PAGES INCONNUES
Il nous a paru curieux et utile de grouper ici quelques pages de M. Saint-Georges de Bouhélier à peu près inconnues, extraites, soit de ses œuvres de jeunesse aujourd'hui introuvables, soit d'un très précieux Choix de Pages anciennes et modernes, devenu également introuvable, publié à Bruxelles en 1907 avec une préface de Camille Lemonnier, soit enfin d'articles parus dans divers journaux ou revues et non réunis en volume.
L'intérêt de ces extrçiits, écrits à des dates bien différentes, réside dans l'identité d'inspiration qui y règne. Les idées du Poëie en sa dix-septième année sont celles qu'il défend aujourd'hui encore avec toute sa foi. A de longues années d'intervalle, on les retrouve parfois exprimées en termes semblables.
Il ne pouvait pas être donné de plus probante confirmation de ces mots que nous adressait un jour le Poète : « Dès ma quinzième année, j'existais déjà tout entier : toutes mes pensées, tous mes sentiments futurs étaient déjà en moi... » ou de cette autre parole, prononcée au sujet de ses primes essais : « Je pourrais les écrire aujourd'hui, dans un stijle différent sans doute, mais sans avoir à en transformer ou à en rectifier la moindre pensée )>.
Aussi nous semble-t-il superflu de souligner l'intérêt que présenteront pour l'histoire des lettres contemporaines les Pages inconnues qui suivent.
Les Idées
Un Poëte chante, — l'aurore — l'été. Le cantique où il les célèbre, sans doute, ne lui appartient pas. C'est d'eux-mêmes qu'il l'apprit, — hymne énorme, églogue d'or. Ce qu'il récite, ils le lui chuchotèrent. Cri intérieur qu'il entendit comme du tonnerre dans les ténèbres.
Ainsi il ignore ce qu'il chante. Il n'en comprend que les échos,
Avec ses cent mille petites voix de montagnes, d'aromates, de creuses sources, de violettes, de gouffres, la Nature lui enseigne les rythmes.
Comme si le Poëte, vraiment, travaillait ! Il ne crée rien, étant tour à tour océan, esclave, branche balancée, étoile, fontaine, aurore, saule blanc, coquelicot d'or ou coq, — il écoute ce que crient les spectres.
Il assiste au concert des archanges et des fleurs. La Nature par sa bouche s'exprime.
Tour à tour, il épouse la lune, une herbe, la mer. Angélique amant de l'Idée, il est en marche vers elle, de toute éternité. Elle le cherche et elle le guette.
{La Résurrection des Dieux, 1892).
La Vie en soi-même
... On devrait passer sa vie à genoux ! Le ciel est tendre, inaltérable. Dans les hameaux, on taille des pains, du fer, des rocs ; à cause des corbeilles on cueille de durs fruits et sur les haies vives flambent les toiles tendues.
Chacun se bâtit une maison, et on l'enveloppe d'épaisses, de hautes murailles ! Ensuite on dit : a Je vivrai là, tranquille, très calme et bien à l'abri ; dans les vergers, l'Eté suspend d'éclatantes grappes ; ainsi je n'ai besoin de rien. »
Personne ne cherche à sortir de soi-même ; on s'enferme dans l'intime enclos ; on mène une existense recluse. On crie, on travaille. La nuit tombe et c'est la mort !
Il faudrait, cependant, s'en aller. On devrait sortir sans fermer la porte afin que s'abrite l'Exilé qui passe ;
on partirait au hasard quelque part, vers les roses puissantes, les forêts, d'autres hameaux, et des aubes neuves. Hélas ! nous ne suivons jamais l'Amour ! Nous restons immobiles , comme d'étincelantes statues , et nous ne voulons point connaître d'autres lieux ; trop de souvenirs nous dominent, et nous aimons ces campagnes familières.
Pourquoi donc n'cuvririons-nous point lorsqu'un mendiant dehors frappe à la porte? Il semble qu'il nous soit étranger. Qui sait s'il ne nous apportait la bonne besace et le bâton des pérégrins...
