SCROFULES
Nous pouvons répéter ici tout ce que nous venons de dire pour le lymphatisme qui nous a toujours paru l'état précurseur de la scrofule. En effet, quelle différence voit-on au point de vue pratique entre ces deux états généraux , si ce n'est que l'un est l'exagération de l'autre ; ou comme le veut M. Piorry, la scrofule ne seraitelle qu'une sorte d'inflammation propre aux individus doués d'un tempérament lymphatique? « Elle est surtout l'apanage des tempéraments lymphatiques, dit M. le docteur Astrié, et une constitution dont le fond morbide héréditaire est scrofuleuse, s'allie presque toujours à un tempérament lymphatique exagéré, qui semble être le
premier reflet, le premier degré de l'affection scrofuleuse. »
« La scrofule n'est donc pas toujours un mal de misère, dit Pâtissier, on l'observe dans les classes les plus élevées de la société. »
Pour ce savant confrère, il existait deux sortes de scrofules : 1° une forme chronique indolente, 2° une forme éréthique subaigûe.
Il réservait à la première les eaux stimulantes, et conseillait pour la seconde les eaux moins actives, hyposthénisantes.
Nous pensons que la diathèse scrofuleuse est une, tout en étant souvent accompagnée d'une inflammation qui semble lui être particulière, et nous varions le traitement suivant que nous avons affaire simplement à l'état diathésique ou que nous devons au contraire combattre des complications sub-inflammatoires.
Les auteurs sont loin d'être d'accord sur les résultats obtenus par les eaux sulfureuses dans cette maladie générale.
Bordeu regardait cette médication comme la plus puissante.
Pour M. Bazin dont tous les médecins reconnaissent la haute supériorité en pareille matière, les eaux sulfureuses naturelles conviennent dans
le traitement de toutes les affections scrofu-
leuses.
Notre savant confrère, M. le docteur Durand- Fardel. place au contraire au premier rang les eaux chlorurées sodiques auxquelles doivent céder le pas les eaux sulfurées qui s'adressent, dit-il, plutôt à une série importante de manifestations scrofuleuses qu'à la diathèse elle-même.
Après deux saisons passées aux eaux de Guagno (Corse) en I80O , j'écrivais en 1852 les lignes suivantes : « Ce que nous avons vu, non seulement nous fait regarder les eaux sulfureuses comme inefficaces dans la scrofule, mais encore comme souvent dangereuses. »
Chez les malades qui ont été traités à l'hôpital de Guagno, la diathèse strumeuse se traduisait par des symptômes toujours multiples, tels que : engorgements ganglionnaires, plaies hstuleuses, décollement, abcès froids disséminés sur différentes parties du corps , carie, engorgements articulaires, etc., etc. Dans tous les cas, ou bien l'action restait nulle, et c'est là ce qui arrivait de moins malheureux, ou bien elle exaspérait les symptômes morbides et ajoutait à la maladie un état pyrétique qui contr'indiquait d'une manière formelle la continuation du traitement minéral.
Outre mes observations personnelles , voici comment s'exprimait à propos de la question qui nous occupe le médecin en chef de l'hôpital : « Une observation constante , minutieuse , a successivement établi dans notre esprit la conviction intime de l'inefficacité des eaux de Guagno chez les scrofuleux; point de pratique immense dans ses résultats, comme il est facile de le prévoir, et pour la santé des hommes et pour les bénéfices du Trésor. »
A mon arrivée à Saint-Honoré, j'étais donc assez mal disposé en faveur de ses eaux administrées contre les affections scrofuleuses , et cependant je dois le dire, ma pratique m'autorise à poser en fait qu'il n'y a point d'affections pour lesquelles elles soient mieux indiquées que pour celles qui dépendent de cette maladie générale ; que ses manifestations s'adressent à la peau, aux muqueuses, aux systèmes ganglionnaire ou osseux.
