‹ St Francois de SalesChapitre 8 sur 68 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Nous avons suivi saint François de Sales tlans les épreuves, les entreprises hardies, les travaux sans nombre, les moissons magnifiques de son apostolat. Nous avons admiré en lui le calme au milieu de tout ce qui agite la vie, l'égalité d'âme au milieu de tout ce qui la trouble, la sérénité joyeuse au milieu de tout ce qui l'attriste. Le simple récit des faits a suffi pour mettre en lumière, comme le trait le plus saillant de cette vie et de ce caractère, l'équilibre et l'harmonie. Rien n'y détonne et n'y sort de la parfaite mesure ; aucun côté ne s'y développe à l'excès aux dépens de quelque autre; la douceur n'y nuit point à la force, la condescendance et la patience au zèle, la simplicité à la prudence ; les vertus qui semblent s'exclure, et qui s'excluent en effet d'ordinaire, n'y sont pas seulement d'accord, elles s'y fortifient et grandissent les unes par les autres.

Il y a là un secret. Nous ne le découvrirons qu'en pénétrant plus avant dans l'intérieur Je cette âme pour y

atteindre la racine et la sève qui se soat développées en fleurs sibelleset en fruits si féconds.le foyer ceot.al nui a révélé sa flamme et sa ehaleur par des rayonne- Lnts si puissants et si doux. L'élude b-S^^Pl"!appelle donc comme complément une étude psycholo gLue. La première nous a donné l'effet et par lu,, nous faisait déjà pressentir la cause ; la seconde vanous donner directement cette cause elle-même et achèvera ainsi de nous faire connaître l'homme. La beauté morale du spectacle doit suffire à nous y attirer; la leçon pratique qui s'en dégage sans effort le rend smgulièrement instructif; et, pour dire d'avance toute ma pensée, les esprits droits et les cœurs nobles y trouveront sous la seule condition qu'ils croient en Dieu, une démonstration péremptoire de la d'"»"; J"»^» " tianisme, j'entends du christianisme tel que 1 Eglise catholique le garde dans sa plénitude.

C'est à saint François de Sales lui-même que nous demanderons d'abord ce secret. Et nous consulterons ensuite, de préférence à tout antre, 1 mcomparable te-

moin dont nous avons le bonheur de P»-^/<': /» f ;" position juridique,salnteJeanne-Françoisede Chantai.

Personne n'a pénétré plus avant que cette sainte dans l'âme de ce saint. Conduite par lui, pendant une d rectlon de dix-neuf ans, aux plus hauts commets de la perfection chrétienne, elle l'a vu constamment a cote d'elle et devant elle dans cette voie sublime; comme - un grand artiste qui s'inspire d'un grand artiste, elle a an'alysé avec une pieuse curiosité tous les re^sor invisibles dont le jeu produisait dans sa vie des effets s. magnifiques et si attrayants; elle s'est plongée dans son

esprit, elle s'est éclairée à sa lumière, elle s'est échauffée à sa flamme ; elle a gardé fidèlement, dans une intelligence qui comprenait tout et dans un cœur qui n'oubliait rien, les souvenirs personnels accumulés pendant cette longue période, l'impression d'ensemble où l'unité et la grandeur de cette vie se laissent embrasser d'un seul regard, les petits faits obscurs et héroïques, les mots jaillis du cœur et qui révèlent le cœur, les saintes confidences sur le passé, les attitudes vraies tantôt en présence des souffrances qui éprouvent la force et la douceur, tantôt en présence des succès qui éprouvent l'humilité et le détachement. Puis, lorsque commença, cinq ans seulement après la mort de son « bienheureux père », le long procès de sa canonisation, appelée devant les commissaires du Saint-Siège, elle rendit son témoignage en quatorze séances consécutives, sous la foi du serment, article par article, dans l'ordre où elle était interrogée, distinguant avec un soin scrupuleux ce qui était à sa connaissance directe d'avec ce qu'elle avait appris par intermédiaires, s'exprimantsur tous les points avec une précision, une gravité, une simplicité qui reportent involontairement le souvenir du lecteur à l'illustre famille de magistrature d'où elle était issue. Si l'on complète ce document de premier ordre, qui n'a pas moins de cent cinquantequatre pages, par son admirable lettre sur les vertus de l'évêque de Genève, écrite avec une plus grande liberté d'allure dix-huit mois seulement après la mort de celuici, on a sous les yeux la plus fidèle et la plus authentique image qu'une âme puisse tracer d'une autre âme. Laissons donc d'abord parler saint François de Sales ;

et, puisqu'il s'agit d'une étude psychologique, interrogeons-le sur ce qui donne à la vie morale sa direction et sa valeur, bonnes ou mauvaises.