La mission éternelle des hommes est d'aller les uns au-devant des autres, à travers des routes ordonnées. Ils portent, chacun, d'étranges trésors, et ils savent aussi des secrets que toujours ignoreront les autres.
Il est certain que le pire paysan, s'il laissait seulement quelque jour parler son Ame, nous enseignerait bien aes choses imprévues. Mais nous sommes là, comme des indifférents ; on simule la joie, on s'occupe du temps, de l'azur — et les idées dont nous sommes les hérauts, il nous plaît qu'elles restent secrètes, mortellement tues.
(Discours sur la Mort de Narcisse, 1895).
Les Héros de roman
Oui, Ophélie a existé, car nulle création poétique ne demeure fictive complètement. Sait-on tout ce qu'elle chuchota, penchée à l'épaule de Shakespeare? Ce qu'elle lui confia dut être adorable. Hélas ! il ne nous a rien dit en comparaison des mille allégresses et des mille belles tendresses bénies que cette petite personne suscita à ses yeux. Elle devait être exquise et douce, d'une langueur épuisante, passionnée et tragique. Elle avait des mains
blanches, sans doute, bénévoles, fraîches comme du pain blanc.
Elle riait aussi, mais moins tristement gue cette Virginie qui fut si aimable ! Mon Dieu ! je la vois, calme, au bord du fleuve, là sous Tardent saule sonore !
Il faudrait prendre un peu plus garde à ces personnages des légendes de qui les chimériques actions nous émeuvent tant. Il existe ainsi de suaves demoiselles prédestinées aux noces idéales du Poète. Elles viennent vers lui et elles ne le savent pas. Elles portent leur àme comme un présent nuptial, — et elles tremblent tout éperdues, elles s'enfuient dans les brises, elles se couchent dans les blés auprès des sources troublées, verdoyantes, tout en fleur.
Il semble en vérité qu'elles soient indispensables. Elles créent le poète plus qu'il ne les crée. Elles participent de la vie éternelle.
(L'Hiver en Méditation, 1896).
La symbolique des métiers
...Où l'homme, pourtant, révèle une grande beauté — la plus dramatique et touchante qu'on puisse, sur la terre, concevoir ou sentir — c'est en ceci, qu'appliqué à une tâche, au milieu des vicissitudes d'une existence toute enveloppée des plus effroyables nappes de ténèbres, il s'y acharne, à tâtons, et tout en ne croj^ant travailler que pour soi, dépasse son but et surmonte sa bassesse.
Car voilà, ici, le fond. L'homme, qui n'est dévoué à aucun de ses semblables — et même pas, peut-être, quand l'amour paraît pourtant l'attacher à l'un d'eux — on le voit se lier, s'accoupler à une idée, au point, quelquefois, de s'y absorber. Et combien se donnent tout entiers à leur métier 1 Leur métier leur a pris leur cœur
et leurs secrets sentiments ; et les arrière-pensées confuses de leur conscience, il les emploie à ses fins, et ainsi, eux ne sont plus rien que des machines, des instruments, des outils. Quoique l'apparence les montre, alors, tout ahuris, ratatinés dans leur place , ils n'en sont pas moins, malgré eux, très pathétiques : non par leur moi, certainement, mais parce que l'espèce, dès lors, parle en eux, et avec elle encore, le mystère infini.
C'est en vérité un grand signe en notre honneur, que l'homme, partout et constamment apprenne ainsi, sans le comprendre parfois, à se sacrifier et à s'augmenter. L'action, pour le plus vil des êtres, — pour le moins clairvoyant et le moins pur des êtres, — de pratiquer sérieusement un travail, a pour immédiate conséquence de l'anoblir, de l'obliger à une rude discipline, de l'unir à une idée.
Quiconque s'enfonçant sous la terre, s'occupe à casser à coups de pioche les blocs de houille, ou bien, par la
E laine, éparpille les semences, ou du fond d'un étroit ureau transmet à l'aide du télégraphe, à travers les espaces ductiles, nos innombrables messages, du fait de ce soin et de ce mouvement, renonce dès lors à soi et à son propre but, pour devenir un agent des forces de la nature et collaborer, en silence, à la grande œuvre inconnue de resp>èce.
