‹ St-Georges de BouhélierChapitre 1 sur 11 · S'-G DE B · texte numérisé non relu

S'-G DE B

C'est à Rueil que naquit, le 19 mai 1876,*M. Georges de Bouhélier-Lepelletier lequel devait, sous le nom de Saint-Georges de Bouhélier, connaître cette fortune à peu près unique dans l'histoire des lettres de faire figure de chef d'école, aussi bien pour le public que pour les maîtres de l'époque, à l'âge où les jeunes gens cherchent encore leur voie.

La plus grande partie de son enfance s'écoula à Bougival, bourgade paisible et banale, non dénuée pourtant de grâce, offrant, sur le coteau que domine la Seine où « l'apathie des grandes péniches brunes semble une somnolence de poissons flottants », à quelque vingt kilomètres de la capitale trépidante et embrumée, l'illusion de la nature libre aux calmes bourgeois qui y résident et aux couples qui, les dimanches d'été, se dispersent parmi les « auberges teintes de hautes couleurs » et les (( noires tonnelles où l'on trouve des fruits frais, des laitages et du picolo ».

Et peut-être que le caractère même du paysage qui donna au petit Georges ses premières visions ne fut pas sans influence sur la sensibilité frémissante et précocement exacerbée de l'enfant, non plus que la vie « triste

et douce » qu'il menait dans la maison, « la plupart du temps solitaire, se nourrissant de lectures ardentes, livré à lui-même ».

Je me souviens des plus puériles pensées. Dans la maison familiale, j'ai vécu avec amertume. Je vois, près de la lampe, un soir : mon père avec sa face de fièvre, et ma mère, pensive, beauté et bonté. L'habitude du silence accrut mon isolement, à quoi vint encore contribuer l'extrême ivresse de ma passion. Dès les plus anciens jours, je me juge d'une cruelle tendresse que refrènent le lieu et le monde...

... Cependant, dès que je sus lire, les pires volumes me furent des confidents. L'extravagance de leurs fictions parodia celle de mes désirs, les satisfit. Je connus des destins divers. L'Encyclopédie, la Bible et des contes passionnés m'éclairèrent bientôt sur mes émotions. Une mélancolie m'enchanta, j'y acquis des félicités. Journées défaillantes de lectures. Par l'aride, verdâtre, pâle prairie crayeuse, j'allai à la rencontre d'Isaïe et d'Armande ! Le stratagème de ces exploits m'enflamma de fiévreuses passions. J'}' pris d'héroïques sentiments, le goût du tragique, du barbare...

(L'Hiver en Méditation : les Disciples).

Ce père « à la face de fièvre », Edmond de Bouhélier- Lepelletier, écrivain et homme politique d'assez considérable notoriété, ami de Verlaine, eut voulu diriger Georges vers la carrière militaire : l'enfant devait contrarier ce désir. On l'envoya d'at)ord au lycée de Versailles commencer ses études classiques, continuées à Paris. De cette adolescence, l'un des condisciples de M. Saint-Georges de Bouhélier, qui resta son ami et s'instaura son biographe, M. Maurice Le Blond, a parlé ainsi :

J'étais, depuis plusieurs mois, interne au h'cée de Versailles, lorsque, un beau jour, pendant l'étude, le proviseur introduisit un petit garçon d'aspect pensif et éveillé... Quelques minutes plus tard, c'était la récréation ; le jeune Bouhélier restait dans la cour, à l'écart, nul ne faisant attention au noiwean. Je me souviens que je m'avançai vers lui, et, lui ayant souhaité la bienvenue, d'un geste spontané, je le pris par la main pour le conduire vers la troupe turbulente de mes camarades et le convier à se mêler à nos jeux. C'est à peine si nous comptions, alors, chacun une dizaine d'années; mais, depuis lors, jamais le pacte tacite et grave de la sympathie et de l'amitié ne s'est rompu entre nous.

Il paraît superflu de dire que Bouhélier fut un fort mauvais élève. Révolté par l'incarcération continue qu'il subissait entre les murailles du lycée, ancien couvent converti par la volonté de Bonaparte en une caserne universitaire, l'enfant employait toutes ses ruses d'écolier à s'en faire exclure. Il y réussit, et nous nous perdîmes de vue pendant plusieurs mois.

