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CHAPITRE II

Successivement, et à intervalles rapprochés, M. Saint- Georges de Bouhélier tenta l'application de ses principes dans les divers domaines littéraires : poésie avec Eglé ou les Concerts champêtres (1897), théâtre avec la Victoire (1898), roman avec la Route noire (1900).

Eglé ou les Concerts champêtres..,.. Voilà qui annonce explicitement des poèmes pastoraux. Eglogues, en effet, dont les scènes gracieuses et tendres ont pour cadre les campagnes de la banlieue et les charmilles de la Malmaison. La délicieuse fraîcheur de ces poèmes — écrits sur des mètres classiques, en vers rimes parfois, mais souvent assonances ou même blancs — et leur exquise musique suffisent à dissiper la monotonie qu'à la longue

Eroduiraient l'us et l'abus d'un appareil bucolique dont ien vite on se fatigue : musettes, clarines, myrthes,

Citrons, raisin d'Asie et cerises fleuries, Eclatants vases d'or où s'apaisent nos soifs. Urnes d'onctueux parfums! Substances d'ambroisies! Odeurs des menthes et des buis! Et sels des bois!

et Flore, et Pomone !....

La neuve hardiesse de certaines images — par quoi le style d'Eglé s'apparente à celui de l'Hiver en Médita-

tion — masque, à tout bien considérer, ce qu'ont de périmé ces attributs pastoraux, discrédités par des légions de versificateurs et de barbouilleurs. Aussi, ces légères réserves nécessaires étant faites, ne reste-t-il pas moins vrai quEglé compte des pages savoureuses infiniment (en particulier celles où rr Eglé danse avec quelques jeunes filles du voisinage », de rythmes variés et de langue drue, qui semblent vraiment nées du jeu de « ces gaies demoiselles qui conformaient leurs danses aux circonstances du jour, en ralentissant la cadence selon le mouvement du soleil, du vent, de l'aube ou des oiseaux ») et que VEpilhalame qui suit les Concerts champêtres, aussi souple de forme, mais venu d'une inspiration autrement protonde, puisque né de l'Amour même, à l'époque du mariage du jeune Poète, renferme des vers de passion qui sont parmi les plus beaux.

Le naturisme devait tourner ses adeptes vers la nature et vers les simples réalités. Le chef de l'école, dans Egléy s'est tourné vers la nature champêtre et les spectacles pastoraux. A présent, il va regarder la vie simple, réelle, mais fiévreuse et terrible des villes : de là sortira la Route noire, étude d'àmes dans le cadre des hautes rues de Belleville. \aturaliste donc est le cadre, mais naturiste est l'étude d'àmes : car il y a ici des êtres humains et « la Fatalité qui les accable relève de la psychologie et non plus simplement de la pathologie » (i). En une langue émondée des intempérances parasitaires qui florissaient dans les premiers essais de M. de Bouhélier, mais qui en garde la tenue et la coloration, nous sont contées, Ncncloses dans de cursives et évocatrices descriptions — car déjà, comme dans les œuvres futures, la Ville prend part à l'action —, les amours du jeune Edmond, venu à Paris de sa province, et de la ténéi reuse et sensible Lénore. qui est, ainsi qu'on parlait au moyen âge dans les ordonnances royales réglemen-

1) G. de Fawlowski.

tant leur profession, une de ces « folles femmes qui font mestier de leur corps ». Et puisqu'il y a dans ces pages de la passion et de la douleur, de la luxure et de la pitié, des soirs de joie et des jours de larmes, stylisés jusqu'à la Beauté, qu'importent l'intrigue et les aventures par lesquelles Lénore « rentrera dans la route noire d'où Edmond l'avait sortie un moment, malgré les lois » ! Entendez : les lois du Destin à qui les hommes doivent sans cesse sacrifier « parce qu'ils sont soumis on ne sait à quelle loi sombre, parce que leurs puissances intérieures les font esclaves, parce que le poids de l'infini les accable tous, parce que l'ensemble immense des forces pèse sur eux, les enveloppe et les pousse constamment, au milieu des ténèbres, vers quelque aube inconnue »

