CHAPITRE II
Le morvandeau vigoureusement constitué , patient au travail, mais prompt à la colère, est toujours prêt à roucher (frapper). De sang-froid il sondera longuement son adversaire et au besoin rusera avant de conclure la plus minime affaire ; si le vin s'en mêle il se lancera tête baissée dans les entreprises les plus téméraires.
Son pain est au premier passant ; il entamera avec un voisin d'interminables disputes pour une poignée de pommes sauvages ; c'est ce qu'il appelle : rester fort dans sa loi.
Braconnier avec délices, la nuit, sa cognée à la main, il bravera une condamnation sévère, voire un coup de fusil, pour voler une branche d'arbre ; donnez lui une bourse à porter, elle sera fidèlement rendue, sauf qu'un lièvre ou une belette ait croisé son sentier, auquel cas vous le décideriez difficilement à se mettre en chemin.
Dans les grandes circonstances de la vie voici comment il procède :
Lui naît-il un enfant, aussitôt il se met en quête d'un parrain et d'une marraine; s'il ne peut obtenir l'agrément d'une personne bien placée, qui plus tard sera utile au petit, il choisit parmi ses proches. Le nouveau-né reçoit l'eau Sainte, un peu de poudre salue sa bienvenue, on fait une petite station au cabaret pour rassembler son monde, après quoi parents et amis reviennent festoyer au logis. Déjà la jeune mère a quitté sa couche, lessivé ses langes, remis tout en ordre à la maison, et l'enfant compte à peine trois jours d'existence ; Dieu permet que nos robustes morvandelles ne soient point incommodées de ces hâtifs travaux.
Un mariage demande des préliminaires autrement compliqués. Il y faut tout d'abord le Peut homme, qui entame les négociations et applanisse les voies ; le prétendant et son mentor s'abouchent ensuite avec le père de la prétendue.
Cette première rencontre a lieu un dimanche, toujours au cabaret. La politesse commande d'offrir du vin tant qu'on en pourra boire', d'aventure si la jeune fille est présente, on demandera pour elle du vin sucré.
Vient l'entrevue officielle, nul n'est éconduit d'emblée, telle fille honnête compte autant de poursuivants que feue dame Pénélope; qui pourrait dire combien de duels au bâton résultent de ces compétitions amoureuses.
A la fin de la première visite il est un point capital à observer. Le feu s'éteint rarement dans nos chaumières morvandelles, quand le galant parle de se retirer la mère de famille s'avance vers l'âtre ; si les tisons sont rapprochés, ravivés le jeune homme n'a point déplu : au contraire, s'ils sont écartés, plantés à droite et à gauche du foyer, il reste au soupirant peu de chances de succès : néanmoins , la maison ne lui est point fermée, permis à lui de revenir aussi longtemps qu'il le voudra.
Ces assiduités durent des mois, quelquefois des années ; la jeune fille pendant ce temps a su encourager celui que son cœur désire et lui apprendre qu'elle n'en aura jamais d'autre ; d'ordinaire cette promesse est fidèlement gardée.
La conscription vient-elle enlever l'ami du cœur, sa promise l'attendra sans désespérer personne.
Enfin, l'heure du berger va sonner, les bancs sont publiés, les habits achetés, c'est demain qu'on se marie ; les voisins aidant, on a fait pour la noce d'énormes préparatifs.
Sur le soir, le futur et ses grands garçons se présentent, ménétrier en tête :
Ouvrez, ouvrez la porte La belle, car il est nuit.
A quoi les grandes filles répondent de l'intérieur :
Je n'ouvre pas ma porte A l'heure de minuit, Passez par la fenêtre Qui est au pied de mon lit.
Or, les vieilles maisons morvandelles n'ont point de fenêtres.
On ouvre à la fin, mais la fiancée a disparu.
il faut la trouver ; de là, mille jeux, et le nom dejiaulées donné à cette soirée, qui jadis se terminait par le branle du pays, la bourrée carrée, une danse charmante ; actuellement on cultive le quadrille et la polka.
La bande joyeuse revient le lendemain en tenue des dimanches, puis lestée d'un solide déjeuner, la noce s'achemine vers la paroisse.
Toute ' fille sage rencontre sur son chemin au moins un bouquet, fait d'une branche verte ornée de rubans et de fleurs ; le père ou celui qui le représente, s'avançant alors, offre du vin sucré et de la brioche aux auteurs de cette honnêteté. De son côté , la jeune fille les marque, c'est-à-dire leur distribue des bouts de ruban.
Après la bénédiction nuptiale on jette des dragées, et l'on offre l'indispensable rafraîchissement à ceux qui ont salué la mariée ou sonné les cloches.
