‹ St Francois de SalesChapitre 67 sur 68 · Lettre du 6 août · texte numérisé non relu

Lettre du 6 août

a. H.Tmoo, Vie de saint François de Sales, t. II, p. i.

l'établissement de la VISITATION. 203

U- Le second était que les sœurs consacreraient une par- * lie de leurs journées au service des malades, joignant ainsi la vocation de Marthe à celle de Marie et les mérites de la vie active à ceux de la vie contemplative. La clôture, observée avec la même sévérité que dans les ordres déjà existants en ce qui concerne l'entrée, serait levée en ce qui concerne la sortie des sœurs, pour leur permettre de remplir leur ministère charitable. Ce serait ce que le saint fondateur appelait une demi-clôture. Peut-être sa pensée avait-elle été en partie orientée de ce côté par le souvenir des merveilles que la charité de Mme de Chantai avait opérées en Bourgogne , pendant les premières années de son veuvage. Quoi qu'il en soit, il attachait une telle importance à cette innovation (car il semblait alors, en France, que c'en fût une) que sa première idée avait été de placer la congrégation future sous le patronage de sainte Mar^ the. Mme de Chantai eut une pensée meilleure et lui fit accepter le nom, qui dit tout, de Visitation Sainte Marie.

Trois ans s'écoulèrent]encore avant la réalisation du projet si mûrementpréparé. Mme de Chantai avait rempli et pourrait remplir encore tous ses devoirs de mère ; elle avait marié sa fille aînée au jeune baron de Thorens, frère de saint François de Sales; elle emmènerait avec elle l'autre fille qui lui restait; son fils, arrivé à l'âge où un*^ direction virile est nécessaire, trouverait deux pères en son aïeul et en son oncle André Frémyot, archevêque de Bourges ; son vénérable père acceptait le sacrifice avec un cœur déchiré, mais avec une magnanimité chrétienne dont nous avons le touchant témoi-

gnage : « Puisque Dieu, » écrivait-il, « veut avoir ma fille pour son service en ce monde et la conduire par ce chemin dans la gloire éternelle, je veux bien montrer que j'aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience que mes propres affections'. » Elle partit donc pour Annecy et y commença son année de noviciat sous la conduite de saint François de Sales avec les compagnes que le même attrait et la même direction y amenaient de plusieurs points de la Savoie et de la France. Une très modeste maison abrita provisoirement la congrégation naissante , on l'appelait la maison de la Galerie, et son nom aujourd'hui encore est chèrement conservé dans les souvenirs de l'ordre de la Visitation.

Il serait très doux de nous y arrêter, et de regarder de près cette galerie^ — car c'en est une, — de figures héroïques et charmantes qui furent les premières Mères de la Visitation, très diverses de caractères et de tendances naturelles, rassemblées par le même élan vers la vie parfaite, inséparablement unies par l'aflFection la plus sainte et par la commune vénération pour celle qui était, qui resta toujours leur centre et leur modèle. Nous n'en nomro.erons pas une seule, car il faudrait les nommer toutes au même rang d'admirables vertus; et comment les nommer sans essayer de les peindre? et comment les peindre sans ajouter un livre à un livre ?

Ce fut pour cette petite troupe bénie que notre saint dépensa, pendant les années qui suivirent, le meilleur

i. Lettre à salut Fraoçois de Sales, du 29 mars 1610.

de son cœur et de sa doctrine dans les inimitables Entretiens que ses filles ont pieusement recueillis. Ce fut en grande partie pour elles qu'il composa le Traité de V amour de Dieu. Qui voudra savoir ce que c'est que le progrès dans la sainteté devra lire avec recueillement tout ce qui, dans les œuvres et la correspondance de notre saint, se rapporte à cette humble famille spirituelle, si modestement commencée, appelée à de si beaux développements, dont il vit quelque chose avant de mourir*, et à de si hautes destinées dans l'Eglise.

Nous n'en dirions pas davantage si nous n'avions à signaler encore dans les premières années de la Visitation un épisode où éclata l'extrême humilité de saint François de Sales et où il est impossible de ne pas voir une conduite mystérieuse de la Providence.

Il y avait quatre ans que la maison d'Annecy était fondée lorsqu'elle reçut, du pays lyonnais, la longue visite de quatre pieuses veuves qui, se sentant appelées à la vie religieuse et ayant ouï parler de la petite congrégation de Savoie, voulaient «< épier si c'était la terre que Dieu voulait leur donner ». Ravies de tout ce qu'elles virent, elles obtinrent, après plusieurs incidents inutiles à rapporter, que le cardinal-archevêque de Lyon, Mgr de Marquemont, autorisât la fondation d'un second monastère de la Visitation dans sa ville métropolitaine, et que saint François de Sales envoyât la mère de Chantai avec plusieurs de ses compagnes pour présider au nouvel établissement. Mais, à peine installée

I. La Visitation comptait déjà treize maisons au moment de sa mort

et canoniquemenl établie, la Visitation de Lyon se heurta à une difficulté inattendue. L'archevêque interdit la visite des malades, imposa la clôture absolue et demanda que le nom de Visitation, ne répondant plus désormais à une réalité, fût remplacé par celui de Présentation.