Il semble qu'ici-bas, sur ce globe énigmatique, chacun de nous travaille, à son insu, à autre chose qu'à ce qu'il paraît faire : non à une triviale besogne égoïste, utile seulement pour le gain, mais à une tâche où nous avons un intérêt idéal. Remarquez, en effet, qu'à un certain point de vue, tous ces métiers sont les images d'une parabole : le boulanger fabrique des pains de communion, le passeur d'eau éternellement traverse les gens étrangers; le constructeur bâtit pour les noces séraphiques les blanches maisons du bonheur, le pauvre pêcheur, abattu au bout de sa barque, tire du flot bourbeux les poissons eucharistiques. Ainsi s'agitent tous les hommes : leur attitude laisse supposer un constant rapport d'amour spirituel entre eux, et l'espèce
entière, et chacun d'eux semble ici -bas comme un messager silencieux de la nature.
On les regarde en effet et on pense : ils sont là, obstinés, hardis et opiniâtres, tendus, surélevés par un grand effort, et ils connaissent le sublime : ils sont en communication avec le mystère des choses ; leur sort les attache à la vérité, — à la réalité de l'eau ou de la pierre, du vent et des cieux soufflants, — ils sont plus purs sans doute qu'ils ne le croient, et plus profond probablement que les plus profonds de leurs interprètes. Mais enfin, il faut bien l'avouer, peu d'entre eux soupçonnent qu'à leur humble geste une signification mystique puisse jamais être attribuée et qu'au produit positif attendu, s'en surajoutent, par surcroît, beaucoup d'autres, q^ui participent de leur objet et par conséquent s'accomplissent dans l'héroïque, dans l'infini, dans l'ineffable éternité.
(Choix de Pages, 1907).
Le Décor
Je crois que l'art rend agréable même le plus cruel tragique. Les Grecs ont souvent accompli de tels miracles. Aussi est-ce à leurs procédés qu'il faut revenir pour traiter le moderne. Ils nous enseigneront à toutanoolir : chez eux, la mort suggère de belles rêveries. C'est qu'ils avaient le sens des formes grâce auxquelles une situation se solennise et se décore de sublime. Aujourd'hui on n'a guère ce sens de la plastique ; d'abord les artistes ne s'en soucient pas. On croit que le milieu moderne est un obstacle. Mais ce qu'il faut, c'est retrouver les attitudes éternelles.
{Le Décor). Comœdia, 29 décembre 1910.
Poësie et Réalité
Autant qu'autrefois Tristan et Isolde, nous sommes tous plongés dans de la poésie.
(Poésie et Réalité), Comœdiat 16 décembre 1911.
Acteurs
L'art, c*est le voyage d'un esprit entre deux mondes : le monde de la Vie et celui du Rêve. Une infatuation, une erreur des hommes de lettres, c'est de s'imaginer qu'il n'appartient qu'à eux de s'en faire les interprètes. Mais il n'est pas que l'Ecriture comme procédé d'expression. Dans la manière dont vous jouerez, je saisirai très bien vos goûts et vos pensées, mais j'y découvrirai aussi les conceptions de votre âge. Les êtres qui vivent dans un temps sentent les mêmes choses. Un songe identique les a allaités. Voyez ce qui se passe maintenant pour le théâtre. En littérature, par exemple, nous nous éloignons des genres d'autrefois, nous avons confondu dans la même proscription le naturalisme et le romantisme, nous allons à un art qui transfigure la vie, qui donne à la réalité un caractère poétique. Le monde est le royaume du rêve; la vie s'écoule comme un conte fantastique. Un poète qui aura à traiter un sujet n'ira plus d abord aux traits de mœurs ni aux détails pittoresques, il recherchera surtout à montrer des âmes.
(Acteurs). Comœdia, 7 janvier 1912.
Le Tragique Voilé
L'art, c'est une deuxième création où l'esprit affranchi et ailé par le songe évolue dans un monde à lui, avec toute l'aisance capricieuse, toute la magique désinvolture de Titania parmi les forces de la nature.