Comment admettre des résultats aussi opposés pour deux sources, toutes les deux sulfurées sodiques et contenant à peu de chose près la même quantité de chlorure de sodium : 0,242 pour Guagno, 0,300 pour Saint-Honoré? Avouons que nous ne connaissons pas le dernier mot de
la composition des eaux minérales, ou plutôt que nous ignorons complètement la nature de ce je ne sais quoi qui unit entre eux leurs divers cléments, et qui échappe à nos analyses.
Quel est dans ce cas le mode d'action des eaux de Saint-Honoré ? Devons-nous attribuer leur efficacité à l'absorption du soufre, du chlorure de sodium, du fer, ou d'un autre des éléments qui les composent? Nous ne pouvons le certifier. Quand on étudie l'histoire de la scrofule, que l'on remonte à ses causes, que l'on passe en revue les différents symptômes qui la caractérisent, et qu'enfin on recherche quels moyens, dès les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, ont été employés à la combattre, le médecin est trappe des nombreux points de ressemblance qui existent entre cette maladie générale et la chloro-anémie. En effet, passez en revue toutes les causes capables de diminuer la richesse du sang, depuis les excès, jusqu'à une alimentation insuffisante, depuis le séjour dans un air confiné, jusqu'à la respiration dans un milieu chargé d'exhalaisons pernicieuses, joignez à ces différentes causes le froid humide, et il semble que vous allez produire la scrofule de toute pièce.
Qui sait si on ne pourrait pas soutenir la thèse suivante :
Le froid humide agissant sur des sujets vigoureux amène le rhumatisme, c'est au contraire la diathèse strumeuse qui paraît quand cette même cause vient assaillir des individus dont le sang est fortement appauvri.
« Les scrofules, a dit M. Constantin James, ne sont pas sans analogie avec la chloro-anémie, à ce point de vue que le sang est pauvre également en fibrine et en globules rouges, aussi la médication ferrugineuse est-elle aussi applicable à leur traitement. »
« Un des traits les plus saillants de l'habitude extérieure, disent les auteurs du Compendimn , est l'état de décoloration et d'étiolement que présente la peau, et qui rappelle l'état chloroanémique. »
Etudié au microscope, par M. Dubois d'Amiens, le sang des scrofuleux présente un caillot petit, sans consistance, lent à se former et qui nage dans une sérosité abondante.
Tout en admettant une distinction tranchée entre la scrofule et l'anémie, avouons qu'au point de vue des causes et du traitement il existe
de puissants traits d'union entre ces deux maladies générales.
N'avons-nous pas besoin de cette quasi-parenté pour expliquer les résultats thérapeutiques obtenus par les moyens en apparence si dissemblables , que le médecin s'adresse aux eaux chlorurées ou sulfureuses, ou bien à des eaux en même temps sulfureuses et chlorurées. Que la scrofule soit ou non l'expression dernière du lymphatisme , ce que l'on ne peut nier c'est qu'il existe un état intermédiaire entre ces deux affections auquel on a justement donné le nom de physionomie scrupuleuse , dénomination qui nous dispense de toute espèce de définition et contre lequel nous obtenons à Saint- Honoré des résultats on ne peut plus sérieux. J'ai déjà vu venir bien des enfants à la figure bouffie, aux muqueuses décolorées, atteints de blépharites légères mais persistantes, présentant un engorgement des ganglions cervicaux que la palpation seule pouvait faire constater , en même temps qu'une susceptibilité excessive des muqueuses bronchiques, et j'ai toujours vu repartir ces enfants à la physionomie scrofuleuse avec une amélioration notable de la constitution tout entière.
Les eaux de Saint-Honoré sont d'une efficacité certaine contre le lymphatisme, contre cet état qui est plus que du lymphatisme mais qui n'est point encore de la scrofule , enfin contre la scrofule elle-même et ses manifestations. Voilà le fait, constatons-le, l'explication fut-elle plus difficile encore.
Affections scrupuleuses des os. — J'ai donné mes soins, à Saint-Honoré, à plusieurs malades atteints de caries plus ou moins graves, et chez tous, l'usage des eaux en boisson, bains, grandes douches ou douches locales a été suivi de la cicatrisation des trajets fistuleux qui existaient depuis des années.