L'année suivante, nous nous retrouvions chez un répétiteur montmartrois, le père Herbault, oi!i fréquentèrent plusieurs générations de cancres parisiens, et où nous suivions, assez irrégulièrement d'ailleurs, les cours de Condorcet. Tout de suite, je fus frappé par l'étonnante précocité de mon jeune condisciple. S'il était resté chétif, malingre, avec la flexible apparence d'un garçonnet, son intelligence avait subi un développement inusité. Nous dévorions avec frénésie les revues décadentes et symbolistes qui paraissaient alors : Les Entretiens politiques et littéraires, La Société nouvelle, La Plume, L'Ermitage, etc. Auprès de Rimbaud, de Laforgue, de Verlaine, de Moréas, de Kahn, de Griffm, dont les hardiesses encore juvéniles nous étaient déjà familières, on comprendra que l'étude de Virgile nous parut fade. Au surplus, le souci du prochain bachot nous inquiétait bien moins que celui de publier nos proses et nos vers.

C'est à dix-sept ans qu'il publie, avec la collaboration précisément de M. Maurice Le Blond, un premier périodique dénommé, non sans ironie, VAcactémie Française.

Mais à cette époque, M. Saint-Georges de Bouhélier est brusquement exilé de Paris par sa famille soucieuse de le voir « s'affranchir de trop vives suggestions littéraires », qui, sous prétexte qu'il se perfectionne dans l'étude de la langue allemande, l'envoie à Berne où il est accueilli dans la famille d'un pasteur.

Au contact de ces austères et candides théologiens, dit encore M. Maurice Le Blond, son imagination ne fait donc que s'exalter davantage. La lecture de la Bible lui prête un style prophétique. L'ambition l'envahit de régénérer le monde par le charme conquérant du Verbe, et avec toutes les frénésies et l'extrême ingénuité de la jeunesse, il se crée du rôle poétique une conception pontificale et messianique. Saint-Georges de Bouhélier entreprend de rédiger l'Annonciation dont les cinq cahiers successifs parurent avec ce sous-titre : Livret de rêve et d'amour. Ayant abandonné Berne pour habiter, solitaire, au bord du lac de Thoune, pendant des mois, il n'adresse la parole à âme qui vive. Ebloui, taciturne, il ne vit guère qu'avec les paysages, dialogue avec les échos, se grise de rêverie jusqu'à revivre imaginairemcnt les mythiques aventures de Narcisse, d'Orphée, de Fygmalion. Les Alpes, avec leurs féeries firmamentales, leurs ciels embrasés de feux roses ou violets, avec les diaphanes

vapeurs qui fleurissent la surface de leurs lacs, avec les. masses miroitantes de leurs glaciers, enivrent cette nature virginale, alimentent ses idéologies transposées en un décor apostolique et pastoral, lui inspirent les neigeuses blancheurs de ses métaphores. Telle est l'Annonciation où s'énonce un visionnaire aussi intense que Rimbaud, mais un Rimbaud épris de douceur et de sérénité.

Et quelques mois plus tard il s'écriera, dans l'Hiver en Méditation :

Ces beaux lieux m'ont régénéré. Leur mélancolie demeure solennelle. Froides montagnes qui contenez de l'eau et des métaux, de la craie et des bruyères roses, tumulte écumeux des sauvages torrents, campagnes marécageuses d'où se lèvent les cigognes, ô coteaux, ô fontaines, vous tous en qui palpitent des parcelles de mon être, comme sur la blanche mer à midi les hautes scintillations solaires ! c'est de votre essentielle substance que je me sculpterai avec suavité. Je désire composer mon corps de la sève des pins résineux et des rouges argiles qui nourrissent les arbres...

Je devins malléable, aérien et diaphane...

Je me fis docile, asservi. Je m'entendis dans la tempête. On me présenta du pain et du vin, de pesants laitages parfumés. J'ai dormi dans le creux des grottes. J'ai vu s'en aller de jo3'eux faneurs pour l'acquisition du blé triomphal. Dans les pensées des hommes qui habitent ces régions, les travaux quotidiens figurent des luttes épiques. Des gerbes sont le prix des vainqueurs et ils mettent dans ce noble exploit toute leur allégresse et leur ambition.

Quand je revins au bourg natal, il ne restait rien de ces émotions que m'avaient inspirées de délicates fictions et les ariettes si surannées où se complaisait ma pensée ancienne, je reconquis le sens du monde.