Au fond, pour renouveler la scène, il n'y a qu'à bien regarder autour de soi. Voyez se profiler ces personnages en deuil, sur les rideaux et sur les murs, ce sont les hommes d'aujourd'hui. Ils semblent maquillés par la ruse et ils ont l'air de s'engoncer dans un uniforme de misère et d'ombre. Des drames s'accomplissent sans cris et sans gestes. Des familles dont l'aspect paraît le plus uni ne groupent, sous le lustre amical du soir, gue des convoitises convulsives et des ambitions ennemies. Dans des corridors, le crime rôde, un doigt aux lèvres. La mort taciturne lève son bras fatal et nul ne surprend sa présence sous le vêtement de l'amant et du frère. Ainsi vont et viennent désormais les éternelles puissances du mal qui, à présent comme autrefois, combinent leurs dessems mystérieux et agitent constamment sur nous leurs mains chargées de dangers. Je pense à un tragique nouveau, en demi-teintes et en ardeurs contenues, qui n'éclaterait plus qu'aux minutes extrêmes en proférations hautes et frénétiques et dont l'émotion insinuante n'appartiendrait bien qu'à nous.
L'hypocrisie étend partout ses enchantements et ses fils ; c'est elle qui mène et combine les intrigues. Si Sophocle revenait de nos jours, il reprendrait la tragédie au point où l'ont laissée Balzac et Henry Becque, son œuvre nous peindrait le mensonge du temps, il donnerait un air de magie aux images basses de la vie.
(Le tragique voilé). Comœdiay 15 février 1912.
Le Hêros= Acteur
Je n'appelle pas héros un homme surnaturel, mais quelqu'un de sain et de courageux qui, au lieu de ne s'inspirer que de son médiocre intérêt de tous les jours, prend uniquement conseil de l'Eternel et qui s'oriente vers la grandeur aussi sûrement qu'avec l'aide de l'aimant le marin va vers le pôle. Osez marcher avec l'Idée et l'Idée vous recouvrira de sa lumière. Je dis que chacun peut agir ainsi. Et, dans la sphère du Théâtre spécialement, — dans le monde vague, aérien du Théâtre, — les occasions d'agir ne manquent jamais. Nulle part, comme là, ne repassent rapidement les conventions contre lesquelles s'élève l'instinct de notre art. Voyez combien le naturel se falsifie aisément au théâtre, à combien de contrefaçons donne lieu la vie, de combien de formes frelatées et arbitraires s'habille sans cesse, ici, la vérité. Tour à tour l'Idéal et la Réalité se disputent l'empire de la scène et y ramènent leurs propres procédés. Tantôt le terre à terre y règne avec toutes ses laides attitudes et ses manières dégoûtantes et bestiales, tantôt l'optimisme y promène ses rêves et y étale ses emphases ridicules. Une citadelle, toujours, est à détruire.
{Le Héros- Acteur). La Grande Revue, 25 novembre 1910.
Le Nouvel Œdipe
Le soi-disant style noble est une sottise caduque, fruit de décadence de l'école classique, et rien de ce qui s'y
rapporte ne saurait plus un instant se soutenir. Quelque élevé par le rang comme par le caractère que puisse être un héros, il est pétri de la même chair que le plus humble des hommes, et le secret, pour le bien peindre, c'est d'avoir d'abord étudié ses pauvres frères en misère. Il y a du poltron, de l'avare et du fou même dans le grand César et dans l'ardent Achille, et c'est pour l'avoir ignoré que des poètes trop infatués de fausse grandeur n'ont tracé que de vaines figures, fantômes fugitifs bientôt évanouis ! Le réalisme bien compris doit donc nous conduire à la tragédie, laquelle contient le drame bourgeois, mais le dépasse. La même vérité garde sa vertu, lorsqu'il s'agit du lyrisme. Il n'y a jjas un vers plus convenable au théâtre que le vers vif et familier de la chanson populaire, et l'emphatique alexandrin nous a valu bien des œuvres bâtardes. Enfin, pour le jeu des acteurs, il ne peut manquer de gagner à l'application des principes de vérité, de simplicité, de vie. *
(Le Nouvel Œdipe). Les Annales, 30 novembre 1919.