J'ai vu le système sanguin chercher à l'emporter sur le système Jympathique; sous l'action du traitement, les caries se sont arrêtées, l'expulsion des parties nécrosées s'est faite plus ou moins rapidement, et j'ai pu constater encore cette année des guérisons qui ne se sont pas démenties.
Tumeurs blanches. — Nous avons eu à traiter à St-Honoré quelques cas de tumeurs blanches du genou et nous n'avons eu qu'à nous louer de l'action de nos eaux dans ces affections si graves.
« 11 est presque impossible, lisons-nous dans le traité de pathologie de M. Nélaton , de dire à quelle variété de ces maladies si complexes on a affaire et à quel degré sont arrivées les altérations qui caractérisent anatomiquement ces variétés ; mais si le diagnostic des lésions matérielles est important, celui de la cause sous l'influence de laquelle s'est développée la maladie ne l'est pas moins. »
Nous partageons parfaitement les idées du savant professeur, et comme le veut M. Bazin, nous faisons une distinction capitale entre l'affection et la maladie générale sous l'empire de laquelle elle s'est manifestée.
Cette maladie générale étant connue , un grand pas est fait, mais il est important au point de vue du traitement et du pronostic surtout, de savoir si la lésion est avancée , si les parties molles sont seules malades, ou si, ce qui est bien plus grave, l'altération porte sur le tissu osseux. Dans ce dernier cas. on ne doit que rarement s'attendre à une guérison complète, et la médecine thermale aura fait tout ce qu'il était possible de faire , si elle est parvenue à améliorer la constitution, à arrêter les progrès du mal et à amener une demi-imérison de l'affection locale.
Les tumeurs blanches que nous avons eu à traiter avaient pour point de départ une diathèse strumeuse bien prononcée qui se traduisait par des abcès froids, des kératites, etc., etc.
Chez tous les sujets, nous avons obtenu de sérieuses améliorations. Un seul a fait exception à la règle. Il ne s'est opéré aucun changement dans la lésion articulaire déjà fort ancienne, mais nous avons vu toutes les autres manifestations de la scrofule , une kératite très-grave surtout, disparaître avec une grande rapidité.
On a dit avec raison que dans le traitement de la scrofule,- il fallait tenir grand compte du changement de climat, des habitudes nouvelles contractées aux eaux, de la respiration d'un air plus pur loin de la cause du mal, etc., etc. Je suis loin de dénier à ces différents modificateurs une puissance très-grande ; mais suffiraient-ils seuls et ne perdent-ils pas une grande partie de leur prestige, lorsque le traitement minéral s'adresse à des malades qui habitent les lieux mômes où se trouvent les sources.
C'est surtout alors qu'on a à combattre cette maladie constitutionnelle qu'on ne pourrait assez engager les malades à revenir aux eaux plusieurs années de suite, s'ils ne veulent pas dans la
majorité des cas perdre les bénéfices d'une première saison.
Affections des muqueuses. — Comme affections des muqueuses appartenant à la diathèse que nous étudions, nous avons observé des ophthalmies très-graves , quelques pharyngites et un certain nombre d'inflammations chroniques de la muqueuse nasale. Parmi ces dernières, nous avons observé un càsd'Ozène guéri radicalement après une première saison. Quant aux inflammations scrofuleuses de l'œil , conjonctivites , kératites, nous avons été frappé de la rapidité avec laquelle elles cédaient au traitement minéral. Je suis d'autant plus heureux de pouvoir constater ce fait à St-Honoré que M. Gerdy à observé la même rapidité dans la guérison à la suite du traitement par les eaux d'Uriage.
Scrofule tégumentaire. — Ici pourrait se placer l'étude des affections scrofuleuses de la peau, mais je préfère la renvoyer au chapitre où je traiterai de ces affections en général. Cette manière d étudier ce que l'on connaissait autrefois sous le nom générique de dartres me paraissant plus rationnelle et plus conforme à l'observation.
Ce que je viens de dire sur la scrofule en général et sur ses manifestations a suffisamment prouvé, je l'espère, tout ce que l'on peut attendre des eaux sulfureuses sodiques de St-Honoré.