Revenu à Paris, M. Saint-Georges de Bouhélier s'installe dans une petite chambre, qu'on peut sans hyperbole qualifier misérable et sordide, rue Rodier. Durant le jour, il doit accepter d'accomplir d'humbles écritures dans une administration qui lui sert un modique traitement : le pain assuré — l'unique nourriture souvent, car une part notable du gain servira pour assouvir l'exigence des imprimeurs à qui M. de Bouhélier va confier de multiples essais, aux titres interminables — et invendables. Mais la liberté perdue ! Force est donc au poète de consacrer ses nuits à un travail fiévreux et acharné.

En 1895 paraît la Vie héroïque des aventuriers, des

poètes, des rois et des artisans, qui porte cet explicite soustitre : Théorie du pathétique pour servir d'introduction à une tragédie ou à un roman, et en 1896 l Hiver en Méditation ou les Passe-Temps de Clarisse, suivi d'un opuscule sur Hugo, Wagner, Zola et la poésie nationale, suites d'essais où étaient posés les fondements de la doctrine qu'on allait appeler naturiste et dont les principes furent deux ans plus tard condensés en un significatif manifeste que publia le Figaro du 10 janvier 1897 et qu'avait signé le chef — l'apôtre, pourrait-on dire — de vingt et un ans. Ce n'est point ici le lieu de retracer l'attachante histoire du combatif naturisme ; de peindre « la bande à Bouhélier » — Andriès de Rosa, Maurice Le Blond, Albert Fleury, Georges Piocli, Michel Abadie, Eugène Montfort, — ainsi qu'on était accoutumé de dire, tenant ses assises en quelque café de la Butte ou dans ce Chat- Noir, d'illustre mémoire, alors quasi abandonné d); de montrer les disciples enthousiastes recueillant avec une avide ferveur la parole inspirée et prophétique du « petit bon Dieu » ; de commenter l'effort de la Revue naturiste qui fut l'organe du groupement ; d'évoquer le mouvement de renaissance provinciale, avec M. Maurice Magre à Toulouse et M. Joachim Gasquet en Provence, corrélatif du mouvement parisien ; de rappeler les deux

(1) « Pendant plus de deux ans, Saint-Georges de Bouhélier y mena ses soldats : ces enfants songeaient à des arbres en cet endroit fleuri de femmes artificielles et de bêtes de cauchemars. En cet endroit où tout avait été — ou voulu être — finesse, fantaisie et petites variations lointaines autour de la vie et de la singularité, ces enfants sentirent sourdre et grandir en leur cœur un idéal de grandeur, de fièvre et de sérénité... Devant ces bocks, devant ces chansonniers qui, leur chanson terminée, descendaient, tristes, et cherchaient un peu d'avenir, Saint-Georges de Bouhélier évoquait des aventuriers et des laboureurs : toute cette grâce compliquée lui rendait plus chère la somptueuse et simple nature. N'est-ce pas là qu'il trouva, en regardant, sans l'apercevoir, un sabre de cuirassier ou un portrait d'Antonio de la Gandara, le nom de naturiste qui, depuis, intrigua le monde ? Et c'est très logique, très amusant de voir le naturisme naître dans les ruines du Chat Xoir... »

Ernest La Jeunesse, le Journal, 24 mars 1897.

— lopins retentissantes manifestations de l'école : le Collège u esthétique, où les jeunes artistes essayaient de dégager une esthétique de la vie nioderne, et le Congrès de la Jeunesse (1900) où, dans la contradiction publique des opinions des jeunes groupements littéraires, se révélèrent des hommes dont les noms devaient acquérir certaine notoriété en d'autres domaines : M. Sangnier ou M. Paul Boncour par exemple (i;. Quelque intérêt rétrospectif que puissent présenter ces détails, ils nous écarteraient du cadre strictement précisé de cette étude. Aussi ne nous y attarderons-nous pas. Pourtant il y a dans l'œuvre du poète une telle unité, elle est charpentée si solidement, en application de principes si nettement établis, édifiée avec un si persévérant esprit de suite, qu'il est impossible d'en dresser le bilan sans placer à la base un succinct exposé de cette doctrine naturiste qui l'inspira.

