui en a fait la conquête. L'amour a plus d'empire sur les âmes je ne dis pas que la rigueur, mais que la force même des raisons ^ » Et, en effet, s'il était vrai qu'après trois ans de campagnes la victoire était décidément remportée, il est plus vrai encore qu'elle l'était par la vertu du dévouement, par la puissance de l'amour qui supporte et de l'amour qui agit, par l'irrésistible empire de la sainteté qui sait se faire aimer. L'évêque put enfin visiter en père ces populations où, quatre ans, même trois ans auparavant, il ne comptait que des fils rebelles. Il présida à Thonon la solennité des quarante heures, donna la confirmation et jugea de visu de l'œuvre que Dieu avait faite par son jeune prévôt (iSgS). Peu après, le duc arriva luimême pour assister à une seconde solennité des quarante heures. Mais la nouvelle de sa venue fflaca d'épouvante les protestants de Thonon ; car il annonçait l'intention d'informer et de sévir contre ceux de ses sujets qui, traîtres et rebelles, avaient appelé, en i594> les étrangers de Berne et de Genève et détruit, avec leur assistance, le château ducal. Leur crime était manifeste, et la colère du duc était trop bien justifiée pour qu'ils osassent directement implorer son pardon.