Entre temps , les commères demeurées au logis ont apprêté le repas de noces, le moindre
laboureur réunit une cinquantaine de convives; tout passant est en outre arrêté et prié de goûter le vin.
Si le marié ne reste point parsonnier chez son beau-père, si la jeune femme doit vivre désormais dans la famille de l'époux, à son tour voici le moment d'être attentive ; quand le jeune couple se présente, un balai est traîtreusement oublié sur le seuil ; l'épousée doit le relever, et, aussitôt entrée, se mettre en besogne de ranger la maison. L'émotion lui fait-elle oublier ce devoir essentiel, elle est jugée, ce ne sera jamais une maîtresse femme de ménage.
Les noces durent plusieursjours ; se quitte-ton enfin , en adressant au jeunes époux le souhait qui termine les contes de fées, chaque convive emporte une part de la fête pour ceux de ses gens qui n'ont pu y assister.
Riches ou pauvres, heureux ou déshérités en ce monde, il est là-bas derrière l'église un coin de gazon où tous viendront dormir leur dernier sommeil. Le morvandeau est doux à la mort. Longtemps il luttera contre la maladie ; se sent il arrêté , suivant l'expression consacrée , il attendra longtemps encore avant d'appeler le docteur « qui coûte gros et ne s'y connaît guère. » Ces lenteurs paralysent trop souvent le dévouement du médecin.
Dans l'intervalle sont apparus le sorcier et les bonnes femmes avec leurs formules et leurs recettes infaillibles ; le malade a demandé du vin qu'on n'a eu garde de lui refuser.
Cependant le mal s'aggrave, M. le curé mandé à son tour est toujours le bien venu : s'il juge à propos de donner le bon Dieu, un drap blanc est tendu autour de la couche du malade. Malgré les pratiques superstitieuses qui s'y mêlent hors des regards du prêtre, ces apprêts d'une mort chrétienne sont sublimes dans leur simplicité ; généralement le malade les accepte avec une résignation absolue.
Mais voici venir le viatique précédé du flam-
beau bénit ; aux sons de la clochette argentine on s'agenouille dans les champs, de pieuses femmes se rangent derrière le pasteur qui porte au moribond le gage de l'éternelle vie.
Le prêtre parti, on offre au patient le repas de la mort.
A l'heure de l'agonie, le cierge de la Chandeleur est allumé, on dit les dernières prières, on signe le mourant (on trace sur lui le signe de la croix). Quand tout est consommé, on ferme les yeux du défunt avec la croix d'un chapelet, on clôt sa bouche, après qu'on lui en a demandé la permission en l'appelant par son nom de baptême, le seul qui lui reste devant Dieu. A ce moment, tous les vases contenant de l'eau sont renversés, l'âme en sortant du corps s'est plongée dans l'un d'eux pour se laver des souillures terrestres. Les animaux de labour sont dételés, tout travail cesse ; dernier hommage de respect rendu à celui qui va quitter la maison.
La coutume de placer une pièce de monnaie dans la main du mort s'observe encore en beaucoup d'endroits ; étendu dans son suaire, un vase d'eau bénite et le rameau de Pâques posés à côté du cierge, chacun vient lui faire l'aumône d'une suprême prière.
Après que le corps a été mis au cercueil, celui-ci recouvert d'un drap blanc est déposé sur une charrette, deux bœufs compagnons des travaux du défunt, ou prêtés par un voisin charitable, s'acheminent vers l'église. Elles connaissent leur devoir, les bonnes bêtes, pas n'est besoin de les exciter de la voix ou de l'aiguillon : parents et amis suivent en silence. Au loin la cloche gémit le glas funèbre ; dès le matin quelquelqu'un de la famille est allé faire le chemin du mort, en brûlant sur tout le parcours des poignées de paille qui ont écarté les mauvais esprits.
Les prières de l'église achevées, tandis que la terre retombe avec ce retentissement lugubre que chacun sait, on dépose au bord de la fosse l'écuelle qui servit au repas du défunt. Alors les sanglots éclatent, alors s'élèvent des voix qui disent les derniers adieux à la manière antique. Commencée dans les larmes, cette invocation s'éteint souvent dans les convulsions d'une crise déchirante : enfin on reconduit la famille jusqu'au seuil de son logis.
Spectacle touchant que ces funérailles, soit qu'elles s'accomplissent en hiver quand les
arbres dépouillés associent leur deuil à celui de ces fronts inclinés, soit qu'au renouveau elles déroulent leur modeste pompe entre les haies fleuries , à l'heure où les petits des oiseaux chantent leur cantique au maître de l'éternité.