Le naturisme — tel qu'il est exposé, de manière plus inspirée que précise, en une langue éloquente (2), parfois obscure, inaccoutumée, étrange, enflammée, aux images hardies, aux accents presque bibliques, dans les deux

(1) Au reste, le lecteur avide de précisions ou simplement curieux d'anecdotes sur la période héroïque du naturisme trouvera dans la substantielle et facile brochure d'Andriès de Rosa intitulée : Saint- Georges de Bouhélier et le naturisme (Vannier, édit., 1910), tous renseignements capables de le satisfaire.

(2) Ceci, à propos d'un apparent défaut des premières œuvres de M. de Bouhélier, semble devoir être noté :

« On a beaucoup parlé des répétitions de qualificatifs chez Hugo et chez Zola, et Bouhélier, en ce qui le concerne, a très judicieusement usé de ce procédé que les alexandrins nommaient ropalsme. Mais, dans ces répétitions, blâmées parfois à la légère, se retrouve une qualité homérique : les mêmes épithètes appliquées toujours aux mêmes objets expliquent symboliquement l'essence immuable, la vie, Vintention, jamais démentie des choses ».

Louis Estkve. (De Nietzsche à Bouhélier.)

ouvrages précités et dans quelques autres essais (i) — procède du naturalisme, mais il en diffère en ce sens que, si les prémisses des deux doctrines sont à peu près semblables, — retour à la nature et à la simplicité en réaction contre le romantisme ampoulé qui sévit sur notre littérature durant plus d'un demi-siècle, — elles divergent presque jusqu'à l'antagonisme dans leurs procédés et dans leurs conclusions.

Hommage, d'abord, rendu au naturalisme :

(( Le naturalisme a été un grand mouvement. Il nous a rapproché de la profonde Nature, il nous a arraché l'idée fausse de l'art noble, il nous a émancipé... »

Mais le grief :

« Dans tout le temps de son règne, le Poète s'est vu relégué au dernier rang et la Littérature a oublié son rôle qui est de porter à l'état de style l'humble langage de la vie ordinaire, de prêter la magie du Songe à la dure réalité, de relier chaque être à l'Eternité, — enfin, pour tout dire en un mot : de composer ».

Le naturiste s'oppose au naturaliste, a écrit M. Maurice Le Blond, en ce qu'à l'observation, il préfère l'émotion. Sacrifiant la documentation exacte, il estime davantage les sites éternels. Il est moins pittoresque, mais plus sublime, et néglige les individus pour les archétypes. Ainsi il peut créer les héros véridiques et atteindre, en même temps, à l'épopée.

Tandis que le naturalisme s'attachait à l'analyse de la vie matérielle et physiologique beaucoup plus qu'à celle de la vie intérieure, le naturisme a pour essentielle pré-

Ci) La Résurrection des Dieux, théorie du paysage (1894).

Les Eléments d'une Renaissance française (1899), chroniques publiées d'abord à l'Evéneincnt, dans le temps que M. de Houhélier parvint à s'aUVanchir de sa besogne administrative. Dans la préface d' Œdipe (1919), il donne enfin un exposé didactique de ses doctrines ; mais c'est là un naturisme mitigé, assagi et mûri par bien des années de vie littéraire et bien des méditations.

occupation de reconstituer la synthèse de l'âme humaine qui, aux yeux du poëte, est d'essence divine... car les hommes, explique la Théorie du pathétique^ sont « des esclaves dont l'àme perdue habite des lieux d'exil » ; encore qu'ils aient oublié les paradis, « ils continuent, ces carriers, ces pasteurs, d'accomplir les rites ordonnés ; aussi faut-il envers les hommes garder le même divin respect : car un dieu dans tout homme s'exprime, malgré ses Bires sentiments, ses luxures basses et ses laideurs... » n homme est donc une sorte de mythe qu'il s'agit d'interpréter, et le rôle du poëte n'est pas de s'attarder à la peinture des passions humaines, « des luxures de leurs basses amours et des tristesses où elles succombent » : il lui appartient de « surprendre l'homme dans un instant d'éternité », quand « son attitude, alors, est d'accord avec Dieu » et de lui restituer son àme. Ainsi aux yeux de M. Saint-Georges de Bouhélier, l'art n'est pas seulement réel : il est sacré ; et le naturisme est un « idéoréalisme ». Quand il peindra le ruisseau, il y verra des reflets d'étoile ; la chaumière resplendira de clartés d'azur ; alors que le naturalisme, partout, n'avait vu que bassesse et ne s'était complu, semble-t-il, qu'à remuer de la boue avec une sorte de morbide délectation. C'est pourquoi son œuvre , réaction simultanée contre le romantisme et contre le naturalisme, s'avère, en dépit de certaines brutalités de forme inhérentes à ses sujets, empreint d'une profonde et subjugueuse poésie.