Il nous répond dans le plus important et le plus médité de ses ouvrages : « La volonté gouverne toutes les autres facultez de l'esprit humain; mais elle est gouvernée par son amour qui la rend telle qu'il est. La volonté sans doute est régente sur l'amour, d'autant qu'elle n'aynie qu'en voulant aymer, et de plusieurs amours qui se présentent à elle, elle peut s'attacher à celuy que bon luy semble. Elle le choisit à son gré; mais quand elle en a embrassé quelqu'un, tant qu'il vit en elle il y règne; et la volonté prend la qualité de l'amour qu'elle espouse. »

Il est impossible de voir plus clair dans les ressorts de la vie morale, impossible de mieux accorder ensemble les deux grands témoignages que nous rend notre conscience : l'un que nous sommes libres et responsables, l'autre que ce qui donne le branle à la volonté, c'est l'amour, l'amour qui, selon les objets auxquels il s'attache, rend nobles ou viles, pures ou souillées, la vie et la volonté elle-même.

Ajoutons que si la volonté ne sait pas faire un choix entre les amours qui se la disputent, si elle se partage , entre eux ou passe de l'un à l'autre par des alternatives d'ascensions ou de chutes, la vie manque d'unité I et de suite; elle n'a pas un foyer, elle en a plusieurs .que rien ne rattache et ne subordonne les uns aux autres; elle offre le spectacle de l'anarchie et de la guerre civile ; elle se développe au hasard en un tissu de contradictions ou d'inconséquences ; sa direction est

flottante comme celle d'une armée qui, plusieurs fois dans la même campagne, recevrait un nouveau général ^n chef appliqué avant toute chose à défaire ce qu'aurait commencé son prédécesseur.

La vie de saint François de Sales n'offre pas trace de ces contradictions et de ces incohérences. Elle s'avance et se déploie suivant un plan visiblement uniforme, en concert, avec une unité de direction et de but qui supposent et révèlent une unité de principe. Tout le secret consiste à connaître quel est ce principe.

Est-ce un secret? ou plutôt ce principe, en même temps qu'il agit dans les profondeurs cachées de sa vie intérieure, ne se montre-t-il pas dans tout l'ensemble et le détail de ses actes, même à ne les regarder que par le dehors ?

Je rouvre le livre et je continue la citation : « Or, entre tous les amours, celuy de Dieu tient le sceptre et a tellement Tauthorité de commander inséparablement unie et propre à sa nature que, s'il n'est le maistre, incontinent il cesse d'estre et périt. » Et après avoir transcrit ces lignes, je nomme l'ouvrage : le Traité de V amour de Dieu.

Il n'y a pas d'autre mystère que celui-là. Il explique tout le dedans de cette àme et tout le dehors de cette vie. Sans lui ce dedans et ce dehors demeurent inexplicables et n'eussent pas même été possibles.

Mais ce beau mystère veut être regardé de plus près. L'amour de Dieu, dit notre saint, a droit de tenir

le sceptre et périt s'il n'est souverain. Cela est vrai; mais cet amour qui n'est pas seulement un sentiment par l'élan du cœur, qui est encore une vertu par la libre adhésion de la volonté, cet amour peut être plus ou moins généreux et pur, plus ou moins mêlé de motifs inférieurs quoique légitimes. Sa perfection est en raison de son désintéressement, et à mesure que ce désintéressement devient plus entier, la beauté intérieure de l'âme devient plus accomplie, l'héroïsme des résolutions s'élève, la fécondité des œuvres s'épanouit. Saint François de Sales, qui a donné dans son immortel ouvrage la théorie profonde de ces progrès de l'amour, en a offert dans toute sa carrière la réalité vivante. Son amour pour Dieu a suivi la loi d'une croissance continue, bien qu'il semble ne pouvoir grandir à quelque moment qu'on le prenne, ou dans sa virginale jeunesse d'étudiant, ou dans les années militantes de son apostolat du Chablais, ou dans les labeurs de sa vie épiscopale. Et il est devenu, je n'ose pas dire infini, — car il faut réserver ce mot à Dieu comme un privilège incommunicable, — mais sans autres limites que celles de la puissance et de la capacité du cœur humain surnaturalisé par la grâce divine. « La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure, » telle était sa maxime, et cette maxime était sa pratique autant que sa doctrine.