La première application des principes héroïques du naturisme dans le domaine théâtral fut la Victoire, tragédie en cinq actes, en vers(i), représentée par VŒuvre en juin 1898, sur la scène des Bouffes-Parisiens. Il s'agissait des amours d'Eunice avec le duc David, revenu vainqueur de la guerre. Alors qu'on va célébrer l'hymen, la guerre recommence et David doit partir. Une nuit, excédé, il s'évade du camp et retourne vers l'amante, mais son absence a failli être fatale à la patrie, et Eunice, pour lui épargner une nouvelle tentation, se tue. Ce sont les lauriers de la victoire qu'elle aura pour funèbres couronnes.

Ce fut un mémorable chahut. Au milieu de cris et d'interruptions, auxquels répondaient les applaudissements des fidèles du poète, les acteurs restaient désemf)arés, et la pièce, à peu près inentendue d'une partie de a salle, sombrait. Aussi la critique fut-elle assez aigre ; d'aucuns même se fâchaient tout rouge, protestant qu'ils avaient de plus urgentes besognes que de s'aller tourvoyer dans cette galère. Mais l'un des maîtres les plus

(1) Non publiée, malgré les instances des amis du poète.

écoutés d'alors, Catulle Mendès, dans son feuilleton du Journal (21 juin) rachetait toutes ces gracieusetés par un couplet dithyrambique à la gloire du groupe naturiste :

(( Contrairement à deux ou trois de leurs proches aînés, ils (les poètes naturistes) ne sont pas dénués, assurent-ils, du sens de l'admiration ; leur espoir en l'avenir n'implique pas le mépris du passé ; ils ne font pas du dénigrement, une condition sine qua non du talent. Et, en outre, ce que recherche leur labeur, ce n'est pas l'approbation restreinte, sournoise, le plus souvent hypocrite, de ces coteries qu'on appelle des Elites, mais l'enthousiasme ingénu des peuples ! Leur poésie générale veut l'universelle gloire ; ce sont des soleils tout neufs, qui veulent resplendir pour tout le monde. A la bonne heure. Cette oftre de l'art immense à toute l'immense foule est une de mes plus chères marottes ; et c'est le devoir des anciens, assis, faute de forces égales à leur courage, aux premières bornes du chemin, de souhaiter la bonne route et la belle arrivée à ceux qui ne projetèrent point d'aller jusqu'ici, ou jusque-là, pas très loin, mais qui partent, en chantant, vers l'infini. »

Parlant plus précisément ensuite de la Victoire et de son auteur, Mendès, après avoir salué le poète qui s'était déjà révélé dans les premiers livres de M. de Bouhélier, avouait ne point saisir l'intention des critiques qui reprochaient à cette tragédie l'imprécision de lieu et d'époque où elle se déroulait — imprécision grâce à laquelle « la réalité humaine, la réalité générale, la seule vraiment intéressante, se manifeste plus à l'aise hors de toute contingence locale ou temporaire » — ou la simplicité du sujet qui (( met en présence et en opposition les plus hautes et les plus profondes choses de l'àme, l'amour en deux jeunes êtres et l'amour de la patrie, la soumission au devoir et le désespoir des sacrifices, consolé par leur beauté ». Faisant simplement grief au dramaturge de ce qu'il paraissait « ne pas avoir usé de toutes les ressources que lui offrait sa conception

première », et lui reprochant « l'incertitude de la forme poétique » où surgissent « des phrases sans rythmes précis ni rimes » parmi « tant d'alexandrins réguliers », il concluait : « Il faut dire bien haut qu'un vrai et ardent tempérament poétique éclate dans cette tragédie, comme dans les livres qui la précédèrent... Même un peu outrecuidantes, les puérilités ont quelque chose d'aimable, et il faut s'y plaire, en attendant les viriles et fécondes jeunesses ».

Et nous voici conduits au cœur même de l'œuvre, une, solide, ardente, profondément humaine, l'œuvre d'une « virile et féconde jeunesse », comme parlait Mendès — si l'on ne s'obstine pas au critère fallacieux de l'âge et si l'on considère l'éternelle jeunesse, celle des enthousiastes et des croyants.

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