Une autre caractéristique du naturisme, c'est le retour à la Tradition, dont sans doute « les prétendus héritiers s'étaient rendus, à juste titre, odieux par leur pédantisme éhonté et par leur prétention à tout conduire », mais « en dehors de laquelle pas de salut », car « en fait de technique on n'a rien à découvrir : il n'y a qu'à réapprendre ».

L'éternelle mission des poètes, lit-on dans VOpnscule sur la Poésie nationale, n'est point de se célébrer... Il faut qu'ils accentuent un aspect de leur race. Ils en maintiennent la tradition. Ils en perpétuent l'héroïque dessein, et ils en dirigent les exploits. Ils en

réalisent les désirs. Rabelais, Descartes, Pascal, Buffon, Diderot, Bernardin et \'oltaire, voilà une famille nationale. La statue de ces grands artistes dresse le symbole de la tribu. Cbacun d'eux équivaut à un peuple tout entier. La pensée de l'un commente celle de l'autre.

Le naturisme se présente donc comme une survivance ou mieux une résurrection de l'esprit national, une époque étouffé sous des apports germaniques, slaves ou nordiques. « L'emphase germanique ne nous séduit plus », affirmait M. de Bouhélier dans le manifeste du Figaro ; encore qu'il subisse indéniablement l'influence d'Ibsen, — mais qui donc aujourd'hui écrivant pour le théâtre n'est point, peu ou prou, inconsciemment dans la majorité des cas, tributaire d'Ibsen ? — il désnvoue en bloc Wagner, Tolstoï et Ibsen. Parallèlement, il reconnaît pour maîtres Zola ^l), Al. Bruneau, Rodin, Claude Monet, et pour ancêtres Rabelais, Puget, Poussin, Diderot, Balzac. Car il sied de noter que ces jeunes enthousiastes n'étaient pas des novateurs inconsidérés : ils regardaient vers l'avenir sans doute, vers l'immense avenir que rêvait de conquérir leur invincible ardeur, mais ils se cherchaient dans le passé des racines et des appuis. Et, conscients qu'une révolution ne peut qu'être néfaste et engendrer le chaos seul qui méconnaît les traditions séculaires d'une race, ils voulaient — par un

Ci) M, Saint-Georges de Bouhélier conjointement proclame son admiration pour Zola, auquel il dédie L'Hiver en Méditation, et critique le naturalisme. II ne faut voir là ni une contradiction ni une inconséquence. A ses yeux, Zola est un poète qui, « avec une vision du divin, eût écrit de prodigieux drames », mais dont le génie fut entravé par les conventions et les préjugés du naturalisme. M. de Bouhélier écrit en effet dans l'Opizscu/e cité (dédié, lui, à G. Clemenceau) :

« S'il s'est embarrassé de science, d'étroite psychologie et de positivisme; délaissons tout ce lourd bagage. A une infinité d'égards, Zola est l'énorme précurseur d'un art héroïque, beau et naturel. Quant à son œuvre, il ne s'y trouve rien de divin. Le pathétique est contingent. Des relativités l'ont épaissi. La psychologie en est surannée. Mais cet homme a écrit Germinal et La Terre. C'est cela qui est admirable! L'harmonieuse pureté, la belle innocence! »

penchant inné de notre caractère raisonneur et spéculatif qui faisait écrire à Hugo, chef d'une autre jeune pléiade (elle aussi combative, et combien !) la doctrinaire préface de Cromwell trois ans avant d'oser Hernani — posséder une doctrine conséquente, solidement étayée sur un passé remontant aux sources les plus profondes et les plus intimes de la vie populaire et nationale. A une véritable « renaissance française », donc, maître et disciples conviaient les foules : réveil de l'esprit national, culte de la terre et des héros, consécration de l'énergie.

Page 1