La pureté de cet amour en égale l'intensité et la .grandeur.

Rappelons-nous la terrible crise de Paris; ce qui épouvantait le jeune étudiant à la pensée de sa damnation éternelle, c'est qu'en enfer on n'aime pas Dieu;

et son ardente prière, principe aussi de sa guérison | physique et morale, fut que Dieu lui fît du moins la grâce de l'aimer de tout son cœur pendant sa courte i vie. Aussi voyons-nous le sentiment de la crainte de Dieu subir en lui des épurations progressives grâce , auxquelles il finit par n'être plus qu'un des aspects de J l'amour. Craindre Dieu n'était plus pour lui redouter les châtiments de sa justice, c'était trembler à la seule pensée de trahir son amour en l'offensant ou seulement en contristant son cœur par la plus légère infidélité. Pareillement l'espérance chrétienne n'était plus en lui que l'amour encore, et n'aspirait plus qu'à Dieu seul, tenant pour peu de chose, au prix de cet amour, tous les biens, même les biens éternels. « Je n'ai su rien penser ce matin », écrivait-il à sainte Chantai, « que cette éternité de biens qui nous attend, mais en laquelle tout me semble peu ou rien, si ce n'était cet amour invariable et toujours actuel de ce grand Dieu qui y règne toujours; car vraiment il m'est avis que le paradis serait emmy toutes les peines de l'enfer si l'amour de Dieu y pouvait être ; et si l'enfer était un feu d'amour de Dieu, il me semble que ses tourments seraient désirables. Je voyais tous les contentements célestes être un vrai rien au prix de ce régnant amour. Ah! il faut meshuy tout de bon transporter nos cœurs auprès de ce Roi immortel et vivre tout uniquement

pour lui Enfin nous sommes tout à Dieu sans autre

prétention que l'honneur d'être des siens. Si j'avais un seul filet d'affection qui ne fût pas à lui et de lui, eh! Dieu, je l'arracherais tout soudain. »

Un tel amour, si délicat, si pur et si fort, est un

principe souverain d'action qui ne laisse aucun détail de la vie en dehors de son empire. « J'ai reconnu clairement », ainsi dépose sainte Chantai, « par les paroles et actions de notre bienheureux, que son amour pour Dieu tenait une souveraine autorité et régence sur toutes ses passions et affections. Et je tiens que c'est une vérité notoire et publique que toutes les actions de sa vie ont été les effets et la preuve de ce saint amour divin qui dominait si puissamment son âme*. »

De cette suprême autorité et régence nous allons voir découler tout ce qui fait la beauté intérieure de l'âme.

Avant tout l'ordre et l'harmonie. Car Dieu est le principe de l'ordre; ce nombre, ce poids et cette mesure qu'il a mis dans ses ouvrages s'établiront donc comme d'eux-mêmes dans une âme où il règne par son amour. Tout y tendra vers lui du pas qu'il veut, par les chemins qu'il veut, suivant la hiérarchie et la subordination qu'il a établies entre le corps et l'âme, entre les facultés inférieures et les supérieures, entre les vertus elles-mêmes. « Comme il dit que la charité entrant dans une âme y loge avec elle tout le train des vertus, certes il les avait placées et rangées dans son cœur avec un ordre admirable ; chacune y tenait le rang et l'autorité qui luy appartenait ; l'une n'entreprenait rien sur l'autre, car il voyait clairement ce qui convenait à chacune et les degrés de leurs perfections; et toutes produisaient leurs actions suivant les occasions qui se présentaient*. »

Ce bel ordre lui permettait de voir clair en soi, de se

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