‹ St Francois de SalesChapitre 61 sur 68 · I. Lettre du 39 juin · texte numérisé non relu

I. Lettre du 39 juin

pas dedans. Et courage, ma chère âme. Pendant que nous pouvons dire avec résolution, quoique sans sentiment, ç'ii'e Jésus, il ne faut point craindre. Et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lâcheté, sans force ni courage, mais comme par une violence que vous vous faites. O Dieu! mais donc la voilà, la sainte violence qui ravit les cieux. Voyezvous, ma fille, c'est signe que tout est pris, que l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le donjon impénétrable, indomptable, et qui ne peut se perdre que par soi-même. C'est enfin cette volonté libre, laquelle toute nue devant Dieu, réside en la suprême et plus spirituelle partie de l'âme', ne dépend d'autre que de son Dieu et de jsoi-même; et quand toutes les autres facultés de l'âme sont perdues et assujetties à

l'ennemi, elle seule demeure maîtresse de soi-même

Enfin, notez ceci : pendant que la tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre ; car pourquoi vous déplaît-elle, sinon parce que vous ne la voulez pas? Au demeurant, ces tentations si importunes viennent de la malice du diable ; mais la peine et soufîrance que nous ressentons viennent de la miséricorde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemi, tire de la malice d'icelui la sainte tribulation, par laquelle il affine [l'or qu'il veut mettre dans ses trésors. Méprisez les tentations, embrassez les tribulations*. »

. A côté des tentations, les inquiétudes qui engendrent les scrupules et les mécontentements excessifs de soimême, et qui ne sont pas un médiocre tourment pour

I, Lettre du 14 février i6o5.

les âmes trop portées à l'analyse de leurs états intérieurs. Mme de Chantai était « malade de cette maladie-là » ; et son saint directeur lui avoue qu'il la connaissait lui-même par expérience. « Il y a quelque chose en moi, » lui écrit-elle, « qui n'a jamais été satisfait; mais je ne saurais dire ce que c'est. » Il lui répond, avec sa grâce coutumière : « Je voudrais bien le savoir pour vous le dire ». Puis il lui suggère que cet j état à^ insatisfaction vient peut-être de la multiplicité des désirs qui, se pressant dans son esprit, y font « des obstructions ». Puis, creusant davantage, il reconnaît une disproportion entre ses aspirations vers Dieu, vers la sainteté, vers tout ce qui a les caractères du bien, et sa puissance pour réaliser l'idéal vers lequel elle est si puissamment attirée. Elle est comme l'oiseau attaché sur la perche qui veut s'envoler dans l'espace et qui, commençant à prendre son élan, est ramené en bas par sa chaîne; ou comme celui qui, n'ayant point encore d'ailes, « connaît son impuissance par l'essai du vol ». Quel remède donc?« Puisque vous n'avez pas encore vos ailes pour voler, ma chère fille, et que vdtre propre impuissance met une barrière à vos ejQforts, ne vous débattez point, ne vous empressez point, ayez patience. Je crains infiniment que vous n'ayez un petit trop d'ardeur à la proie. Vous voyez la beauté des clartés, la douceur des résolutions; il vous semble que presque vous les tenez, et le voisinage du bien vous en suscite un appétit de même, et cet appétit vous empresse et vous fait élancer, mais pour néant, car le maître vous tient attachée sur la perche, ou bien vous n'avez pas encore vos ailes. Il

faut faire des essais, mais modérés, mais sans se débattre, mais sans s'échauffer, et prendre en gré de ne pas voler*. »

Et puis, il faut se garder de ces subtils examens de soi-même qui produisent des entortillements sans fin et qui exposent l'âme à perdre de vue l'objet divin de ses pensées et de ses actes à force d'analyser la façon dont elle pense et dont elle agit. « Ne philosophez point sur votre mal. Les femmes, et les hommes aussi quelquefois, font trop de réflexions sur leurs maux ; cela entortille les pensées l'une dans l'autre, et les craintes, et les désirs, dont l'âme se trouve tellement

embarrassée qu'elle ne peut s'en remettre' — Quand

une bagatelle se présente à votre esprit, il s'en fâche et craint que cela ne l'arrête. Cette crainte retire de la force à votre esprit ; elle lui déplaît et engendre une autre crainte que cette première crainte ne soit cause du mal. Ainsi, vous vous embarrassez ; vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte de la crainte ; vous vous fâchez de la fâcherie, puis vous vous fâchez d'être fâché de la fâcherie*. »

Rien de plus vrai, de plus fin et de plus sage. Mais saint François de Sales connaît trop bien la nature humaine pour espérer que ces raisons excellentes enlèveront comme avec la main le mal qu'elles combattent. Il sait qu'à un degré quelconque ce mal subsistera comme épreuve; et il veut, assuré cette fois qu'il pourra l'obtenir, que sa chère fille l'accepte comme

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