C'était presque le bouleversement du plan primitif. La mère de Chantai fut navrée et engagea le saint fondateur à tenir bon. En même temps l'illustre cardinal Bellarmin l'y encourageait de Rome. Il y eut un échange de mémoires ; il y eut une entrevue personnelle entre les deux prélats; Mgr de Marquemont resta inflexible, et donna à entendre que, si les changements qu'il proposait n'étaient pas acceptés, il fermerait la maison nouvelle, étant maître à Lyon comme l'évêque de Genève à Annecy. Saint François de Sales céda, en partie par défiance de lui-même, en partie par déférence pour la dignité et l'autorité du cardinal, en partie parce que, souhaitant et devinant l'expansion de la Visitation dans le royaume de France, il craignait que sa résistance ne la rendît impossible. Il le fit, ce douloureux sacrifice, avec une simplicité et une cordialité qui n'en laissèrent point apercevoir l'amertume. Il inspira le même esprit de renoncement à ses filles. Et plus tard il disait avec un sourire à son ami l'évêque de Belley : « On m'appelle le fondateurdela Visitation : est-il rien de moins raisonnable? J'ai fait ce que je ne voulais pas faire, et j'ai défait ce que je voulais ».

L'archevêque de Lyon avait évidemment tort, et l'évêque de Genève avait des vues d'avenir autrement justes et profondes. Personne n'en peut douter aujour-

d'hui en présence du magnifique épanouissement des congrégations de femmes qui s'en vont par nos villes, répondant par leur incomparable dévouement à Tappel de toutes les misères du corps et de l'âme, sans porter préjudice au recrutement toujours fécond des ordres cloîtrés. Nous serions donc tentés de croire, au premier abord, que l'excellent Saint porta trop loin en cette circonstance ^le détachement de son propre sens, qui était le bon.

Je crois que nous nous tromperions beaucoup et que Dieu, dirigeant ses Saints par des voies dont ils n'ont pas conscience, accomplit par eux, alors même qu'ils semblent humainement se tromper, des desseins plus grands qu'ils ne le peuvent deviner eux-mêmes. Nous en avons ici un remarquable exemple.

Si le premier plan complexe de la Visitation eût subsisté dans son ensemble, l'ordre nouveau eût semblésuffire, du moins pendant toutle dix-septième siècle, aux deux besoins de perfection intérieure et de charité sociale qu'il voulait satisfaire du même coup; et il ne fût venu à l'idée de personne d'occuper une place qui n'était plus à prendre. Les modifications imposées par le cardinal de Marquemont rendaient cette place libre. Or il y avait dans le même temps à Paris un humble prêtre que saint François de Sales y rencontra dans les dernières années de sa vie, et qui lui fut étroitement uni par les liens d'une affection et d'une vénération mutuelles. Il s'appelait M.Vincent. Lui aussi avait, dans le plan divin, sa place de fondateur ; et cette place était justement celle que la Visitation sous sa nouvelle forme laissait inoccupée. Qui oserait reprocher à saint

François de Sales un acte d'humilité auquel nous devons ces Filles de la Charité que la reconnaissance publique appelle et appellera toujours Sœurs de Saint Vincent de Paul ?

La Visitation d'ailleurs ne renonça à sa tâche extérieure que pour rester plus assidûment au service des malades, — malades du corps et malades de l'âme, — par la prière et par le sacrifice. Elle garda son nom comme un souvenir et comme un symbole. Elle garda tout son esprit, l'esprit de dépouillement et d'amour. Elle garda les armoiries prophétiques que saint François de Sales lui avait données dès les premières années de son existence. « Dieu m'a donné, » écrivait-il, le iijuini6ii, à Mme de Chantai, « la pensée que notre maison de la Visitation est, par sa grâce, assez noble pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. J'ai donc pensé qu'il nous faut prendre pour armes un cœur percé de deux flèches enfermé dans une couronne d'épines, surmonté d'une croix et qui sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie ; car vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie : le Sauveur mourant nous a enfantés par V ouvej'ture de son sacré cœur. » Elle n'a pas cessé d'être, pour des milliers et des milliers d'âmes, l'école des vertus aimables et des vertus héroïques que son saint fondateur avait puisées lui-même à cette source divine. Et lorsque, cinquante-deux ans après la mort de saint François de Sales et neuf ans après sa canonisation, le Sauveur du monde voulut manisfester aux hommes les promesses et les désirs de son Cœur, leur dire combien ce Cœur les a aimés

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et les aime, leur révéler ce qu'il réserve de bénédictions aux individus et et aux nations qui lui donneront leur cœur en échange du sien, ce fut une humble religieuse de la Visitation de Paray-le-Monial qu'il choisit pour interprète de ses communications divines. Il est permis de voir dans ce choix glorieux un témoignage rendu par Dieu même à celui qui, dans nos temps modernes, avait été par excellence l'apôtre de son amour.

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